30 octobre 2014

Indulgences : un roman à la croisée des chemins

Je suis assez friand des romans historiques. Non pas que je me laisse dicter mes goûts par ma formation universitaire (l'Histoire que j'y ai étudiée n'a que rarement été celle qui me passionnait), mais sans doute parce qu'il est nettement plus aisé de se représenter le cadre dans lequel évoluent les personnages pour peu qu'on ait les références et connaissances nécessaires, tout en jouissant de l'interprétation faite de la part de mystère qui imprègne encore jusque les époques les plus récentes. A condition de bien étayer son récit par les recherches ad hoc, on peut lui conférer l'aura de vraisemblance nécessaire qui conférera leur légitimité aux événements auxquels les héros feront allusion.

Evidemment, il ne suffit pas de bien se documenter pour créer un bon roman historique. L'intrigue et les personnages doivent avoir l'épaisseur adéquate pour entretenir la fascination initiale : il me semble qu'on achète d'abord une enquête médiévale parce que ça se déroule au Moyen-Age, et ensuite parce que c'est un roman policier - du coup, la narration doit être suffisamment pertinente pour ne pas décevoir les attentes.
Lorsque les éditions HC m'ont proposé Indulgences, je ne connaissais ni les unes ni l'autre : seuls les éléments apportés sur la fiche de présentation étaient  même de me pousser à accepter (en dehors du simple fait d'avoir un ouvrage gratuit, stade que j'ai heureusement dépassé depuis longtemps). Or, le résumé évoquait une période rarement traitée et, qui plus est, dans une région encore moins évoquée :
1500, au cœur de la forêt saxonne, une femme abandonne son enfant avant d'être arrêtée pour sorcellerie. Quinze ans plus tard, alors que les premiers feux de la Renaissance et de la Réforme commencent à briller sur Wittenberg, la jeune Gretchen ne sait pas encore que la quête de son identité l’amènera à croiser ceux qui sont en train d'écrire l'Histoire, qu'il s’agisse de Luther, de Cranach et du très mystérieux docteur Faust...
 Donc, récapitulons : 
  • sorcière
  • Renaissance
  • Réforme
  • Luther
  • Cranach
  • Faust.
Des noms lourdement porteurs de sens, pouvant engendrer le meilleur comme le pire. Si on y ajoute que l'action se déroule principalement en parallèle sur deux périodes (l'an 1500 puis autour de l'an 1515), le lecteur averti saura qu'on ne pourra faire l'économie des fléaux comme la peste et d'épisodes comme l'avènement de Charles Quint.
Le décor étant planté, qu'en est-il de Indulgences ? Après un préambule malicieux sous forme de lettre écrite à Dieu par Méphisto, le lecteur va suivre le destin de deux femmes exceptionnelles dans un monde qui n'est pas encore prêt à les accepter.

1500. Au nord de Leipzig : Eva Mathis fuit dans la nuit et se voit contrainte d'abandonner son nouveau-né dans l'église de Coswig, avant d'être arrêtée et jugée pour un motif qu'on ne lui mentionnera jamais formellement. Sa vivacité intellectuelle et sa culture inhabituelle (pour une femme de l'époque, qui plus est célibataire) lui permettront de se défendre avec brio pendant le procès qui lui est intenté, même si elle sait que l'issue ne pourra être que fatale :
Quatre-vingt pour cent des personnes inculpées pour sorcellerie étaient des femmes. Il fallait peu de choses pour être suspecte : pratiquer certaines formes de médecine, vivre seule, faire preuve d'une certaine émancipation, avoir suscité envie ou jalousie dans le voisinage. Qui n'avouait pas était torturée. Qui était torturée finissait par céder, ce qui la menait au bûcher...
Annexe de l'auteur, p. 411

1514. Entre Coswig et Wittenberg : La jeune Margarete fait le bonheur de sa famille, des paysans modestes mais propriétaires de leurs terres. D'une beauté stupéfiante, elle est également d'une grande générosité et dotée d'une curiosité intellectuelle inhabituelle, qui la font suivre Freia, la sage-femme du coin, auprès de laquelle elle apprendra à lire, écrire et à s'émerveiller devant les reproductions d'oeuvres de Dürer. Mais elle devra faire face aux tragédies qui frappent le peuple à cette époque : les raids des pillards, le poids toujours plus lourd des impôts et l'épidémie de peste bubonique. Forcée d'épouser le fils aîné d'un autre propriétaire terrien, elle trouvera un expédient qui lui donnera un délai - le temps de découvrir qui était sa mère. Elle croisera la route du séduisant Docteur Faust, puis ira travailler dans un atelier d'imprimerie à Wittenberg où elle fera la connaissance du jeune Martin Luther et de l'imposant Lucas Cranach...

Jean-Pierre Bours a su me rassurer très vite sur ses intentions. Bien documenté, il brode son intrigue autour de détails judicieusement disposés, parfois avec une minutie qui force le respect, mais ralentit le rythme et entraîne quelques redites. Rien de bien méchant, d'autant qu'il dispose d'un vocabulaire très riche et glisse çà et là nombre de termes désuets ou spécifiques à la période, tout en continuant à orienter le lecteur par des notes de bas de page explicites (les références des oeuvres citées ou la traduction des comptines ou proverbes allemands). Des mots comme "catoblépas" ou "sacqueboute" enjoliveront votre lecture et enrichiront le contexte, déjà fort riche. La richesse de son lexique n'est pas prétexte à embrouiller ou digresser et, même si ce n'est pas on fort, l'auteur propose nombre de dialogues destinés à animer la lecture. Celle-ci passe par ce rythme binaire imposé par un découpage temporel parallèle : les chapitres ne sont pas très long et plutôt riches en péripéties. Là où le bât pourrait blesser, c'est dans le traitement réservé aux deux héroïnes : on devine dès le départ qu'elles vont en baver, traverser de longues périodes de doute, de souffrances et d'angoisse. Evidemment, le choix porté sur deux femmes remarquables par leur physique comme par leur acuité intellectuelle les met automatiquement à l'écart d'une société extrêmement dure, repliée sur son noyau familial soumis aux diktats d'une Nature mal domestiquée et d'une hiérarchie nobiliaire inique. Lorsque Margarete se voit sommer d'épouser le fils d'un voisin, ce n'est pas pour lui faire du mal - ou même pour la punir de s'être montrée un peu trop indépendante - mais uniquement parce que ses parents, quoique aimants et compréhensifs, placent le bien de leur famille avant tout confort personnel ; d'autre part, à cette époque, un enfant devait une obéissance totale à ses parents. Pour une fille qui ne s'y plierait pas, la sanction était le couvent. On voit très vite que Jean-Pierre Bours tient à nous faire partager le sort peu enviable de ces femmes splendides qu'il fera évidemment souffrir et pour lesquelles on tremblera, dans l'attente d'épreuves plus terribles encore. C'est là que la complaisance peut entrer en ligne de compte, et il m'est difficile d'affirmer qu'on lit le récit des tortures morales et physiques infligées à nos héroïnes d'un œil détaché. Tout le monde connaît le fonctionnement de l'Inquisition, 
cette force qui veut toujours le Bien mais fait toujours le Mal.
Savoir Eva emprisonnée, jugée et comprendre qu'elle ne pourra éviter la Question entretient cette perverse attente des moments où elle sera avilie, soumise à la perfidie, au regard vicieux et à la luxure inassouvie de ses procureurs. D'ailleurs l'auteur choisit bien vite de ne pas rester pudique devant les ignominies et la bassesse des hommes : le raid des pillards sur le village est décrit par le menu, le quotidien des filles à soldat suivant les troupes de l'empereur est bourré de détails aussi truculents qu'intimes. Néanmoins, il faut reconnaître que, si les exécutions sommaires, les viols, les morts violentes et les souffrances liées aux épidémies (le typhus comme la peste) sont narrées plus souvent qu'à leur tour, on ne s'attarde pas plus que cela sur les moments les plus sordides - à l'imagination enfiévrée du lecteur de prendre, parfois, le relais. Le roman ne verse pas dans le voyeurisme, bien qu'il soit évidemment à réserver à des lecteurs avertis : ce n'est pas plus pervers que ce qu'on trouve dans les ouvrages et productions actuelles, la part de violence et de sexe étant relativement raisonnable, surtout compte tenu de la sauvagerie de l'époque et des mœurs. Cela dit, lorsque (page 300), l'écrivain se prépare à raconter une séance de torture sur une jeune fille, on ne comprend pas trop à quoi sert cette phrase un peu hypocrite :
La scène qui suivit devrait échapper à toute narration ; il est de ces actes auxquels refuse à croire l'entendement.
On n'y échappe pourtant pas. Cela mis à part, je dois avouer que la richesse du texte, tant dans sa forme que dans les éléments puisés dans les données historiques (une annexe fournit une bibliographie commentée, dans laquelle j'ai appris que Fred Vargas était le nom de plume d'une historienne auteure d'un ouvrage sur la Peste bubonique), procure un environnement littéraire remarquable qui permet de profiter pleinement du destin contrarié de ces deux êtres de lumière au sein d'un Age encore sombre, sclérosé par l'inertie d'un Moyen-Age encore trop présent mais déjà titillé par la révolte intellectuelle de grands esprits et de grands artistes. La silhouette - et le regard vairon - du Malin traverse leurs vies : certains, même parmi les plus grands, n'ont pu échapper à Sa tentation, et quelle victoire ce serait contre Dieu de s'emparer des âmes d'Eva et de Margarete, si belles, si farouchement pures - mais également de Luther, comme de Cranach ou surtout du mystérieux Faust !
Un très bon livre en somme.

29 octobre 2014

Après 7 ans, on ne lit plus de comics !

Saviez-vous qu'il existe un âge maximum pour lire des BD américaines ? Eh oui, c'est ce qu'a pris le temps de nous enseigner Alejandro Gonzalez Inarritu dans un entretien publié sur le site Première.
Bon ben... on va prendre cinq minutes pour lui répondre quand même. ;o)

Voilà la petite phrase qui pose problème : "je comprends qu'on fasse une fixette sur les comics quand on a 7 ans, mais continuer à s'accrocher à ces histoires pour enfant en grandissant, c'est un peu dérangeant."
Commençons par apporter une précision importante : ne pas aimer les comics, ou s'en désintéresser, ce n'est pas un problème. C'est même un droit évident. Ce qui est gênant dans les propos du réalisateur mexicain, ce n'est pas son avis mais ses arguments, faux et dénotant une totale méconnaissance du sujet.

En effet, selon lui, les comics s'adressent uniquement aux enfants. C'est évidemment faux et ce n'est guère nouveau, c'est même très exactement les propos déjà tenus dans ce reportage d'Envoyé Spécial ou ce sujet diffusé sur M6. Le problème c'est que lorsqu'une contre-vérité est rabâchée jusqu'à la nausée dans tous les media, elle finit par acquérir, aux yeux du grand public, l'aspect de la vérité. 
Il n'y a pas ici, chez les journalistes auteurs des reportages, ou chez Inarritu une volonté de nuire (du moins, je ne puis le croire), simplement un manque de travail d'un côté, de connaissance de l'autre.

Imaginez que l'on vous dise demain que la musique, c'est pour les enfants. La personne qui oserait proférer une telle ânerie serait bien entendu la risée de tous. Pourquoi ? Pas parce que la musique est plus respectée que l'art séquentiel, juste parce qu'elle est plus connue. En effet, en France - et dans nombre d'autres pays - les BD les plus connues restent des BD destinées aux enfants. Cela ne veut pas dire qu'aucun adulte ne les lit, juste qu'elles sont pensées à la base pour convenir à un jeune public (Astérix, Tintin, Buck DannyLucky Luke, etc.). Ne nous méprenons pas, je ne critique pas ces BD franco-belges, que j'ai lues et que j'apprécie, je précise juste qu'elles sont destinées à la base à la jeunesse (et le fait que bien des adultes en soient également fans démontrent leurs qualités).
Seulement voilà, une BD, c'est un medium, un support, un contenant que l'on remplit comme on le souhaite. Et très logiquement, tous les artistes qui font de la BD ne s'adressent pas forcément toujours aux enfants.

Alan Moore (Watchmen, From Hell, Top 10, Neonomicon), Dave Sim (Cerebus), Craig Thompson (Blankets) ou Garth Ennis (Preacher, The Boys) ne sont pas spécialement réputés pour s'adresser à des gamins. Pas plus que Seagle (C'est un oiseau...), Bendis (Powers, Torso), ou Ellis (Fell, Transmetropolitan, No Hero). Mais pour le savoir, encore faut-il connaître leurs œuvres.
Ce qui pose problème pour un journaliste, censé creuser son sujet, est déjà plus excusable concernant un cinéaste qui donne son avis dans un entretien, mais tout de même, comment peut-on être aussi péremptoire à propos d'un domaine dont on ne connaît rien, ou uniquement quelques vagues idées reçues ?
De tels propos ne sont pas insultants pour les lecteurs de comics, ils sont insultants pour ce pauvre Alejandro qui, en une seule phrase, démontre l'étendue de sa méconnaissance d'un sujet qu'il n'hésite cependant pas à conchier. C'est un peu comme quelqu'un qui ne connaitrait que Chantal Goya et Dorothée et prétendrait que la musique n'est destinée qu'aux plus jeunes. Il ne démontre rien sur la musique mais plutôt sur ses lacunes personnelles.

La suite est un peu moins stupide, puisqu'il parle plus précisément des adaptations cinématographiques. Malheureusement, il en parle relativement mal. Pourtant, ces fameuses adaptations n'ont guère d'intérêt et sont même nocives à long terme (cf. cet article), mais là encore, pour les critiquer, il faut des arguments basés sur une réalité et non un pur fantasme.
Le cinéaste s'offusque notamment de ce que ces histoires soient toujours basées sur "des gens riches qui ont du pouvoir et tuent des méchants"
Hmm... au niveau du pognon, pour Batman ou Iron Man, ok, mais Peter Parker est régulièrement sans le sou, c'est même un ressort important de ses aventures, et ce depuis les années 60. Clark Kent non plus n'est pas riche. Pas plus que Wolverine. Quant au fait de tuer, manque de bol, tous les héros mainstream pratiquent le no-kill. C'en est même agaçant. 
Je suis d'accord sur le fond, la plupart de ces films sont des navets soporifiques, mais les raisons invoquées pour le démontrer sont totalement fantaisistes. 

Enfin, d'un point de vue plus philosophique, Inarritu termine en se plaignant de ne pas trouver "la Vérité" dans ces adaptations de comics, entendez par là un message.
C'est finalement ce qu'il dit de plus intéressant, mais là encore sans aucun argument. Pourquoi une œuvre artistique devrait-elle forcément aboutir à une "vérité" ? Et si l'on parle simplement de "sens", pourquoi devrait-il être explicite ? Il est bien plus élégant, pour un artiste, de cacher sous une forme divertissante un propos qu'il va habilement distiller plutôt que de l'asséner brutalement, à la hussarde. 
Je suis effaré du nombre d'artistes qui ont la prétention de faire passer moult "messages" et "vérités" sans même avoir une simple considération pour l'accessibilité de leur forme. Si l'on est si certain que cela d'avoir une révélation pertinente à faire à la plèbe, autant être populaire et donc toucher le plus de monde possible. Or, bizarrement, vous constaterez que plus un artiste est convaincu de la valeur de ce qu'il a à transmettre, plus il se fout d'être divertissant. Voilà bien pour le moins un épineux paradoxe mais qui nous permet de revenir au sujet : si la forme sans fond (les adaptations, sortes de gros "sons & lumières") est ennuyeuse, le fond sans forme l'est tout autant. Il semble étrange de se passer volontairement de cette technique salutaire qui permet de rendre agréable ce que l'on a à conter.

Au final, l'on me dira que tout ceci n'est pas bien grave, évidemment. Il me semble pourtant que lorsqu'un artiste, en une phrase bête et assassine, crache sur des milliers de ses confrères dont il ne connaît pas le travail, cela nécessite au moins une mise au point. Et puisque les media traditionnels semblent décidé à ne jamais la faire, nous continuerons, sur UMAC, à relever ce genre d'inepties. Non parce qu'il s'agit d'un avis différent du nôtre, mais parce qu'il s'agit d'un avis étayé par des arguments aussi simplistes que faux.
Les comics, et précisément les comics appartenant au genre super-héroïque, sont-ils toujours bons ? Certes non, ils contiennent ce que les auteurs veulent bien y mettre. Mais ils peuvent être matures, émouvants, surprenants, dérangeants et même - ô suprême offense - divertissants. Ce sont des pages, par nature consentantes, et si elles se couvrent parfois de défauts, il faut y voir la maladresse ponctuelle de l'humain et non condamner une forme d'art qui n'a aucune raison de perdre de son intérêt lorsque le lecteur atteint sa huitième année.

Et puis... si vraiment il est dérangeant de lire des comics après sept ans, eh bien tant mieux. Pourquoi donc devrions-nous protéger la douce tranquillité des ignorants ? 
Un âge limite pour lire... pourquoi pas aussi un âge limite pour rire, jouer ou baiser ? Oh, il y aura bien un âge limite, un jour, et il viendra bien assez tôt. En attendant, autant continuer à tourner des pages...




27 octobre 2014

Danger Girl : Girls, Guts, Guns... & Girls !

Lorsque J. Scott Campbell a pu asseoir sa notoriété dans le monde des comic-books suite à sa collaboration avec Jim Lee sur Gen 13, il a eu le loisir de se pencher sur les frustrations qu'il avait accumulées en faisant ce boulot que, par ailleurs, il adorait. 
Pourquoi ne pas sortir du sentier profondément balisé des histoires de super-héros interminables pour assouvir ses fantasmes et coucher enfin sur le papier les passions qui l'avaient conduit à devenir artiste ? Nourri dès son plus jeune âge aux grandes sagas populaires du type Star Trek et Star Wars, vouant un culte absolu aux Indiana Jones, admirateur des James Bond, c'était le moment de créer un produit qui conjuguerait toutes les qualités de ses références, tout ce qui le fascinait et l'émoustillait quand il était ado. Quand on sait que les Aventuriers de l'arche perdue sont nés dans un contexte similaire, on comprendra d'autant plus aisément les sources d'inspiration pour Danger Girl : un truc cool mêlant action, humour, exotisme, un brin d'occultisme et de mythologie, un zeste d'espionnage, des gadgets et, surtout, des filles.

Ce n'est pas moi qui extrapole, je ne fais que reprendre certains des propos de son introduction à l'intégrale Danger Girl dans son édition DeLuxe parue chez MDI il y a quelques mois. Le produit n'est rien moins qu'un rêve de gosse qui a bénéficié du réel savoir-faire d'un dessinateur bien aidé par un pote aussi allumé que lui (Andy Hartnell). Présenter l'œuvre ainsi est tout à son honneur : impossible, même au plus inculte d'entre nous, de passer outre les innombrables clins d’œil qui parsèment les aventures de l'adorable Abbey Chase, accorte aventurière dont les courbes fantasmatiques ne sont que les plus évidents des atouts ; à mi-chemin entre Indy et Lara Croft (plus mignonne que l'un et plus marrante que l'autre - rien que son nom est un appel du pied à Tomb Raider), elle ne cesse de se mettre dans les situations les plus insensées et de s'en tirer en usant de son charme, de ses qualités athlétiques et d'une capacité d'adaptation hors pair - en y laissant, la plupart du temps, une bonne partie de ses fringues (les connaisseurs se rappelleront sans doute que Caitlin Fairchild, leader des Gen 13, souffrait des mêmes problèmes vestimentaires, spécialement lorsqu'elle sortait de l'eau...).

L'intégrale proprement dite ne concerne en fait que la série initiale qui est parue dans l'Hexagone chez Semic en fascicules. Campbell et Hartnell, créateurs du concept, y sont aux commandes, bien accompagnés par des pointures comme Scott Williams, Art Thibert, Justin Ponsor ou Joe Chiodo à l'encrage. L'équipe initiale a ensuite cédé sa place à d'autres artistes pour trois mini-séries parues en France en albums chez Soleil et Glénat (Kamikaze, Destination Danger et Revolver), le temps pour eux de peaufiner leur projet, d'adapter le concept au support vidéoludique (un jeu pour PlayStation est sorti en 2000 et on peut trouver quelques croquis de préparation dans l'édition DeLuxe susnommée (de mémoire, on en apercevait déjà dans les fascicules Semic)).



Danger Girl a bien marché - en tous cas tant que Campbell la dessinait. Sa technique s'était déjà bien affirmée chez WildStorm et lorsque Jim Lee lui a proposé de rejoindre le label Cliffhanger créé spécialement pour ses poulains (Campbell, Madureira et Ramos), ce fut chose aisée. 
On y retrouve ce qui a d'abord fasciné puis agacé les lecteurs d'Image Comics : le caractère prépondérant de l'aspect visuel au détriment du script, la forme privilégiée au fond. Cependant, cet aspect est clairement revendiqué : Danger Girl se voulait un produit ultra-cool et totalement référentiel, entre l'hommage et le pastiche. De la plastique des héroïnes à la profusion de gadgets en passant par les voitures de sport, les soirées mondaines, le savant fou et les adeptes d'un IVe Reich, on frôle la surdose d'hormones. D'autant que le scénario se construit comme un épisode de James Bond, multipliant les scènes d'action et les rebondissements : trahisons, séduction et mystère des origines parsèment les pages découpées savamment afin de mettre en valeur le rythme de narration et les dialogues bourrés de punchlines. C'est fait pour être fun. Impossible de trouver à redire sur la technique de Campbell qui non seulement sait dessiner des filles comme personne (moins fuselées et altières que chez Jim Lee, plus humaines que chez Madureira, plus variées que chez Frank Cho et moins opulentes que chez Terry Dodson) : elles n'ont pas des jambes de trois kilomètres de long et ce caractère inaccessible des top models, mais sont tout de même trop parfaitement proportionnées pour être réalistes. D'autant que Campbell en rajoute tant dans les poses que dans les mimiques : en plus d'être bâties comme des déesses, elles sont extrêmement expressives. Evidemment, elles ne s'habillent pas chez Kiabi et, quand elles ont l'indécence de porter des tenues trop sages, finissent immanquablement par tomber à l'eau histoire de marquer des points au concours de T-shirts mouillés local (soyons honnête, c'est sans doute parce que le dessinateur avait la flemme de dessiner les plis des vêtements) ; sinon, c'est le royaume du cuir moulant, de la résille et des petites culottes. Y en a qui aiment.


En plus, elles dépotent sévère. Chacune a sa spécialité (les Drôles de dames font également partie des références avouées des créateurs), de l'arme de poing au fouet en passant par toutes les lames et l'informatique (la bien nommée Silicon Valerie compensant son petit tour de poitrine par des connaissances technologiques supérieures à la moyenne - soyons clairs : les trois autres sont loin d'être des gourdasses poseuses, c'est juste qu'elles sont trop occupées à trucider les méchants pas beaux pour s'occuper d'écrans et de codes). 
Evidemment, un tel catalogue peut faire peur : on est noyé sous les clichés. D'autant que les hommes sont taillés dans la même matière, entre le bellâtre égocentrique et les ninjas nazis (si, si !). Les hommes d'affaires sont de gros porcs vicieux, les riches héritiers des tapettes enfarinées servies par des soubrettes, le mentor bardé de secrets est le sosie de Sean Connery (avec un catogan !), le nain est forcément libidineux et le savant fou est forcément allemand : n'en jetez plus ! Si ça n'était pas matraqué avec une évidente bonne humeur, ce serait vite indigeste.

Danger Girl ne se veut pas une oeuvre d'anthologie : l'introduction de Bruce Campbell est ainsi aussi élogieuse que parlante. On tient là un concentré d'action sexy et d'humour destiné avant tout à divertir et/ou à se rincer les yeux. Les filles sont belles, les méchants très méchants, ça flingue de partout et on court après des reliques atlantes qui pourraient changer la face du monde. Avouez que ce serait bête de passer à côté !







L'Auteur et ses Droits

UMAC parle d'œuvres, d'auteurs et d'éditeurs depuis très longtemps. Nous comptons également parmi nous des artistes qui, eux aussi, sont soumis aux lois actuelles, aux pratiques constatées et aux idées reçues. Aussi, il nous a semblé que faire un point sur les droits d'auteur pouvait être utile.

Bien souvent, l'on trouve sur le net des textes très précis mais peu clairs car rédigés dans un jargon abscons ou encore de vagues affirmations plus ou moins exactes. Pour ne pas dire trop de bêtises, nous avons fait appel à un avocat spécialisé dans les droits d'auteur. Je tiens d'ailleurs à chaleureusement le remercier pour son aide technique et ses remarques pertinentes.
On commence ? Allez !

1. J'ai écrit un roman/un scénario, seul, sans l'aide de quiconque et hors d'un cadre professionnel.

Vous êtes donc devenu auteur et bénéficiez à ce titre de droits, sans avoir besoin d'accomplir de démarches particulières. Sympa, non ?
Bon, attention quand même, le droit d'auteur ne protège que les œuvres originales. Il faut donc qu'il y ait un effort de création qui puisse démarquer l'œuvre de ce qui existe déjà. 
De plus, l'on ne peut pas protéger une idée ou un concept, seulement sa mise en forme (mais l'on y reviendra plus loin).

2. Alors, cool, j'ai des droits, mais quels sont-ils ?

Le droit d'auteur se divise en deux domaines distincts. Voilà qui complique un peu la chose mais, vous allez voir, cela reste très compréhensible. 
En France, donc, le droit d'auteur comprend :
- le droit moral
- les droits patrimoniaux

Pour faire court, le droit moral est inaliénable, imprescriptible et incessible. Il n'y a donc pas de limite de temps et vous ne pouvez pas non plus céder ce droit à quelqu'un d'autre. Le droit moral garantit l'intégrité de l'œuvre et le respect de la paternité de son auteur.
Dans certains pays, comme les Etats-Unis, où s'applique un système différent, dit du "copyright", les auteurs peuvent renoncer à l'ensemble de leurs droits. En France c'est juridiquement impossible, le droit moral ne pouvant faire l'objet d'une renonciation.   

Les droits patrimoniaux sont plus pragmatiques et recouvrent les droits de reproduction et de représentation de l'œuvre. L'on parle parfois de "droits d'exploitation" car ce sont eux qui permettent l'exploitation commerciale de ce que vous avez écrit. 
La grosse différence par rapport au droit moral vient du fait que les droits patrimoniaux peuvent être cédés, pour une durée et une portée territoriale librement définies par le cédant (autrement dit, vous).

Une fois ces droits éteints, généralement 70 ans après le décès de l'auteur, l'œuvre tombe alors dans le domaine public.
Le domaine public désigne l'ensemble des œuvres intellectuelles dont l'usage n'est plus protégé par la loi. Par contre, le droit moral s'applique encore. L'on ne donne par exemple plus d'argent à John Smith ou ses ayant-droits, mais son nom doit être spécifié sur la couverture et le texte doit demeurer inchangé.

3. Bon, ok, si on parlait pognon ? Combien je serai payé ?

Pas beaucoup ! Environ 10% du prix hors taxe de votre roman en moyenne. Donc un euro et des brouettes pour chaque exemplaire vendu dans le commerce à 20 euros l'unité [1].
En vendant 10 000 exemplaires par an, ce qui est déjà énorme et exceptionnel (cf. cet article), vous aurez donc l'équivalent d'un petit salaire mensuel, sans les avantages d'un salarié. Et avec quelques soucis parfois en prime. Pour évoquer une anecdote personnelle, j'ai eu toutes les peines du monde à faire comprendre à l'administration que je n'étais pas chef d'entreprise (car forcément, pour eux, si mes revenus n'étaient pas issus d'un salaire, j'étais forcément à la tête d'une société). Cela a atteint des sommets ubuesques (où l'on me demandait avec insistance mon numéro de siret malgré mes courriers regorgeant pourtant d'explications claires) et j'ai été obligé, en dernier recours, de faire intervenir ma députée qui a réussi à débloquer la situation.

Bien entendu, ces 10% s'appliquent dans le cadre d'un contrat à compte d'éditeur. Attention donc, par les temps qui courent, à ne pas tomber dans le piège tendu par certaines micro-structures qui sont plus attirées par l'argent des auteurs plein d'espoir que par la qualité réelle et le potentiel de leurs créations.
Reste la solution de l'auto-édition, réelle mais qui devrait rester une exception tant elle implique un gros investissement en temps, de réelles connaissances et une rétribution hasardeuse. N'importe qui avec un peu d'argent peut faire imprimer une œuvre, mais la diffuser, c'est autre chose.

4. Heu... j'ai écrit un truc bien cool, mais je ne veux pas qu'on me le pique ! Suis-je protégé contre le plagiat ?

En théorie, oui. Dans les faits, c'est rock n'roll.
Tout d'abord, sachez que l'on ne peut pas protéger une idée. C'est normal, imaginez qu'il soit impossible de reprendre l'idée d'un braquage de banque ou d'une histoire d'amour qui tourne mal... cela imposerait des contraintes phénoménales sur la création artistique. En droit français, c'est très simple, le plagiat (qui n'existe pas en tant que tel d'un point de vue légal) est une contrefaçon, donc une reproduction d'une œuvre en violation des droits d'auteur.

Autrement dit, deux cas se présentent :

- vous n'avez évidemment pas le droit de recopier, à l'identique, ce que d'autres ont écrit avant vous (sauf pour de courtes citations, en précisant la source). Vous allez me dire que personne ne serait assez stupide pour faire du copier/coller ? Ben si, ça arrive. Des gens comme Patrick Poivre ou Thierry Ardisson sont connus pour avoir été pris en flagrant délit de plagiat (du vrai mot-à-mot), à leur insu en plus (puisqu'ils utilisent des "collaborateurs" qui se chargent d'écrire à leur place, c'est dire si ce ne sont pas des auteurs).

- la contrefaçon peut parfois ne pas être servile, c'est à dire une reprise à l'identique d'un texte. Dans ce cas, le tribunal tente de déterminer, au cas pas cas, s'il y a une véritable proximité par rapport à l'impression d'ensemble. Donc si vous décidez de réécrire Harry Potter en changeant les noms, les lieux et en paraphrasant certains passages, ça risque de ne pas passer tout de même. Attention, le juge va également prendre en compte l'existence d'œuvres antérieures similaires, afin de déterminer ce qui est "original" dans l'œuvre première, prétendument plagiée. Car tout ce qui n'est pas original ne peut être protégé et, par conséquence, peut être repris par d'autres. Pour rester sur l'exemple de Harry Potter, le fait d'utiliser de la magie et des gobelins n'est pas suffisamment original pour être protégeable (bien d'autres récits utilisent ces éléments). C'est donc la manière d'associer des éléments communs entre eux qui va créer l'éventuelle originalité, et par ce fait générer les droits qui vont avec.

5. Cette fois, je flippe, que faire pour m'assurer contre le plagiat ou un vol pur et simple de mon œuvre ? 

Si vos droits naissent automatiquement dès la création de l'œuvre, il n'en est pas de même pour les preuves que vous seriez éventuellement amené à fournir devant un tribunal.
En cas de litige, il est en effet nécessaire d'apporter la preuve de l'antériorité de votre œuvre. En pratique, le plus simple et le moins onéreux consiste à s'envoyer en recommandé son propre manuscrit, sans ouvrir le précieux paquet bien entendu (cela vous donnera l'occasion de vous marrer en voyant la tête de la personne au guichet lorsqu'elle constate que les noms et adresses de l'expéditeur et du destinataire sont... identiques).
Ce mode de preuve n'est pourtant pas sûr à 100% et d'autres systèmes existent, comme le dépôt SACD ou le recours à une enveloppe SOLEAU.

6. Un point particulier : le titre. Suis-je libre de choisir ce que je veux ?

Oui, totalement. Enfin, à partir du moment où il n'est pas trop reconnaissable.
Voyons cela en détail.

La mode actuelle est aux titres fourre-tout, du genre "Ne m'attends pas", "Je t'ai aimé", "Cours vite", "A bientôt", "Ferme bien la fenêtre et laisse les clés dans la cuisine", bref, vous aurez reconnu les - presque - titres d'auteurs en vogue. Il est très difficile de protéger ces titres-là, cela reviendrait à terme à interdire l'usage même des mots. Entre les romans, les nouvelles, les chansons, les poèmes, les films, les BD et j'en passe, il ne serait plus possible de rien nommer.
Il est d'ailleurs déjà arrivé que deux romans au titre identique sortent la même année en France chez deux éditeurs différents. En général, les maisons d'édition s'arrangent pour éviter ce risque de confusion, mais cela peut arriver.

Là encore, au niveau du titre, c'est l'originalité qui va jouer (et ce sera donc du cas par cas dans le cadre d'une action en justice). Ainsi, Tintin est évidemment suffisamment original pour être protégé. C'est aussi le cas du roman Les Hauts de Hurlevent par exemple (à mon sens l'une des meilleures transpositions d'un titre anglais en français).

7. Du coup, avec toutes ces lois, puis-je utiliser un personnage dont je ne suis pas l'auteur ?

Oui, dans au moins trois cas :

- le personnage est tombé dans le domaine public (Arsène Lupin ou Allan Quatermain par exemple). N'importe qui peut donc l'utiliser à partir du moment où l'auteur ne reprend pas une interprétation de ce personnage qui, elle, ne serait pas tombée dans le domaine public (vous pouvez utiliser Blanche Neige et le Grand Méchant Loup mais par pour autant plagier Fables, la série Vertigo).

- l'auteur accepte une utilisation libre de son personnage. C'est déjà plus rare, citons en exemple le Cerebus de Dave Sim [2].

- vous empruntez le personnage à des fins parodiques. La parodie est une exception au droit d'auteur. Elle permet d'utiliser un personnage sans l'accord de son auteur et/ou éditeur mais est encadrée par quelques principes importants. Le but doit être humoristique, il ne doit pas y avoir de risque de confusion avec l'œuvre originale et la parodie ne doit pas porter préjudice à l'auteur de l'œuvre originale. Pour prendre un exemple polémique (cf. l'article de Geoffrey), il nous a semblé que l'artiste Benjamin Spark, qui utilise des œuvres avec très peu de modifications, sans citer les auteurs et sous couvert de la "parodie", n'était pas du tout dans le cadre de cette exception. Le fait qu'il nous ait menacés de poursuites judiciaires et que l'on n'ait toujours rien vu venir en dit long sur le bien fondé de sa démarche et la solidité de sa conviction.


Eh bien voilà, nous espérons avoir au moins un peu défriché le terrain. Cela ne vous dispense aucunement de prendre conseil auprès d'un avocat en cas de problème, mais si ces quelques paragraphes ont pu contribuer à mettre au clair quelques éléments importants, c'est toujours ça de gagné ! ;o)


[1] Il m'est arrivé de lire un jour, sur le net, des propos ahurissants tenus par un auteur qui souhaitait être rémunéré au tirage et non à la vente. Il faut bien comprendre à quel point c'est absurde. Cela revient à être payé avec de l'argent imaginaire issu de livres qui ne se vendent pas. Un artiste (musicien, romancier, scénariste...) est payé si son œuvre se vend, ce qui semble logique. Les maisons d'édition importantes paient déjà aux auteurs une avance, non remboursable, qui garantit un revenu minimum, même si les ventes sont inférieures à l'avance. Difficile à mon sens de leur demander plus. Le boulanger n'est pas rémunéré au nombre de croissants qu'il fabrique mais au nombre de ceux qu'il vend. Vous allez objecter qu'il a un salaire fixe, mais si rien ne se vend, la boulangerie ferme, tout simplement. On ne peut pas générer de l'argent avec un tirage, un tirage coûte de l'argent au contraire.
[2] C'est dans son cas une position idéologique, il fait notamment partie du Comic Book Legal Defense Fund et est un fervent partisan de l'auto-édition.




25 octobre 2014

La merde du mois : la boîte à quizz Marvel

Sortie ce mois d'un jeu qui frise l'arnaque. UMAC l'a testé pour vous. Et croyez-moi, on a bien du mérite...

Parfois, à force de tomber sur des trucs pourris, on finit par développer une sorte de sixième sens qui nous avertit de ne surtout pas mettre la main au portefeuille. C'est ce qui s'est passé avec ce quizz. Un gros Marvel, une toute petite boîte sous blister, seulement 120 questions, le tout pour une quinzaine d'euros, ça sent le binz vite (et souvent mal) torché.
Ben ça n'a pas loupé, je n'avais pas vu pire depuis le coffret du Toucan, en 2008.
Mais voyons en détail comment ça se présente.

Une fois la boîte ouverte, l'on a devant soi une pile de cartes questions, un sablier, un petit livret (j'insiste sur "petit", il est de la longueur d'une carte) et une pile de cartes plus petites.
Premier réflexe, l'on regarde les fameuses cartes sur lesquelles sont imprimées les questions et, là, c'est le choc ! On est au-delà du hideux. Les cartes ne bénéficient d'aucune illustration, seulement de vagues silhouettes en rouge et noir. Et en plus c'est imprimé sur une sorte de papier cartonné bas de gamme de très mauvaise qualité (rien à voir par exemple avec des cartes de Trivial Pursuit pour prendre un point de comparaison). Et c'est signé Hachette hein, c'est pas un truc vendu sous le manteau par une équipe d'albanais. 

Bon, c'est dégueulasse, mais le jeu est peut-être bien vous dites-vous. Haha, voilà bien là la cruelle naïveté, traînant derrière elle son lot d'amères déceptions, propre au néophyte encore trop confiant dans les produits douteux qui fleurissent, l'automne venu, dans les boutiques grouillantes et malodorantes. Pour faire simple, non, le jeu n'est pas bien.
Et pour cause. Figurez-vous que les réponses aux questions figurent non pas sur les cartes elles-mêmes, comme le voudraient la logique et le sens pratique, mais dans un petit carnet à part. Autrement dit, pour chaque question, il faut aller feuilleter le petit calepin. C'est même pas que ça devient chiant au bout de cinq minutes, c'est chiant dès le départ.

Attention, avec seulement 120 questions, n'espérez pas allez bien loin. A trois ou quatre, en une partie tout est torché. Il y a quatre catégories : Spider-Man, X-Men, Avengers et Cosmique. Difficile de juger de la difficulté, ça me semble a priori très simple mais pour le grand public, bon nombre de questions doivent être assez ardues. Il y a à chaque fois quatre propositions, je ne sais pas si elles se veulent drôles ou faciles, mais elles sont parfois très étranges. Par exemple : "Suite au décès de Peter Parker, un jeune homme d'origine latino-africaine endosse le costume de Spider-Man, il se nomme : Jim Parson, Miles Morales, Steve Ditko ou Howard Duck ?". Même sans bien connaître l'univers Ultimate, ça ne laisse pas beaucoup de choix plausibles...
Et bien entendu, il y a aussi des erreurs. Par exemple, on nous demande comment s'appelle la saga dans laquelle les personnages Marvel sont enlevés par le Beyonder pour s'affronter. Choix de réponse : Invasion des Titans, Guerre Secrète, Battleworld ou Civil War. On jette un œil au livret qui nous dit que la réponse correcte est "la guerre secrète". Malheureusement, c'est faux, la "guerre secrète", ou Secret War, c'est une saga moderne dans laquelle Nick Fury monte une équipe pour faire un raid en Latvérie (cf. cet article). La réponse correcte est Secret Wars, ou les Guerres Secrètes. On pourrait ne pas pinailler s'il n'y avait pas une autre saga au nom très proche, mais là, la réponse est tout simplement fausse. Et trouver le moyen de laisser des erreurs dans si peu de questions, ça en dit long sur le sérieux des mecs qui ont pondu ça.

Que vous dire encore de cette calamité ? L'on peut noter la présence de petites cartes qui donnent des bonus quand vous les jouez (une sorte de joker que vous recevez en début de partie). En gros, soit ça vous donne du temps supplémentaire (inutile), soit ça vous permet de changer de question (et vu qu'il n'y en a pas des masses...). 
Et dernière fausse-bonne idée (ou idée à la con comme on dit par chez moi, mais ça dépend des régions), la présence du sablier. Il dure une minute. C'est relativement long une réflexion d'une minute quand même, surtout quand vous avez des propositions. Soit vous savez, et vous n'avez pas besoin de temps, soit vous ne savez pas et l'écoulement du sablier n'apportera rien de plus à part emmerder tout le monde.

Bon, ben je crois qu'on a un beau strike là.
Allez, poubelle !

- matériel de qualité médiocre
- très faible nombre de questions
- des erreurs
- un système de jeu peu pratique et mal pensé
- le prix (ça semble bon marché, mais vu le foutage de gueule à tous les niveaux, c'est en fait hors de prix)  
- à la place du sablier, un peu de vaseline aurait été plus franc et plus utile




19 octobre 2014

Clip Studio Paint Pro

De très nombreux logiciels de création graphique sont disponibles sur le marché. Parmi les plus connus, il y a Photoshop, Painter, Paint Tool Sai, Gimp [1]… et depuis peu, Clip Studio Paint Pro.

Programme tout-en-un édité par Celsys, Clip Studio Paint Pro est l’autre nom de Manga Studio 5, un soft populaire chez les artistes professionnels et amateurs. La différence entre ces deux dénominations est très simple : contrairement à Manga Studio, CSP est un logiciel vendu sans support physique (pas de boite, ni DVD). Il est donc moins cher [2]. Ce programme est disponible en anglais, mais il existe une version bêta en français pour les allergiques à la langue de Shakespeare.

Pour ne pas avoir à réapprendre toute une interface, ce logiciel possède plusieurs points communs avec ses concurrents : les raccourcis claviers, les outils et les calques sont pour la plupart similaires. Il apparait complémentaire à Illustrator grâce aux fichiers vectoriels, à After Effects avec les .tga… et à tous les autres avec les .psd.


Malgré une interface chargée avec de très nombreuses fenêtres, ce couteau suisse de la création regorge d'outils faciles à personnaliser : crayon, stylo, marker, plumes diverses (G-pen…), pinceau, aérographe, gomme, peinture à l’huile, aquarelle, tampon de duplication, etc. Vous pourrez également réaliser des BD de A à Z avec des cadres, des bulles, des trames, des onomatopées, donner l'impression de vitesse et surtout, utiliser l’incroyable outil Figure qui regroupe une pléthore de règles permettant de tracer à main levée des perspectives en suivant des points de fuite établis. Ce logiciel contient aussi des filtres (flou, mosaïque, zigzag, fish-eye…) et des textures.
Dès la création d’un nouveau fichier, CSP vous offre le choix entre un document vierge ou une page de BD margée (les marges sont réglables). CSP gère les calques en modes raster et vectoriel [3]. Vous pourrez employer la très grande majorité des outils pour le second. Certains, plus spécifiques, autorisent les corrections de points, le lissage...


Les scripts n'ont pas été oubliés. Vous pourrez en programmer selon vos besoins ou vous servir de ceux déjà prêts : préparer la feuille pour le rough, convertir l'image en trames… Vous pouvez adapter très simplement l’affichage de votre travail grâce aux fonctions zoom, rotation et symétrie, pour détecter vos erreurs et les corriger de façon rapide et fluide.


Le soft propose une aide appréciable avec des mannequins, des objets et des décors en 3D que l’on peut insérer dans un calque afin de les redessiner sous toutes les coutures. Les mannequins sont suffisamment malléables pour être modifiés selon les besoins au niveau de la corpulence, de l’orientation de leurs membres, et on peut même jouer sur les points de vue pour obtenir des effets dynamiques et déformés. Des poses prédéfinies sont disponibles. Des objets en 3D (.obj...) que vous aurez créés à l’aide de programmes tels que Blender, Maya ou 3DSMax sont importables dans CSP.
Les images que vous aurez réalisées peuvent être exportées soit avec les calques séparés (.psd, .lip…) soit sur un seul claque (.jpg, .bmp, .tga, .png, .tif…). Vous pourrez choisir entre le RVB et le CMJN. Par contre, il ne faut pas oublier que CSP n’est pas un logiciel de photomontage contrairement à Photoshop. Les outils de transformation sont moins poussés : exit les torsions, déformations…

Clip Studio Paint Pro ne dispense pas de posséder un minimum de notions en dessin (proportions, perspectives, lumières…) et en narration[4]. Les quantités de trames symbolisant des objets, des lieux, les personnages en 3D customisables déjà habillés, les bulles préformatées, les décors prêts à l’emploi peuvent faire craindre une baisse de qualité dans le développement de l’univers graphique d’un auteur. Le risque est grand de proposer un travail standardisé, dans une course au flux et à la productivité. Ces outils pratiques doivent être adaptés à votre œuvre. Vous ne devez pas vous adapter à eux. Gardez votre singularité.

Si vous trouvez que Photoshop présente assez peu de fonctionnalités dédiées à l’illustration et à la bande dessinée, si vous regrettiez que Paint Tool Sai ne soit pas plus performant, que Painter reste trop lourd malgré tous ces outils, Clip Studio Paint Pro demeure une solution alternative moins onéreuse et des plus complètes.

Clip Studio Paint Pro, disponible 32 et 64 bits, PC et Mac.


[1] Mais aussi Illustrator, Flash, Inkscape, ArtRage Studio Pro, My paint, Krita...
[2] Lorsque vous achetez CSP, vous recevez une clé confidentielle par mail. Attention, vous ne pouvez régler, pour le moment, qu’avec Paypal. Cette clé donne accès au logiciel en anglais et à la version bêta en français qu’il faudra télécharger.
[3] Il existe deux grandes catégories d’images :
- les images raster (ou bitmap – rien à voir avec le format d’image .bmp) : ce sont des images pixelisées, c'est-à-dire composées d’un ensemble de points (pixels) qui possèdent une ou plusieurs valeurs décrivant sa couleur.
- les images vectorielles : elles représentent des formes géométriques simples à partir de formules mathématiques : un cercle - défini par son centre et son rayon -, un segment, un rectangle, etc.
Différence entre ces deux grandes catégories : Les transformations sont facilement applicables sans perte de qualité avec les images vectorielles (tout est affaire de proportions sur des formules mathématiques). Par contre, une image raster ne pourra subir de telles transformations qu’avec perte d'information (étant donné que les points sont fixes).
L'apparition de pixels dans une image s’appelle le crénelage (aliasing, en anglais).
Parce qu’une image vectorielle représente des formes simples, il est très difficile d’obtenir une photo réaliste. De plus, sur le web, les images qui sont affichées sont des images raster. Ce n’est qu’avec un plug-in que l'on peut voir les images vectorielles.

18 octobre 2014

Fox-Boy : les débuts du renard breton

Le premier tome de Fox-Boy, paru fin septembre, a de quoi étonner. Et surtout en bien ! Tout de suite, hop, on s'embarque pour Rennes. 

Delcourt a lancé depuis quelque temps une gamme de BD bien françaises mais d'inspiration américaine (Comics Fabrik). Jusqu'à présent, même si Vance avait trouvé quelques qualités à Bad Ass, on ne peut pas dire que la collection avait généré énormément d'enthousiasme. Et ce pour deux raisons essentielles.
D'une part, le concept en soi est artistiquement casse-gueule, la promesse intrinsèque liée au terme "comic" obligeant les auteurs à se plier à des codes qui ne sont pas forcément les leurs. D'autre part, il ne suffit pas d'être un fervent adepte des super-héros pour parvenir à en camper un qui soit intéressant (cf. cette publication par exemple, insuffisamment aboutie).
Dans le cas présent, pourtant, toutes ces difficultés semblent surmontées.

L'auteur, Laurent Lefeuvre, signe scénario, dessin et colorisation. Il reprend ici le personnage de Pol Salsedo dont il avait commencé à narrer les aventures dans des publications locales, sous le titre de Paotr Louarn. Bien entendu, ses origines font parties de ce premier tome, plutôt habilement réalisé. Mais voyons déjà en gros l'histoire.
Pol, jeune lycéen un peu tête à claques, aboutit un jour dans une fête foraine après une épique course-poursuite. Là, il rencontre un étrange personnage qui va non seulement le guérir de sa myopie mais aussi le doter de pouvoirs basés sur... le renard. Plus agile, plus rusé, Pol va peu à peu changer et tenter de mettre ses nouvelles capacités au service du bien. Non sans mal.

La quatrième de couverture nous annonce que la série rend hommage au genre, ce qui est vrai, et qu'elle le renouvelle magistralement, ce qui est carrément mensonger. Bien au contraire, l'on est parti pour respecter scrupuleusement les codes inhérents au genre super-héroïque. Ce n'est d'ailleurs pas un défaut en soi. Bien des auteurs de romans policiers ne renouvellent pas le polar à chaque livre mais écrivent tout de même des récits agréables et bien construits. Nul besoin d'avoir la prétention de tout réinventer à chaque histoire, d'autant que ce Fox-Boy ne manque pas de qualités.
La narration est d'une maîtrise exceptionnelle. L'auteur parvient à poser très vite son personnage et à le rendre crédible et humain. Et même si les codes évoqués plus haut sont identiques à ceux qui ont fait le succès de Spider-Man et de bien d'autres héros américains, Lefeuvre y insuffle une touche personnelle évidente. Par exemple, le lycéen n'est pas persécuté par une brute épaisse mais doit échapper au désir de vengeance d'un élève qui n'apprécie pas trop ses plaisanteries très douteuses.

Rapidement, l'on s'attache à ce gamin plein de défauts qui traverse les étapes essentielles de ce genre de récit (découverte des pouvoirs, confection du costume, première confrontation avec le "crime", recherche d'un pseudo...). Tout cela est parfaitement exécuté, au moins dans les trois premiers chapitres qui rendent bien compte du tâtonnement du jeune homme et manient humour et références (aux comics mais aussi à certains lieux rennais). Le quatrième et dernier épisode est légèrement moins bon et tombe dans quelques clichés (introduction d'un Stark breton) et dans un agaçant politiquement correct dégoulinant d'idées reçues et de stéréotypes (une caméra de surveillance dans la rue et la France est comparée à un monde "à la Big Brother", les ennemis sont forcément de dangereux fascistes bien bas de plafond, etc.).
Attention à ne pas tomber dans le classique écueil où l’auteur donne son avis sur tout et n’importe quoi. Ou alors, il faut le faire mieux que ça, car enfoncer des portes ouvertes nuit à l’histoire et ne convaincra que les convaincus. Le propre du travail d’auteur consiste à habiller ses idées d’artifices qui leur permettent de se fondre dans le récit et non à parsemer ce dernier de ses théories et inclinations personnelles.

Niveau dessin, le style est agréable sans être extraordinaire. Les décors notamment sont souvent absents ou minimalistes. Le trait a cependant de la personnalité et le découpage se révèle efficace et bien pensé. L'ensemble se démarque toutefois de la production US mainstream et a un côté old school, voire parfois une pointe d'influence à la Eisner (il y a pire comme référence).
Le texte est impeccable à part quelques soucis de ponctuation relativement négligeables. Deux illustrations bonus viennent enrichir l'ouvrage.

Un premier album qui, sans être parfait, parvient à embarquer le lecteur avec aisance. 
Conseillé.

+ une narration parfaite
+ un personnage principal attachant
+ une ambiance graphique originale...
- mais qui peut dérouter parfois !
- quelques clichés maladroits  





15 octobre 2014

Original : des origines sans origine ou originalité


Deadpool, le mercenaire avec une grande gueule et un pouvoir régénérateur à la Wolverine, est devenu en quelques années une sorte d'idole des comics chez nous : les publications en VF se multiplient autour de ce croisement improbable entre Spider-Man (pour l'humour et le costume "fallait oser"), une gaufre trop cuite (pour la tronche grillée) et une tortue ninja fan de Rambo (pour les armes en pagaille dont le poids total ferait chanceler un Hulk sous amphétamines).


C'est donc tout naturellement que Panini Comics décide d'enfin rééditer les deux premières mini-séries que Marvel avait consacrées à ce malade mental dans un seul et même volume sobrement intitulé : Les Origines (notons qu'il s'agit du troisième "Best of Marvel" à contenir ce mot dans le titre).

Premier truc qui fait tiquer : le titre est mensonger. En effet, Deadpool, comme le léger texte d'introduction nous le dit, n'apparaît pas pour la première fois dans ces pages mais dans celles de la série New Mutants qui deviendra plus tard X-Force. Ensuite, les origines de cet anti-héros sont obscures et seuls quelques éléments seront distillés au fil des pages afin de créer un mystère semblable à celui entourant Logan/James Hewlet/Wolverine.

La première partie date de 1993 et est scénarisée par Fabian Nicieza et dessinée par Joe Madureira.
Le mercenaire Tolliver est mort et tous les pourris de la planète souhaitent mettre la main sur son héritage mais pour cela, il faut retrouver les différentes parties de son testament. La chasse est ouverte et Deadpool en est. Un Deadpool encore un peu prototype puisqu'il n'est pas encore le barjot total et absolu que nous connaissons aujourd'hui. Il est juste encore plus bavard qu'un homme politique à qui on ne coupe pas le micro.

Alors, cette mini-série prend place dans la continuité de X-Force et n'est pas vraiment auto-contenue : dès lors, si vous n'avez pas un BAC+15 en histoire mutantes ou un rédactionnel de la part de Panini, vous aurez du mal à vous y retrouver. Mais Panini a pensé à vous. Non, je déconne, démerdez-vous pauvres pigeons fans de Deadpool, nouvelle vaches à lait que vous êtes !
Plongé dans un univers qu'il est censé connaître mais qu'il ne connait pas, le lecteur qui découvre cette histoire va louper pas mal de chocs lors des révélations. Cela dessert l'empathie que l'on pourrait avoir pour certains personnages.
L'écriture n'aide pas, l'histoire étant fouillis et parfois incompréhensible d'incohérences. C'est qu'il s'agit ici de singer les héros Image Comics, maison fondée l'année précédente par les stars montantes du dessin de Marvel et dont les ventes colossales ont surtout reposé sur les prouesses des dessinateurs et pas sur leurs pauvres scénarios (Spawn faisant un peu figure d'exception).

Serait-ce du côté graphique que le salut viendra ? Eh bien pas entièrement. Joe Madureira n'est pas encore le Madureira d'aujourd'hui, celui qui explose la rétine (mais qui ne sait pas tenir une cadence d'un numéro par mois). Alors c'est bien mais pas top, on sent le potentiel mais il est encore inexpérimenté et cela se voit parfois.






La seconde mini-série date de 1994 et cette fois, c'est Mark Waid, scénariste venu de chez DC, qui s'y colle. Avec encore un débutant aux crayons, Ian Churchill.

Waid a fait ses devoirs et se place dans la continuité de la première mini-série mais décide de ne pas en faire une spin-off de X-Force. Croisé lors de la première partie, Black Tom Cassidy est mourant et place un contrat sur Deadpool : il est convaincu que le facteur de guérison du mercenaire peut le sauver. Dans le même temps, son cousin Sean Cassidy, alias le X-Men Banshee/Le Hurleur, ancien membre d'Interpol, cherche à mettre la main sur le mouton noir de la famille. Il est aidé par Théresa, sa fille, alias Cyren. Leur route va donc croiser celle de Deadpool (qui a un passé avec Cassidy et un de ses partenaires d'Interpol) qui va flasher sur Cyren.
Le rythme est prenant, il se passe des choses, les personnages doutent (les affaires de famille, c'est souvent un bon terreau à exploiter) et Deadpool commence à vraiment placer des blagues dans sa logorrhée interminable.
Ian Churchill offre de belles planches mais a du mal à tenir les délais, raison pour laquelle certaines sont dessinées par d'autres. Le mix n'est pas indigeste car il semble y avoir eu un effort pour harmoniser les traits entre dessinateurs… et la colorisation aide également à cette homogénéité !




Un album en demi-teinte donc mais que les fans de Deadpool ne peuvent pas laisser passer, ne serait-ce que pour découvrir le héros avant que son concept actuel n'existe vraiment.
Dans une intégrale X-force, ça aurait sans doute eu plus de poids et de consistance... mais là, c'est comme si on vous servait l’assaisonnement sans le plat principal.

13 octobre 2014

Intégrale Spider-Man 1982

Sortie ce mois d'un nouveau volume de Spider-Man - L'intégrale qui concerne l'année 1982.

Le Tisseur "old school" du début des années 80 revient avec cette publication reprenant douze épisodes de Amazing Spider-Man plus un annual.
C'est essentiellement Roger Stern qui s'occupe du scénario alors que John Romita Jr officie aux crayons. L'on peut signaler également un épisode "bouche-trou" réalisé par Jan Strnad et Rick Leonardi.
Voyons tout de suite les évènements marquants de 1982...

On commence par une confrontation avec le Vautour. Ce dernier végétait à l'hôpital et suivait des séances de kinésithérapie quand, finalement, il s'aperçoit qu'il a encore de la ressource et décide de montrer qu'il n'est pas si vieux que ça en réalisant une série de braquages. Classique mais une bonne intro tout de même.
La suite n'est pas toujours brillante, Spidey affrontant une série de seconds couteaux peu charismatiques, comme Foolkiller (qui s'est donné la noble mission de flinguer tous les idiots...) ou le très kitsch Cobra.

Tous les ingrédients habituels sont présents : Parker a une vie sentimentale compliquée, il a du mal à concilier son activité de justicier avec ses différents boulots (il est assistant pédagogique à l'université en plus de son job de photographe freelance), il s'en fait pour sa tantine, culpabilise pour tout et rien et balance quelques vannes de temps en temps.
Malheureusement tout cela ronronne un peu, sans grande inspiration ou coup d'éclat. Le point culminant de ces aventures reste sans doute le combat contre un Fléau impressionnant et dévastateur. Le récit mettant en scène Black Cat et la relation particulière qu'elle noue avec le Monte-en-l'air est également assez sympa mais est trop vite expédié pour que cette péripétie sentimentale, restée à l'état embryonnaire, soit vraiment captivante.

L'annual voit la Chose ou encore Iron Man s'inviter au casting. Cet épisode est surtout notable pour le fait qu'il permet à un nouveau personnage de faire son apparition. C'est en effet ici que Monica Rambeau, alias Captain Marvel, fait sa première entrée en scène. Elle changera par la suite souvent de nom (Pulsar, Spectrum, Photon) et fera partie de la série Nextwave
Mis à part ça, l'on reste tout de même sur une année plutôt fade.

La traduction a été confiée à Nick Meylaender. On évite donc les formulations hasardeuses et le patois de titi parisien de Coulomb (cf. l'Intégrale 1980). C'est plutôt propre* dans l'ensemble bien qu'il reste quelques coquilles (ça commence dès le texte figurant sur la jaquette, "il et bien décidé", et ça continue dans l'intro, "ceci est autre histoire") et des erreurs grossières, comme un texte (cf. cette image) faisant partie du dialogue qui est ensuite reporté dans ce qui aurait dû être le descriptif de la case suivante, ou encore de mauvais accords du participe passé. Enfin bon, ce n'est tout de même pas si mal pour du Panini. Manque un relecteur pour parfaire le tout (s'il y en avait un, je conseille à l'éditeur de se faire rembourser).

Un Stern respectant les fondamentaux du personnage et son passé sans jamais parvenir vraiment à créer la surprise ou susciter l'enthousiasme. 
A réserver aux fans acharnés.

+ une rencontre musclée avec le Fléau
+ un début de dilemme concernant Black Cat
+ une VF en nette amélioration (mais on partait de tellement bas...)
- des affrontements souvent insipides
- Black Cat insuffisamment exploitée
- encore de trop nombreuses coquilles


* j'ai oublié d'évoquer un "keskissé passé" ignoble... cf. cet article sur la dégradation volontaire du texte et ses effets pervers.




11 octobre 2014

IT : ce qui se cache dans Derry...

Petit retour sur l'un des chefs-d'œuvre de Stephen King : Ça. Voyons tout de suite ce qui se cache dans Derry mais aussi entre les lignes de ce roman épique.

Stephen King est souvent qualifié de maître de l'horreur mais, en réalité, ses récits sont en général rarement très effrayants. L'auteur excelle plutôt dans le suspense, l'émotion et l'habile construction de ses personnages. Le fantastique vient après, pour épicer le tout. Pourtant, It est sans doute l'un des récits les plus angoissants du romancier. L'un des plus populaires aussi, car s'il décroche la première place sur la liste des best sellers à sa sortie, en 1986, il s'est taillé depuis une place de choix (avec Le Fléau et La Tour Sombre) chez les fans les plus fidèles du maître.
Tentons de comprendre pourquoi.

L'histoire est sans doute l'une des plus maîtrisées qu'ait pu écrire King. Elle se déroule en parallèle sur deux époques différentes et compte pas moins de sept personnages principaux. 
L'action se déroule à Derry, ville imaginaire du Maine dans laquelle, tous les 27 ans environs, des évènements sanglants ont lieu, un peu dans l'indifférence générale, les adultes de la ville étant plongés dans une étrange torpeur. En réalité, une entité effroyable vit depuis des centaines d'années dans les profondeurs de Derry. Elle se nourrit de ses habitants et de leurs peurs. 
Un groupe de gamins, à la fin des années 50, va être confronté à cette chose abominable. Une fois adultes, ils devront revenir sur les lieux de leur enfance pour "terminer le travail".

Comme nous l'avions vu dans ce sujet, l'enfance est un thème central chez King. Il réussit ici le tour de force d'en donner une image à la fois idyllique et profondément réaliste. Les gosses que l'on découvre peu à peu vont former le club des "ratés". L'un est bègue, un autre obèse, un autre est étouffé par sa mère et a de l'asthme, la seule fille du groupe est battue par son père et un autre encore est noir, ce qui dans les années 50 n'était pas forcément de tout repos.
Au travers de tous ces "défauts", ces choses qui semblent clocher et qui font de ces gamins une cible, King dépeint le monde acéré et violent de l'enfance, là où la loi des adultes n'a plus cours. Le sentiment d'être dans un monde un peu à part, fait de règles, de contraintes mais aussi de zones et périodes totalement chaotiques, est particulièrement bien rendu. 
Bien entendu, l'on est dans une fiction, aussi les enfants persécutés se trouvent facilement, forment une bande, découvrent l'amitié, voire l'amour...

L'essentiel de l'efficacité du roman tient à ces personnages, parfaitement ciselés. Le lecteur ne peut s'empêcher de ressentir de la sympathie pour Ben Hanscom, Bill Denbrough, Beverly Marsh ou Eddie Kaspbrak. Et de trembler pour eux. Car les menaces vont être multiples.
La petite bande n'a pas affaire à un monstre mais à une créature protéiforme, qui ressemble tantôt à un clown, d'autres fois à un lépreux, un loup-garou, un oiseau géant ou incarne même des insectes dégueulasses cherchant à se faufiler sous votre peau. L'idée de ce monstre métamorphe, qui puise en fait sa forme dans les phobies de ceux qui y sont confrontés, permet de s'intéresser finalement à tout le spectre horrifique et à ses fondements.
La ville de Derry, qui tient un rôle important dans l'histoire, est également parfaitement dépeinte. Dans son histoire, son fonctionnement, ses tares et ses lieux notables. 

Techniquement, le roman est construit d'une manière audacieuse, avec une progression parallèle de deux fils narratifs, l'un se déroulant fin 1957, début 1958, l'autre au milieu des années 80.
Ce va-et-vient constant est plus complexe à mettre en œuvre qu'il n'y paraît. Si le lecteur suit les évènements avec avidité mais aisance, l'écrivain, lui, a dû mettre en place un jeu subtil d'entrecroisements et de correspondances, faisant progresser la trame générale et les personnages au même rythme, dans un jeu de miroir. 
De bons personnages, attachants et crédibles, un adversaire aussi redoutable que polyvalent, une aisance incroyable dans l'écriture, voilà déjà de quoi faire un bon livre. Mais ce n'est pas tout.

King se permet une réflexion sur la magie véritable (celle de l'univers, de l'écriture, de l'enfance), une peinture d'une époque révolue (ce qu'il complétera dans 22/11/63), mais aussi des scènes audacieuses - et même couillues pour être exact - dans lesquelles il n'hésite pas à briser certains tabous, comme les relations sexuelles entre ses personnages, si jeunes.
Je vais développer un peu ce dernier aspect et ce sera là mon seul spoiler sur le récit, et encore, si vous vous lancez dans la lecture de It, je suis persuadé que vous oublierez ce qui va suivre et que vous le découvrirez avec étonnement. Et ravissement, je l'espère. Si néanmoins vous n'avez pas encore lu ce King et ne souhaitez pas en savoir plus, sautez le prochain paragraphe. 

L'une des scènes les plus osées du roman se déroule dans les égouts, dans le noir complet, et voit Beverly s'offrir à tous les autres membres du groupe. Cela peut surprendre, car ce n'est pas vraiment dans le ton du récit ni de King en général d'ailleurs, mais c'est finalement assez malin, justifiable et même courageux.
Tout d'abord, King continue d'étaler son catalogue des peurs. Après les mauvais parents, les insectes dégueulasses, le monstre du placard, comment passer à côté du sexe ? Tous les enfants sont confrontés un jour à cela, à l'inconnu, et en éprouvent une légitime appréhension. Certains personnages du récit appellent d'ailleurs l'acte "ça", tellement ils n'osent dire précisément de quoi ils parlent. 
C'est également justifiable car, à ce moment-là, un lien est rompu et un autre doit être créé. La mort et la vie, la souffrance et le plaisir, l'innocence de l'enfance et la dureté des adultes, la saleté des égouts et la beauté de l'amour s'entremêlent alors dans une révélation presque mystique.
Enfin, c'est courageux car un auteur, un vrai, peut tout oser si c'est justifié, s'il ne prend pas le lecteur pour un imbécile, s'il ne se complet pas dans l'ignominie. Et King ne nous prend jamais pour des cons. Et lorsqu'il nous met la tête dans le purin ou les égouts, c'est toujours pour une bonne raison.

It figurait dans la liste des romans que je conseillais de lire avant d'attaquer La Tour Sombre (cf. cet article). Mais l'évoquer en quelques lignes seulement était impossible. Oh, il y a peut-être quelques défauts minimes dans cette œuvre et, évidemment, elle ne peut plaire à tout le monde (ce serait là un signe de fadeur incroyable), mais pour ceux qui apprécient le style de King, qui n'ont rien contre un brin de nostalgie et qui sont prêts à plonger dans de longues heures de cavalcade dans les rues de Derry et dans les Friches, alors c'est un livre à ne pas rater. 
Personnellement, je l'ai lu deux fois. A seize ans et cette année. Je voulais voir, vous comprenez ? Je voulais voir si j'avais été abusé par mon jeune âge ou si vraiment c'était énorme. Alors, à 42 ans, je suis retourné, comme les personnages, vers Derry. Et à nouveau, j'ai été emporté par la même fièvre, je suis tombé dans les mêmes pièges, j'ai aimé avec intensité et frissonné en hiver avec Ben, près de la bibliothèque de Derry. Et ma gorge s'est serrée à la fin. Parce que c'est tristement beau mais aussi parce que, décidément, je n'aime pas tourner la dernière page d'un bon livre. J'aimerais être éternellement au premier paragraphe, à la première page d'une bonne histoire. Au début du chemin. Quand tout est encore possible, même si l'on ne voit que l'obscurité et la noirceur de la forêt se profiler à l'horizon. Peut-être parce que nous avons tous nos "égouts de Derry" personnels et notre 29, Neibolt street. Et que l'on sait pertinemment que l'on ne peut pas vaincre ces lieux sombres et les choses qui y vivent... juste s'en accommoder et lier, parfois, des amitiés pour ne pas cheminer seul et pour nourrir l'illusion de vaincre le Diable.
Ou de le repousser dans sa tanière, pour un temps.