20 février 2008

La Tour Sombre : de Stephen King à Marvel

Il y a tout juste un an The Dark Tower sortait en VO. Les premiers épisodes venant d'être publiés ce mois en France, voilà l'occasion pour moi de vous parler d'une des oeuvres majeures de Stephen King. Quand l'un des plus grands romanciers américains rencontre un géant de l'édition, il peut en sortir du bon, du moins bon et parfois... du merveilleux.

Stephen Edwin King
Il serait étonnant que tu ne connaisses pas le nom du Maître ami lecteur. Le grand King fait partie de cette caste d'écrivain qu'il m'arrive volontiers de désigner, en opposition aux Nombrilistes, sous le nom de Conteurs. Un conteur, un vrai, aime raconter des histoires. Il aime ses personnages plus que lui-même et ne cherche pas à vous éblouir par des effets de style. Un conteur cherche à se faire oublier. C'est lorsque la plume de l'écrivain se fait légère que la magie opère.
Les détracteurs de Stephen King lui reprochent souvent de trop délayer ses romans (voire ses nouvelles), tiens, un peu comme Bendis, un autre de mes auteurs favoris. Il ne faut cependant pas en tirer comme conclusion que j'apprécie la longueur en soi mais plutôt qu'elle ne me dérange nullement lorsque le talent l'accompagne.
C'est le cas ici.

Qu'est-ce que la Tour Sombre ?
Les romans de Stephen King (et je parle là de tous ses romans, pas seulement ceux du cycle de la Tour) sont évidemment, en apparence, indépendants les uns des autres. Pourtant, par petites touches, l'auteur a su créer sa mythologie propre jusqu'à, finalement, nous donner sa propre version non pas de l'univers mais de ce que l'on pourrait appeler un multivers Kinguien. Le concept de multivers, au moins, ne déroutera donc pas les fans du gigantesque marvelverse.
La Tour Sombre, qui a une réalité physique et métaphysique, constitue le centre des nombreux univers qui sont répartis dans ses niveaux. Elle est également le point d'ancrage des réalités, une sorte de noeud ou de carrefour qui maintient la cohérence du temps et de l'espace à travers les dimensions. La Tour est elle-même maintenue par des Rayons - sortes de liens magiques et magnétiques - qui aboutissent à des Portails, eux-mêmes protégés par des Gardiens. Si l'ensemble venait à s'effondrer, ce serait alors le règne du chaos ou, plus exactement, de l'Aléatoire, continuellement en lutte avec l'Intentionnel. Dans chaque univers, des agents de ces deux forces s'affrontent, simples pions servant des desseins qui les dépassent.

Influences
On le voit, avec un tel principe de départ, les possibilités sont infinies. Notre propre monde est d'ailleurs contenu dans la Tour Sombre et les personnages principaux vont parfois y intervenir (pas toujours à la même époque d'ailleurs). Stephen King lui-même est présent dans cette oeuvre, dans une sorte de mise en abîme assez étourdissante. Au-delà de ce multivers pratique permettant de faire cohabiter bien des mondes, il faut reconnaître que nombre d'éléments peuvent nous sembler familiers, et pour cause.
La traditionnelle lutte entre le Bien et le Mal tout d'abord (ou entre leurs avatars). Avouons-le, le concept n'est guère novateur. Mais certaines influences sont bien plus précises encore. Ainsi, il est impossible de ne pas penser à Tolkien lorsque l'on aborde The Dark Tower. Stephen King admet d'ailleurs de bonne grâce qu'il s'agit de son Seigneur des Anneaux à lui. L'on peut faire plusieurs parallèles assez évidents entre, notamment, la mythologie inventée par Tolkien et celle de King, ou encore l'invention (bien que cela soit moins poussé chez King) de langues et de termes spécifiques.
H.P. Lovecraft également a laissé des traces sur l'imaginaire Kinguien, que ce soit pour les gigantesques et répugnantes entités dépassant l'entendement humain ou certains concepts se rapprochant des Grands Anciens.
Bref, le point fort de The Dark Tower n'est pas l'originalité mais bien la subtilité de l'amalgame.

Question de genre...
Mais peut-on classer alors cette oeuvre dans l'Heroic-Fantasy propre à Tolkien ou l'horreur baroque de Lovecraft ? Non. Ce serait bien trop simple. Pour faire court, il s'agirait plutôt ici d'un Western-Fantasy. Mais là encore, le terme parait trop réducteur car il faut garder à l'esprit que notre propre monde est représenté dans l'histoire et qu'il y a donc aussi au moins une part de l'oeuvre que l'on peut qualifier de réaliste (ou contemporaine).
Mieux encore, d'immenses pans de La Tour Sombre sont dévoilés dans des romans indépendants. Insomnie notamment (oeuvre bouleversante et grandiose mais qui nécessite une grande familiarité avec les écrits du Maître pour s'apprécier pleinement) donne de nombreuses clés et permet d'avoir une première approche de l'Aléatoire et de l'Intentionnel. L'Homme en Noir, qui joue un rôle central dans Dark Tower, est également présent dans de nombreux romans, comme Le Fléau dont on peut penser que l'histoire se déroule dans un monde parallèle très proche du nôtre.
Si le multivers n'est pas une invention de King, l'on peut alors lui concéder la primeur du "multigenre", sorte de genre ultime censé les dépasser tous et offrir un foisonnement et une richesse exceptionnels au lecteur.

L'adaptation
Adapter est une tâche très difficile. Il faut garder l'âme d'une oeuvre tout en la transposant sur un autre support. Or, ce n'est pas parce que les supports se ressemblent qu'ils peuvent logiquement communiquer entre eux. L'on a souvent l'impression que passer du livre au cinéma ou du cinéma à la BD est une chose aisée alors qu'il s'agit d'une opération risquée. Il faut couper, mais pas n'importe quoi, combler des vides, mais pas n'importe comment, bref, il s'agit souvent de compromis perdant-perdant qui finissent par décevoir fans de l'oeuvre et amateurs du support.
C'est donc avec une joie non dissimulée que j'en viens à dire qu'ici, l'adaptation semble plutôt réussie !
Il faut dire que les moyens sont là : Peter David, au scénario, est secondé par Robin Furth, l'assistante de King, auteur de Concordance, un excellent guide sur le monde complexe de Dark Tower dont elle est une spécialiste.
Pour ce qui est de l'aspect visuel, Marvel a fait appel à Jae Lee. Je n'étais pas vraiment emballé par son travail sur Sentry ou Fantastic Four mais, là, c'est tout simplement magnifique. Les visages sont graves, inquiétants, émouvants même, les décors sont certes épurés mais beaux, avec un soupçon d'onirisme convenant parfaitement à la saga. Jetez juste un oeil à la mère de Roland, lorsque ce dernier découvre qu'elle trompe son père, et venez me dire s'il n'y a pas là du sublime et du tragique dans son regard !


Tu vas voir qu'il va même pas nous dire de quoi ça parle...
Mais si, j'y viens ! ;o)
Ces trois premiers chapitres, réunis ici dans un ouvrage cartonné grand format, nous dévoilent les débuts de la quête de Roland, comment il devient Pistolero et comment il se met à haïr Marten Largecape, le mage de son père, dans un monde hostile et crépusculaire. L'on nous présente même son Ka-Tet, autrement dit, l'ensemble des gens unis par le même destin. Heu, oui, son entourage proche quoi.
Au sujet des termes inventés par King, l'éditeur nous met en garde sur un possible "temps d'adaptation" pour ceux qui ne sont pas familiers de l'oeuvre. Je tiens à relativiser cette honnête attention étant donné que les expressions les plus obscures sont expliquées et que le lecteur aura vite fait "d'intuiter" la plupart des autres. ;o)
Bon, évidemment, l'on ne fait qu'effleurer ici le début de cette immense épopée et si l'on devait émettre une critique, elle viserait alors la cruauté de l'attente que l'on exige maintenant de nous, conquis que nous sommes par cette alliance entre la Maison des Idées et le plus célèbre habitant du Maine.

Conclusion
Que vous soyez déjà inconditionnel des romans ou au contraire peu enthousiaste à l'idée de lire de tels pavés, cette adaptation en comics de La Tour Sombre est faite pour vous. Le graphisme est magnifique, l'écriture est particulièrement bien ciselée et l'on bénéficie, en bonus, de deux très belles cartes (les baronnies de Nouvelle Canaan et de Mejis) réalisées par Jim Calafiore, ainsi que de deux textes explicatifs signés Robin Furth (l'un sur la Géographie Sacrée de l'Entre-Deux-Monde, l'autre sur l'arc-en-ciel de Maerlyn).


"Je me rends Pistolero, le sourire aux lèvres. En ce jour, tu t'es rappelé le visage de ton père, et de ceux qui sont venus avant lui. Quelle merveille tu as accomplie !"