16 décembre 2014

Sélections UMAC : spécial "10ème Saison"

En attendant le grand concours qui sera lancé samedi prochain (nous vous proposerons des lots d'une valeur totale de 450 euros !) pour célébrer le lancement de la dixième saison de UMAC, il m'a semblé qu'il était temps de jeter un petit regard en arrière en vous proposant une sélection de dix comics incontournables ayant été chroniqués sur ce blog.

Le choix fut difficile. Pendant toutes ces années, nous avons en effet vu défiler un grand nombre d'œuvres exceptionnelles, écrites et dessinées par des artistes talentueux. Et si l'on accepte l'idée que l'art séquentiel peut parfois enivrer, surprendre, émouvoir... il faut bien alors admettre qu'il arrive aussi que sortent des ouvrages moins inspirés, mal édités ou carrément bâclés par des margoulins qui n'ont rien d'artistes véritables.
C'est cette différence, basée sur des éléments techniques démontrables et non des inclinations personnelles, que j'ai toujours tenté de montrer, au fil du temps et des chroniques. Parce que tout ne se vaut pas. 

Alors bien sûr, il m'arrive de tremper ma plume dans l'acide. Non pour démolir le travail d'amateurs honnêtes, mais pour souligner l'impéritie et le cynisme de certains "professionnels". Cette intransigeance, totalement assumée, je la pense indispensable pour plusieurs raisons.
D'une part, c'est une question de respect envers les lecteurs qui me font confiance en visitant régulièrement ce lieu. D'autre part, si les sites et blogs se multiplient, peu ont une approche véritablement critique. Parfois même pour des raisons valables, ou que je peux en tout cas comprendre. Or la critique, lorsqu'elle est argumentée et se tient en dehors de l'agitation parfois malsaine des fora, a évidemment sa place dans tout domaine artistique. Et bien des auteurs, voire même des éditeurs, sont aussi demandeurs d'une forme de critique qui ne soit pas uniquement de la publicité déguisée.
Enfin, c'est parce que UMAC s'attache à développer une forme d'exigence (que l'on applique aussi à nos propres articles) que l'on peut demeurer crédibles lorsque l'on vante les mérites d'une œuvre. Chez nous, les compliments ne sont pas distribués à la louche. Ils se gagnent.

Passons maintenant à cette fameuse sélection, personnelle et donc forcément subjective (l'ordre des titres n'est pas un classement et n'a donc pas d'importance).


1. Echo de David Mack

Là, ça n'a pas été très dur, c'est pour moi le chef-d'œuvre absolu en matière de bande dessinée. C'est beau, original, intelligent, émouvant, mais surtout Mack parvient à exploiter les particularités propres au medium BD. On ne pourrait pas notamment évoquer le handicap de Maya de la même manière dans un film ou un roman. 
Si je suis sensible au récit et au style graphique, je suis également bluffé par la maîtrise de l'artiste. Et j'éprouve un infini respect pour les artisans qui savent manier leurs outils aussi bien.
Puissant et aérien. Imparable.
Article (2007) : Echo


2. We3 de Grant Morrison et Frank Quitely

Un choix évident pour moi également ici. Si j'ai vraiment du mal avec l'espèce humaine, j'avoue être particulièrement sensible à la cause animale. Faire du mal à une bestiole (pas juste les animaux mignons, tous les animaux), c'est un peu comme s'en prendre à un gamin ou un vieillard, c'est ignoble et intolérable. Et du coup, que ce soit ce bon vieux Dean Koontz ou Morrison, quand il y a des chats, des chiens ou des lapins dans l'affaire, forcément, je craque.
Une belle histoire de toute façon, parfaitement dessinée.
Article (2008) : We3 (le comic a été réédité depuis par Urban Comics sous le titre "Nou3")


3. Strangers in Paradise de Terry Moore

Probablement la série que je conseillerais à ceux qui réduisent les comics à des bastons manichéennes pour enfants. C'est drôle, sensible, il y a de l'action, bref, un mélange improbable mais terriblement efficace. Surtout, l'auteur aborde l'homosexualité féminine d'un point de vue non caricatural (presque non-masculin j'ai envie de dire). D'ailleurs, les personnages féminins sont toujours, sous sa plume, aussi réalistes que séduisants.
Le noir & blanc et le parcours éditorial sinueux n'ont pas vraiment aidé à rendre justice à cet excellent comic qui mériterait pourtant une belle place dans toutes les bibliothèques. 
Article (2009) : SiP


4. Identity Crisis de Brad Meltzer et Ralph Morales

Du DC Comics cette fois. Ce titre me semble incontournable pour plusieurs raisons : on a droit à un casting prestigieux, à de superbes planches, de très bons dialogues et le tout est parfaitement compréhensible, même par des néophytes. Que demander de plus ?
Surtout, cette saga permet de démontrer que le genre super-héroïque n'est pas condamné à être cantonné dans une sorte de bégaiement narratif ou dans des poncifs usés jusqu'à la corde.
A faire lire même aux réalisateurs mexicains. ;o)
Article (2010) : Identity Crisis


5. Walking Dead de Robert Kirkman, Tony Moore et Charlie Adlard

J'ai longuement hésité avant de sélectionner cette série, car elle n'est à l'heure actuelle que l'ombre de ce qu'elle fut. Néanmoins, il serait difficile, malhonnête presque, de passer sous silence l'extraordinaire qualité des premiers tomes (les 10 premiers TPB sont tout bonnement fantastiques).
Cela montre aussi sans doute à quel point le côté feuilletonnant des comics peut vite se révéler impardonnable lorsque l'on tombe dans la redite et la soupe tiède.
Dommage également que certains organes de presse se soient mis à vanter le truc quand il était sur la pente descendante...
Articles (2007, 2009, jusqu'à aujourd'hui) : TWD (2007), TWD (2009), TWD (2014)


6. Neonomicon de Alan Moore et Jacen Burrows

Alan Moore est un cas à part dans le monde des comics. J'aurais pu sélectionner le sublime Watchmen, mais cela aurait été un coup d'épée dans l'eau tant il est admis qu'il s'agit là d'un classique. J'ai choisi Neonomicon parce que Moore y revisite d'une manière très habile le mythe lovecraftien, mais surtout j'ai choisi Moore parce que c'est un putain d'auteur.
Je ne suis pas "fan" de ce mec, je trouve même que certaines de ses œuvres sont abjectes. Mais il faut lui reconnaître qu'il ne balance pas n'importe quoi, n'importe comment. C'est un bourreau de travail, il possède une maîtrise technique pointue de son art, il a une démarche souvent courageuse et l'on sent que pas mal de neurones s'agitent sous sa caboche. 
Il m'agace autant qu'il m'impressionne. Et il parvient encore à me surprendre.
Article (2013) : Neonomicon


7. Amazing Spider-Man : run de J.M. Straczynski

Panini réédite à l'heure actuelle le run de Straczynski sur Amazing Spider-Man, dans de gros volumes librairie, et c'est à ne pas rater. Pour moi, c'est tout simplement les plus belles années du Tisseur (le plus bel héritage en tout cas après Stan Lee).
Là encore, à travers un personnage, c'est surtout un scénariste que j'apprécie. Straczynski est un génie, ayant à son actif un grand nombre d'excellentes séries. Surtout, le mec est un auteur malin et "poli". Je m'explique. Bien des auteurs ont tendance à balancer leurs points de vue sur tout et n'importe quoi, d'une manière un peu brutale. Straczynski n'élude pas les sujets épineux mais, lui, il fait en sorte que le lecteur n'ait pas l'impression d'être pris dans un maelström d'idées reçues ou d'opinions "obligatoires". Sa finesse et sa régularité en font un auteur culte. J'aurais pu vous citer trois ou quatre de ses œuvres, tout autant incontournables, mais Spidey étant mon chouchou... ;o)

8. Bone de Jeff Smith

Une des rares exceptions de l'auto-édition, domaine casse-gueule s'il en est tant un véritable éditeur (et ce qu'il apporte) me semble indispensable à la construction d'un roman ou d'une BD.
Smith échappe ici aux stéréotypes en traçant une voie aussi étrange que savoureuse. Personnages cartoony à gros nez, faune inquiétante, love story et moments épiques, dans le plus pur style heroic fantasy, se mélangent parfaitement dans cette saga addictive. 
Il est conseillé d'opter pour la version colorisée, bien plus jolie.
Article (2009) : Bone


9. Perkeros de JP Ahonen et KP Alare

Si une BD finlandaise vient se nicher dans cette sélection, ce n'est pas par hasard. Non seulement elle est très bien fichue, elle parle de metal, mais elle permet aussi de ne pas se cantonner à une seule origine géographique. Comic est un terme générique qui veut dire BD. Et ce n'est pas parce que nous avons l'habitude, en France, de tout classer (comics, manga, manhua...) que l'on va se mettre des œillères et passer sous silence ce qui nous paraît brillant.
Un récit efficace, drôle, tendre aussi, qui met parfaitement en valeur le pouvoir de la musique.
Et il y a plein de références hard rock, donc... ;o)
Article (2014) : Perkeros


10. VHB du collectif Phylactères

Du "french comics" cette fois, bien que je n'aime guère cette appellation qui, au final, ne désigne pas grand-chose. J'avais envie de terminer cette sélection par de l'artisanal, par quelque chose de bon, agréable à lire, mais en dehors du circuit traditionnel. Et je vais la faire un peu longue du coup.
Pour moi, la différence entre un "bon" auteur et un trou du cul se fait au niveau du travail. Parce que, en réalité, le "talent", le "génie", "l'inspiration", tout ça, en fait, c'est du boulot. Et, avec le temps, on voit très bien quand quelque chose est chié en cinq minutes ou quand au contraire il y a un réel investissement dans une œuvre. C'est le cas pour VHB qui propose un univers attractif, cohérent et pourtant multi-facettes : humour, polar, SF ou même horreur sont au programme.
Comment aurais-je pu ne pas évoquer ces BD françaises, d'inspiration américaine, dans un bilan retraçant ce qui m'a le plus marqué ces dernières années ?
Cela ne veut pas dire que tout est bon à prendre dans ce courant artistique (loin de là), mais il y a au moins, dans la démarche associative, un réalisme qui me plait et qui ne tend pas à péter plus haut que son cul. J'ai notamment plus de mal avec certaines micro-structures qui se prétendent "éditeurs" et qui ne sont distribuées nulle part.
Toutes les BD auto-produites ne sont pas dignes d'intérêt, mais je vous encourage à vous balader un peu dans N²O. Vous y découvrirez peut-être quelques-uns de ces personnages dont on a du mal à se défaire et qui nous entraînent à tourner les pages, l'une après l'autre...
Article (2010) : VHB


Dix œuvres pour résumer tant d'années, tant de bons moments, ce n'est pas suffisant. Mais choisir, c'est aussi prendre position. Non pas bêtement "soutenir", comme tant le font parfois, mais s'engager, avec passion, pour défendre des comics de qualité, et par là même des auteurs qui, malgré la difficulté de ce métier, le font encore avec un sérieux évident. 
Vous connaissez peut-être la règle des 3, en matière de survie ?
On ne peut rester trois minutes sans respirer, trois jours sans boire, trois semaines sans manger.
Mais combien de temps pourrions-nous vivre sans lire ? Une fois que les besoins primaires sont assouvis, que reste-t-il ? 
Un besoin de raconter des histoires ? Sans doute parfois.
Le besoin d'en entendre ? Assurément.
Certains ont parfois cru voir dans ce besoin une forme de fuite, de négation du réel. Rien n'est plus faux. La fiction nous permet au contraire de nous projeter plus sereinement dans la réalité. Elle arrondit les angles, ouvre l'esprit, permet de prendre du recul sur les pires des actes...
La fiction n'occulte pas la réalité, elle permet de la supporter.
Parfois même de la modifier.






12 décembre 2014

De gros cadeaux sous le sapin... parce que dans les chaussettes...

Les mois de novembre et décembre voient une forte augmentation des sorties de bouquins en tout genre. Difficile de s’y retrouver pour dénicher le cadeau qui fera plaisir à son entourage tout en le surprenant. Impossible de tout lire, de tout regarder, de tout comparer. Grâce à UMAC, et suite à une première sélection faite par Geoffrey, on va s’épargner le énième livre pour réussir des cupcakes rose fluo pour revenir dans la chair, le corps, le palpable, avec du massif, de l’imposant et du lourd, au sens propre comme au sens figuré.

Vous reprendrez bien un morceau ? 
Les éditions Taschen proposent pour une somme modique (39.99 €) un ouvrage hors du commun de plus de 700 pages dédié à l’anatomie humaine, résultat d’une collaboration de 20 ans entre l’anatomiste Jean Baptiste Marc Bourgery (1797-1849) et le peintre Nicolas Henri Jacob (1782-1871).
Multilingue (français, anglais et allemand), le traité est scindé en deux gros pavés glissés dans un coffret. Ces monumentaux livres sont exceptionnels tant au niveau pictural qu'au niveau scientifique. Le corps est passé au crible à l’aide de magnifiques lithographies en couleurs reproduites grandeur nature. Synthèse d’une finesse de l’observation et de l’art, elles demeurent compréhensibles pour le néophyte.
Les huit parties qui les composent couvrent, entre autres, l'anatomie descriptive, l'embryologie et les techniques chirurgicales de l’époque (amputations…). Cependant, les planches d’opérations ne sont pas à mettre entre toutes les mains sans un minimum de préparation. Cela peut être déroutant, voire choquant. Une présentation générale, des titres et des légendes commentent l’ensemble.
Un ravissement pour les yeux. Indispensable pour les créatifs, tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la médecine ainsi que pour les curieux. 

Bourgery. Atlas of Human Anatomy and Surgery, annoté et commenté par Jean-Marie Le Minor et Henri Sick.
Éditions Taschen
24 x 33,5 cm -  722 pages
39.99 €


Regard vers le passé
Avec l’exposition Hokusai aux Galeries Nationales du Grand Palais du 1er octobre 2014 au 18 janvier 2015, une pléthore de livres dédiée au maître nippon a fait leur apparition sur les étalages. On y trouve principalement des reproductions de ses estampes, plus ou moins classées par thèmes, des biographies et, pour la première fois, l’intégrale de ses mangas.
La manga [1] de Katsushika Hokusai n'est pas une bande dessinée, comme on pourrait le supposer, mais elle partage néanmoins un point commun avec celle-ci : divertir tout en s’intéressant aux anecdotes du quotidien.
Le coffret, imposant et somptueux, renferme deux épais livres de 450 pages chacun reprenant les 15 carnets publiés de son vivant ainsi que trois volumes publiés à titre posthume et dont l’authenticité fait encore débat. Véritables encyclopédies en fac-similé sur la vie nippone, elles reproduisent plus d’un millier de croquis réalisés sur le vif dès 1814. Ces carnets décrivent toutes sortes d'activités, de gens, de vêtements, d’objets, le quotidien en général, la faune, la flore, des paysages, ainsi que divers personnages fantastiques ou issus du théâtre traditionnel. Les illustrations vivent, grouillent sur le papier grâce à un trait énergique et au regard curieux, amusé ou fasciné de l'auteur. Les dessins reproduits sont commentés planche après planche par le spécialiste Matthi Forrer.
C’est avec délice que l’on observe ces traces du 19e siècle, que l’on note des détails, que l’on s’émerveille. Ces mangas sont une ouverture temporelle sur le passé, un jalon pour comprendre certaines des particularités graphiques japonaises.

Hokusai, la manga. Edition complète commentée par Matthi Forrer.
Éditions Hazan
19,5x32 cm  - 900 pages
57,00 €

Fantômes désirables
Paru en novembre 2014 à l'occasion de l’exposition Fantômes japonais à Poitiers (terminée au moment où vous lirez ces lignes), ce magnifique livre éponyme est un recueil de photos illustrant neuf histoires inspirées du folklore nippon.
L’artiste Atsushi Sakai y met en scène des jeunes femmes entravées dans la tradition du kinbaku (bondage japonais), où elles prennent des poses plus ou moins explicites, mais jamais vulgaires.
Ces créatures tourmentées sont ligotées au bord de rivières, dans la forêt, dans des maisons… des animaux, d’autres personnages les accompagnent parfois dans ces étonnantes visions. Les pulsions de vie et de mort, le yin et le yang entrent en harmonie dans ces représentations fascinantes. Une introduction explique la manière dont ont été faites les prises de vue et résume chacun des récits. L’aspect vintage des tirages, retouchés à l’encre, apporte une touche fantasmagorique à l’ensemble.
Un livre à lire au crépuscule…

Fantômes japonais, d'Atsushi Sakai
Le Lézard Noir
16x22cm  - 128 pages 
35 €


[1] Au féminin, Manga désigne un recueil de « croquis divertissant », que l’on traduit souvent par « image dérisoire » (« ga » (画), pour la représentation graphique (estampe, dessin, peinture) et « man » (漫), « divertissant », « sans but », « exagérer »…).
Edmond de Goncourt, dans son essai, Hokusai, l'Art japonais au XVIIIe siècle, est le premier à l’employer au féminin.
Manga, au Japon, comme beaucoup de noms communs, n’a ni genre ni nombre.
En francophonie, « Le » manga désigne la bande dessinée japonaise.

07 décembre 2014

La vie de Raffaello Santi dit Raphaël

Raphaël [1] est l’un des peintres emblématiques de la Renaissance italienne avec Michel Ange et Léonard de Vinci. Décédé à moins de 40 ans, il laisse derrière lui des œuvres incroyables, synthétisant les meilleurs courants esthétiques de son époque (Le Pérugin…) tout en y intégrant une touche personnelle.
Mort prématurément, sa figure passionnera la mangaka Machiko Satonaka [2] qui écrira sous la forme d’un volume unique, dans les années 90, une intéressante fiction aujourd’hui disponible grâce à Black Box éditions. L’auteur, grande dame de la bande dessinée au Japon, n'avait jamais eu l'honneur d'une parution en langue française. Pourtant, son apport dans le paysage de la BD est indéniable, au même titre que Moto Hagio, Riyoko Ikeda, Miyako Maki ou Keiko Takemiya [3]. Elles questionnèrent tout au long de leur carrière le statut de la femme japonaise, le poids des traditions, le genre, les tabous… et Machiko Satonaka publie plusieurs mangas dans lesquels elle pose un regard personnel et critique sur l’Histoire.

Les œuvres de Raphaël sont parmi les plus connues du public, même si le nom de l’artiste est parfois oublié. La vie de cet homme, pour le profane en Art, demeure mystérieuse. Cette biographie qui s’attarde sur son quotidien permet de se plonger dans la courte existence du peintre et d’appréhender son raisonnement artistique. Dès les premières pages, l’auteur nous indique l’obsession de Raphaël autour de la création et notamment la composition et les multiples solutions qui, loin de s’opposer, se complètent. Une obsession qui fera de lui ce génie précoce et qui le précipitera vers la mort.
Très tôt, Raphaël apparait comme un enfant curieux, attentif, passionné par la peinture. Son père, Giovanni Santi, est le peintre et poète officiel de la cour du duc d'Urbino, Frédéric III de Montefeltro. Il remarque le talent de son fils et l’encourage dans cette voie. Malheureusement, Raphaël perd sa mère Màgia di Battista Ciarla alors qu’il avait 8 ans. Cette disparition l'affecte fortement. Son père se remarie très vite avec Bernardine et a une petite fille, Elizabetta. Par peur d’oublier sa mère dont il sent l’odeur s'évaporer, le jeune Raphaël décide de la représenter sous les traits d’une Vierge. La femme réapparait régulièrement dans ses œuvres. La nouvelle compagne, blessée par la présence de l’épouse décédée dans les premières peintures de ce génie précoce, peine à se faire accepter. Quelques années plus tard, Giovanni Santi meurt, laissant Raphaël seul. L'adolescent choisit de partir pour se former auprès des maitres de l'époque.

À 16 ans, il est déjà un artiste renommé. On le demande partout : Florence, Rome… Il côtoie Léonard de Vinci et Michel Ange auprès desquels il apprend. Ces deux génies proposent des visions différentes de l’Art : Léonard a une approche scientifique tandis que celle de Michel-Ange est plus passionnelle. Raphaël, quant à lui, en retire une synthèse qu’il appliquera tout au long de son existence dans ses créations, ouvrant ainsi une troisième voie. Les commandes se succèdent et sa réputation n’est plus à faire. Il travaille sur de multiples supports : retables, tableaux d'autel d'ordres religieux et portraits, fresques monumentales au Vatican. Incapable de refuser une demande, il emploie de plus en plus d’assistants dans son atelier. La qualité de certaines de ses peintures s’en ressent. Ces nuits s’écourtent, sa situation personnelle se complique. Tiraillé entre le devoir de se marier avec Maria et l’amour envers Margherita, il ne prend aucune décision ferme et fait souffrir sans le vouloir son entourage.
Cette aptitude à ne jamais décliner une proposition fait de lui un prodige de la Renaissance. Il se sacrifie à l’ouvrage, dévoré par une fièvre résultant de sa créativité débridée et de l’afflux de commandes principalement papales.
Le livre se clôt sur deux postfaces très instructives, l’une par Machiko Satonaka et l’autre par l'historien Haruki Morokawa. La première éclaire sur sa vision de Raphaël, la part de réalité et de fiction, témoignant d’une conséquente documentation. La seconde partie recontextualise l’ensemble. Cependant, le choix de la police de caractère rend la lecture fastidieuse sur la longueur.

Des mangas comme Vinland saga, Ad Astra, Cesare, Ludwig II, La rose de Versailles... traitent de l'histoire occidentale avec plus ou moins de liberté et de justesse. Black Box éditions, fraichement arrivé dans l'édition papier, propose une très bonne biographie romancée. Grâce Machiko Satonaka, l'essence de Raphaël nous est offerte en toute simplicité. Son style, d'un graphisme agréable, ne s’embarrasse pas de fioritures et est expressif. Les décors nombreux nous plongent dans l’époque. De multiples œuvres reproduites — tant de Raphaël que de ses contemporains — parsèment le récit. Sous celles-ci sont inscrits leurs lieux d’exposition (Le Louvre, la Galerie Palatine...). La vie de Raffaello SANTI dit Raphaël est une bande dessinée accessible, passionnante, poignante et pédagogique — sans le côté ennuyeux —.

[1] Connu sous les noms de Raffaello Sanzio, Raffaello Santi, Raffaello da Urbino, Raffaello Sanzio da Urbino, il est né le 6 avril 1483 à Urbino et mort le 6 avril 1520 à Rome.
[2] Machiko Satonaka débuta en 1964 à l’âge de 16 ans où elle reçut le prix Kodansha de la jeune artiste. Elle reste depuis très active dans le milieu de l’édition japonaise.
[3] Pour chacune d’entre elles, au moins un titre a été traduit en anglais ou en français.



+ la création artistique comme sujet 
+ accessible aux néophytes en arts 
+ impression impeccable
+ publiée dans un grand et beau format, souple et agréable pour la lecture
- des pages couleurs auraient été un plus
- une couverture qui ne paye pas de mine
- certaines reproductions des œuvres sont trop sombres
- une typo peu lisible dans la postface

04 décembre 2014

Injustice : les Dieux sont parmi nous !

Grosse sortie Urban Comics hier, avec l'adaptation BD de Injustice - les Dieux sont parmi nous qui, en plus d'être excellente, est accompagnée du jeu PC.

Des jeux vidéo adaptés en bande dessinée, ce n'est guère nouveau. A titre d'exemple l'on peut citer Halo ou World of Warcraft, tous les deux franchement décevants. Il faut dire qu'il n'est pas toujours aisé de retranscrire ce qui fait l'intérêt d'un jeu dans un récit. A plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un jeu de combat.
C'est pourtant le pari qu'a tenté DC Comics avec Injustice. Il faut dire que le jeu contenait déjà un mode solo plutôt intéressant et un pitch de départ permettant de rendre certains personnages bien plus sombres qu'à l'accoutumée.

Injustice se déroule en effet sur une Terre parallèle, où tous les héros et criminels connus sont présents. Une différence de taille va cependant bouleverser l'avenir de certains.
Alors que Loïs Lane attend un heureux évènement, celle-ci se fait enlever par le Joker. Ce dernier utilise ensuite la toxine phobique de l'Épouvantail, mélangée à de la kryptonite, pour perturber les sens de Superman qui, croyant avoir affaire à Doomsday, en vient à tuer sa femme et l'enfant qu'elle portait...
C'est le point de départ des six longs chapitres (30 planches chacun) contenus dans ce premier tome.

Le scénario, brillant en tout point, est de Tom Taylor. Les dessins, allant du correct au franchement pas brillant, sont de Jheremy Raapack, Mike S. Miller, Bruno Redondo, Axel Gimenez, David Yardin, Tom Derenick et Diana Egea. Dommage qu'il n'y ait pas de véritables grosses pointures aux crayons car l'intrigue vaut vraiment le coup.
Voyons cela en détail.
Après avoir encaissé difficilement le choc de la disparition des siens, Superman en vient à commettre des meurtres et à intervenir de plus en plus souvent dans les affaires politiques internationales. Il est suivi notamment par Wonder Woman et la plupart des autres encapés.
Batman, lui, s'oppose à ce qui semble être le début d'un règne autoritaire, voire même d'une dictature.

Le thème des super-héros influant directement sur le monde par la manière forte a déjà été largement défriché, souvent de belle manière, que ce soit dans The Authority, Supreme Power, No Hero ou Black Summer. Ici, cependant, il ne s'agit pas d'un individu isolé qui pète les plombs, ou d'une équipe de héros secondaires, mais de tous les poids lourds bien connus de DC Comics. 
L'on retrouve, outre Superman et Batman, Flash, Green Lantern, Aquaman, Green Arrow, Cyborg... et la bat-family est aussi présente, avec Robin, Nightwing ou encore Catwoman. Questions vilains, en plus du Joker, déjà cité, l'on a droit à Harley Quinn, Ares, Double-Face ou encore le Sphinx. 
Mais le casting ne fait pas tout, pour obtenir une histoire qui tienne la route, il fallait talent et savoir-faire, ce dont ne manque pas Tom Taylor, qui se révèle magistral et inspiré.

Tout d'abord, contrairement à un Civil War, excellent mais qui débutait sur une radicalisation des deux camps un peu rapide, Injustice glisse vers la confrontation avec une lente et logique progression dramatique. Les altercations se multiplient, opposant Superman à divers gouvernements ou même aux armées d'Atlantis. Toujours dans un noble but mais avec des dérives de plus en plus évidentes. 
Les principaux protagonistes se connaissent bien, s'apprécient, se respectent, et leurs divergences n'en sont que plus déchirantes. Green Lantern tente de raisonner Supes, Flash commence à douter de la légitimité des méthodes employées, même Catwoman n'en revient pas que la communication soit rompue entre Bruce et Clark, alors que les deux hommes continuent de s'estimer et de poursuivre les mêmes buts. 
Ce traitement des personnages permet de ne pas seulement assister à une suite de combats mais de profiter des liens qu'ils ont pu tisser au fil des années. 

Taylor va également explorer tout le spectre de la violence dans une habile déclinaison : que ce soit la violence aveugle des fous, celle perpétrée au nom du Bien, celle des états, celle que l'on peut libérer sous le coup de l'émotion, celle qui est purement involontaire ou même celle, plus pernicieuse, qui se cache dans les rouages de la finance. 
Loin d'un propos manichéen, l'auteur démontre l'inéluctabilité de la confrontation, l'humanité de certaines personnes pourtant vues comme des monstres, et la relativité des plus nobles idéaux.  

Autre point important, Taylor utilise au mieux ce terrain de jeu alternatif, qui permet notamment de tuer "pour de bon" certains personnages. Et là encore les tragédies sont bien amenées, surprenantes et servent au mieux l'intrigue, dont la noirceur est ponctuée de quelques jolies tirades, comme lorsque Catwoman va dire à un Bruce fou de douleur ; "Juste aujourd'hui... ne sois pas Batman. Ne sois pas le Masque. Lâche tout, juste aujourd'hui. Tu peux t'effondrer. Je te tiens.", ce qui constitue tout de même une sacrée putain de belle déclaration d'amour. Il y a tellement de gens qui donnent dans le "sois fort" et si peu qui disent "tu peux tomber, je te rattrape"...

Bref, vous l'aurez compris, c'est tout simplement une excellente saga. Pour vingt euros, vous avez déjà un comic bien épais et passionnant, mais Urban vous offre en plus le jeu PC. 
Et pour les néophytes, sachez que deux pages présentent de petits topos sur les protagonistes principaux.

Une superbe histoire, sombre, mature, touchante et maîtrisée à la perfection.
La suite sort le mois prochain.

+ une thématique passionnante
+ un casting top
+ accessible
+ tendu, surprenant mais toujours vraisemblable
+ un mélange idéal entre muscles et émotion
+ un bon jeu offert en prime !
- des dessins parfois perfectibles





03 décembre 2014

Emballé dans un paquet cadeau, avec un beau nœud rose

Mine de rien les cocos, le réveillon c'est déjà dans trois semaines.
D'où la question existentielle "On met quoi sous le Sapin cette année ?".

Et Noël rimant avec magie, penchons-nous sur l'option "la magie des étoiles" (vu que le premier teaser de Star Wars est sorti, suivons la vague !).




Chez Huginn & Muninn, le livre Les guerres des étoiles revient sur la période pré et post-Star Wars en tentant d'être le plus exhaustif possible. Jérome Wybon nous explique que le phénomène Star Wars n'est pas sorti de nulle part mais que son succès, sorti de nulle part lui, a ouvert la voie à toute une série de films et de séries télévisées que l'auteur passe en revue.
Chaque film est décortiqué sommairement, nous ne sommes pas dans un uber-making of non plus.
Deux ou trois coquilles, parfois ubuesques comme deux mots mélangés ensembles, parsèment malheureusement l'ouvrage. Ouvrage richement illustré et de très bonne facture si l'on fait abstraction des dites coquilles.





Chez Akiléos, sortie du Making-of Star Wars cette année (l'an dernier avait vu la sortie du Making-of L'empire contre-attaque). Également écrit par J.W Rinzler, ce making-of est une source d'informations phénoménale pour tout fan qui se respecte un minimum. Autant chronique au jour le jour de la conception du film que making-of complet, il devrait ravir tout amateur de Star Wars ou de cinéma (car que l'on aime ou pas la saga de Lucas, elle aura marqué l'histoire du cinéma et c'est un morceau de cette histoire qu'il nous est donné de lire ici).









Pour rester dans les étoiles, Alex Nikolavitch, chez Les moutons électriques, sort un nouvel essai thématique (après Mythes et Super-héros et Apocalypses que je vous invite cordialement à lire) : Cosmonautes, qui nous entraîne sur la voie des pionniers de l'espace et du manque d'intérêt qui suivit !
D'une grande érudition et doté d'une plume agréable, Alex Nikolavitch nous convie à un grand voyage en sa compagnie. On regrettera cependant que l'éditeur ait changé ses habitudes : finies les premières pages illustrées couleurs sur papier glacé et adieu papier granuleux de qualité.



02 décembre 2014

Lire : une "habitude élitiste"

Alors, là, franchement, les bras m'en tombent, non de surprise mais d'écœurement. Parce que chier une telle phrase, faut le faire, mais quand on sait que cela vient d'une... principale de collège, ça donne envie de sortir un flingue une plume.

Les propos tenus (source : Slate.fr) sont tout bonnement stupéfiants. Et pourtant, on en a entendu des conneries, entre les mensonges d'Envoyé Spécial, les approximations de M6, le parti pris de Télérama, la bêtise d'un réalisateur mexicain et même l'ostracisme de certains responsables politiques... mais jusqu'à présent, il s'agissait d'articles mal torchés, par des journalistes peu scrupuleux, ou d'avis personnels basés sur des idées reçues.
Ici, l'on a une consigne de quelqu'un censé diriger un collège !
Et je n'étais pas au courant que lire était maintenant considéré comme élitiste. Si ça se trouve, écrire sans fautes c'est même de droite. Voire fasciste.

- Dis donc Kevin, tu as bien accordé le participe passé là ?
- Ben... oui.
- Enculé !! Tu crois que je me saigne aux quatre veines pour élever un putain de nazi en mon sein ?
- Mais... enfin, maman, calme-toi, déjà qu'on se fout de ta gueule sur le net...

Par où commencer... ?
Lire, tout comme regarder un film ou écouter de la musique, permet de se divertir. De prendre du plaisir, de s'évader grâce à un produit, en plus, licite. Cette dimension ludique a été trop souvent niée par le système éducatif par le passé, conduisant justement à une rupture entre des bataillons de gamins et le Livre, qu'ils voient souvent comme une punition ou un truc rébarbatif alors qu'il s'agit d'un domaine magique.
Trouver une prof qui donne envie de lire, c'est déjà rare, mais l'engueuler pour ça, c'est ahurissant.
D'autant que les effets secondaires positifs de la lecture sont nombreux.

Lire permet non seulement d'apprendre à écrire (c'est même la manière la plus agréable d'apprendre, personne n'a jamais été emballé par un dictionnaire ou un Bescherelle mais bien par des romans), mais cela permet aussi de s'ouvrir sur une infinité d'univers et de sujets, de maîtriser des outils essentiels, permettant de défendre une opinion, de comprendre un texte de loi ou tout bêtement d'être efficace dans un cadre professionnel. 
Qu'y a-t-il là d'élitiste ?
Et quand bien même, l'une des missions de l'éducation nationale n'est-elle pas justement d'élever l'individu ? De lui donner les moyens intellectuels d'être indépendant ? De réfléchir par lui-même ? Est-ce là une tare ? Est-ce qu'après le fait de gagner de l'argent il va falloir avoir honte, maintenant en France, d'aimer lire ?

- Quels sont vos hobbies monsieur ?
- Pardon ?
- C'est la police française là, ThinkPol. Nous sommes des agents de l'éducation nationale, habilités à vous contrôler.
- Ah mais moi j'en ai fini avec ça, j'ai passé mon brevet des collèges, j'ai le Bac, c'est bon...
- Oui, oui, mais on fait aussi douane-volante maintenant. On contrôle même les vieux.
- Ah merde...
- C'est nouveau, c'est socialiste. Enfin, c'est Holsoc. Vos hobbies, monsieur.
- Ben, mes hobbies, mes hobbies... j'aime bien le... le handball.
- Le handball ?
- Ouais.
- Vous n'avez pas une tête de sportif.
- Je regarde du handball.
- Hmm... ça passe pas à la télé.
- Je vais le voir en salle, en vrai.
- Oh putain !! Jean-Henry, viens voir ! J'en tiens un !
- Heu, quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?
- Vous allez voir des manifestations sportives alternatives et potentiellement déviantes. Avez-vous des livres sur vous ou à votre domicile monsieur ?
- Ben... heu...
- Vous lisez ? Ne niez pas, on a l'habitude, ça se voit à votre attitude.
- Mais... oui, ça m'arrive, mais c'est pour ma consommation personnelle, je ne revends rien.
- Manquerait plus que l'on tombe sur un libraire. M'enfin, un lecteur, ça nous fera notre quota de la semaine. Écarte les jambes et colle-toi la gueule sur le mur !

C'est drôle, ok, mais ça fait peur...
Oh, on pourra me dire, sans doute avec raison, que la principale en question n'est pas représentative des responsables œuvrant dans nos écoles, mais tout de même... lire ne serait pas un "objectif scolaire" ? Mais c'est quoi le putain d'objectif ? Regarder Ardisson et Pujadas ? Sourire en étant de plus en plus amorphe ? 
Il y aurait donc une élite, ayant accès aux livres, et des connards de base, laissés de côté, à qui l'on jette un Voici ou un prospectus, parce qu'évidemment, il faut tout de même être capable de lire les ragots et les pubs. Et le règlement intérieur d'un collège vidé de sa substance, de son but, de sa noblesse.

Orwell, qui avait été plus que visionnaire dans son roman, 1984, avait prévu chaque étape de notre déchéance actuelle. Bien des gens, qui n'ont probablement pas lu le roman, s'arrêtent aux caméras de Big Brother, pensant que c'est là le pire danger. Vous avez des caméras dans votre salon ? Ou votre chambre ? Non ? Bon.
Tout le reste s'est réalisé.
La langue est partie en fumée, permettant par là même le règne d'une novlangue basée sur les expressions fourre-tout et le minimalisme absolu. Quant à la réécriture permanente de l'Histoire, elle est en cours. Napoléon a été expurgé du programme éducatif français parce qu'il est jugé "fasciste", donc pas en rapport avec l'idéologie du moment (évidemment, aucune époque et aucun peuple ne peuvent être jugés en chaussant des lunettes modernes pour les observer). 

La dernière étape, bien qu'énorme, peut être franchie : lire est inbon
Doubleplus inbon même.

L'on peut tout à fait ne pas lire, je trouve ça dommage, mais je comprends que l'on puisse ne pas être intéressé par les romans ou les BD. Que cela devienne une doctrine de l'éducation nationale, par contre, ça m'occasionne une fission inopinée et douloureuse des gonades. Oui, pour être compris même par cette principale, je dirais que ça me casse les couilles. Non pas tellement parce que je contribue à la payer, mais parce que je suis encore bêtement attaché à certaines valeurs, comme le mérite, le savoir, le travail, la lecture... et si effectivement l'on peut voir là-dedans une certaine noblesse, il ne s'agit pas d'une caste œuvrant pour opprimer mais de lecteurs et auteurs, passionnés par les mots et leur pouvoir. Car oui, les mots ont un sens, un poids, des effets et même une certaine capacité magique. Il est donc d'autant plus important d'en apprendre le maniement non à quelques-uns mais au plus grand nombre.

Orwell a écrit que la liberté, c'était la liberté de dire que deux plus deux font quatre. Mais les additions justes sont peut-être également trop élitistes pour certains.

- Alors, une entrée à 12 euros, un plat à 22, un dessert à 8, ça vous fait 253 euros monsieur.
- Heu... non. il y a une erreur là...
- Raymond ! Va chercher la batte de baseball et le clébard, c'est encore un élitiste qui veut pas payer !!

Pour moi, la liberté tient à autre chose. Oh, ce n'est rien, pas un aphorisme brillant ni un grand idéal à défendre, non, la liberté à laquelle je tiens c'est celle qui permet de flâner dans une librairie, de feuilleter des bouquins, de trainer dans les rayons, jusqu'au moment où je suis séduit par une couverture, un résumé, un titre.
Et dans ces rayons, je suis content de trouver aussi de mauvais auteurs, comme Angot. De précieux indémodables, comme Racine, des maîtres du polar, comme Leblanc, des génies, comme Orwell, des gens qui ont changé ma vie, comme King ou Koontz, des trucs que je ne lirai jamais, des livres brillants, d'autres putassiers, des machins mal écrits, des pages sublimées... il existe des millions de chemins de papier, tous différents. Chacun peut se balader et trouver son style, son havre, son bonheur. Rien d'élitiste là-dedans, mes "mauvais" auteurs sont les "génies" d'autres lecteurs.

Si l'élitisme consiste à se moquer d'un collégien parce qu'il n'a pas la bonne marque de baskets ou parce qu'il n'a pas assez de pognon pour inviter ses potes au MacDo pour fêter son anniversaire, alors ok, il convient de lutter contre ça (en optant pour l'uniforme à l'école ? l'idée n'est pas idiote).
Si c'est le fait de tourner des pages qui fait d'un gamin une "élite", alors non seulement je les encourage mais je remercie les parents, les profs et les auteurs qui leur ont donné le goût des mots.

L'on peut espérer ne pas transmettre bien des défauts à nos enfants, mais s'il y a bien une chose que l'on peut leur souhaiter, c'est l'addiction à la lecture, voire même à l'écriture.





Hello FuckTopia

Du whisky, des champignons hallucinogènes, quelques profs bien barrés et deux jeunes filles plutôt attachantes sont au menu de Hello FuckTopia.

Cet album, sorti il y a quelques jours chez Ankama, est écrit et dessiné par Souillon, le "papa" de Maliki. Les habitués n'auront d'ailleurs pas de mal à reconnaître le style de l'auteur.
L'histoire ? Il n'y en a pas. Ou plutôt, elle est composée de petits riens qui, mis bout à bout, finissent par former un joli tout.
Vous voilà prévenu, l'on est ici dans quelque chose de délicat et doux-amer qui repose essentiellement sur l'ambiance - très réussie - de ces petites tranches de vie.

L'introduction de l'auteur avait pourtant de quoi faire peur. Il parle non seulement d'autobiographie mais d'évidence dans la démarche. Or, un auteur qui me dit qu'il n'invente rien, qu'il ne parle que de lui, cela me met toujours très mal à l'aise. Un peu comme un toubib qui refuserait de toucher les malades, voyez ?
- Vous ausculter ? Heu, non, je ne préfère pas, je viens tout juste de me laver les mains. De toute façon vous avez sûrement une gastro, c'est la saison.
Bien entendu, à un certain niveau, l'on comprend tout à fait ce que veut dire Souillon. Un auteur ne parle que de ce qu'il connaît, donc de lui. Même Tolkien ou Lovecraft parlent avant tout d'eux-mêmes, mais ils ont la décence d'emballer leur égocentrisme dans des inventions censées nous divertir et nous faire oublier que l'on est en train de se taper les états d'âmes d'un parfait inconnu en recueil.

Et fort heureusement, Souillon fait partie de ces Conteurs qui savent rendre l'anecdotique intéressant. Grâce à son incomparable style graphique déjà. Ça lorgne vers le manga, avec de grands yeux et des expressions outrancières, l'on a droit également à quelques tenues - ou absence de tenues - sexy, mais ce sont dans les moments de fragilité et d'intimité que le trait de Souillon parvient à nous séduire vraiment. Mali notamment se révèle tour à tour drôle, touchante ou même un peu garce.
La colorisation, permettant de jouer sur l'ambiance très différentes des scènes, apporte la touche visuelle finale.

Tout au long de ces pages, nous allons suivre Mali, une jeune fille étudiante en art, récemment débarquée à Paris. Elle traîne dans les bars, picole sévère, a ses moments de spleen, mais l'auto-apitoiement est toujours habilement évité. L'on a même droit à de petits traits d'humour, grâce en partie à des dialogues plutôt bien écrits et à des constats aussi durs que réels. Ceux qui connaissent un peu, par exemple, l'ambiance détestable des facs d'arts plastiques n'auront guère de mal à en reconnaître le jargon (à base de branlette intellectuelle pour ââârtiste pétant plus haut que son fondement) et les attitudes pitoyables. 
Même les sempiternels chieurs avec leurs pétitions en tout genre sont gentiment brocardés.

Tout cela est donc joli, agréable, parfois drôle ou émouvant et... ça ne mène nulle part. L'on ne peut s'empêcher de penser que l'on est devant un bric-à-brac de moments qui souffrent d'un manque de liant, de l'absence d'un fil conducteur. 
Et malgré tout, malgré le fait qu'il ne se passe rien et que cette BD soit dénuée de fond, l'on ne peut qu'être séduit par les personnages, leur fraîcheur et la sympathie qu'ils dégagent. 
Gentil sans être niais, grave sans être plombant, Hello FuckTopia est finalement en accord avec la description qu'en donne son sous-titre ("un vrai conte de fées") : la plupart des scènes ont un potentiel énorme et se révèlent accrocheuses pour finalement ne dévoiler qu'un quotidien banal mais magnifié par un artiste sacrément doué. La dernière page tournée, l'on se dit "ah, c'est tout ?", mais à aucun moment l'on ne regrette d'avoir fait la connaissance de Mali, Thémis et Stéphane.

Un univers acidulé dans lequel il fait bon plonger. La faiblesse du scénario est largement rattrapée par une narration efficace et des astuces visuelles apportant nuances et rythme.

+ un style graphique au charme indéniable
+ des personnages suscitant immédiatement l'empathie
+ un subtil mélange d'humour, d'émotion et de coups de pied au cul
- il manque une véritable histoire pour apporter de solides fondations à ce très joli château de cartes





30 novembre 2014

Ferals 1 : Instinct Animal

C'est en parcourant d'un œil un peu distrait la liste de lecture proposée par mes blogs préférés qu'un article m'a interpellé : on y évoquait une série éditée chez Panini dans la collection 100% Fusion Comics : la version originale était parue sous le label Avatar en 2012, et on y parlait... de loups-garous.

Donc :
- c'est récent, tout frais chez nous, mais sorti sans trop de publicité (sinon UMAC l'aurait déjà chroniqué, vous pensez bien !)
- c'est sanglant, violent et porte légitimement la mention "pour lecteurs avertis".

Deux arguments de poids. Je me suis donc procuré le premier tome. On y retrouve David Lapham qui a déjà bossé pour Marvel avant de s'investir dans le projet Crossed, au sein duquel il pouvait se laisser aller à développer des histoires aussi glauques que perverses, multipliant les séquences ouvertement violentes et/ou sexuelles. Il y a un public pour cela, friand d'images choquantes et de situations inhumaines, quand bien même les questionnements évoqués par le créateur Garth Ennis disparaissent au profit de banales histoires de survie dans un monde rongé par le mal dans lequel les derniers humains se révèlent pires que les monstres qui le peuplent. Crossed s'est ainsi reposé sur ses lauriers, au point de devenir gerbant et systématique (les seules questions étant de savoir jusqu'où les scénaristes iront pour inventer de nouvelles tortures ou actes de sadisme sur les fuyards forcément condamnés) : ainsi en est-il de tout récit zombie-like, et pas seulement en littérature.

Attention ! Je ne jette pas la pierre sur Lapham (Neault, au contraire, ne s'en est pas privé sur Dan the Unharmable). C'est juste que son opus Psychopathe (n°4 en France dans la série Crossed) était dans cette optique-là, alors qu'un Simon Spurrier avait réussi à renouveler la franchise assez habilement (Et si tu voyais ça). Lapham peut se vanter d'avoir décroché deux Eisner Awards, loin de moi l'idée de le dénigrer à tout prix.
Avec Ferals, on sort du cadre "fin du monde" mais on demeure dans un coin suffisamment reculé pour entretenir l'ambiance sordide nécessaire au développement d'une histoire mêlant crimes en série et mythes ancestraux. L'action se passe dans le Minnesota : Dale, un adjoint du shérif, retrouve un fragment du corps d'un de ses collègues après le signalement de sa femme. Ils ne tardent pas à dénicher le reste du corps du malheureux : déchiqueté, éviscéré, démembré... et la bouche bien calée par la partie la plus masculine de son anatomie. Une boucherie. 
Pour tenter d'atténuer le souvenir de ces visions d'horreur, Dale passe la soirée dans le pub du coin où il est abordé par une mystérieuse jeune blonde qui ne se montre guère farouche, et même plutôt avide des détails les plus glauques de sa découverte macabre. Plus tard, on le retrouve dans le lit de la femme de son collègue (Dale a un sens du réconfort très poussé) : à son réveil, il aperçoit une sorte de créature en train de déchiqueter sa maîtresse. Il ne parvient pas à l'arrêter et finit à l'hôpital. C'est là qu'on l'interroge sur ce qu'il a vu, et qu'on lui apprend que la femme qu'il a baisée dans les toilettes du pub a également été retrouvée massacrée. Evidemment, il devient le principal suspect...


Ferals ne s'embarrasse pas de détails. Ça va vite, les événements s'enchaînent sans véritable temps mort, au détriment des personnages. On aimerait éprouver de la sympathie pour notre héros, Dale le tombeur, qui tient à mener son enquête de son côté, mais on n'a pas grand chose à quoi se raccrocher. Et puis, au milieu de notre volume, l'action change de centre de gravité, on quitte le comté de Cypress pour un comté voisin, à peine plus peuplé, abritant des communautés issues d'immigrants nordiques vivant de manière assez reculée (pas des Amish, mais les contraintes sociétales sont similaires). Une femme y est morte, sa sœur et les autres membres la conspuent, estimant qu'elle méritait son sort... Rites ancestraux, poids des secrets, pesanteur patriarcale : les clichés abondent et l'histoire s'embrouille, avec pour couronner le tout l'enquête de deux agents fédéraux qui effectueront la jonction entre les deux affaires.


Ferals regorge d'éléments intéressants mais leur assemblage semble complètement artificiel, le récit semblant plutôt rythmé par des passages obligés : sexe, violence, sexe, violence. C'est très sanglant, le dessinateur Gabriel Andrade se débrouillant relativement bien dans l'action et les combats avec un style très classique et détaillé, mais ses visages manquent cruellement de variété (les femmes se ressemblent toutes, ce qui rajoute à la confusion émanant de la seconde partie de l'ouvrage) et il faut bien admettre que ses scènes "lestes" n'ont rien de stimulant - on a l'impression de voir une BD adulte des années 60. 
Evidemment, pour couronner le tout, le volume se termine sur un cliffhanger et les questions se bousculent : on sent bien qu'il y a du lourd derrière tout cela (la théorie du complot n'est pas loin), mais on n'est pas plus impliqué et intéressé que ça.

Décevant donc.

Justice League : Forever Evil

Avec le sixième tome de Justice League, c'est la première partie de l'évènement Forever Evil qui débarque ce mois en librairie, sous le titre Le Règne du Mal.

Au menu de ce recueil de plus de 200 pages, l'on retrouve les Forever Evil #1 à #4, Justice League #24 et #25, ainsi que deux numéros spéciaux, Justice League #23.4 et Justice League of America 7.4, ces deux derniers comics étant issus du Villain Month [1].
Au scénario, l'inévitable Geoff Johns, accompagné de Sterling Gates. Les dessins sont signés David Finch, Ivan Reis, Doug Mahnke, Edgar Salazar et Szymon Kudranski.

Le récit commence alors que la Justice League n'est plus. Celle-ci a été vaincue par un syndicat du crime venu d'une autre Terre, mourante. 
Les versions alternatives - et négatives - des héros bien connus vont tenter de rallier tous les criminels sous leur bannière et de prendre ainsi le contrôle total de la planète.
Quelques héros vont tenter de s'opposer à cette conquête, mais c'est essentiellement Lex Luthor qui va mener la contre-offensive à l'aide d'un clone de Superman et de divers alliés.

Les super-vilains fraîchement débarqués de la Terre-3 et faisant ici office de menace ultime sont donc des variations des héros que nous connaissons bien. Ultraman (Superman), Superwoman (Wonder Woman), Johnny Quick (Flash), Power Ring (Green Lantern) ou encore Owlman (Batman) forment le noyau dur de cette équipe résolument "dark".
Les affrontements sont souvent expéditifs : Nightwing est rapidement maîtrisé, Black Adam se fait administrer une bonne correction et aura besoin de sérieuses séances d'orthodontie... bref, ça tape dur. Malheureusement, comme souvent, Johns [2] se contente de survoler ses personnages de manière un peu froide, donnant une priorité excessive à l'action brute et à une exposition des faits manquant de dimension émotionnelle et dramatique.

Quelques bonnes idées tout de même, comme une version plutôt inattendue de Bizarro, assez touchante et permettant à Luthor de se livrer un peu et de faire (presque) preuve de compassion. Le Power Ring du syndicat est également fort bien écrit et permet à Deathstorm de balancer l'une des seules répliques humoristiques du récit. Dommage que cet aspect ne soit pas un peu plus développé.
Pour le reste, énormément d'intervenants et de personnages secondaires, comme Captain Cold (un ennemi récurrent de Flash) ou Black Manta (présent notamment dans la série Aquaman). L'on retrouve également l'utilisation des différents anneaux liés aux Lantern Corps (cf. cet article pour plus d'informations à ce sujet).

Tout cela se lit très bien mais manque un peu de lyrisme ou de profondeur pour dépasser le cadre de l'anecdotique, d'autant que l'on sait bien que les bouleversements de statu quo promis seront, au mieux, légers et provisoires.
Au niveau du traitement Urban Comics, toujours le même sérieux et le même souci de permettre la meilleure accessibilité possible. Outre un long résumé des évènements précédents, le lecteur novice pourra bénéficier d'une présentation des personnages ou groupes les plus importants.
La traduction est très bonne même si l'on pourra chipoter sur une utilisation parfois incompréhensible de la ponctuation [3]. L'ouvrage se conclut par une galerie de covers alternatives.

Du mainstream plutôt efficace et agréable à l'œil mais manquant de surprises et d'ambition.

+ un gros barnum, avec têtes d'affiche et persos secondaires
+ de belles planches
+ un contenu rédactionnel utile
+ quelques scènes efficaces...
- qui, par contraste, soulignent encore plus la platitude du traitement des personnages 



[1] En septembre 2013, DC Comics a publié une série de numéros spéciaux consacrés aux super-vilains. Ceux présents dans ce tome se penchent sur la Société Secrète et Black Adam. Notons qu'aux Etats-Unis, ces comics étaient disponibles avec une couverture 3D. Ces dernières n'ont pas été reprises en France, en kiosque, pour des raisons de coût. 
[2] Si Johns se révèle souvent excellent lors de la modernisation des origines des personnages (Green Lantern, Superman, Shazam...), dans l'exposition de versions alternatives de héros (Batman : Terre-Un) ou sur quelques titres mythiques (The Sinestro Corps War), il lui arrive régulièrement aussi de passer complètement à côté de son sujet, comme lors de Blackest Night, dans certains épisodes de la série Avengers ou encore à l'occasion de l'écriture de titres plus confidentiels, comme Olympus.
[3] A l'heure actuelle dans l'édition, la tendance est de plus en plus à l'approximation et à la perte totale de certaines connaissances pourtant indispensables. Ainsi, après la confusion, à la première personne, entre le futur et le conditionnel, c'est l'emploi de la virgule qui semble échapper à toute logique (neuf fois sur dix, il y en a trop). Si elle peut parfois être facultative ou indispensable, il est de nombreux cas où sa présence est complètement inopportune. Par exemple, elle n'a rien à faire dans ces deux phrases, issues de ce tome de Justice League : "Il n'y aura pas de disputes, entre nous", "Je parle, quand je suis nerveux."
Dans ces deux cas, il n'y a ni incise, ni juxtaposition, ni "respiration" à apporter. La présence de la virgule est même de nature à gêner la compréhension de la phrase. Vous pensez que ce n'est pas important ? Voyons alors un exemple plus parlant et démontrant l'importance de cette petite bestiole :
- Allons manger, les enfants !
- Allons manger les enfants !
Les deux phrases sont justes mais elles sont de sens différent. Une petite virgule de rien du tout et l'on n'a plus la même chose dans l'assiette. Dans le premier cas, vous invitez vos gosses à manger, dans le deuxième, vous et vos potes devenez des cannibales ayant de bonnes chances de finir en taule. ;o)