03 mars 2015

Mon aventure comics (par Jeff)

Il paraît que Neault est le boss ici. Je lui ai donc demandé ce qu'il souhaitait que je lui fasse de beau pour fêter les 10 ans de UMAC. Il m'a demandé de vous narrer mon "aventure comics", d'expliquer comment j'en suis venu à créer MDCU, Côté Comics... C'est donc avec plaisir que je vais vous raconter mon parcours qui, je l'espère, devrait raviver quelques souvenirs à certains d'entre vous.

Tout a commencé durant l'été 2008 et ma rencontre avec Alex et Darquess. Le film The Dark Knight de Chirstopher Nolan venant de sortir, nous parlons de tout et de rien mais surtout de super-héros. Etant à peu près tous du même âge, nous avions les mêmes références comics à l'époque. La première d'entre elles était bien évidemment la série animée Batman (Batman Animated) de 1992, créée par l'incontournable Bruce Timm. S'en sont suivis les Batman de Tim Burton et les deux premiers volets de la trilogie de Nolan. A cette époque, on pouvait déjà faire deux constats. Le premier est que nous n'étions pas fans de super-héros, nous étions fans de Batman, le seul réel super-héros à nos yeux (pardonnez-nous, nous étions jeunes !). Le second, est que nous n'avions pas ouvert un seul comics de notre vie (pardonnez-nous, nous étions toujours aussi jeunes !). La discussion bat son plein et rapidement l'idée de créer un site Batman est mise sur le tapis suivie de celle de créer un site sur TOUS les super-héros mais bon, c'est comme tout, "cela s'apprend".

Alex et Darquess montent le site. C'est alors qu'une grande aventure commence pour Julien (qui nous a rejoint quelques jours après notre discussion) et moi. Nous avons quelques semaines pour rattraper près de 75 ans de comics. Etudiant ou pas, temps libre ou non, cela reste un sacré défi. Petit problème, en 2008, nous sommes déjà loin de l'âge d'or de la revue Strange et Urban Comics, la filière de Dargaud, n'existe pas encore. La seule solution concernant la VF est donc Panini Comics qui, à ce moment-là, détenait les droits de Marvel et de DC. Mon collègue et moi nous lançons tous les deux sur DC parce que les séries animées Batman, Superman et JLA nous avaient déjà donné de bonnes petites bases. Oui, oui, au lieu de se répartir les tâches, on se lance tous les deux sur DC. Nous étions un peu cons, on peut le dire. De même, à cette époque, Panini délaisse clairement DC pour inonder le marché de Marvel qui s'est presque toujours mieux vendu. On peut maudire Panini mais je préfère confirmer que notre débilité n'avait aucune limite...

Les choix au niveau de la lecture étaient donc plutôt restreints. Les reliés DC étant boudés, nous nous concentrons sur les kiosques. On ne connait pas le principe et, en toute honnêteté, je n'y comprends pas grand-chose. Tout d'abord parce que je ne connais qu'un personnage sur trois mais aussi et surtout parce que montrer un Green Lantern cogner sur Sinestro puis voir la Justice Society parler de totalement autre chose deux pages plus loin, est une logique qui m'échappe totalement (la magie des kiosques !). Pas grave, "ça finira par rentrer", se dit-on.

En somme, à cette époque, nous "bouffons du comics". Il est impensable de créer un site internet sans savoir de quoi nous allions parler. En quelques mois, nous commençons à assimiler pas mal d'éléments, pas mal de personnages et la culture comics (du côté DC de la force tout du moins) commence à se faire ressentir. Au fil des lectures, nous découvrons de nouveaux univers. Batman me passionne toujours autant mais Geoff Johns est un Dieu, tout simplement. Ce qu'il fait sur Green Lantern me fait presque oublier tous les autres super-héros. Son Sinestro Corps War est ma première grosse claque en matière de comics. Rapidement, des petites astuces sont mises en place entre nous, c'est l'avantage d'être tous de la même ville ou presque. Les "tu achètes ça et moi ça" commencent à fleurir. Le site est créé, marveldc-universe.fr voit le jour le 8 septembre 2008. Par contre, nous délaissons toujours autant Marvel niveau lecture...

En fait, mon point de vue à l'époque était plutôt simple. Pour traduire les news et les mettre sur notre site internet, il fallait forcément connaître tous les personnages, afin de savoir de quoi nous parlions. A la limite, je trouvais mon niveau en anglais secondaire. Ma vision des choses était à cette époque : "pour l'anglais, il y a les sites de traduction mais pour les personnages, il y a que dalle. Je dois donc tout connaître sur le bout des doigts". Bien sûr, c'était loin d'être aussi simple. Il faut bien maîtriser son sujet ET avoir des bases solides en anglais. C'est en forgeant que l'on devient forgeron, j'ai la chance de progresser très vite grâce à ma passion.

Souhaitant lire autre chose que du DC, je donne sa chance à Marvel. Arrive donc LE fameux moment, celui par lequel n'importe quel lecteur de comics passe. Par quel univers commencer ? Je fais quoi ? J'achète quoi ? Je vole quoi ? A cette époque, c'est un peu la révélation. Je découvre que les super-héros sont loin d'être tous logés à la même enseigne. Ceux qui me tentent le plus à savoir DareDevil et le Punisher, s'avèrent en fin de compte bien secondaires. Il y a un bouquin DareDevil planqué entre sept comics Spider-Man et un Punisher oublié dans une pile immense de comics X-Men. Difficile de s'y mettre dans ces conditions. Je décide de lâcher l'affaire et d'attaquer un univers dans lequel j'aurai suffisamment de bulles à me mettre sous la dent. Par élimination, j'attaque donc Spider-Man. Pourquoi ? Tout simplement parce que je connais la série animée de 94 sur le bout des doigts. Je suis donc supposé m'y connaître. Oui, j'étais naïf. J'en tente deux-trois au hasard et... je ne comprends rien... Je reconnais les personnages, pas de problème, mais ils parlent d'autres personnages qui me sont inconnus ou d'un événement apparemment majeur et que, forcément, je n'ai pas lu. L'expérience Spider-Man commence mal. Je découvre aussi qu'il y a trois Mysterio et je ne sais pas combien de Bouffons... bref, c'est carrément la merde. Je tente de me faire violence comme pour Green Lantern mais non, cela ne veut pas rentrer. Cette fois, je n'arrive pas à prendre pour acquis ce que j'ignore. En gros, je l'ai dans l'os. Finalement, une dernière possibilité s'offre à moi. Je revends les bouquins Spidey à coup de phrases du type "ouaaaah tu verras, c'est énorme et super accessible" (on ne se refait pas lorsque l'on est étudiant) et je passe aux intégrales (les gros bouquins jaune) afin de ne plus être perdu. Ce n'est pas exceptionnel, les dessins sont vieux et les commentaires dans les encadrés rendent dingues mais je prends mon pied.

Les mois défilent et les comics avec. J'ai énormément progressé en anglais et je délaisse donc les news pour me spécialiser dans la traduction de grosses biographies. Ceci, en plus de mes lectures, me permet d'être un crack en DC. Cette fois, ça y est ! Je suis un putain de lecteur de comics ! De plus, Julien se met tout doucement à Marvel et les premiers staffeurs réguliers font leur apparition sur notre site. Autrement dit, nous pouvons (enfin) palier les lacunes des copains. Pour fidéliser les visiteurs, nous créons des semaines spéciales lorsque l'actualité le permet et nous mettons au point nos premières rubriques. Les premiers contacts avec les différents éditeurs commencent également à voir le jour.

Dans l'idéal, nous souhaitions créer un site internet par genre. Ainsi, il devait y en avoir cinq au total. Je prends la tête de celui sur les mangas tandis que ceux dédiés respectivement aux comics indépendants, sur la BD franco-belge et un autre site traitant de l'actualité du tout venant, intitulé "les portes du neuvième art", sont mis en suspens pour le moment. Un an plus tard, nous nous rendons à l'évidence : le site sur les mangas ne marche pas. Il est juste impossible de rivaliser avec des sites implantés depuis dix ans pour certains. Du coup, non seulement nous fermons le site mais en plus nous laissons tomber les autres. En fait, nous découvrons que MDCU a aussi percé parce que nous étions arrivé au bon moment (des rivaux qui se comptent sur les doigts de la main et des films en masse qui arrivent pour populariser le genre). Stupide monde cruel !

Par contre, quelque chose nous chagrine en ce qui concerne marveldc-universe.fr. Nous ne traitons que Marvel et DC. De plus, le fait que les deux éternels rivaux soient dans le titre est assez gênant. Après une petite discussion (très rapide, le choix étant évident), nous décidons d'ouvrir le site à tous les comics et nous en profitons pour le renommer MDCU (ça te rappelle quelque chose, Neault ? :p). Pour les visiteurs de la dernière génération qui se posaient la question, les lettres "mdcu" ne veulent donc rien dire, c'est tout simplement la contraction de MarvelDC-Universe.

De mon côté, il y a quelques changements qui s'opèrent. Mon cœur balance toujours vers DC mais je lis autant d'indé et de Marvel grâce aux prêts des copains. Bon d'accord, en fait, c'est surtout la qualité générale du New 52 qui m'a donné un sérieux coup de mou. Gros changement également, je me mets à la VO. Mon sentiment est que c'est... bien mieux ! Pas de traduction approximative, pas de fot d'orthograf ou peux mais surtout, du choix ! Beaucoup de choix ! Je me mets à suivre toutes les séries Batman, Green Lantern et quelques autres perles.

Les super-héros étant devenus clairement à la mode, les mois qui suivirent ont vu naître pas mal de nouveaux sites traitant des comics. Pour se différencier des autres, nous tentons de varier les supports. Nous créons plusieurs nouvelles choses et parmi celles-ci : une émission en live. Le but est de choisir une thématique, de dire tout ce que je sais sur cette thématique tout en répondant en direct aux différentes questions possibles. Il n'y a pas beaucoup de monde mais le principe est sympa et je me fais ma première expérience caméra.

C'est lors de l'été 2012 que nos émissions en direct sur le web prennent une toute nouvelle tournure. Toujours dans l'idée d'aller plus loin et de progresser, nous proposons une version de notre émission à Mirabelle TV. Ils acceptent notre émission si on la passe à un format de 13 minutes (nous n'avions aucune limite de temps jusque-là, tout dépendait des questions que l'on me/nous posait). On réfléchit aux différentes rubriques, on passe le tout à 13 minutes et voilà, Côté Comics débarque ! L'aventure dure deux saisons et est disponible sur le web mais également sur un peu moins de dix chaînes régionales et nationales. La préparation n'est pas trop longue. Nous commençons à connaître énormément de choses et nous sommes à jour niveau lecture. Le plus souvent, nous devons surtout effectuer des vérifications de détails ici et là (les auteurs, les années de parution,...). Après deux ans de bons et loyaux services, nous la stoppons finalement par manque de temps. Tout le travail post prod' est long et à présent, nous avons tous les trois un véritable travail. Il devient donc difficile de caser une telle émission dans nos emplois du temps.

A côté de cela, Alex et moi participons également depuis plusieurs années à l'élaboration d'un festival BD de notre région : Le Rayon Vert, durant lequel j'anime des conférences avec Julien. Nous en animons également à Amnéville et, si tout va bien, nous en ferons également une à Lille lors du prochain LCF. Ces conventions sont aussi l'occasion de tous nous revoir mais également de rencontrer nos lecteurs, les éditeurs et quelques dessinateurs. C'est également ainsi que nous pouvons discuter avec des confrères d'autres sites internet. Nous nous entendons très bien avec la plupart d'entre eux et un peu moins avec certains cas isolés. Vous me direz, pas facile de parler avec un mec qui arrive ivre mort sur son stand deux heures après l'ouverture... Pas facile non plus de garder son sérieux face à un mec qui t'a dit un mois avant "putain, vous avez fait un top sur Batman, c'était notre idée à nous, copieur !" ou face à un autre qui nous avait bien fait comprendre que nous ne devions pas créer de rubrique comprenant les mots "meilleurs" et "comics", parce qu'ils le faisaient déjà. En somme, on s'entend bien avec beaucoup de monde mais l'immaturité des uns, la débilité des autres et la réserve de mots de vocabulaire des derniers font que les sourires ne s'affichent pas toujours d'emblée non plus. On ne peut pas plaire à tout le monde, je suppose. De plus, le fait que MDCU touche à présent à tout nous donne également de nouveaux confrères, source de nouvelles tensions. Les différents partenariats font que l'on doit faire attention à ne pas jouer sur les plantes-bandes de l'autre et la mauvaise foi est souvent une qualité. Je découvre que la toile manque cruellement d'humanité, même lorsque la passion est commune.

Mais bon, cela reste bien peu de choses. Je veux dire, j'ai pu faire une interview en espagnol de Larroca, putain ! J'ai pu allier mon véritable travail et ma passion, le rêve ! Concernant les conférences, c'est juste le bonheur. A nouveau, pas beaucoup de travail à faire, ce sont surtout des révisions. L'avantage est qu'il y a un réel échange avec le public, la sensation de transmettre quelque chose bref, j'aimerais faire ça jusqu'à la fin de mes jours. Bien sûr, tout n'est pas parfait, mais l'expérience accumulée jusque-là est suffisante pour proposer des conférences un minimum animées. Enfin, on relance également l'émission. Nous avons trouvé le moyen de pouvoir la continuer sans que cela soit un bouffe-temps comme auparavant. Nous sommes heureux.

C'est également à ce moment-là que je découvre le blog sur lequel j'écris actuellement ces lignes. Je l'ai découvert grâce à Thomas de la boutique Hisler BD bis qui m'a signalé qu'un blog avait fait un bel éloge de l'émission. Curieux et en manque d'amour propre, je vais y jeter un œil. L'article me plait et je décide de me balader un peu plus. Ce qui m'aura marqué, c'est surtout le côté "rentre-dedans" du blog. Il n'y a aucune langue de bois, chose qui se fait rare sur la toile. Je continue de visiter UMAC de temps en temps et, de fil en aiguille, je fais la rencontre de Neault. On se fait quelques soirées Magic (le jeu de cartes !) entourés de bières et d'Iron Maiden, c'est cool. J'ai décidé de venir gonfler les rangs de ses intervenants parce qu'il m'a offert la possibilité de m'améliorer dans une autre de mes passions : l'écriture (cf. ce récit). Pour résumer, je risque de venir y poster quelques trucs de temps en temps pendant un bon petit moment encore.

Quel est le bilan à faire après 5 ans ? Le côté "passionné" a, malheureusement, un peu reculé. Ce n'est pas par choix mais plus la suite logique de tous ces événements. Le manque de temps fait que la lecture est devenu secondaire tout comme le fait de bosser sur le site. Je suis plus devenu manager qu'autre chose. Je me retrouve de plus en plus à lire des comics parce que je dois les lire (pour les reviews notamment mais aussi parce que tel bouquin est supposé être un incontournable et que l'on ne peut se dire lecteur de comics si nous ne l'avons pas lu). En fait, il est difficile de ne pas un peu regretter l'époque où je m'allongeais dans mon lit en lisant une dizaine de comics, en prenant des notes pour répondre à d'éternelles questions du type : "putain mais c'est qui Darkseid ?! Je pige que dalle à ce mec ! Sérieux, si on me pose la question, je suis mort !". L'époque où je ne connaissais rien et où je découvrais des choses à chaque lecture me manque un peu. Bien sûr, je suis toujours aussi intéressé par le monde des comics et pour rien au monde je ne revendrais ma bibliothèque. Désolé, les gars. ^^

Voilà, je pense avoir fait le tour de cette petite partie de ma vie ('fin... petite... 20% de ma vie, pour être exact). J'espère que votre curiosité a été satisfaite et que vous avez trouvé ce petit voyage dans "l'envers du décor" intéressant. La prochaine fois, je vous expliquerai comment j'ai pris le pouvoir, viré tous mes collègues, gagné une fortune et enfin, comment je suis devenu le maître du monde. :)


02 mars 2015

Chroniques des Classiques : Sa Majesté des Mouches

Inauguration d'une nouvelle rubrique aujourd'hui, revenant sur certains classiques de la littérature, avec Sa Majesté des Mouches.

Lord of the Flies, de William Golding, sort en 1954. L'histoire débute sur une île déserte où de jeunes enfants anglais se retrouvent isolés après le crash de leur appareil. Sans aucun adulte avec eux, ils tentent de s'organiser en attendant les secours.
Cependant, très rapidement, le mince vernis de civilisation qui maintenait bon sens et solidarité va se craqueler, permettant au groupe de dériver vers des pratiques de plus en plus sauvages...

Bien que ce roman soit souvent étudié à l'école et qu'il ait plus ou moins directement inspiré bon nombre d'œuvres [1], il est étonnant de constater à quel point il contient un grand nombre de maladresses narratives et d'invraisemblances.
La manière dont Golding décrit les enfants est à elle seule assez symptomatique d'une sorte d'habitude qui fait que nombre d'adultes écrivent les personnages enfants non comme des jeunes mais comme des demeurés : pratiquement personne dans le groupe ne parvient à se concentrer plus de deux ou trois secondes, n'importe qui peut partir en fou-rire à propos de trois fois rien, même les plus âgés cèdent régulièrement à des élans impulsifs d'une rare bêtise (au point de pratiquement cramer toute l'île et leur réserve de nourriture avec).

Autre point faible du roman, le basculement vers l'état sauvage ne se fait nullement progressivement, avec une certaine logique, mais par à-coups, sans véritable raison. Enfin, la personnalité des différents protagonistes est réduite au minimum. Sur toute la bande, seuls trois personnages se détachent (le leader un peu bas de plafond, le petit gros intello et le taré agressif), et même eux ne possèdent pas une psychologie bien fouillée. Bizarrement l'auteur ne s'aventure que très rarement dans les méandres de l'esprit de ses personnages, se bornant à rester à la surface des choses, comme un observateur extérieur démuni. Il décrit ainsi par le menu les plantes et les rochers mais jamais - ou très succinctement - l'état d'esprit des naufragés.
Outre ces défauts structurels, le lecteur attentif ne pourra qu'être circonspect devant un grand nombre de faits douteux : aucun adulte ne réchappe du crash mais il semble par contre que tous les gamins s'en soient miraculeusement tirés (on ne remarque ni cadavres ni blessés), les différents groupes sont, au début du récit, un peu éparpillés sur l'île sans que l'on comprenne pourquoi (ils semblent d'ailleurs ensuite se découvrir les uns les autres), les gamins font du feu en quelques secondes à l'aide d'une simple paire de lunettes, etc.

Malgré tout, le roman est auréolé d'une aura sulfureuse qui tient sans doute à son thème principal, à savoir la nature de l'Homme, débarrassé de ses oripeaux sociaux. Le fait que de très jeunes enfants soient au centre de ce drame contribue sans doute à son intensité, entretenue notamment par quelques scènes sanglantes où se mêlent chasse, jeu et transe.
Reste que dans l'ensemble, le roman est très moyen [2] et de surcroit très court. Tout repose sur un thème fascinant mais qui est loin d'être ici totalement exploré.
Le problème de la "destination" de ce roman peut se poser, certains arguant qu'il est trop violent pour être lu par des collégiens... outre le fait que je répondrais bien que la vie elle-même est trop violente pour être vécue par des collégiens, il faut tout de même admettre qu'il n'y a pas ici de quoi fouetter un chat. Pas de gore, de sexe ou de scènes vraiment atroces. De plus, dans un cadre scolaire, la lecture est évidemment censée être accompagnée de l'analyse et des explications des professeurs. Donc, oui, ça peut se lire, même à dix ans. Plus sans doute d'ailleurs pour la réflexion que le roman peut engendrer que pour ses réelles qualités littéraires.

A découvrir si ce n'est déjà fait mais sans emballement excessif.




[1] Et même en partie un projet de télé-réalité, Kid Nation. La série TV Lost y fait par exemple directement référence plusieurs fois. L'on peut citer également la chanson Lord of the Flies du groupe Iron Maiden ou la série de romans Gone, dont le fond est très proche et la forme finalement plus habile et divertissante (sans tenir compte de la modernité de l'œuvre).
[2] Cela n'a pas empêché l'auteur d'obtenir le prix Nobel de Littérature en 1983.

Retour en force du Manhua…

 Everybody was kung fu fighting !

Annoncé en mars 2014 au Salon du livre de Paris, et confirmé cette année lors du 42e FIBD d'Angoulême, l’accord éditorial conclu avec les éditions chinoises Comic Fans permet au label Urban China de rejoindre le catalogue impressionnant du groupe Media Participation aux côtés d’Urban comics, de Dargaud, Kana….
Manhua mettant en scène
 l'une des mascottes des JO de Pékin.
Urban China, dont les premiers albums vont bientôt atterrir chez les libraires, sera entièrement consacré à la bande dessinée chinoise moderne, le manhua [1]. Le catalogue varié, dense, proposera un panel de ce qu’il se fait de mieux dans l’Empire du Milieu. Parmi les titres prévus, Li - princesse vagabonde (Chang Ge Xing ~ Song of the Long March) de Xia Da connait un relatif succès du fait de sa publication au Japon au sein du magazine Ultra Jump.

Mais le manhua, n’est-ce qu’une nouveauté de plus qui vient grossir les rayons engorgés de nos librairies ? Ou bien n’est-ce qu’une manière de grignoter un lectorat « manga » qui chercherait autre chose ?

Li - princesse vagabonde, Xia Da
La bande dessinée chinoise (en provenance de Hong Kong, de Taiwan, de Singapour et de la République Populaire) reflète la complexité de ces territoires, leur histoire mouvementée. Les racines de leurs récits s’enfoncent dans les terreaux fertiles des légendes locales [2], de la vie quotidienne, de la fantaisie, de la science-fiction… bref, comme n’importe quelle BD européenne, américaine ou japonaise.
Au début du XXème siècle, la bande dessinée chinoise apparait en premier dans des journaux, puis sous forme de petits fascicules. Feng Zikai (1898-1975) est considéré comme l’un des pionniers, influencé par les Japonais, là où d’autres de ses compatriotes étaient influencés par les Occidentaux. Il s’en détache très vite et il croque, avec son trait délicat au pinceau, des portraits de la vie de son époque.
Déferlant depuis les années 70, grâce à des copies pirates, le manga a envahi l’imaginaire des Chinois. Profitant de cette vague, les auteurs locaux se sont imbibés des styles graphiques et des scenarii à succès. Plusieurs d’entre eux sont capables de jongler sans problèmes entre plusieurs manières de dessiner grâce à leurs formations artistiques des plus rigoureuses. Cependant, ces manhuajia [3] ont souvent quelques lacunes au niveau de la narration. Des auteurs plus engagés, tel Chiu RowLong, s’intéressent à la Culture, à l’histoire de leur pays, sur lequel ils posent un regard critique et interrogateur. Leur graphisme est souvent plus réaliste.

Animal Impact,  Li Lung-Chieh
Le manhua se lit majoritairement dans le sens de lecture occidentale [4]. Mais il souffre de la comparaison avec le manga dont une partie de la production emprunte sans se cacher son format, ses codes,… Il en va de même, dans une moindre mesure, avec les comic books et les œuvres franco-belges. Tout ce qui peut être copié, l’est.

Malgré la censure d’état, le contrôle de l’édition, les manhua - à la croisée de tous les chemins - ayant digéré ce que le monde entier propose, foisonnent d’inventivité ! Heureusement que des artistes motivés peaufinent ce renouveau de la BD chinoise. Beaucoup d’auteurs commencent jeunes dans un secteur en plein renouvellement, à l’image de Fang Yili, qui a débuté à l’âge de 11 ans [5].

Le public occidental est souvent mal renseigné sur le manhua. Pour lui, tout est peu ou prou du manga. Seulement,  le manga désigne uniquement la BD japonaise. Sur notre territoire francophone, on peut noter la présence de trois types de BD asiatiques : à coté des manga, il y a les manhwa (Corée) et les manhua (Chine). Le jour où des BD vietnamiennes et indonésienne arriveront, ce sera un joyeux foutoir !

Pourtant, la bande dessinée chinoise est présente en Europe depuis quelques décennies.
Dans les années 90, les éditions Tonkam publient Cyber Weapon Z d’Andy Seto, un titre hongkongais, tout en couleur et proposant de la baston. D’autres BD du même auteur suivront, mais sans grand succès. Pendant le FIBD de 2005, le public remarque quelques artistes de l’Empire du Milieu présentant leurs travaux. Quelques mois plus tard émergent les éditions Xiao Pan, entièrement tournées vers le manhua, qui proposèrent jusqu’en 2012 une pléthore de titres variés, allant du très bon au médiocre, brassant romances et action, format poche noir et blanc et grand format couleur, dans des séries les plus souvent courtes. Des manhuajia comme Benjamin avec son graphisme lumineux, vivant et numérique impressionnent les lecteurs. D’autres excellents artistes suivent. Les éditions Xiao Pan offrent une opportunité à ces auteurs qui pour diverses raisons ne peuvent pas publier leurs BD en Chine. L’éditeur Toki lance dès 2006 The Celestial Zone de Wee Tian Beng…

Exemple de magazine de prépublication
chinois : Cartoon King 卡通王
Lors du FIBD 2008, la Chine dispose d’un imposant pavillon pour faire découvrir la richesse de sa bande dessinée avec la présence de plusieurs maisons d’édition ; des magazines de prépublications sont vendus à moindre coup, voire offert au curieux, ainsi que des livres. Les années suivantes, les titres fleurissent chez la concurrence : les éditions de la Cerise, les éditions Fei, Cambourakis, les éditions Soleil qui inaugurent une collection Hero, Casterman avec la collection Hua Shu, la collection Bao chez Paquet, mais aussi des manhua qui se glissent dans la collection Écriture de Casterman, Made In chez Kana. Ankama a sorti l'album Saving Human Being de Zhang Xiaoyu auteur que l’on retrouve aussi chez Mosquito.
Le prolifique Jean David Morvan débauche même des artistes de là- bas pour mettre en images ses scénarii : Wang Peng pour Au bord de l'eau, Jian Yi avec le dieu singe chez Delcourt et Huang Jiawei sur Zaya, publié aux éditions Dargaud. Pourtant, en 2012, Xiao Pan cesse son activité. La plupart de ses livres se retrouvent dans les solderies. Il ne reste plus que quelques titres édités chez Kotoji qui signe Pocket Chocolate (il avait publié chez feu Xiao pan), Pika a récupéré Benjamin dans sa collection Chin’arts et Akata sort en 2013 Seediq Bale, puis en 2015, Le Geek, sa Blonde et l'Assassin

Chinese girls, Benjamin
Le manhua n’a jamais totalement disparu des étagères des librairies. A cause de la pluralité de ses formats, de leurs contenu très variés, par des auteurs peu connus, difficile de rester en tête de gondole, difficile d’être rangé au sein de rayons dédiés, difficile d’être remarqué par des lecteurs potentiels.
L'apparition d’Urban China va-t-elle remettre en cause le mélange des manga, des manhwa et des manhua sur les étagères de la même manière qu'Urban Comics a secoué ses concurrents, notamment Panini en les forçant à soigner la qualité de leurs livres ?
Dans tous les cas, cette arrivée massive de titres est sur le point d’offrir un nouveau casse-tête aux librairies et aux bibliothèques. Reste à savoir si les lecteurs suivront, curieux de découvrir de nouvelles manières de conter des histoires, de nouvelles cultures…

Pour aller plus loin :


Crystal sky of yesterday, Pocket Chocolate


[1] Il existe une bande dessinée chinoise traditionnelle : lianhuanhua.
[2] L’une des plus connues est la légende du roi des singes… dont Son Gokû, du manga Dragon Ball est l’héritier.
[3] Dessinateur de manhua.
[4] En 1956, lors du "plan pour la simplification de l'écriture chinoise", le système d'écriture a été réformé et simplifié. Désormais, en Chine occidentale et à Singapour, le chinois est écrit de gauche à droite, à l'horizontal et se lit de la même manière. Or Taïwan et Hong Kong ont conservé l'ancien système, de droite à gauche (celui dont ont hérité les japonais), comme on le retrouve dans Animal Impact de Li Lung-Chieh et Young Guns de Lin Cheng-Te.
[5] China girls, Xiao Pan, p.16

27 février 2015

Mr Mercedes : le nouveau roman de Stephen King

Passage en revue du dernier King : Mr Mercedes.

Bill Hodges est un flic à la retraite, divorcé, qui passe son temps libre devant la télé. Il joue de temps en temps avec son flingue, se demandant à quel moment il mettra un terme définitif aux programmes dont il s'abreuve. Il repense également à certaines affaires non-élucidées qu'il a dû abandonner, notamment celle d'un tueur fou ayant foncé dans une foule avec une lourde Mercedes-Benz.
A sa grande surprise, Bill reçoit un jour un courrier du meurtrier. Il semble le surveiller, se vante du carnage qu'il a causé et... pousse insidieusement le policier au suicide. Heureusement, cette provocation va avoir un tout autre effet sur l'ancien flic qui va tenter de mettre la main sur ce cinglé, en dépit du danger et en toute illégalité.

Ce nouveau roman de King ne contient aucun élément fantastique. Ce n'est pas la première fois, mais cela reste suffisamment rare chez l'auteur pour être signalé. Nous sommes donc devant un polar, classique, parfois même un peu trop.
Le flic suicidaire, le taré qui fantasme sur sa môman, la jeune femme éplorée qui tombe sous le charme du vieux briscard, l'ensemble laisse tout de même une nette impression de déjà-vu. Au niveau de la thématique, King aborde internet, la télé-réalité, les séries policières, l'emballement médiatique, des sujets intéressants mais sur lesquels il ne semble avoir finalement qu'une opinion commune et naïve. Le rapport aux ordinateurs et au net semble notamment dater d'une quinzaine d'années (ce qui peut sans doute se comprendre si l'on prend en compte l'âge du personnage principal) et n'apporte pas de réflexion bien neuve sur le sujet.

Ajoutons à cela que le roman est particulièrement court, et l'on se retrouve donc devant un King atypique et quelque peu fade et caricatural. Reste cependant les qualités inhérentes au Maître : le style est fluide, prenant, les personnages sont bien construits (surtout Brady Hartsfield, l'inquiétant Mr Mercedes) et le suspense est constant. L'on regrettera toutefois de ne pas pleinement retrouver l'intensité dramatique à laquelle il nous a habitués.

Notons que ce roman s'inscrit dans une trilogie, le second opus, Finders Keepers, devrait être publié cet été aux Etats-Unis.
La VF, écrite à quatre mains, est tout à fait correcte. On est loin de l'énorme ratage de Dôme et des petits égarements de 22/11/63. Enfin, il est utile de préciser que la narration est au présent. Il s'agit cependant d'un choix de l'auteur (que l'on retrouve donc également en VO) et non d'une imbécilité éditoriale comme l'on a pu en voir dans certains ouvrages pour la jeunesse. L'utilisation de ce temps, guère approprié au récit, pourra engendrer chez certains lecteurs un effet particulièrement désagréable qui ajoute encore au désarroi. Décidément, ce Mr Mercedes sera vite oublié...  

Un roman loin d'être mauvais mais certainement pas un grand King.





20 février 2015

Clone #2 : Deuxième génération

L'été précédent a vu la parution en France du second volume de la série Image comics/Skybound, Clone, dont on attend encore le développement télévisuel, et que j'avais présentée dans cet article à l'occasion de la sortie du premier tome chez Delcourt. Au scénario, Aaron Ginsburg et Wade McIntyre sont venus épauler David Schulner, laissant toujours la partie graphique au formidable Juan José Ryp, colorisé ici par Andy Troy.

Nous avions laissé ce brave docteur Luke Taylor plongé dans un drame terrible : non seulement il se découvrait de (très) nombreux clones, liés à un projet gouvernemental encore obscur, mais sa vie était en danger. Sa femme enceinte avait d'ailleurs été enlevée et il s'en était fallu de peu qu'il soit capturé. Confiné dans un centre de recherches ultra-secret, il songe désormais à retrouver sa seule raison d'exister (car ne plus se savoir unique, ça vous nique flingue ruine une bonne part de votre personnalité) : sa famille, mais les clones parmi lesquels il est reclus ne veulent pas lui laisser prendre ce risque. D'une part, il courrait à sa perte ; or, comme le lui rappelle le directeur du centre, son père naturel, il est l'Alpha, celui à partir duquel tous les autres ont été clonés - et il pourrait apporter la solution à la maladie qui ronge ces copies quasi-conformes, les rendant instables. D'autre part, il est hors de question qu'il puisse dévoiler l'endroit où ils se terrent. En attendant, les représentants du gouvernement passent à la phase supérieure : des tests plus poussés vont être opérés sur la fille de Luke (née en captivité) et des clones de seconde génération sont mobilisés. Ces derniers sont redoutables : plus jeunes, plus compétents et plus impitoyables. La chasse aux clones est ouverte !


Ce que nous pressentions à l'issue du premier tome s'est avéré : Clone est parti sur des bases solides mêlant beaucoup d'action, de violence graphique et de complots dans les hautes sphères. Les chapitres montent chaque fois d'un cran dans ce tempo infernal, quitte à ce qu'on refourgue quelques vieilles recettes pour entretenir le suspense : l'arme fatale, le traître qui s'ignore (dans les deux camps), l'homme de l'ombre qui régente l'opération et de nouveaux secrets. Du matériau idéal pour une série télévisée, utilisé avec suffisamment de savoir-faire, d'autant que Ryp ne faiblit pas, avec un découpage toujours aussi nerveux et même un peu plus de latitude pour le gore (ça fusille, lacère, découpe et explose à tire-larigot). Ses personnages sont même un poil plus caractérisés, ce qui aide pas mal le lecteur, et nul doute que le trio de scénaristes a reçu des instructions pour insérer quelques cases plus coquines afin de satisfaire comme il faut le jeune mâle de base : la femme de Luke, prisonnière, est à la merci d'un gardien un peu trop pervers pour être honnête, qui ne se contentera pas de se rincer l’œil quand elle se douche.


Quand survient la fin, on n'est pas du tout surpris de lire qu'elle annonce un troisième volet, bien qu'on commence à se dire qu'il serait temps d'en finir : rien de révolutionnaire, rien non plus d'ennuyeux, les retournements de situation sont parfois laborieux et jamais surprenants, mais la réalisation enlevée et le dynamisme de la mise en page, ainsi que les cases ultra-détaillées de notre dessinateur vedette, valent le détour, emportent l'adhésion et n'engendrent aucun regret. En espérant qu'ils évitent les ficelles un peu trop voyantes pour le prochain épisode ou une résolution cousue de fil blanc.

Outre une galerie de couvertures, on a droit à un carnet de croquis commenté par les différents artistes, et c'est un vrai bonus.

17 février 2015

Luther Strode 2 : la Légende

Lorsque le premier volume de la série de Justin Jordan & Tradd Moore était paru, Neault et moi avions eu peu ou prou la même vision des choses : un récit honnête, fondé sur des thèmes très souvent abordés dans la littérature liée aux super-héros, mais qui laissait sur sa faim car on manquait d'éléments afin d'en apprécier le fond. L'usage de l'ultra-violence, voire du gore, nous avait interpellés de manière similaire, car si on ne pouvait manquer d'évoquer les créations de Mark Millar comme références (Superior ou Kick-Ass), le caractère décalé du récit comme des dessins lorgnaient davantage vers des produits plus "satyriques" comme Bas-Ass. C'était le taulier d'UMAC qui avait rédigé la critique à l'époque, que vous pouvez retrouver en cliquant sur le lien.



Depuis, Delcourt a sorti le second volume, nanti d'un long résumé du premier, et agrémenté en fin d'ouvrage d'un carnet de croquis des personnages principaux, la plupart en pleine page. Il y en aura au moins un troisième. Il en ressort certains éléments qui ont plutôt tendance à me rassurer, même si j'aurais préféré que les auteurs en terminent au plus vite. 
D'une part, la violence graphique, déjà redoutablement présente dans le premier tome, atteint ici des sommets et cadre plutôt bien avec une évolution sensible des dessins vers moins de réalisme, à la limite de la caricature : les gars costauds sont trrrrès costauds - Luther en remontrerait au Hulk période Panthéon (illustré par Dale Keown) - les membres en action s'allongent et se déforment afin d'amplifier le mouvement, les têtes explosent et le sang coule à flot continu. Il faut dire que l'action se déroulant 5 ans plus tard, Luther Strode a non seulement amélioré ses capacités surhumaines, mais aussi domestiqué la moindre parcelle de son corps (même son sang peut devenir une arme entre ses mains !). Et aussi, et surtout, les adversaires qu'il rencontrera sur son chemin, et qui orienteront définitivement son destin, sont à la hauteur de ses facultés : on a donc plus de combats insensés, plus d'hémoglobine, plus de souffrances, de pièges pervers et de tortures. Ça pourrait n'être qu'une litanie de bastons gore ne visant qu'à satisfaire les blasés du comic book mainstream.



Heureusement, les auteurs ont le bon goût de réorienter le récit vers l'épopée vengeresse qui s'apparente à une quête des origines, d'y insérer un peu plus de considérations d'ordre mythologique (certains éléments rappellent d'ailleurs the Sword des frères Luna) et de nous présenter une sorte de condensé du destin d'un héros, lequel, après avoir découvert ses pouvoirs dans le premier tome et affronté son premier super-adversaire, devient un champion anonyme des forces du bien avant de se voir forcé d'aller combattre, dans un futur volume, celui qui est à l'origine de ce qu'il est devenu, et qui cherche à l'abattre. Ce qui densifie un tantinet le propos. Mais ce n'est pas tout : là où le récit se distingue des histoires précitées, c'est dans l’immixtion de la petite amie. Sans doute le motif le plus réjouissant de l'entreprise Luther Strode. Rappelez-vous : Petra était cette jeune gothique qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait comprendre à Luther tout l'intérêt qu'elle avait pour lui (bref, elle l'avait déniaisé dans tous les sens du terme) et avait illuminé le premier volume par sa verve et son côté piquant. La voici de retour, et elle parvient même à nous surprendre. Loin de l'archétype "petite-amie-du-héros-et-son-principal-point-faible", elle dynamise le récit en s'adjugeant par moments le rôle du sidekick, tout en continuant à rester fidèle à ses principes.

Je jure de bouffer tout ce avec quoi tu essaieras de me toucher.

Charmante, donc. Certes, elle sera au départ plutôt comme un chien dans un jeu de quilles, mais sa force de caractère lui fera prendre une part active dans ce qui aurait pu n'être qu'une opération de sauvetage pour Strode. Le dernier tiers, après deux premiers déjà intenses, est une accumulation de confrontations épiques où le dessinateur s'en donne à cœur joie et les combattants dépassent les limites qu'on pensait leur connaître. Les répliques fusent autant que les balles, le sang éclabousse chaque case et on ne s'ennuie guère dans ces luttes apocalyptiques allant crescendo dans la destruction. Après le terrible Bibliothécaire du premier tome, on a droit au Relieur qui aura besoin d'un allié de poids, un certain Jack, parangon de cruauté perverse, le type même de l'arme qu'on hésite à employer tellement elle est incontrôlable. Et, dans l'ombre, attendant son heure, celui qui est à l'origine de tout ceci : Caïn.



L'intérêt teinté de perplexité que le premier volume avait engendré est donc maintenu, et renforcé, quand bien même on hésiterait devant cette entreprise un peu trop cool pour être honnête, pas clairement parodique, pas tout à fait sérieuse et qui semble viser le même public que les Gardiens de la Galaxie ou Kingsman : Services secrets. Bon, tant que ce n'est pas 50 nuances de Grey...


12 février 2015

Marvel Icons : Les Avengers par Busiek & Pérez

Un Marvel Icons de plus chez Panini ce mois, avec cette fois les Avengers à l'honneur.

L'épais ouvrage vient de débarquer en librairie et contient les quinze premiers épisodes de la troisième version de l'on-going Avengers (plus un annual).
Il s'agit donc du début du run de Kurt Busiek (scénario) et George Pérez (dessin) sur le titre. Les épisodes concernés datent de 1998 et 1999.
Nous allons voir tout cela en détail mais l'on peut déjà vous dire que c'est beaucoup moins indispensable que les Marvel Icons consacrés à Spider-Man par Straczynski.

Il faut considérer deux éléments bien distincts dans ce long récit. D'une part la pure castagne, et d'autre part l'aspect relationnel au sein du groupe.
Ce qui a pris un bon coup de vieux, c'est la baston. Les combats n'ont pas grand intérêt, les adversaires sont parfois ridicules, les invectives désuètes, bref, la narration date vraiment d'une autre époque. Une époque où les comics étaient beaucoup moins intéressants et très caricaturaux (mais bon, certains aiment le côté nostalgique). 
Ce qui reste intéressant, c'est l'aspect psychologique des personnages, leurs états d'âme, leurs doutes ou encore leurs relations amoureuses contrariées.

L'on va par exemple en apprendre plus sur les pouvoirs chaotiques de Wanda Maximoff, alias la Sorcière Rouge (et assister même à un remodelage de réalité qui préfigure un peu, à plus petite échelle, ce que sera bien des années plus tard House of M), mais aussi sur ses problèmes sentimentaux, coincée qu'elle est entre Vision et Wonder Man. Les auteurs s'attardent également sur les problèmes d'alcool de Carol Danvers (alias Ms. Marvel, Binary ou Warbird, elle change de pseudo comme de petite culotte). Et le duo d'ex-New Warriors, formé par Justice et Firestar, se révèle très intéressant également : Vance, fasciné par ses idoles, se sent de moins en mois à l'aise parmi elles, et Angelica est terrorisée par des pouvoirs certes utiles mais qui peuvent avoir un effet néfaste sur sa santé.

Outre ces personnages, l'on retrouve bien entendu des figures historiques incontournables, comme Captain America, Iron Man, Thor ou Hawkeye. Les Avengers vont rencontrer également (et forcément combattre) d'autres équipes, comme les Thunderbolts ou l'Escadron Suprême. 
Les auteurs eux-mêmes se mettent en scène avec humour, brisant ainsi le "quatrième mur" et évoquant leurs décisions futures. Si cela est tout à fait envisageable sur un titre comme Deadpool, ce serait très difficilement compréhensible sur les séries Avengers actuelles.
L'on a droit aussi à un nouveau venu, Triathlon, dont l'aspect et les pouvoirs sont aussi nazes que le pseudo. Côté vilains, l'on peut citer Mordred, Whirlwind ou Pagan, des stéréotypes de criminels pérorant et cognant sans beaucoup de finesse. On peut noter toutefois également l'idée de mettre en scène d'anciens Avengers revenus d'entre les morts pour combattre leurs collègues (un peu une sorte de mini Blackest Night). 

Le résultat est donc mitigé. Si l'on découvre avec plaisir un très grand nombre de personnages, avec des relations au sein du groupe fort bien traitées, le reste appartient à un autre temps et possède les tics de certaines séries des années 90, où une action débridée, mais souvent soporifique, prenait le pas sur l'histoire elle-même. 
La VF est correcte même si l'on peut relever quelques erreurs ("l'autrefois"), des décisions parfois étranges (les vengeurs deviennent les Avengers, tout comme Red Richards est maintenant appelé Reed, ce qui me semble plus logique, par contre, les Fantastic Four sont toujours désignés par l'abréviation QF au lieu du plus élégant FF) et quelques oublis (une case par exemple où le texte a été laissé en partie en anglais). 
Panini a ajouté une petite introduction, un topo sur les auteurs et les covers. Un poil léger pour le prix (des fiches de personnages seraient idéales pour accompagner ce genre d'histoire).

Très difficile d'avoir un avis tranché concernant ce Marvel Icons. Narrativement, le récit parait aujourd'hui, en référence aux codes actuels, franchement maladroit. Les dessins restent cependant agréables et la colorisation criarde bénéficie de l'atténuation apportée par un papier non glacé. 
Plutôt réservé aux complétistes, aux nostalgiques ou aux fans purs et durs des Avengers.

+ la vie privée des Avengers
+ un très bon Pérez
+ papier adapté
- une narration datée
- des ennemis souvent fades ou caricaturaux
- prix élevé 
- traitement éditorial léger





Résultats du Concours (2)


Suite à notre concours célébrant l'ouverture de la dixième saison UMAC, nous avions procédé à un tirage au sort désignant 4 gagnants.

Or, il se trouve que malgré nos relances et un long délai, prolongé jusqu'au 10 février, trois des gagnants ne se sont pas manifestés. Un nouveau tirage au sort a donc été effectué, voici la nouvelle liste.

- Jérome Toshiki Dekens 
  (lot 2 Moore)

- Cécile Angioletti 
  (lot 3 Murphy)

- Xavier Proton 
  (lot 4 Miller)

Là encore nous avons contacté ces personnes via leur compte facebook, en espérant que cette fois nous trouverons preneur. ;o)




10 février 2015

Monstre en laisse

(Quatrième partie du récit feuilletonnant écrit par Jeff. La suite dans quelques semaines.) 


— Non… Non, bien sûr que non... Je comprends... Oui… Bien sûr… Pardon ? J’espère que c’est une blague… Que je me mette à votre place ? Vous vous foutez de moi ? Vous avez été la première à nous traiter de parents indignes parce que nous laissions notre fille aller dans votre école alors qu’elle était malade, chose que nous ignorions à ce moment-là. Mais maintenant que nous la gardons chez nous parce qu’elle est dans un état déplorable, vous nous cassez les couilles parce qu’elle n’assiste plus à vos cours ? Vous pouvez vous les foutre où je pense, vos cours. Il est hors de question qu’elle retourne dans vos locaux. Cassandra ira dans une nouvelle école lorsqu’elle ira mieux.
Jean-Pierre claqua violemment son téléphone portable sur la table avant de souffler. Il tentait de retrouver son calme. Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il reprit son pinceau en main et s’approcha de sa toile. Le père de famille dessinait cette fois le Paradis. L’endroit peint semblait merveilleux et extrêmement reposant. Le tout était baigné par une lumière blanche quasi aveuglante qui venait du coin supérieur gauche de la toile. C’est cette partie de la toile que Jean-Pierre voulut continuer mais, après avoir constaté qu’il n’était pas plus apaisé, il dut se raviser. Il reposa son pinceau et se laissa retomber sur l’une des chaises de la cuisine. Il était fatigué et surtout, il ne comprenait pas comment sa famille avait pu en arriver là.
Son moment de déprime, devenu quotidien au fil des semaines, prit fin lorsque l’on sonna à la porte.
— Que faites-vous ici ? fit Jean-Pierre dès qu’il vit qui lui rendait visite.
— Je viens voir ma petite-fille.
— Vous avez un sacré culot de…
— Jean-Pierre ! coupa sa femme qui venait d’ouvrir la porte de la chambre de Cassandra.
— Je… j’ai appris que Cassandra était encore malade, reprit la vieille dame, gênée. Je suis venue la voir et lui apporter de quoi s’occuper, ajouta-t-elle en montrant le sachet qu’elle tenait à la main.
— Cassandra combat plusieurs maladies à la fois ces derniers jours. Et en plus, elle a attrapé la varicelle hier. Elle a vraiment la totale. Elle sera ravie de te voir. Je suis en train de lui donner les médicaments. Tu peux attendre quelques instants ?
Pénélope referma la porte. Dès lors, Jean-Pierre n’adressa plus un mot à sa belle-mère. Il lui avait immédiatement tourné le dos et commençait à ranger ses outils de travail. La vieille femme, de son côté, ne bougeait pas. Elle aurait aimé avoir un verre d’eau, s’asseoir, ou au moins donner son manteau à son gendre pour qu’il puisse l’accrocher. Mais elle ne fit rien. Elle était encore beaucoup trop honteuse par rapport à Noël pour demander quoi que ce soit à Jean-Pierre. Elle décida de prendre son mal en patience et laissa glisser son regard dans toute la pièce. D’ordinaire, c’était ce qu’elle faisait afin de trouver un reproche à faire. Elle en avait conscience à présent. Cette fois, c’était uniquement pour trouver un sujet de conversation et, pourquoi pas, tenter d’améliorer la situation.
— Je vois que vous avez repris la peinture, lança-t-elle maladroitement en s’avançant vers la toile. C’est le jardin d’Eden, c’est bien cela ? reprit-elle, voyant que Jean-Pierre ne semblait pas disposé à répondre la première fois.
— L’espoir suprême des simples d’esprit, répondit le jeune homme sans regarder son interlocutrice.
— Vous n’êtes pas croyant ?
— Je crois en l’Homme. Je crois en mes enfants. Je crois en l’amour, aux liens du sang et en la paix universelle. Je peux également croire en la victoire de l’Olympique Lyonnais la prochaine saison. Mais est-ce que je peux croire en une entité autoproclamée qui vénère avant tout son nom et qui serait suffisamment puissante pour être à l’origine de toute chose ? Non, je ne pense pas que je le puisse.
— Pourquoi avoir peint le jardin d’Eden en ce cas ?
— C’est cette fermeture d’esprit de votre part qui aura fait que cela n’a jamais collé entre nous, très belle-maman.
Jean-Pierre remplit deux verres d’eau et en posa un en face de la vieille dame avant de boire le sien d’une traite.
— Vous, vous êtes convaincue que c’est le jardin d’Eden. Moi, j’y vois avant tout une allégorie. J’y vois l’incarnation de l’absurde, de la bêtise humaine dans toute sa splendeur. D’autres personnes y verront un jardin comme il en existe tant d’autres. D’autres encore n’y verrons qu’un mélange de couleurs plus ou moins agréable à regarder.
— Pensez-vous réellement que les Hommes parviendront à obtenir cette paix universelle d’eux-mêmes ?
Jean-Pierre s’alluma une cigarette.
— J’aime à le croire en tout cas. Je suppose qu’à ma manière, moi aussi, je suis touché par cette bêtise humaine. Mais je préfère tout de même miser sur l’humanité. Vous savez, autant je n’ai jamais prétendu avoir la science infuse, autant je peux vous assurer une chose : la religion a tué bien plus d’innocents qu’elle n’en a sauvés au fil des siècles.
Jean-Pierre expulsa la fumée par le nez. Il avala une nouvelle bouffée qu’il recracha avant d’écraser sa cigarette dans le cendrier. Sa belle-mère porta son verre d’eau à ses lèvres.
— J’ai répondu à vos questions. Alors maintenant, dites-moi. C’est quoi tout ça ? Vous me faites quoi, là ? C’est parce que « croyance » et « haine de son prochain » ne sont pas compatibles que vous revenez vers moi ? Ou c’est une manière de passer le temps, peut-être ? Tout comme la peinture, il est possible que nous ayons un avis différent sur ce que signifie cette discussion. Si vous le voulez-bien, je vais vous dire ce qu’elle représente pour moi. Cet échange représente les derniers mots que nous nous dirons l’un à l’autre. J’aime votre fille. Mais, à vous, je vous dois que dalle. J’ai bien réfléchis. Je ne peux vous interdire de venir, de voir votre fille ou vos petits-enfants. Mais le fait de faire des efforts envers vous est une décision qui me revient. Et je préfère arrêter là les frais. A partir de maintenant, vous êtes morte pour moi et je vous prierai de faire de même me concernant. Est-ce clair ?
La vieille dame s’inclina. Elle aurait voulu changer la donne et s’excuser, mais elle savait pertinemment qu’elle était allée beaucoup trop loin.
Pénélope sortit de la chambre de sa fille quelques instants plus tard. Elle posa la boîte de médicaments sur la table puis alla embrasser sa mère. Jean-Pierre en profita pour quitter la pièce. Les deux femmes discutèrent une dizaine de minutes puis Pénélope l’invita à aller voir sa petite-fille. Elle lui précisa cependant que les médicaments qu’elle prenait étaient de plus en plus costauds et qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, qu’elle était juste un peu shootée.
La grand-mère entra dans la chambre, plongée dans une obscurité quasi-totale. Seul un fin rayon lumineux était parvenu à se glisser entre les rideaux pour aller mourir sur les pieds de la petite fille, couchée dans son lit.
— Coucou, Mamie, dit Cassandra d’une voix faiblarde.
La grand-mère alla s’asseoir à côté de la fillette et lui fit un bisou sur le front.
— Oh ma pauvre chérie. Je suis venu te voir dès que j’ai su que tu étais malade. Tiens, je t’ai ramené un livre de coloriage. On le fera toutes les deux, si tu veux. Qu’est-ce que tu en dis ?
La fillette se mit à tousser.
— Tu n’as vraiment pas de chance, ma chérie, reprit la grand-mère.
— Ce n’est pas ça. C’est parce que je n’ai pas été sage.
— Qui t’a dit ça ?
— Mon ami.
Après ces quelques mots échangés avec Cassandra, la grand-mère se sentit mal à l’aise, comme si des milliers de regards accusateurs lui faisaient comprendre qu’elle n’était plus la bienvenue dans la maison. Intriguée, elle posa des questions sur cet ami. La petite-fille lui répondit qu’elle l’avait rencontré il y a quelques mois de cela et que, depuis leur première rencontre, ils discutaient, riaient et jouaient très souvent ensemble. Elle ajouta qu’elle l’aimait beaucoup, que c’était son meilleur ami parce qu’il était gentil et qu’il l’aidait à être une meilleure petite fille. Suspicieuse, la grand-mère demanda des détails :
— Comment s’appelle-t-il ? Où l’as-tu rencontré ? Où habite-il ? Comment t’aide-t-il pour être une meilleure petite fille ?
Cassandra lui dit cette fois qu’elle ne connaissait pas son nom et qu’elle ne savait pas où il habitait. Elle confia que, d’ailleurs, elle ne l’avait jamais réellement vu. Il s’était manifesté à la fin décembre et, depuis, lui dictait fréquemment la conduite qu’elle devait adopter pour que ses parents soient fiers d’elle.
— Je ne comprends pas pourquoi il me demande de faire certaines choses, des fois. Mais je ne veux pas que papa et maman soient déçus alors je fais des efforts. Je suis gentille, pas vrai ? demanda la fillette qui semblait avoir du mal à avaler sa salive.
La grand-mère n’en revenait pas. La petite fille expliqua également, avec ses propres mots, que c’était lui qui la rendait malade pour la punir lorsqu’elle ne suivait pas les directives de son ami.
— Arrête ! Tu ne dois plus l’écouter, fit la grand-mère. Tu as déjà raconté à tes parents tout ce que tu viens de me dire ?
— Je ne peux pas le rejeter. Il est tout seul et j’ai besoin de lui.
Cassandra se mit à tousser puis à trembler de tout son corps. La grand-mère, prenant cela pour des frissons et pensant qu’elle avait froid, alla fermer la fenêtre qui, jusque-là, était entrouverte. Mais la petite fille n’arrêta pas et ses tremblements se changèrent bientôt en spasmes qui firent décoller son corps du matelas. La grand-mère était sur le point d’aller chercher ses parents lorsque le corps de Cassandra cessa de bouger. La fillette essuya son front en sueur puis sortit doucement du lit. Elle tituba un peu une fois sur ses jambes avant de retrouver une certaine stabilité. Elle étira ses bras avant de se tourner vers la vieille dame. Cette dernière était stupéfaite. Quelque chose de grave était en train de se produire, elle en avait parfaitement conscience. Le regard de sa petite-fille venait de changer. Elle ne semblait plus malade. Seuls les boutons de la varicelle témoignaient encore de l’état dans lequel elle se trouvait quelques secondes auparavant.
La fillette enleva son pyjama et se retrouva bientôt nue devant sa grand-mère.
— La gamine a raison, vieille femme, fit Cassandra d’une voix rauque. Nous resterons ensemble le temps qu’il faudra.
— Cassandra ? Tu te sens bien ?
— Vous ne vous adressez plus à la bonne personne, vieille femme, reprit l’horrible voix rauque. Votre petite-fille se repose. Chose que vous devriez faire également. Sortez. Oubliez cette famille. Croyez-moi, c’est le mieux que vous puissiez faire. Ne posez aucune question et allez-vous-en sans raconter à quiconque ce que vous avez vu.
— Qui… qui êtes-vous ? demanda la grand-mère après avoir, inconsciemment, fait un mouvement de recul.
La grand-mère dévisageait Cassandra qui, de son côté, la regardait fixement. C’était comme si elle lui demandait si elle était sûre de sa décision. La fillette ne répondit pas. Elle se contenta d’esquisser un sourire avant de lui tourner le dos. Elle se dirigea vers l’armoire se situant dans le coin de la chambre et ouvrit la porte de droite pour en sortir une culotte qu’elle enfila.
— Je vous ai posé une question !
— Vous n’êtes vraiment pas raisonnable, répondit la petite fille en enfilant à présent ses chaussettes. C’est un défaut que j’apprécie. Qui je suis ? C’est une excellente question mais je n’ai aucune réponse à vous donner, malheureusement. Je suis le seul à ne pas avoir eu un nom réellement figé dans le temps. Tout dépend du professionnalisme de ceux qui se sont penchés sur le sujet. Cela m’a attristé à une époque. Ne pas avoir de nom, c’est un sentiment horrible. Comment vivre et prouver que l’on existe si nous n’avons pas de nom ? Qui m’apportera la réponse ? L’aurai-je seulement un jour ?
La grand-mère se demanda si elle avait bien entendu. Jamais Cassandra n’aurait employé de tels mots. Jamais aucune fille de son âge n’aurait soulevé de pareilles questions. Qui était-ce ? La personne qui était devant elle n’était plus sa petite-fille, elle en était convaincue. Ce qui se trouvait maintenant en face d’elle avait quelque chose de sombre, d’oppressant et surtout de dangereux. Il n’y avait pas que la voix rauque. Toute l’attitude de la fillette était devenue effrayante. Les mouvements aléatoires et peu ordonnés qui caractérisaient la plupart des enfants avaient disparu. Chacun de ses mots et gestes semblait avoir à présent un but précis. Toute idée d’approximation avait disparu. « Un démon », s’était dit la grand-mère. Selon elle, il n’y avait plus aucun doute possible. Elle avait en face d’elle un démon qui résidait dans le corps de Cassandra.
— Que faites-vous à ma petite fille ?
— Pour une personne âgée, vous manquez cruellement de sagesse. Votre petite-fille a du souci à se faire, je le crains. Je prends sa place. Cette fillette a eu l’immense honneur d’avoir été choisie. Cela vous semble peut-être horrible mais dites-vous qu’au moins, son statut d’hôte fait que son corps vivra bien plus longtemps que celui des autres.
— Vous allez la tuer ?
— Comme beaucoup d’autres.
La fillette mit son pantalon et un T-shirt Hello Kitty.
— Bien, je suis prêt. Je dois parler à votre petit-fils. Sachez que j’ai beaucoup apprécié notre entretien, vieille femme. Malheureusement, vous avez oublié que la vérité sort de la bouche des enfants. Vous auriez mieux fait de tourner les talons.
— Tu n’as rien d’une enfant !
— Varicelle.
A peine ce mot fut prononcé que des boutons se mirent à apparaître sur le visage de la grand-mère. En quelques secondes, c’est son corps tout entier qui commença à la démanger. Certains boutons avaient grossi tellement vite et dans des proportions si exubérantes qu’ils éclatèrent. Des gouttes de sang coulèrent de ses membres supérieurs.
— Qu’est-ce que vous faites ? hurla-t-elle tandis qu’un nouveau bouton éclatait au niveau de son arcade.
— Je châtie votre curiosité, vieille femme. Complications pulmonaires.
La grand-mère commença à suffoquer. Par réflexe, elle plaça ses mains au niveau de sa gorge mais rien n’y faisait, elle avait de plus en plus de mal à respirer. Elle tenta d’attraper Cassandra mais ses genoux flanchèrent. Elle se retrouva bientôt sur le dos. Ses bouffées d’air se firent de plus en plus rares.
— Et mes petits enfants ? dit-elle avec une extrême difficulté.
— Ils auront été extrêmement courageux. Vous pouvez être fière de leur bravoure. Voyez le bon côté des choses : l’intégralité de votre famille va très vite vous rejoindre. Nous ne pouvons les laisser vivre ou nous ne pourrons jamais nous réunir.
Cassandra enjamba la vieille femme et ouvrit la porte avant de se retourner une dernière fois.
— Oh ! Soyez un ange, embrassez pour moi le déserteur hypocrite qui vous sert de guide une fois que vous serez là-haut, voulez-vous ? Dites-lui bien de se tenir prêt. Une fois que nous en aurons fini avec les corps, nous lui rendrons une petite visite pour nous occuper des âmes. Sur ces bonnes paroles, je vous abandonne.
La grand-mère, dont le visage était devenu rouge, attrapa la jambe de Cassandra. Elle tenta de lui dire quelque chose mais n’y parvint pas. Elle n’arrivait plus à respirer. Ses forces l’abandonnant, elle lâcha finalement prise. La fillette quitta la chambre après lui avoir adressé une ultime phrase.
— Adieux, Madeleine.


Chapitres précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part
3. Puis-je jouer avec la folie ?


06 février 2015

The Gutter : La Parodie qui dévoile les dessous des Comics !

Pour une fois, je ne vais pas vous parler d'une BD que j'ai lue mais de celle que j'ai écrite. ;o)
Je suis heureux de vous annoncer que l’un des projets sur lequel je travaille depuis quelque temps se concrétisera en septembre prochain. En effet, The Gutter sortira à la rentrée aux éditions Wetta, sous son nouveau label Cuult.

Le sujet : Il s’agit d’une parodie mettant en scène de nombreux personnages de comics. Ceux-ci se retrouvent, un peu comme des acteurs après une journée de tournage, dans un bar – le Gutter – pour se détendre, se plaindre parfois de leur condition ou se balancer quelques vannes.

Le casting : un grand nombre de personnages, très connus ou plus confidentiels, super-héros ou simples civils : Spider-Man, Batman, Wolverine, Green Lantern, Bone, Iron Man, Superman, Rorschach, Captain America, Wonder Woman, Rick Grimes, Hulk, Flash, le Midnighter, Deadpool, Catwoman, le Punisher, Emma Frost et bien d’autres.

L’équipe artistique : j’ai eu la chance de pouvoir travailler aux côtés de Sergio Yolfa (dessin et encrage) et Blatt (colorisation). Vous pouvez déjà voir un aperçu de leur talent sur les quelques pages publiées dans cet article. Pour ma part, je me suis donc occupé du scénario et du lettrage.

Le support : l’album sera disponible en version papier et numérique. L’on pourra se le procurer bien évidemment en librairie, sur des sites de vente comme Amazon ou la Fnac, ou encore sur le site internet de l’éditeur.

Le contenu : 44 pages de BD + de nombreux bonus réservés à la version papier :
- teaser (épisode promotionnel de deux planches)
- cover alternative
- présentation de l’évolution des planches (crayonné / encrage / colorisation)
- comparaison entre deux styles de colorisation
- illustration/jeu
- entretien revenant sur la genèse du projet
- présentation de quelques personnages secondaires ayant un rôle important dans The Gutter
- scénario alternatif de l’un des épisodes

Le public visé : les lecteurs de comics, bien entendu, mais également le grand public. En effet, bien que de nombreuses références purement comics parsèment les planches de The Gutter, chaque épisode est totalement compréhensible par un néophyte.

Publication : Septembre 2015 chez Cuult (un label des éditions Wetta)

Nous allons régulièrement, d’ici septembre, vous présenter des extraits, des crayonnés ou du matériel un peu particulier. Et d’ici là, nous vous invitons à jeter un œil au teaser, ci-dessous, qui vous donnera une idée du ton de l’album. ;o)


A bientôt !