12 juin 2007

Du masochisme dans les comics

Je rassure tout le monde, il ne s’agit pas ici de pratiques sexuelles peu avouables mais plutôt d’une tendance des comics modernes et « sérieux » à vouloir dénoncer un peu tout et n’importe quoi et notamment les Etats-Unis et leur gouvernement, voire même le mode de vie occidental dans son ensemble (ou en tout cas, celui qui est caricaturé de par le monde), comme si, subitement, les écrivains s’étaient rendus compte qu’ils vivaient au milieu d’une société épouvantable qu'il était urgent d'abattre, au moins virtuellement.
Faut-il aimer se faire mal pour écrire une bonne histoire ?


Nos regrettés nazis
Oups, là encore, n’allez pas trop vite en besogne en lisant le titre (rhoo, je fais dans la provocation aujourd’hui ou quoi ??) car quand je dis « regrettés », il s’agit surtout du rôle que les méchants jouaient à une certaine époque dans les publications US des années 40.
Captain America d’un côté, les méchants allemands de l’autre, on ne faisait pas dans la dentelle et, d’ailleurs, l’histoire et la découverte d’abominables horreurs auront donné raison aux auteurs de l’époque. C’est un effet bien connu, plus le méchant est méchant, plus le gentil parait gentil. Malheureusement pour les scénaristes les moins imaginatifs – et heureusement pour les lecteurs – le manichéisme s’est vite retrouvé démodé et puis, surtout, qui pourrions-nous bien désigner, nous occidentaux, comme ennemis absolus, de nos jours, sans passer pour d'ignobles réactionnaires ?

Tu sais où je te la mets ma poutre ?
Non, ne croyez pas que ce titre…heu, bon, ok, j’arrête de justifier tous les titres, ça devient lourd, et puis de toute façon, quoi que je dise, je suppose que tu as déjà une bonne idée de l’endroit tout désigné pour entreposer ce noble morceau de bois, ô ami lecteur.
Il est vrai qu’à une époque, les occidentaux (auteurs y compris) avaient tendance à remarquer un nombre incalculable de pailles chez leurs voisins sans se soucier vraiment des poutres bien de chez nous qui, visiblement, pouvaient facilement s’escamoter aussi bien dans la réalité que dans les œuvres de fiction. Un certain cynisme salvateur est depuis passé par là. Car, c’est indéniable, il faut parfois que l’art remette en cause le système dont il est issu pour retrouver une certaine énergie ou tout simplement pour conserver une certaine aura.
Tout cela ne date d’ailleurs pas d’hier. Même Stan Lee himself, à sa manière, savait transgresser et mettre les pieds dans le plat lorsqu’il évoquait certains sujets de société (la drogue, le racisme…). D’autres ont suivi et ont apporté à la fois leurs bouffées d’oxygène mais aussi leurs excès. D’Alan Moore à Mark Millar, certains auteurs ont fait de la « poutre » (l’immense masse des supposés défauts de nos sociétés) leur fond de commerce, voire le centre d’une propagande anti-américaine peu nuancée et souvent relativement choquante.

A trop vouloir dénoncer…
Car, enfin, lorsque l’on condamne un fait, un gouvernement, un pays, une politique, c’est bien souvent (ou en tout cas, cela se devrait d’être ainsi) pour soutenir, sinon son exact contraire, du moins une proposition alternative et fondée. A une époque, il était, sinon « courageux » (hors temps de guerre, j’estime qu’écrire ne relève pas non plus d’un héroïsme hallucinant, en tout cas pas là où scribouillent Millar, Moore et d'autres), du moins sulfureux de dénoncer le capitalisme, la CIA, les magouilles politiques, plus récemment Bush, voire la guerre en général (et pourquoi pas le mauvais temps ?).
De nos jours, en enfonçant des portes largement ouvertes, certains auteurs tentent de gagner aisément leurs galons de rebelles underground hostiles au système. Est-ce sain pour autant ? Car enfin, si je chie sur Bush aujourd’hui, je sais que 95% des gens vont m’applaudir. Où est la dénonciation supposément transgressive de l’artiste lorsque le public éprouve déjà une haine viscérale (issue d’une méconnaissance coupable) envers la supposée « dénonciation » ?
Et en élargissant, si les pays occidentaux sont si nocifs et abominables, qui donc les scénaristes vont-ils leur opposer ? Les derniers bastions communistes (il fait tellement bon vivre en Chine ou à Cuba…) ? L’islam radical (une belle avancée pour le droit des femmes et la liberté d’expression) ? Car au final, ces gouvernements soi-disant si méprisants que l’on dénonce à travers tant d’œuvres, ce sont les seuls à se préoccuper des rares valeurs sur lesquelles plus ou moins tout le monde tombe d’accord. En Amérique du Nord ou en Europe, on ne méprise pas les femmes, on ne fait pas travailler des gamins, on ne bute pas un type parce qu’il est noir ou catholique, on ne muselle pas la presse et on tente de protéger les plus faibles. Et c’est pourtant cela, ce tronc commun, qui est attaqué à longueur de poncifs dans des histoires qui se voudraient des pamphlets mémorables mais qui ne sont qu’un bête et facile réflexe qui consiste à taper là où le clou sera le plus facile à enfoncer.

Mais, heu, où donc on en arrive avec toutes ces digressions ?
A ceci. Ne vous y trompez pas. Il était courageux de dénoncer les nazis en Allemagne dans les années 30, et pour un auteur, c’était plus qu’une manière subversive d’alimenter son art, c’était une façon de risquer sa vie. Aujourd’hui, il n’y a nulle gloire à retirer d’une énième attaque sur les Etats-Unis. C’est un sport mondial qui vous prévaut la sympathie de la plupart des gens.
De plus, j’ajouterais que dénoncer un système, un mode de vie, une civilisation, une politique, ce n’est pas seulement en pointer du doigt les défauts (car quelle invention humaine peut se vanter d’être parfaite ?), c’est démontrer en quoi, viscéralement, ce que l’on dénonce est inepte et inique dans sa conception même. Jamais nul architecte honnête n’aura affirmé, dans l'histoire des constructions humaines, que les bases d’un immeuble étaient dangereuses simplement parce qu’une fenêtre fermait mal au 58ème étage.

Prenez garde, amis lecteurs, aux auteurs trop pressés d’attirer votre attention sur des grincements de fenêtres alors qu’eux-mêmes profitent, comme nous tous, des solides fondations qu’ils voudraient, au moins en rêve, démolir pour se prouver qu’ils ont du talent.
A trop vouloir se bouffer soi-même, on finit un jour par y arriver, or les livres n’ont pas besoin d’un cannibalisme de salon mais plutôt de la légitime vision de ces auteurs bardés de neurones et de couilles qui, de tout temps, ont démenti l’idée reçue et ne l’ont, en aucun cas, jamais accompagnée.
Entre l'absence de complaisance et le masochisme malsain, il existe une marge que certains franchissent aujourd'hui sans vraiment savoir ce qu'ils dénoncent, enivrés qu'ils sont par le seul fait de dénoncer à bas prix et sans aucun risque. Cela n'en fait pas forcément de mauvais auteurs mais cela n'en fait pas non plus des héros. Tout au plus d'habiles opportunistes.