24 mars 2008

Kick-Ass ou l'héroïsme à la portée de tous

Mark Millar signe, sous le label Marvel réservé aux creator-owned, le premier épisode d'une série qui apporte un éclairage plus original qu'il n'y paraît au monde des Masques.

Dave Lizewski est un ado comme tant d'autres, le prototype même du type insignifiant, perdu dans la foule, que personne ne remarque. La banalité s'insinue même jusque dans ses centres d'intérêt : les comics, les jeux vidéo et les filles, qu'elles soient de son âge ou qu'elles prennent l'aspect d'une prof de biologie aux rondeurs alléchantes. Dave a bien perdu sa mère il y a peu, mais c'est d'une rupture d'anévrisme qu'elle a été victime. Aucun vilain à rechercher, aucune vengeance à mettre en oeuvre.
Mais Dave a un projet. L'idée d'un costume. D'une première patrouille. Car, pour lui, il est possible d'être un héros. Même sans pouvoir.

Difficile de juger un comic sur un seul épisode et, pourtant, ce Kick-Ass se révèle à la fois jouissif et excitant. Mark Millar, qui abandonne là ses jugements politiques à l'emporte-pièce, nous livre un scénario qui, a priori, ne paie pas de mine mais réussit tout de même à happer et conquérir le lecteur dès les premières planches.
Le dessin, de John Romita Jr, a ce côté un peu brut qu'on lui connaît et prend, ici, tout son sens. La colorisation, de Dean White, n'est pas en reste, ce dernier réussissant à rendre certains fonds particulièrement beaux, même en l'absence de décors.

Mais alors quoi ? Un héros sans pouvoir, ce n'est guère nouveau, pas de quoi fouetter un Joker me direz-vous. Oui, sauf qu'ici, le héros est dépouillé de tout. Ni pouvoir, ni équipe, ni cause, pas de mystère ou d'aventures exotiques, juste la longue litanie d'un quotidien que nous connaissons tous. Même les ennemis sont vulgaires, petits et pourtant violents. Sans aller jusqu'à voir du sens là où il n'y a sans doute qu'une bonne histoire et l'envie de la conter, l'on peut tout de même constater à quel point le super-héros (et même le héros, en tant que personnage) n'a guère besoin d'artifice pour séduire et faire vibrer.
Si Stan Lee en son temps avait, en génial précurseur, insufflé de la "vraie vie" dans l'univers de ses personnages, Spidey en tête, il n'en avait pas pour autant abandonné les recettes habituelles censées plaire au jeune lectorat. Ces mêmes artifices sont, dans Kick-Ass, absents ou grandement malmenés. Par souci de réalisme, certainement, mais également pour démontrer que l'essentiel n'est pas là.
La couverture arbore un ironique "le plus grand héros de tous les temps est enfin là", mais cette grandeur est basée sur ces petits riens que nous connaissons tous. La manoeuvre, pour être connue, n'en est pas moins habile. Il n'est pas chose si aisée de prendre un inconnu par la main, même simple lecteur prudemment séparé de nous par l'épaisseur pudique du papier, pour lui dire "viens, je vais te raconter quelque chose." Cet inconnu, pour qu'il accepte de consacrer un peu de son temps à vos sornettes, il faut le rassurer, l'étonner, le flatter, le bousculer un peu, de temps en temps et pas trop fort, et, parfois, lorsque le dosage est parfait, l'honnête écrivain accomplit l'exploit de faire briller les yeux du lecteur. Millar y parvient ici avec une apparente (et enrageante) facilité.

N'allez pourtant pas croire qu'il ne se passe rien et que l'action est exclue de cette série. Bien au contraire. Il y a des coups, du sang et une première confrontation particulièrement douloureuse. Mais, si le charme opère, vous serez conquis bien avant les premières blessures et le traditionnel cliffhanger final n'en sera que plus irritant (car, évidemment, il faut maintenant attendre la suite).

Plus qu'à un nouveau super-héros, Millar et Romita viennent de donner naissance à un héros au sens large, de ceux qui nous séduisent sans être forts, qui nous émeuvent sans être pleurnichards et dont on suit les péripéties avec, au coeur, ce sentiment faux mais rassurant qu'ils ne sont écrits que pour nous. ;o)
Même si l'on n'accroche pas au thème ou au style graphique, il faut reconnaître la performance narrative qui, en 23 planches, amène un total inconnu, particulièrement quelconque, au rang de personnage dont on se souvient sans effort et dont on attend la prochaine apparition avec une sincère impatience.

ps : un merci à l'ami Matt Murdock qui m'a fait découvrir cette série, vous pouvez d'ailleurs jeter un oeil sur son blog en cliquant ici.