27 août 2014

Jack Kirby : l'oeuvre d'un géant

En 2006, Panini éditait en français une anthologie d’œuvres créées par Jack Kirby pour Marvel :  20 histoires réalisées (dessinées, mais parfois aussi écrites) entre 1940 et 1978, sélectionnées par Greg Theakston, qu'on nous présente comme un spécialiste des comic-books. 

Ce très beau livre, au toucher agréable, ne se veut pas une biographie exhaustive de l'artiste et se concentre sur ses créations pour un panorama édifiant (même si uniquement au sein du même éditeur). La préface ne rappellera que quelques éléments de la carrière de Kirby : on ne saura pas grand chose de ce fils d'immigrés juifs autrichiens (de son vrai nom : Jacob Kurtzberg) qui commença sa carrière sur des dessins animés de Popeye et faillit périr lors de la Bataille de Metz en 1944. 

L'anthologie nous replonge dans les prémisses du Golden age des comics au travers du travail de celui qui devait devenir un des deux piliers de Marvel avec Stan Lee, créant les super-héros les plus célèbres de la planète. On s’aperçoit ainsi que l’homme est arrivé à force de volonté et de talent, a essuyé des échecs mais a toujours su faire face, jusqu’à ce que la gloire survienne. Si les trois premières histoires (datant de 1940 et 1941) apparaissent bien datées, on y sent, derrière les poses outrées et les visages inexpressifs, cette dynamique extraordinaire que l’artiste allait savoir instiller dans ses cases à l’avenir. Le trait est encore peu affirmé, les personnages assez sveltes avec un graphisme qui rappelle Steve Ditko. On y retrouve tout de même Cap America, dans l’aventure qui l’a vu naître – maintes fois réécrite par la suite.  Puis on saute aux années 1960 pour le gros morceau : Hulk, les VengeursThor et surtout les FF, avec l’incontournable saga du Silver Surfer

Entre 1962 pour les origines de Hulk et 1967 pour la série Thor, avec inévitablement son compère Stan Lee comme scénariste, on y trouve un dessin aux traits puissants, aux personnages plus denses, dans une mise en page demeurant classique, mais avec un souci du décor qui explose, grâce au savoir-faire accumulé dans des récits de Strange Tales : il utilisera le moindre prétexte pour laisser libre cours à son goût pour les machines compliquées, les appareillages tortueux et les armes destructrices. 
Dans le même ordre d’idées, le design de Galactus est symptomatique : en mettre plein la vue tout en donnant cette idée d’infini, d’inconcevable, d’extraterrestre (d’indicible ?). Si on peut désormais sourire devant les discours pompeux des personnages sous la plume d’un Stan Lee inspiré, la vision de certaines planches force le respect. Kirby a trouvé son style, qui colle autant aux personnages de soldats ou de lutteurs qu’aux héros virils – sans être disproportionnés, les bras et les cuisses sont massifs, les poses dynamiques, les combats dégageant une vraie impression de puissance. Autant dans la description majestueuse  d’Asgard que dans celle de la machinerie de Galactus, Kirby s’en donne à cœur joie dans la démesure. Seule faiblesse : les personnages féminins qui perdent de leur charme et semblent coulés dans un moule unique – à la différence d’un John Buscema par exemple, plus attaché aux expressions corporelles et à des attitudes plus fluides. 

La dernière partie nous montre des travaux des années 1970, avec la série des Inhumains ou celle des Eternels, dans lesquelles il a réussi à dépeindre avec maestria les Célestes, dans des histoires qu’il a lui-même rédigées. Cette fois, même les cases se plient à sa volonté de grandeur, et voir une cohorte de Célestes à l’œuvre est un spectacle impressionnant. Parallèlement, sa série sur Captain America prouve combien il est à l’aise dans l’action pure, brutale et la montée du suspense : il n’y a plus le lyrisme cher à Stan Lee, on est dans le thriller nerveux. Ses héros foncent et sont souvent montrés de face, plongeant vers nous, une main tendue prête à sortir du cadre. Des histoires fortes et des personnages aux destins hors-normes étaient faits pour être illustrées – racontées – par lui. 


Son influence est définitivement majeure et se sent encore aujourd’hui, ne serait-ce que dans le dessin des ennemis bigger than life. Sans lui, la Chose ne serait qu’un tas de cailloux informe quoique doué de parole, et Captain America le héros ringard d’une époque révolue. Et puis, surtout, il a créé Galactus et son héraut, le très charismatique Surfer.

25 août 2014

Crisis : avant, c'était compliqué ; mais ça, c'était avant

Les vieux briscards du monde super-héroïques comme les plus jeunes amoureux du genre ont forcément, à un moment ou un autre de leur parcours au sein des mondes du comic-book, ressenti l'impact de Crisis on infinite Earths. Un impact tel que les effets s'en font ressentir aujourd'hui - car cette série événement marqua une date définitive chez DC et influença radicalement la manière de concevoir les crossovers dans les grandes maisons d'édition.


Ainsi que l'explique l'auteur de ce fantastique défi, Marv Wolfman, dans la préface de l'édition 2000 de l'intégrale, Crisis n'était 
pas seulement un job, mais une mission : l'histoire que j'avais toujours voulu écrire depuis que j'étais un gosse lisant des comics.
Pourquoi cette série était-elle à ce point nécessaire ? En partie parce que, à la différence notable de Marvel qui tentait tant bien que mal de faire cohabiter ses héros au sein d'un monde cohérent (sans pour autant négliger la possibilité de concevoir des univers alternatifs), DC Comics se retrouvait à l'aube des années 80 avec une quantité impressionnante de séries parallèles exploitant parfois de manière irraisonnée de multiples avatars d'un même héros. 

Une petite parenthèse est nécessaire ici. J'avoue ne pas être un grand connaisseur du monde que fréquentent Superman, Batman et autres Flash ou Green Lantern : je les ai connus à une époque de grande boulimie super-héroïque et les histoires qui me tombaient sous la main ne permettaient pas de dresser un véritable panorama du contexte dans lequel ils évoluaient. Et c'est presque par hasard que j'entrai en possession des albums #2 à 6 de la collection "Super Star Comics" publiée chez Arédit (édition 1987) : c'était chez un revendeur d'occasion disparu depuis et, davantage que la présence des personnages cités plus haut, c'était le nom de l'artiste qui avait attiré mon attention. George Pérez. Celui-là, je commençai à le connaître et surtout à l'admirer depuis son intervention chez les X-Men (les nouveaux, hein ? Ceux de Cockrum & Claremont) : un épisode "grand format" sorti dans la collection "Album X-Men" de chez Semic racontant un peu naïvement comment les X-Men parvinrent à sauver un monde menacé de destruction. Ce qui m'avait ébloui, c'était la ligne claire, le trait précis et la méticulosité de la mise en page du dessinateur, qui fait encore aujourd'hui partie de mes préférés.

Bref, Pérez s'était associé à Wolfman pour tenter une fois pour toute de remettre à plat le multivers DC menacé d'implosion par la multiplicité des séries dérivées : à côté d'une série officielle sur Superman, on pouvait suivre les aventures du même personnage, mais jeune, tant à Smallville qu'au XXXe siècle au sein de la Légion des Super-Héros ; mais aussi plus âgé, avec des origines altérées, et donc, forcément, sur une autre Terre. Ainsi, il existait des Supermen sur plusieurs versions de notre planète, qui portaient du coup des numéros d'identification (Terre I, Terre II, Terre Prime, etc.) ; des univers alternatifs permettaient en outre de faire évoluer des héros "rachetés" à d'autres compagnies (les Freedom Fighters, le Captain Atom, la famille Marvel...). Compliqué, n'est-ce pas ? Et encore davantage vu de cette manière.
Bref, c'était lourd à digérer, et à lire les éditoriaux, le concept de remise à zéro était dans les cartons depuis un moment. Certes, c'était tentant de pouvoir générer des revenus en publiant les histoires de la Justice League of America en parallèle avec celles de la Justice Society of America, tout en imaginant une Terre où Luthor serait le seul héros luttant contre un super Syndicat du crime (la Terre III), mais les lecteurs finissaient par s'y perdre.



Vint alors l'heure de Crisis. 

L'accroche est simple : tous les univers sont menacés d'extinction, d'éradication pure et simple par une vague d'antimatière impossible à stopper (la saga cosmique Annihilation en 2006 chez Marvel s'appuie sur un schéma similaire). Des milliers de mondes, des centaines de Terres ont déjà été englouties, sous les yeux d'un étrange individu, Pariah, qui, se prétendant maudit, ne peut qu'assister, impuissant, à l'anéantissement de milliards d'êtres. Survient alors Harbinger : mandatée par un certain Monitor, elle cherche à réunir les super-héros restant dans le but de sauver ce qui peut encore l'être. Mais le temps presse, et l'entité derrière la vague destructrice semble posséder plusieurs coups d'avance sur notre sauveur...
Crisis se lit encore très bien aujourd'hui. Certes, on peut sourire sur la propension des héros et de leurs ennemis à raconter leur vie pendant les combats et l'utilisation un peu trop systématique de phrases à vocation dramatique : à chaque fin d'épisode, tout semble perdu, sauf l'espoir (et encore !). Mais la portée, l'ambition du projet ne peuvent que fasciner. Les cases regorgent, débordent presque de personnages, parfois anecdotiques, mais toujours représentés avec le plus grand soin : le sorcier d'Atlantis côtoie le chasseur du Néolithique, le G.I. aguerri, l'explorateur temporel, le touriste extraterrestre mais aussi et surtout les membres de la JLA, de la JSA, du Green Lantern Corps et d'autres héros plus ou moins solitaires. Un Superman aux tempes grises se bat aux côtés de son homologue plus jeune (qui n'a pas encore épousé sa Lois Lane) et d'un autre alter-ego encore plus jeune. On aperçoit des Flash dans des costumes différents, plusieurs Wonder Women. Et des Lex Luthor chevelus se retrouvent avec des chauves - et tous ne sont pas forcément les mauvais.

Wolfman prend son temps pour mettre en place la menace d'ampleur universelle et insiste sur la quasi-impossibilité de contrer des forces qui dépassent l'entendement, alternant des séquences où le vain héroïsme le dispute au désespoir : les encapés se battent au-delà de leurs limites et tentent de sauver ce qui peut l'être. Les faits d'armes sont nombreux, les hommages pleuvent mais ne sont que des gouttes dans l'océan de la dévastation cosmique. Et l'autre raison d'être de cette série se fait jour : non seulement il s'agissait de faire table rase de ces trop nombreux univers multiples, mais aussi de certains personnages. Les héros tombent, donc : avec dignité, un sens de l'honneur, du devoir et du sacrifice ostensiblement mis en avant, mais ils périssent. Pas le temps de les pleurer, il y a un univers à tenir.
Le rythme est soutenu et le profane se perdra parfois entre les différentes versions d'un même personnage, mais l'important est sauf : le script est suffisamment clair et intense pour captiver même ceux qui ne connaissaient pas Arion, Rip Hunter, Kole, Zatanna, Red Tornado, Darkseid ou les Teen Titans. De nombreuses passerelles sont dressées vers des séries annexes dans lesquelles certaines sous-intrigues seront résolues. Et surtout, définitivement (du moins, jusqu'à ce que DC estime le contraire), le monde DC ne sera plus jamais le même.
Chaque année, les grandes firmes nous promettent des crossover promis au même destin : bouleverser radicalement le monde dans lequel évoluent leurs personnages. Et chaque fois, depuis 1985, le lecteur alléché a le même constat amer : ce qui a changé, véritablement, est minime. Beaucoup de bruit pour rien semble être le leitmotiv des events assénés par des éditeurs désireux de redorer le blason de leur société, d'accrocher de nouveaux lecteurs tout en ranimant la flamme chez les anciens. Néanmoins, en son temps, Crisis l'a fait. Plus rien, depuis, n'a été pareil. Certes, on pourra toujours gloser du fait que les douze épisodes ont généré des échos ultérieurs (Zero Hour, Infinite Crisis) et aussi que certains décès supposés définitifs n'ont duré que quelques années. Il n'empêche que cette saga est une date majeure dans le comic-book de super-héros, éditorialement et artistiquement.

Après Arédit, 4 albums ont été publiés en France chez Semic, avant que Panini en sorte une intégrale. Pour pas très cher, on peut trouver une édition à couverture souple éditée en 2000 chez DC Comics, en VO donc.

23 août 2014

Sélections UMAC : cinq Koontz à lire ou relire

UMAC se penche sur Dean Koontz, avec une sélection de cinq romans, très différents et bigrement conseillés.

Koontz a de nombreux points communs avec Stephen King. Ils sont de la même génération, tous deux américains et nés dans des familles pauvres, ce sont des auteurs populaires, ayant une prédilection pour le fantastique et le suspense, et leurs noms se retrouvent régulièrement sur la liste des best-sellers.
Au niveau géographique, ils sont par contre on ne peut plus éloignés. Si King est originaire du Maine, Koontz réside à l'exact opposé, dans le sud de la Californie. Autre point commun, si King a réécrit, ou du moins modifié, certaines œuvres de jeunesse, Koontz a racheté les droits de certains de ses romans, qu'il jugeait de moindre qualité, pour éventuellement les réécrire à l'avenir (ou en tout cas contrôler leur distribution).
Et il vrai que certains Koontz sont parfois moins intéressants, presque bâclés. Si King écrit avec la précision, la hargne et la technique d'un boxeur virtuose, Koontz a alterné pendant un temps les livres ratés et les purs coups de génie. 

Cette plume évoluant en "dents de scie" ne l'a pas empêché de produire de nombreux romans, avec une régularité de métronome et de nombreux noms d'emprunt. Il est aujourd'hui connu pour diverses séries, comme Frankenstein et Odd Thomas, d'ailleurs (assez mal) adaptées en comics ou manga (cf. ces articles : Frankenstein et Odd Thomas) mais ce sont ses "standalones" qui nous intéressent ici. 


Spectres (Phantoms)
Sans doute l'un des plus impressionnants romans de l'auteur, qui met en place une histoire à mi-chemin, pour l'ambiance, entre Ça et Aliens.
Jenny et sa jeune sœur Lisa vont passer quelques jours à Snowfield, petit village de montagne censé être sympathique et accueillant. En fait, les deux jeunes femmes ne vont pas tarder à se rendre compte que le lieu est désert. Pire, elles trouvent des scènes de crime et des cadavres horriblement mutilés un peu partout.
Quelque chose a pris possession de la petite localité...

Contre toute attente, le récit s'inspire... d'une histoire "vraie". Au moins une légende urbaine disons, qui concerne un petit village inuit situé sur les bords du lac Angikuni. Un trappeur aurait en effet découvert ce village, brusquement déserté par ses habitants. Des chiens sont retrouvés morts, attachés à des arbres, les cuisines sont remplies de plats à moitié préparés, les corps du cimetière local ont été subtilisés... autant dire que les faits, qu'ils soient ou non exacts, constituaient un point de départ idéal pour une histoire d'épouvante.

Le roman évolue lentement, d'une sorte de huis clos intimiste dans un village hanté vers quelque chose de plus fantastique après l'arrivée des "secours". Dès les premières scènes, la tension s'installe et ne retombera plus. 


La Nuit des Cafards (Whispers)
Ne vous laissez pas rebuter par le titre français, il est assez mal trouvé et n'a aucun rapport avec l'histoire.
Si Spectres est, dans mes souvenirs, ma première rencontre avec Koontz, Whispers est bien le roman qui m'a le plus touché, et par voie de conséquence, rendu accro à l'auteur. Et comme toute drogue qui rend accro, Whispers a des effets dévastateurs.

Voyons tout d'abord l'histoire. Elle semble a priori banale : Hilary Thomas, une scénariste hollywoodienne, est agressée à son domicile par un certain Bruno Frye, qui semble avoir pourtant un très bon alibi. Les deux flics venus prendre la déposition de la jeune femme, encore sous le choc, ont du mal à la croire.
Par contre, le lendemain, quand le même type l'agresse encore et qu'Hilary est obligée de le tuer, les flics sont obligés de constater les faits.
Tout semble ne pas trop mal se terminer quand Hilary est encore agressée. Par Frye.

Tout commence d'une manière un peu classique, voire stéréotypée. La demoiselle en détresse, le bon flic, le méchant flic, le taré... mais en réalité, Koontz va rapidement brouiller les cartes. C'est d'ailleurs le propre du bonhomme. Vous regardez sa main droite ? Il vous fait les poches avec la gauche. Vous pensiez que ce personnage était un salaud ? Vous allez chialer quand il va crever (véridique, je me suis mis à chialer comme un gosse - mais en même temps, quand j'ai lu ce livre, j'étais un gosse - lors d'une scène incroyablement forte). Vous pensez avoir affaire à du fantastique ? On vous livre une explication rationnelle.

Une putain de bonne histoire dont on ressort lessivé et heureux.


Le Rideau de Ténèbres (Darkfall)
Jack Dawson est un flic new-yorkais qui s'occupe seul de ses deux enfants depuis le décès de sa femme.
Il va être amené à enquêter sur des meurtres extrêmement violents qui visent des membres de la pègre. Les corps sont déchiquetés, labourés par d'étranges morsures...
Dawson penche bientôt pour une explication surnaturelle, impliquant le vaudou, alors que sa collègue, Rebecca, ne veut pas en entendre parler.
Pourtant, une porte est bien en train de s'ouvrir sur notre monde. Une porte qu'il va falloir refermer à tout prix.

De nouveau un mélange entre polar et épouvante, avec des personnages attachants et des scènes émotionnellement fortes. La fin reste un peu prévisible et manque sans doute d'envergure pour réellement en faire un incontournable, mais l'ensemble se lit avec un réel plaisir. Et puis il y a le froid, l'hiver qui recouvre la ville et impose son rythme, sa noirceur, comme si les créatures démoniaques dont il est question apportaient avec elles leur univers glacé et sombre. 

Ce roman de Koontz est parfois injustement considéré comme mineur, voire décrié, alors qu'il possède de véritables qualités et plonge le lecteur dans un rapport aussi direct que malsain avec le Mal.
A découvrir.


Chasse à Mort (Watchers)
Attention, le pitch de ce roman peut sembler absurde, mais certaines scènes ont un impact et une portée émotionnelle inégalés, surtout si l'on est un peu sensible à la cause animale et que l'on aime les boules de poils.
Koontz est un passionné de chiens, et notamment de Golden Retriever (difficile de ne pas trouver ce chien sympathique quand vous voyez sa bonne bouille). Il lui arrive donc de mettre cet animal au centre de ses intrigues (encore récemment avec Soir de Cauchemar). C'est le cas dans Chasse à Mort, qui est probablement l'un des meilleurs romans décrivant l'amour inconditionnel et indicible qui peut unir un homme et une bestiole.

Travis Cornell est un ancien militaire des forces spéciales, un solitaire, cynique, qui vit dans le conté d'Orange, en Californie. Lorsqu'il rencontre Einstein, un chien, très amical, qui semble abandonné, il décide de l'adopter. Il va rapidement se rendre compte que le toutou est incroyablement intelligent, mais aussi que des gens mal intentionnés, et une effroyable créature, le poursuivent...

Bon, on retrouve ici le mec, triste et seul, qui va rencontrer la nana sympa qui tombe sous son charme, ok, c'est terriblement convenu, mais l'essentiel n'est heureusement pas là. Et pour une fois, il n'est pas difficile d'aborder l'essentiel sans dévoiler un élément crucial. C'est une simple histoire (enfin, "simple", il y a du fantastique là-dedans, bien sûr) d'amour. Pas entre Travis et Nora, mais entre Einstein et l'Homme, au sens large. 
Le rapport que l'on peut avoir avec un animal est parfois moqué par des gens qui n'ont jamais rien éprouvé de tel et font l'erreur de croire qu'une échelle des sentiments existe. Ou qu'un rapport affectueux serait plus noble qu'un autre. Ce qui est très bien mis en scène ici, avec certes un chien hors du commun et un anthropomorphisme dangereux (mais relativement bien employé), ce n'est rien d'autre que la pureté d'un sentiment désintéressé, qui est d'autant plus magique qu'il est inter-espèce. 

Est-ce que c'est plein de bons sentiments ? Oui, mais ça fonctionne, et parfois ça ne fait pas de mal d'avoir un peu de sucre entre deux giclées d'acide.


Les Etrangers (Strangers)
Je me rends compte que tous les romans de ma sélection datent des années 80. Pourtant, je ne les ai pas tous lus à leur sortie. Il faut croire que cette période de Koontz m'a particulièrement plu. ;o)

Les personnages de Strangers n'ont visiblement rien en commun. A part une chose. La peur. Le petit grain de sable qui vient perturber leur vie en apparence normale et rangée. Un écrivain sujet à des crises de somnambulisme, un ancien marine qui a peur de l'obscurité, un prêtre qui perd la foi, une jeune femme, chirurgien, qui a des absences effrayantes... 

Peut-être le plus "kingien" des Koontz au niveau de la construction des personnages et de la mise en place de l'intrigue. Je suis toujours étonné, atterré même, lorsque je vois des commentaires (sur des sites américains ou français) négatifs sur la longueur de ce roman. Long, ça ? Carrément pas (que dire alors de The Dark Tower ou A Song of Ice and Fire ?), mais surtout, aucun mot n'est en trop. Tout concourt, jusqu'à la moindre virgule, à bâtir une solide histoire dans laquelle l'on s'immerge, page après page.
La longueur n'est pas une valeur absolue. Trop long, cela veut dire chiant. Et certains auteurs sont déjà trop "longs" en deux pages, ou même trois phrases. 

Il existe aussi des lecteurs qui - et c'est sans doute risqué de l'admettre - ne savent pas lire. Oh, ils savent déchiffrer les mots, bien sûr, mais ils ne comprennent pas les particularités et la magie du roman en tant que medium. Ils veulent des résumés d'histoires. Des ersatz de personnages. Des livres maigres.
Et pourtant, un bon livre est toujours trop court.
La plupart des histoires - des bonnes histoires - peuvent se résumer en quelques mots, quelques lignes au pire. Mais quel serait l'intérêt de procéder ainsi ? Le but n'est jamais essentiel, c'est le cheminement qui importe.
Qu'elle fasse 200 pages ou 5000, une bonne histoire a la taille idéale. Celle qui convient à ses protagonistes, à son rythme et à son auteur. Il m'est arrivé de lire de mauvais Koontz, et ils étaient déjà désagréables à la vingtième page. Les bons, en général, le restent jusqu'à la fin. C'est, je le crois, le cas de ces cinq romans. Et si je ne vous en dis pas trop sur ce dernier, c'est volontaire. Il est des choses qu'il est bon de découvrir seul, tard, entouré par la Nuit et protégé par la Couette...


Peut-être n'aimerez-vous pas tous ces livres. Une recette, aussi bonne soit-elle, ne convient pas forcément à toutes les tables. Mais au moins, il n'y a pas ici de tricherie sur la marchandise. Le type a du talent, un savoir-faire indéniable et il bosse (on ne peut pas arriver à ce genre de résultats quand on pratique l'écriture en dilettante). 
Si l'on me demandait dans quel genre se situe Koontz, je serais incapable de le dire. Epouvante, thriller, fantastique ? Un peu de tout ça. Par contre, je sais, depuis longtemps ce qu'il écrit réellement.
De bonnes histoires.
Et si parfois il y en a de moins bonnes, elles sont vite oubliées. Parce que ce qu'il reste à la fin, ce sont ces moments incroyables, quand les traces d'encre sur le papier se transforment en émotion réelle.
La magie existe. Et Koontz est l'un des sorciers qui peuvent embellir votre quotidien et agrandir votre monde.

Si le cœur vous en dit, laissez-vous tenter. Des tas de bons personnages n'attendent que vos yeux pour renaître à la vie... encore une fois.





Et la lumière fut...

D'une manière métaphorique, une passion peut éclairer nos vies, mais les produits dérivés nous offrent parfois une lumière tout à fait concrète. Petit tour non exhaustif des lampes les plus originales ou... kitsch. 

On commence avec les jeux vidéo. Les lampes de ce domaine vont revisiter l'univers ludique d'une manière parfois assez design. 
C'est Tetris qui ouvre le bal avec une idée originale, qui colle bien au thème du jeu, puisque la lampe est composée de sept éléments que l'on peut évidemment disposer comme on le souhaite.
Le tout pour une quarantaine de dollars.

Pour le même prix, c'est le classique Pac-Man qui illuminera votre chambre (ou vos toilettes, le lieu est laissé à votre discrétion).
Le petit personnage dispose de quatre modes et de seize couleurs différentes.

Pour les amateurs de construction, un cube Minecraft, qui ne vous coûtera "que" 20 dollars, vous permet d'avoir un éclairage de trois intensités différentes. Le grand luxe quoi.


Quelques billets en plus (50 euros environ) et vous voilà cette fois avec une lampe triforce, issue de l'univers de Zelda. On nous assure en plus que c'est du fait-main. En même temps, avec les pieds, ça serait plus long, et donc plus cher.


Pour en terminer avec les jeux vidéo, le gadget ultime à installer partout : non pas une lampe mais un interrupteur borne d'arcade. 15 dollars l'unité.
Il faut être un peu bricoleur pour les installer, n'allez pas vous électrocuter surtout ! Ou alors, faites-vous filmer, que vos proches puissent mettre ça sur youtube pendant votre convalescence.


En ce qui concerne les séries TV, difficile de passer à côté de Doctor Who. Mais plutôt que d'opter pour le traditionnel tardis, laissez-vous donc tenter par un petit Dalek à 15 dollars.


Si vous êtes plutôt grand écran, rien ne vous empêche d'opter pour des casques Star Wars. Deux modèles disponibles : Vador ou le classique Stormtrooper. On tape ici dans les 40 ou 50 euros. Mais c'est la classe, et c'est votre femme qui va être contente quand vous allez mettre ça au salon.



Passons aux super-héros, qui ne manquent pas de saloperies niveau merchandising.
On va aller crescendo, de la petite babiole presque donnée au machin qui coûte une couille un bras.

Tout d'abord, la petite veilleuse Batman à 10 dollars, histoire d'influencer vos enfants dès le plus jeune âge.


Dans le même ordre de prix, et pour la même utilisation, une Tortue Ninja vous tend les bras. Nunchaku et piles inclus.


On va tout doucement "monter en gamme" - comme disent les escrocs les vendeurs - avec le marteau de Thor ou le bouclier de Captain America. De 30 à 45 dollars selon les prix constatés.
Cela se fixe au mur, avec un effet "lézardé" et c'est alimenté par piles.
Dans le même genre, on trouve aussi une main de Spider-Man, qui balance de la toile.




Pour le final, préparez-vous au choc, je vous ai sélectionné une réplique, échelle 1/1, d'une batterie de Green Lantern. Ce n'est même pas spécialement une lampe, mais c'est censé s'allumer lorsque l'on s'approche avec l'anneau (fourni). 
Le prix ? 235 dollars sur Amazon. Ah ben ouais, ça calme. Les finitions ont l'air de qualité, mais pour le prix, il manquerait plus que ce soit salopé !



Dans les trucs inclassables, une curiosité : l'hypnocube.
"Mais qu'est-ce donc que l'hypnocube ?" te demandes-tu, noble internaute légitimement intrigué par un nom aussi mélodieux que mystérieux. Eh bien il s'agit d'un cube lumineux, composé de 64 leds censées pouvoir donner 4096 couleurs, sur des rythmes qui ne se répètent jamais.
Et le tout, pour à peine 120 dollars, devrait nous rendre zen à en croire la pub. Cela devrait même nous transporter dans un "geeky state of nirvana". Un nirvana geek, je demande à voir...
Une bonne idée cadeau en tout cas pour vos amis épileptiques.


Allez, on termine par la pièce maîtresse, le gadget classe que vous ne retrouverez pas chez tout le monde : la lampe de bureau Steampunk.
C'est fort joli mais le prix est monstrueux : entre 600 et 650 dollars.
A ce prix-là, mieux vaut être nyctalope.



Voilà qui aura, nous l'espérons, contribué à éclairer votre lanterne. 
Si vous êtes intéressé par l'achat de l'un de ces produits, la plupart se trouvent sur ThinkGeek, GenieGadgets ou des sites plus généralistes, comme Amazon




22 août 2014

Supreme Power : l'escadron de Straczynski

Il y a une vingtaine d’années, un vaisseau s’est écrasé sur la Terre, près de la voiture d’un jeune couple désenchanté. Celui-ci déniche alors, dans les restes de l’engin extraterrestre, un bébé vivant et la jeune femme décide de garder ce don du ciel…

Que vous soyez amateurs de comics ou non, cette introduction vous rappelle immanquablement celle du personnage de Superman, reprise sous une forme similaire dans la série TV Smallville. C’est voulu, et pourtant ce n’est pas de lui qu’il s’agit. Nous sommes dans l’univers Marvel et Superman est un personnage de DC Comics. A la grande époque de la Justice League of America, rassemblant les plus grands héros de DC (Superman donc, Batman, Green Lantern, Wonder Woman, Aquaman et autres), les éditions Marvel avaient contre-attaqué en créant avec plus ou moins d’ironie une équipe de super-héros répondant trait pour trait aux caractéristiques de la JLA : le Squadron Supreme était né. C’est de cela dont il est question, mais avec une révision des origines qui dépasse le simple cadre de l’hommage ou de la parodie. Car ces histoires ont été publiées à l’origine pour la ligne éditoriale MAX, destinée à un public plus mûr, avide de sensations fortes et profitant d’une censure moindre sur la violence et les scènes dénudées.  
Ainsi, c’est sur une Terre qui ne connaît pas (encore) les surhommes que se situe l’action, dont la trame va très vite diverger par rapport à ce que nous connaissions de prime abord. Le bébé, forcément extraterrestre, ne grandira donc pas au sein d’une famille aimante, mais sera récupéré par le gouvernement américain dans un but apparemment louable (dès le départ, on découvre ses facultés extraordinaires) : venir en aide aux plus humbles, sous le couvert d’une vision impérialiste des USA, sachant que le projet Hypérion, dont il s’agit, est directement piloté par des militaires de haut-rang. Hypérion (le nom du projet devenant le nom de code de l’individu) sera donc un jeune homme nourri des valeurs américaines, pétri de bonnes intentions… mais seul. Lorsqu’il choisira de s’émanciper, il devra affronter la vérité : sur lui-même et ses origines, sur la société dans laquelle il ne parvient pas à s’intégrer, sur les intentions de ceux qui le nourrissent et l’éduquent. Quelle sera la réaction d’un homme plus puissant qu’une bombe nucléaire, plus dévastateur qu’un séisme, au moment où il apprendra, et c’est couru d’avance, qu’on lui a menti pendant des années ? Et du coup, alors qu’il se croit seul à détenir ces pouvoirs, comment fera-t-il face à l’apparition d’autres super-êtres de son âge ?  
Nous avions mesuré sa force via des moyens conventionnels. Mais seule l’échelle de Richter accepte les données enregistrées. On parle en mouvement de plaques tectoniques ici, plus en poids. […] La seule façon de mesurer sa force, c’est en millions de morts.
On connaît Straczynski pour son implication dans Babylon V, série de SF intelligente et fédératrice, et pour la façon dont il a réécrit les origines de Spider-Man et relancé du même coup la série. Neault, grand admirateur de son travail dans le monde des comics, avait d’ailleurs rédigé une série d’articles sur trois de ses œuvres phares, toutes à lire absolument. Ici, il va plus loin, car il a le champ libre pour développer les thèmes qui lui sont chers, comme la manière dont des pouvoirs surhumains peuvent corrompre celui qui en détient, et celle dont l’humanité se positionne face aux implications qu’entraîne la naissance d’individus quasi-divins. L’auteur ne s’embarrasse pas de détails et est en cela bien aidé par le talent de Gary Frank qu’on avait admiré déjà lors de son passage sur la série Hulk : un découpage clair et dynamique, des visages détaillés et expressifs, et une aptitude ahurissante à traduire le déchaînement de puissances surnaturelles.  

Plusieurs volumes sont d’abord parus en France – attention, les #3, 5 et 6 sortent de la trame principale pour se concentrer sur un personnage (comme Dr Spectrum ou Nighthawk) ; ceux-là sont créés par d’autres artistes, comme la paire Way et Dillon pour Nighthawk, volume 5 ou Straczynski/Jurgens pour Hypérion volume 6 – avant d'être réédités en intégrale dans la collection Marvel Deluxe de Panini
Il est évident que, jugée à l’aune d’un nouveau public se passionnant pour Smallville, et peut-être bientôt pour the Flash, on se demande ce qu’aurait pu gagner cette série TV en adoptant des attitudes aussi cyniques et perverses chez les dirigeants, tout en étant, il faut bien le reconnaître, nettement plus pertinentes. On voit Hypérion passer entre les mains de plusieurs gouvernements : apparu sous Carter, développé sous Reagan et désormais sous l’égide de Clinton, le personnage demeure à la merci de militaires moins obtus qu’on ne le pensait qui étaient parfaitement, et dès le départ, conscients du danger potentiel que représente un être dont la peau est impénétrable, qui peut se déplacer sur terre et dans les airs à des vitesses stupéfiantes et dont les yeux peuvent tuer sur une simple pensée. Il est une arme à double tranchant, et un révélateur.

Dans ces pages, tout y passera, des expériences interdites menées à l’insu des dirigeants à l’éveil de nouvelles entités qui ont toutes un rapport avec Hypérion. Ce dernier, entre vérités et non-dits, devra trouver sa voie qui se résume bien vite à choisir entre dominer un monde qui lui appartient de fait, ou se mettre à son service. Refus des valeurs établies, acceptation de sa condition : qui est-il ? D’où vient-il ? Il sait, depuis le deuxième volume, qu’il n’est plus seul, ce qui ne change rien à son statut unique. Qu’est-ce que l’avenir lui réserve ?

21 août 2014

Sélections UMAC : trois polars, à voir ou revoir

Vous êtes écœuré par les adaptations de comics et n'en pouvez plus de voir des pubs partout pour Les Gardiens de la Galaxie ? UMAC vous propose une sélection de films de qualité, à petits prix et dans un genre précis. Pour aujourd'hui, c'est le polar qui est à l'honneur.

Bound : sexe & mafia
Avant de réaliser leur mythique trilogie Matrix, les frères Wachowski sortent discrètement un petit film, léché et très maîtrisé, qui se veut être une sorte de huis clos sulfureux.

Corky, une jeune femme qui vient de sortir de prison, est employée pour retaper un appartement qui jouxte celui d'un mafieux. Elle rencontre rapidement la petite amie de ce dernier, Violet, qui tombe sous son charme et la drague lourdement.
Alors qu'une relation plutôt risquée s'installe, Violet confie à Corky vouloir changer de vie. Pour cela, elle pourrait compter sur deux millions de dollars (un petit pécule, ça aide toujours à démarrer dans la vie) qu'elle envisage de piquer à son mec. Qui est donc un gangster de la mafia, si vous avez bien suivi. Et ces gens étant connus pour être plutôt ombrageux, rancuniers et pas spécialement enclins à distribuer leur pognon, cela pourrait causer quelques problèmes...

Si le pitch peut sembler banal, le traitement de l'histoire par les Wachowski va transcender ce petit film. Les deux actrices principales - Gina Gershon et Jennifer Tilly - apportent bien sûr un indéniable atout charme (une sex consultant sera même embauchée sur le film [1]), mais l'ambiance chaude, feutrée et sombre sera également cruciale. Les Wachowski et le directeur de la photographie, Bill Pope, ont d'ailleurs admis avoir trouvé l'inspiration visuelle dans  les films "noirs" et certains comics, dont le Sin City de Frank Miller.

Avec un budget limité, peu de décors et sans débauche d'effets spéciaux, voilà un récit mené de main de maître et qui se revoit encore avec plaisir.
Pour l'anecdote, un studio, à la lecture du scénario, avait proposé de transformer le personnage de Corky en homme. Les Wachowski ont refusé. Et on ne va pas s'en plaindre.


Un Plan Simple : neige & pognon
Sam Raimi n'a pas fait que les Spider-Man, il a aussi réalisé de bons films. Un Plan Simple, finalement peu connu, est probablement pourtant son meilleur boulot.

Un petit bled du Minnesota, en hiver. Hank Mitchell et sa femme, Sarah, mènent une vie paisible, rythmée par leurs boulots alimentaires respectifs. Hank est raisonnable, plutôt intelligent, probablement heureux. Un jour pourtant, sa vie va basculer. Alors qu'il se retrouve au milieu des bois en compagnie de son frère, Jacob, et de l'ami de ce dernier, Lou, les trois hommes découvrent l'épave d'un petit avion de tourisme.
A l'intérieur : plusieurs millions de dollars.
Hank prend les choses en main. Parce qu'il est instruit et que son frère est un paumé, au chômage. Il va élaborer un plan simple pour leur permettre de bénéficier de cette manne financière inattendue en toute sécurité. 
Malheureusement, même les plus simples des plans ne se déroulent pas toujours sans accroc.

Bon, quand je vous ai dit en intro que Raimi faisait de bons films, ne rêvez pas, il se base sur le roman éponyme de Scott Smith (qui est ici également scénariste, ça aide), et avec une matière première pareille, difficile de se planter.
L'histoire policière, qui connaît un dénouement très... énergique on va dire, est en fait sous-tendue par une exceptionnelle étude de mœurs, un drame humain où les gens "bien comme il faut" vont se révéler cruels ou insensibles, alors que les benêts, en tout cas les types habitués à être méprisés et regardés de haut, vont balancer quelques vérités bien senties. Dans la fiction comme dans la vraie vie, ceux qui ont des grands principes plein la bouche sont ceux qui les appliquent le moins.
La relation entre Hank et Jacob est à ce titre une pure merveille, et la composition de Billy Bob Thornton est aussi juste qu'émouvante. Bridget Fonda [2], en implacable libraire transformée par l'appât du gain, tient également un rôle discret mais crucial.

Le suspense est constant et la situation s'aggrave jusqu'au dénouement final, sans jamais tomber dans le grand n'importe quoi. Quant au décor, rural et aseptisé par la neige [3], il permet, en plus de ses qualités esthétiques, de renforcer encore, par contraste, la noirceur cachée de certains protagonistes.
Un magnifique récit, profond et jamais ennuyeux.


The Big Lebowski : pipi & bowling
Difficile de ne pas vous caser, dans cette sélection, ce film culte des frères Coen. 

L'histoire est si étrange que je m'en étais servi pour tenter de démontrer, dans ce sujet sur l'écriture, que l'histoire - en gros ce que l'on peut "pitcher" - est sans doute ce qu'il y a de moins important dans un récit. Tout dépend en effet de la manière de raconter, et les frères Coen sont loin d'être des manchots à ce petit jeu.
Mais, voyons tout de même de quoi il retourne.
"Dude" (le "duc" en VF) Lebowski est un glandeur fini, perpétuellement dépenaillé, amateur de russe blanc [4] et qui n'a qu'une passion : le bowling. 
Un jour, à cause d'une homonymie malheureuse, des types débarquent chez lui et le menacent. Ils font même plus que le menacer : ils lui foutent la tête dans les chiottes et pissent sur son tapis. Un tapis auquel il tenait. Tout cela parce que sa femme leur devrait du pognon. Or, le Duc n'est pas marié.

Alors qu'il tente de tirer cet imbroglio au clair, avec les conseils de son meilleur ami, Walter - un vétéran du Vietnam - le Duc se retrouve embrigadé dans une affaire d'enlèvement, dans laquelle on lui demande de jouer le rôle d'intermédiaire entre les kidnappeurs et la famille de la personne enlevée. Entre des histoires de tricherie au bowling, une nana qui aimerait bien emprunter le sperme du Duc pour tomber enceinte et les idées, aussi saugrenues qu'inefficaces, de Walter, notre brave Lebowski va connaître la période la plus mouvementée de sa vie !

Que dire ? Ce film est génial. Une pure merveille. La casting y est pour beaucoup (John Goodman notamment, extraordinaire en vétéran monomaniaque et hargneux, ou John Turturro, en "Seigneur des Boules" pédophile...) mais tout en fait est parfaitement calibré, de la bande son (The Man in Me, de Dylan, ou encore le Hotel California, version Gipsy Kings) à la distribution (Julianne Moore, Steve Buscemi, Sam Elliott...) en passant par les dialogues, réellement hilarants (ce que bien des comédies échouent à produire). 
C'est drôle, brillant, inattendu et parfaitement rythmé.

Divertissants et intelligents ?
En tout, ces trois films devraient vous revenir, en neuf, aux alentours de 25 euros en DVD.
Pas vraiment la ruine et franchement de quoi passer une ou deux bonnes soirées.

Outre le prix modique, ce que ces films ont en commun est essentiel : ils sont divertissants. Accessibles. Faciles à aborder. Pas chiants. 
Mais cette accessibilité n'est pas "voulue", il ne s'agit pas de recettes usée et inefficaces, censées attirer le chaland. 
Il n'y a quasiment qu'un seul lieu dans Bound, Un Plan Simple se base sur la psychologie des personnages bien plus que sur leurs flingues et The Big Lebowski raconte l'histoire banale d'un anti-héros. Et pourtant, ça fonctionne. Un petit appart, une forêt sous la neige, un type en robe de chambre. Rien d'extraordinaire, si ce n'est le traitement de ces histoires, la manière de les raconter : ce qui permet de magnifier le quotidien (et, quand c'est raté, d'endormir tout le monde même avec des super-pouvoirs et des vaisseaux spatiaux).

Et puis il y a ces "petits trucs en plus", ces pépites de sens que l'on peut trouver au fil des récits.
Depuis des décennies, des gens qui se font royalement chier nous expliquent ce qui est valable ou pas, digne d'intérêt ou non. Selon eux, l'Art véritable, porteur de sens, devrait être difficile d'accès, rebutant, presque opaque. Car, toujours selon eux, l'on ne peut prendre du plaisir dans la compréhension et l'enrichissement.
C'est heureusement faux.
Le fait d'être accessible et divertissant n'est pas une tare, c'est un plus. Un talent supplémentaire qui permet de s'adresser au plus grand nombre. On peut étudier les mathématiques et la physique à l'école, s'ennuyer ferme, puis tomber des années plus tard sur un Brian Greene et commencer à comprendre que le domaine est fascinant mais qu'il est toujours systématiquement mal présenté.  
A l'inverse, il serait épouvantable de croire que l'on peut tout baser sur l'apparente facilité. Un roman ou un film demandent beaucoup de travail et de compétences techniques. Si celles-ci restent parfois cachées, c'est parce que les conteurs mettent les personnages et le récit en avant (La Disparition, de Perec, est une performance technique, c'est impressionnant, mais c'est une manière bien spécifique de considérer la performance littéraire, d'autres, moins évidentes, existent pourtant, et le fait qu'elles soient pratiquement invisibles aux yeux du lecteur fait partie de leurs qualités).

Entre les trucs vite bâclés et les œuvres prétentieuses qui véhiculent un élitisme absurde, il est possible de trouver un "juste milieu", un chemin pas vraiment caché mais pas trop éclairé non plus. Sans les ronces de l'impéritie mais sans les spots et le bitume impersonnel de la putasserie et du "prêt-à-consommer".
C'est cette pop culture-là, agréable et néanmoins enrichissante, que les "sélections UMAC" tenteront de mettre en avant à l'avenir.
En slalomant entre des Univers Multiples, en abordant différents Axiomes et, certainement, en faisant usage de quelques Calembredaines...




[1] Il s'agit de Susie Bright, une féministe, également écrivain, qui a été emballée par le fait que les deux personnages ne "s'excusaient" pas de leur relation mais y prenaient un véritable plaisir.
[2] Que l'on a pu voir aussi, dans un rôle très différent mais tout aussi brillant, dans le Jackie Brown de Tarantino. 
[3] Raimi a bénéficié à l'époque, en ce qui concerne les spécificités des tournages extérieurs dans des décors enneigés, des conseils techniques des frères Coen, qui venaient de tourner Fargo.  
[4] Il n'est pas gay et attiré par les slaves, le "russe blanc" est une boisson qui ressemble un peu au Baileys, sauf que l'on remplace le whisky par de la vodka : comme tous les trucs de ce genre à base de crème, c'est très bon à la première gorgée mais ça devient vite écœurant.

     


18 août 2014

En route vers la Tour sombre. Etape 0.2 : Salem

Aborder Salem dans l'optique qui est la mienne (c'est à dire, me préparer intellectuellement à l'univers de la Tour Sombre en me familiarisant avec certains éléments développés dans des récits annexes - relire à ce sujet le Guide du Lecteur de la Tour Sombre rédigé par Neault ici-même) permet avant tout de prendre du recul sur l'oeuvre proprement dite et suscite des réactions différentes de ce qu'elles auraient été ex abrupto.
Tout d'abord, Salem n'est pas un livre récent : publié en 1975 (donc juste après Carrie et avant Shining), traduit en 1977, il manifeste dès ses premières pages son statut antique dans la bibliographie de Stephen King. Quand on sait que l'auteur attache énormément d'importance à la technique littéraire et se plaît à critiquer le style de ses premières œuvres (lire à ce sujet le préambule de l'édition remaniée du Pistolero), on est en droit de se demander quel sentiment il aurait à propos de son second roman édité. De fait, après le Fléau datant de 1978, le lecteur que je suis se voit contraint de voyager dans le temps, de repartir en arrière pour rebâtir une nouvelle approche, plus globale mais plus pertinente surtout, sur l'oeuvre du King. C'est assez déroutant car, chaque fois qu'on cherche à juger le texte, son style d'écriture, sa narration, ses thèmes soulevés, il est nécessaire de le replacer dans son contexte. Ainsi, si le Pistolero (et quoiqu'en pense l'auteur lui-même) apparaît complètement intemporel, Salem accuse quelque peu le poids des ans, mais semble mieux vieillir que le Fléau - sans doute du fait que le genre abordé, l'épouvante, est moins soumis à l'obsolescence de ses visions que la science-fiction.
Très vite, on retrouve les invariants de l'écrivain : 
  • des descriptions détaillées des personnages, même secondaires, soulignées par de nombreux détails issus de la culture populaire ; 
  • des dialogues denses et enlevés pendant les phases de transition, allongeant considérablement la trame narrative mais enrichissant la personnalité des interlocuteurs et renforçant l'identification du lecteur ; 
  • une fluidité dans la progression du récit liée à la manière d'écrire de Stephen King (j'avoue être complètement séduit par ce procédé qui laisse l'intrigue se construire d'elle-même à partir des interactions des personnages, les laissant prendre vie - même si c'est au détriment de l'intensité et de la qualité de la conclusion, souvent décevantes) ; 
  • un écrivain comme personnage central et pivot du récit (comme dans la Part des Ténèbres ou Ça) ;
  • des enfants, dont un en particulier permettra à l'intrigue de s'accélérer dans sa seconde partie et permettra à l'auteur d'intensifier les émotions dégagées par les éléments d'épouvante - comme le souligne Neault dans cet article. D'ailleurs, lorsque l'enfant n'est pas mis en scène, l'auteur n'hésite pas à faire rejaillir des souvenirs d'enfance des adultes impliqués.
Ce qui caractérise l’enfant, ce n’est pas tant qu’il passe sans effort de la réalité aux rêves, c’est qu’il vit dans un monde sans communication possible avec le monde des adultes. Il n’y a pas de mot pour rendre compte de ses tribulations ténébreuses. L’enfant avisé le sait et en accepte les conséquences inévitables. Quand ces conséquences commencent à être trop lourdes à porter, il cesse d’être un enfant.
A cela, j'ajouterai aussi une propension à user de certaines ellipses qui rattachent le style aux classiques de la littérature fantastique (tendance horreur) du XXe siècle : alors qu'il ne se prive pas de décrire certaines scènes sordides, voire gore, il jette le voile sur d'autres 
Le reste se situe au-delà des mots.
afin d'entretenir une certaine tension, et il ne se prive pas de découper ses chapitres en moments de terreur systématiquement terminés par un happening.
L'obscurité les enveloppa.

Par moments, on se croirait dans un épisode d'une bonne série d'horreur, avec un intermède publicitaire survenu au moment où les personnages pénètrent dans l'antre du monstre. Ce n'est pas désagréable, il y a un certain confort paradoxal dans ces constructions surannées : on reprend son souffle en espérant que l'auteur décrive la séquence suivante tout en tremblant par avance pour le sort de ses héros. King utilise aussi des inserts pour orienter l'intrigue et apporter des indices : coupures de journaux, rapports d'expertise médicale ou médico-légale, lettres manuscrites. Une technique héritée des grands Anciens de la dark fantasy auxquels l'auteur voue un culte avoué.

Salem a ceci de particulier qu'il est constitué de deux grandes parties distinctes : la première pose les bases de l'horreur qui va peu à peu s'abattre sur la petite bourgade de Jerusalem's Lot, la seconde est toute en accélération avec un groupe de plus en plus réduit de personnages luttant désespérément contre le Mal - et la montre. De fait, je vais me permettre un spoiler dû à la relative ancienneté de l'ouvrage : Salem est une histoire de vampires. Or, il faut presque la moitié du livre pour que tous les indices concourent à cette conclusion, et encore davantage pour que le terme soit évoqué. Il faut reconnaître que la première partie est remarquable d'intensité, marquée par un gigantesque chapitre découpé en tranches horaires dans lesquelles on suit le quotidien de plusieurs des résidents de la petite ville, de leur lever au coucher : on passe ainsi du responsable d'une décharge à la gérante de la pension de famille puis à ces gamins qui se bagarrent dans la cour de l'école, et ainsi de suite, les heures s'égrenant tandis que le Mal dont on sait depuis le début (mais sans en connaître la teneur) qu'il hante certains endroits de Salem, prend ses marques et entame son lent et douloureux périple morbide. Singulièrement, on avait davantage l'impression d'être dans un récit de maison hantée, d'autant que la citation en exergue de la première partie (intitulée "Marsten House" du nom de cette immense bâtisse à la lisière du bourg qui avait été le théâtre d'événements atroces trente ans auparavant) était tirée d'un roman de Shirley Jackson, the Haunting of Hill House. Bien qu'on ait parfois des fourmis dans les jambes, on se délecte de ce panorama placide et de ce rythme indolent afin de goûter aux petits travers des habitants, de mieux les connaître - pour mieux souffrir avec eux quand leur heure sera venue. L'auteur s'y connaît et sait mieux que personne relever ces petits riens qui caractériseront mieux que de longs discours le personnage plus ou moins sympathique qui s'occupe de ses affaires, ignorant tout de l'ombre qui s'étend sur sa ville. Ils sont nombreux ces quidams, presque insignifiants : il y a ce jeune couple élevant pitoyablement un bébé dans une caravane, et ce jardinier préposé aux cimetières, le professeur d'anglais, le petit ami éconduit de Susan qui est tombée amoureuse de l'écrivain, etc. Tous futures victimes, on le sait, on s'en doute - mais lesquels survivront ? Lesquels succomberont bêtement tant à leur ignorance crasse qu'à leur destin lamentable ? Lesquels auront une étincelle de dignité, une parcelle de génie instinctif qui les mèneront au combat avec vaillance ? Lesquels tourneront casaque et trahiront les leurs ?
Il n’y a pas de thérapie de groupe, pas de cure psychanalytique, pas d’assistance sociale prévues pour le gosse qui doit, nuit après nuit, affronter seul la menace obscure de toutes ces choses qu’on ne voit pas mais qui sont là, prêtes à bondir sous le lit, dans la cave, partout où l’œil ne peut percer le noir. L’unique voie de salut, c’est la sclérose de l’imagination, autrement dit le passage à l’âge adulte.
L'horreur survient, alors. Par petites touches expressionnistes d'abord : l'écrivain Ben Mears revient sur les terres de son enfance et ne cesse de se rappeler cet événement traumatique qui l'a fait pénétrer la fameuse bâtisse soi-disant hantée. L'ambiance est privilégiée, plutôt que les faits : une chape d'angoisse va se poser sur les habitants, une peur irraisonnée. Puis les premières disparitions, les premiers méfaits : quelque chose est à l'oeuvre, la nuit, quelque chose d'impitoyable et de terrifiant. Qui enlève les enfants, tue les gens, dépèce les animaux.

Les forces de l'ordre seront totalement impuissantes contre ce fléau, même si King ne s'acharne pas outre-mesure sur leur inefficacité : ce n'est pas leur faute, ils ne savent pas, ne peuvent pas savoir ce qui se trame. Il est nécessaire d'avoir suffisamment d'ouverture d'esprit, de clairvoyance mais aussi de maîtrise de soi pour non seulement envisager l'inenvisageable, mais également résister à sa peur (issue des forêts les plus noires de son inconscient) et préparer sinon une riposte, du moins un moyen de survivre. Le professeur, le médecin de famille, l'écrivain ainsi que le prêtre semblent prêts pour cela, mais il faudra compter sur une jeune femme courageuse et belle et un garçon incroyablement tenace et ingénieux pour débloquer la situation et leur fournir une (petite) chance de réussite.
La seconde partie, tout intense et haletante qu'elle est, est beaucoup plus traditionnelle dans sa structure, d'autant que le voile est levé - et avec lui, beaucoup de ce mystère qui occultait les esprits : un vampire est à l'oeuvre et, pour le combattre, il faut avoir lu des livres, ou vu des films. C'est aussi simple que ça. Derrière la pointe d'ironie se déroule une histoire finalement classique, avec des combattants du Bien se rassemblant pour un assaut désespéré, menés par une foi vacillante et la certitude d'être le dernier rempart contre la Bête. Comme dans le Fléau, on peut s'étonner d'abord devant l'apparent manichéisme du conflit et l'indispensable présence de Dieu dans l'affaire - c'est là que l'âge du récit se rappelle à nous. Il n'empêche que la description des confrontations entre les vampires et leurs victimes est remarquablement prenante, et les manifestations du pouvoir divin sont convaincantes. Stephen King, en outre, ne nous épargne rien, et ce ne sont pas les plus sympathiques, les plus courageux, voire les plus méritants qui s'en sortiront.
Nous devons traverser bien des eaux amères, avant d’atteindre les eaux douces.
Evidemment, le finale en rappelle d'autres, aussi légèrement décevants par rapport à la densité du texte et des chapitres précédents. Mais comme souvent, King, une fois le soufflé retombé, propose un épilogue rappelant que la lutte entre les forces primordiales, à l'oeuvre depuis l'aube des temps, ne s'arrêtera pas à cet épisode.
Un roman sombre, complètement désenchanté, écrasé par l'indicible présence des forces obscures qui hantent notre monde mais heureusement illuminé, çà et là, par quelques instants sublimes (la touchante et subtile romance entre l'écrivain et Susan, le sang-froid du jeune Mark, la lutte vaine du père Callahan). Aujourd'hui encore, malgré quelques facilités, quelques lourdeurs et cette tendance à digresser (sans parler des très nombreuses coquilles de cette édition - Presses Pocket 1988), Salem parvient à susciter la peur, surtout dans sa première partie, là où les monstres n'ont pas encore dévoilé leur vrai visage : on n'en sort pas indemne et on se surprend à percevoir, dans chaque coucher du soleil fatigué de ce triste mois d'août, toute la tragique beauté d'un monde à l'agonie. 




17 août 2014

Les enfants dans l'univers de Stephen King

L'enfance, que ce soit au travers de sa magie ou de ses ténèbres, est un thème que l'on retrouve régulièrement dans les romans ou nouvelles de Stephen King. Mais comment l'auteur utilise-t-il réellement les gosses qui peuplent ses histoires ?

Il n'est pas étonnant que l'on puisse retrouver un thème aussi générique que l'enfance dans les nombreuses œuvres de King. L'auteur a néanmoins une manière particulière d'utiliser ou malmener les plus jeunes de ses personnages. Quatre façons de procéder semblent se dégager. Dans trois d'entre elles, l'enfant lutte contre une entité ou un contexte, dans la quatrième, il devient lui-même menaçant.
Voyons cela en détail.

L'enfant face aux monstres
Les monstres existent ! King se plait à nous le répéter depuis des lustres. Et à en croire la longue liste de leurs victimes, il semble ne pas avoir tout à fait tort.
Cette catégorie est bien entendu la plus imagée, la plus métaphorique. Le jeune Danny, dans Shining, va ainsi sentir la présence de fantômes, alors que Mark Petrie, douze ans, va affronter des vampires dans Salem. Pour compléter le bestiaire, l'on peut également aller jeter un œil du côté de Peur Bleue, où cette fois le jeune Marty, qui est en plus paraplégique, va combattre un loup-garou avec l'aide de sa sœur ainée. L'on notera que c'est le plus jeune enfant qui parvient à convaincre l'autre de la réalité du danger. Une sorte de capacité, liée à l'enfance, que l'on retrouvera d'une manière plus nette encore dans Ça, certains éléments (le sang qui gicle du lavabo, les photos qui s'animent, le clown lui-même...) n'étant visibles que par les enfants.
Et si dans L'homme au costume noir, Gary, neuf ans, semble rencontrer le diable en personne, le monstre revêt parfois une apparence plus banale, comme dans Cujo où c'est un gentil toutou (gentil à la base disons) qui va causer la mort d'un jeune garçon.

Jusqu'ici, à part un don pour percevoir parfois ce qui échappe aux adultes, l'enfant n'a en réalité rien de spécifique : il lutte contre des entités maléfiques qui s'en prennent aussi aux adultes. Il faut attendre la deuxième catégorie pour commencer à mieux appréhender le rapport de King à l'enfance.

L'enfant face au monde de l'enfance
Contre toute attente, l'enfant génère aussi sa propre violence, issu d'un monde échappant presque totalement au contrôle des adultes. Nous sommes ici dans un contexte plus réaliste qui en devient d'autant plus effrayant.
Si "l'Homme est un loup pour l'Homme", chez King, l'enfant est parfois un épouvantable prédateur pour l'enfant. Carrie, dans le roman éponyme, subit ainsi un harcèlement douloureux de la part des élèves de son école. Lorsqu'elle a pour la première fois ses règles, dans les douches communes (pas de bol !), les autres filles de l'école, presque hystériques, l'humilient en lui jetant des tampons hygiéniques. Cette même hystérie se retrouve dans Ça, alors que Ben Hanscom, souffrant de surpoids, est obligé de fuir un vestiaire sous les insultes et les coups. Il ne fait pas bon être "différent" des autres dans les romans de King (mais n'est-ce pas le cas aussi dans la réalité ?). 
Dans Dreamcatcher, les personnages principaux rencontrent pour la première fois Duddits, un garçon handicapé, alors qu'il a été violemment agressé par d'autres gamins. 
L'effet de meute joue à plein contre des cibles isolées, mais des bandes s'affrontent parfois. Le Club des Ratés, toujours dans Ça, doit affronter à plusieurs reprises la bande de Bowers, jusqu'au point culminant de la mythique bataille des cailloux. Et dans Le Corps, une nouvelle issue de Différentes Saisons (et connue aussi sous le titre de son adaptation à l'écran : Stand by me), là encore une bande, dont certains membres sont les propres grands frères des personnages principaux, va se révéler menaçante.

L'enfant ici ne combat plus un quelconque Dracula ou de vagues esprits frappeurs, mais bien d'autres enfants. La menace vient des "camarades" de classe ou des grands frères, plus costauds mais moins sages. 
Cette manière de mettre en scène l'enfant révèle l'une des grandes vérités prônées par King : les adultes n'ont aucun contrôle sur le monde où évoluent leurs chères têtes blondes. L'on peut parfois se convaincre du contraire, imaginer que professeurs et parents ont suffisamment de clairvoyance et d'autorité pour régenter l'univers des plus petits, mais si vous êtes honnêtes, si vous faites l'effort de vous rappeler ce qu'était réellement l'enfance, vous conviendrez que nous savions pertinemment tous que les adultes n'étaient pas en mesure de nous protéger de certains dangers. 
D'autres lois règnent dans les cours de récréation et les aires de jeu à l'abri des regards...

L'enfant face à la trahison des adultes
La troisième catégorie découle un peu de cette impuissance des adultes à garantir la protection qu'ils sont pourtant certains d'offrir.
Dans La petite fille qui aimait Tom Gordon, Trisha, une gamine de neuf ans, se perd dans les profondeurs des Appalaches. Ce qui est intéressant, c'est que si la petite fille se perd, ce n'est pas à cause d'un esprit aventureux ou d'une volonté de désobéir, mais parce que sa mère et son grand-frère sont en perpétuel conflit et finissent par ne plus prêter attention à elle.
Dans Charlie, une jeune enfant est poursuivie par une agence de barbouzes à cause d'une expérience à laquelle ses parents ont participé étant plus jeunes. L'enfant subit ici les choix de l'autorité, qu'elle soit paternelle ou gouvernementale.
Jusqu'à présent, l'adulte ne trahit que par défaut. Il n'assume pas son rôle ou fait de mauvais choix sans le vouloir. Mais parfois, la trahison est bien plus odieuse.

Ainsi, Blaze, dans le roman du même nom, va devenir mentalement déficient à cause des mauvais traitements infligés par son père. Encore dans Ça, la douce Beverly est régulièrement frappée par son paternel. 
Et, comble de l'horreur, la trahison est parfois motivée par le sens du devoir, une quête, ou en tout cas un but que l'adulte place au-dessus du bien de l'enfant, comme dans La Tour Sombre, quand Roland entraîne la mort de Jake.
Et que reste-t-il alors comme choix aux gamins, s'ils ne peuvent compter sur leurs propres parents, si ce n'est devenir eux-mêmes des monstres ?

L'enfant monstrueux
On l'a vu, l'enfant, chez King, doit faire face à des monstres symboliques mais aussi à ses pairs. Et cela sans pouvoir compter sur l'aide systématique des adultes, certains n'hésitant d'ailleurs pas à le trahir.
De menacé, l'enfant peut alors devenir menaçant. 

Dans Les Enfants du Maïs, c'est toute une communauté enfantine qui instaure sa loi dans un trou perdu du Nebraska. Dans le même recueil, Danse Macabre, la nouvelle Cours, Jimmy, cours ! dévoile un professeur qui est terrorisé par de bien inquiétants élèves. Et le plus récent Sale Gosse inverse les rôles prévisibles pour nous faire basculer du côté de celui qui a tué un ignoble et infernal rejeton.
Dans Simetierre, l'enfant devient effrayant et perd son humanité, mais c'est là encore la faute d'un adulte qui commet, pensant bien faire, l'irréparable. 

Les plus épouvantables enfants-monstres de King proviennent cependant de deux autres récits.
Le premier s'appelle Un élève doué et est issu de Différentes Saisons. Dans cette histoire, Todd Bowden, treize ans, se révèle fasciné par les crimes perpétrés par les nazis. Surtout, il reconnait par hasard un ancien criminel de guerre et, loin de le dénoncer, il va s'en servir pour nourrir son goût pour le macabre. 
Les deux passions morbides de Todd et du vieillard nazi s'entretiennent l'une l'autre jusqu'à la chute finale, le mal ayant totalement corrompu le jeune garçon. 
Bien que l'on puisse penser que les actions passées des adultes ont joué un grand rôle sur la transformation de Todd, son côté calculateur, froid et même son intelligence en font l'un des personnages les plus effrayants de King.

Le second récit est de nouveau Ça, ce roman est d'ailleurs le seul livre de King où l'on peut voir parallèlement à l'œuvre les quatre types d'enfants : face aux montres, évidemment, puisque la bande des "ratés" combat "ça", face au monde de l'enfance, avec Bowers et ses sbires, face à la trahison des adultes, qui non seulement ne peuvent les aider mais les ignorent (Bill Denbrough), les étouffent (Eddie Kaspbrak) ou les frappent (Beverly Marsh), mais aussi grâce à une incarnation monstrueuse qui boucle la boucle.
Car Bowers n'est pas le pire gamin de ce roman. Le pire monstre contenu dans Çs'appelle Patrick Hockstetter. Et pour le comprendre, il faut comprendre Bowers.

Bowers est un abruti. Il plongera plus tard dans la folie, mais à la base, ce n'est qu'un crétin sans cervelle, subissant en plus la mauvaise influence de son géniteur. Bowers est certes antipathique, mais il est relié à la réalité et peut être "contenu" d'une certaine manière, ne serait-ce que parce qu'il effectue les tâches que lui attribue son père, et qu'il respecte donc une forme d'autorité. Il n'est donc pas totalement opaque à la logique. Il comprend certaines choses, au moins instinctivement. Hockstetter, lui, incarne le monstre ultime en cela qu'il est indifférent à tout, même à sa propre souffrance. 
En effet, lorsque Bowers va le frapper, après une offre sexuelle surprenante, Hockstetter ne réagit pas. Pas parce qu'il craint Bowers, mais parce que pour lui, ce qu'il ressent est anecdotique. Et s'il est indifférent à ce point à sa propre douleur, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'il peut faire subir à autrui.

Il est d'ailleurs bien expliqué, dans le roman, que Hockstetter se considère comme le seul être "réel". Ce qui lui confère une liberté d'action terrifiante : les autres ne sont pour lui que de vagues formes avec lesquelles il peut jouer sans se soucier des conséquences. Le garçon, amorphe, avec un sourire sans joie, n'hésite pas à montrer sa collection de mouches mortes en classe. Ou à peloter les filles assises devant lui. Il va également assassiner son petit frère alors qu'il n'était qu'un bébé et rester indifférent à la peine éprouvée par ses parents. Il va aussi se mettre à tuer des animaux, qu'il enferme dans un vieux frigo jusqu'à ce qu'ils crèvent. C'est un petit chien, qu'il vient voir chaque jour, qui résistera le plus longtemps. Et lorsqu'il tente de s'échapper et que Hockstetter le rattrape, il en éprouve une excitation sexuelle.

Avec Hockstetter, l'on a ici la figure type de l'enfant-monstre. Car si Bowers est bête et violent, Hockstetter, lui, n'est pas de ce monde. Il est le monstre pur, tapi dans le placard ou caché dans son château en Transylvanie. Il est le non-sens, ce que l'on ne peut ni comprendre ni admettre. Ce truc, en dessous du lit, dont on nous a pourtant assuré qu'il n'existait pas. Il est le Mal sans but, n'obéissant qu'à des pulsions si violentes, si contre-nature, qu'elles ne sont en général attribuées qu'aux vampires, loups-garous et autres saloperies qui hantent les ténèbres littéraires.

L'enfant comme amplificateur d'émotion
Normalement, l'enfant est, dans notre société, synonyme d'innocence. Il a besoin de protection, une protection d'autant plus logique qu'il est le futur de notre civilisation. Il représente notre immortalité en tant qu'espèce et bénéficie ainsi d'un amour inconditionnel, profondément ancré dans nos gènes (oui, il y a un peu de programmation et d'effets chimiques là-dessous).
Il existe des gamins pourtant bien chiants (aujourd'hui on dit plutôt "hyperactifs", mais ils restent casse-couilles quand même) mais leur fragilité, leur innocence, les rendent précieux.
Faites-les affronter un vampire, et déjà l'on tremble un peu plus que si un vulgaire adulte risquait de se faire mordre.
Montrez-les dans toute la violence de leur monde inaccessible, et d'aucuns, bien que niant la réalité de cette bulle sauvage et magique, trembleront en se souvenant de leur propre enfance.
Rendez-les victimes des adultes (ce qu'ils sont par nature), et vous renforcerez encore ce sentiment d'injustice, d'attachement et d'amertume.

Et, si d'aventure vous les transformez en monstre, pas juste en demeuré violent, mais en vrai monstre, immonde et moralement gluant, alors vous aurez la plus parfaite des créatures de cauchemar. Parce que nous sommes habitués à voir les menaces comme des vikings immenses, des aliens dégueulasses ou des serial-killers grimaçants, et non de doux chatons ou de charmants bambins. 

Eleanor Farjeon a écrit "les choses de l'enfance ne meurent pas, elles se répètent comme les saisons". 
Je ne suis pas certain qu'elle ait réellement saisi le terrifiant potentiel de ce pourtant lucide aphorisme. Car ces "choses" qui vont se répéter peuvent être agréables comme terribles. Et dispensées par de braves gens comme par les pires salopards. 
Mais, ce que l'on sait, ce que les poètes et les psychiatres s'accordent à dire, c'est que cela... reviendra.
L'enfance est une terre si fertile que ce qui y est planté ne pourrit jamais. Même sans soleil, au fond d'une cave, ça continue de pousser.
Cela donne des adultes parfois sympa, des psychopathes dégénérés et quelques bonnes histoires.
Dans quelles proportions, cela reste à définir...



Crédits : la première illustration, issue de It, est de Brendan Corris, la photographie de la petite fille flippante est de Jaded Jennifer, aka WinterRose31.