19 mai 2008

L'énigme Moore : Génie ou Imposteur ?

La sortie de Lost Girls est une occasion trop belle pour que je n'en profite pas pour revenir sur Alan Moore et ses égarements. Lorsque l'on a été une fois génial, peut-on tout se permettre ?

C'est l'une des rares fois où l'un de mes articles est illustré par une photo et non un dessin. J'ai essayé d'en trouver une où il avait l'air plus sympathique, mais c'est impossible. Ou alors, un cliché lors d'une séance de dédicace où il a l'air d'avoir 80 ans. L'on pourrait croire que c'est un parti pris, mais non, le type est comme ça, dur, les yeux noirs (ou vitreux selon les moments), l'air aussi amène qu'un fonctionnaire de sous-préfecture, sorte de fusion étonnante entre Ernesto Guevara et Sébastien Chabal. Et l'on remarquera ses sourcils, perpétuellement froncés, ce qui donne ces deux petites rides significatives, propres à tous les joyeux drilles, au dessus du nez.
Oui, c'est vrai, si l'on devait en rester au physique, on changerait de trottoir et l'on n'aurait pas envie de lire ce qui peut sortir de son imagination. Et l'on aurait bien tort car le gusse est intéressant, au minimum.

1 - Moore, le génie
Moore, contrairement au titre ronflant de ce premier paragraphe, n'est pas un génie. Cela ne l'empêche pas d'être parfois génial. Watchmen, dont j'ai longuement parlé sur ce blog, en en vantant les mérites, est une oeuvre incontournable et brillamment réalisée. Sa maturité, surtout pour l'époque (le milieu des années 80), en fait non seulement une référence absolue pour qui s'intéresse aux comics mais également une véritable borne chronologique, bien plus signifiante que les gold, silver ou bronze "ages" dont on essaie de faire des périodes historiques précises mais quasi impénétrables pour le profane.
Watchmen est d'autant plus une série incontournable qu'elle n'est en rien outrancière. Le propos est adulte, mais il n'y a pas de surenchère dans le sang, le sexe ni même la facilité idéologique qui consiste à caresser le lecteur dans le sens du vent dominant. Mieux encore, la série propose plusieurs niveaux de lecture et s'offre le luxe de n'appartenir à aucun genre. Ni vraiment SF, ni totalement polar, ni super-héroïque, c'est simplement une histoire, excellente, d'auteur libre et inspiré. Un pur moment de bonheur pour le lecteur avide de sensations fortes rehaussées d'un zeste d'intelligence.
Watchmen est une oeuvre reconnue, dans le monde anglo-saxon, comme l'un des 100 meilleurs romans en langue anglaise. Et c'est totalement mérité.

2 - Moore et l'Histoire
Si l'on peut reconnaître une qualité à Alan Moore, c'est bien de se frotter à des projets ambitieux voire pharaoniques. From Hell est l'un d'entre eux. Jack l'éventreur, c'est quelque chose. L'adapter en comic n'est pas si évident que cela, surtout lorsque, comme Moore, l'on est habité par la précision historique. From Hell mérite, sans doute plus encore que Watchmen, le titre de roman graphique tant il est clair qu'il est l'oeuvre de Moore et de lui seul. Le graphisme de cette fiévreuse fresque est rendu, sous un prétexte artistique, à son expression la plus sclérosée : un Noir & Blanc minimaliste et âpre, censé rebuter le lecteur de base et magnifier la prose de mister Moore.
Car, enfin, lorsque l'on veut s'adresser au plus grand nombre, ce qui est une attitude normale pour l'auteur respectueux de sa création, il s'agit de rendre la forme la plus accessible possible, sans pour cela que le fond n'en pâtisse, évidemment. Ici, au contraire, des barrières sont dressées, n'ayant comme simple but que de séparer le bon grain de l'ivraie afin de ne surtout pas être lu - ou, pire, être aimé - par le fan de base, adepte de Batman ou Spider-Man.
L'on peut aussi y voir, à l'évidence, une volonté de ne surtout pas se faire voler la vedette par un dessinateur qui pourrait éblouir les yeux du lecteur plus que Moore ne choque son esprit.

3 - Moore et la politique
Ce qu'il y a de pire dans une oeuvre, et je le dis en tant que lecteur mais aussi en tant qu'auteur, c'est cette absurde idée qu'un message se doit d'être véhiculé en son sein. Ne peut-on donc pas écrire sous le seul prétexte de divertir, sans culpabiliser ? De faire réfléchir, sans imposer un dogme (surtout quand les dogmes socialement admis sont si évidents qu'ils consistent à enfoncer des portes ouvertes) ?
Vous l'avez compris, je ne trace pas ici une bibliographie chronologique de l'auteur mais plutôt une sorte de progression logique dans ses travers (ou dans ce que je suppose comme tels).
V pour Vendetta, dont j'ai déjà également parlé sur ce blog, me semble être révélateur non seulement des névroses de Moore mais aussi du fanatisme de certains de ses lecteurs.
Je vais faire une mise au point que j'espère simple. La politique, il est temps de s'en convaincre, est avant tout l'art de gérer la mise en société d'individus, profondément indépendants, afin de préserver la vie et de faire surgir la justice du chaos que suscitent le nombre et les aspirations contraires. En cela, la politique, dans son sens primaire, est noble. De nos jours, les gens, surtout en France, sont caricaturés et étiquetés sans aucune possibilité de débat ou de confrontation sereine des idées. Ainsi est née la politique "politicienne", à base de slogans creux et de mandats vides, qui est parvenue à faire croire aux moins instruits qu'il y avait un camp "gentil" et un autre "méchant". Un peu comme dans les comics du siècle dernier. Ce manichéisme politicien, Moore en est l'un des chantres, encouragé qu'il est par les borborygmes complaisants de critiques éperdues d'admirations et rivalisant de poncifs roublards afin de démontrer qu'elles ont "compris" le propos sous-jacent émanant de ses planches.
Il existe pourtant un énorme décalage entre un auteur, réellement libre et inventif, et des "intellectuels", prisonniers de carcans idéologiques qui les condamnent à n'être que d'improbables radoteurs dont le travail consiste à faire l'éloge de leur champion.

4 - Les filles sont-elles les seules à être perdues ?
L'on pourrait encore gloser des heures sur d'autres oeuvres de Moore, ne serait-ce que Swamp Thing, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires ou des travaux plus classiques dans les productions mainstream (qui ont toutes des qualités indéniables). Mais il n'est pas question de prouver que Moore a raison ou tort sur ce qu'il avance dans ses fictions, je l'ai déjà fait dans les deux oeuvres précédemment citées et très largement critiquées. Il s'agit ici, sans aucun a priori de genre, de forme ou de fond, de déterminer si Moore est un auteur qui respecte ses lecteurs ou, tout simplement, un pitre qui nourrit sa réputation grâce à son manque d'inhibition.
Sa dernière création, Lost Girls, est suffisamment révélatrice pour saisir le personnage (car cet auteur a fini par en être un).
Je me dois de l'avouer, je n'ai pas acheté cette "intégrale", je l'ai lue dans une librairie. Par curiosité essentiellement. Voici donc Alice, Wendy et Dorothy, au pays de la partouze, chez Peter Gang Bang et rencontrant le magicien du sperme. C'est censé être une relecture de contes bien connus mais, malheureusement, cela n'apporte rien à ces derniers. C'est une profanation, certes, mais nullement un apport créatif. Des tas de gens démontent les contes, s'inspirent même de ces derniers pour en donner leur propre interprétation, mais ici, nulle ambition de ce genre. Seule la volonté de provocation de Moore semble être le fil conducteur des... "récits" compilés, en plus, dans un genre graphique hideux (là encore l'on peut soupçonner Moore de ne jamais vouloir voir son propos être dépassé par le talent graphique du dessinateur qui l'accompagne tant il s'ingénie à rendre ses histoire visuellement épouvantables, enfin, bon, on va me dire que c'est fait exprès pour être "rétro", il n'en reste pas moins que c'est moche, comme la plupart des comics de Moore).

Evidemment, les habituels chantres du Divin Barbu vont nous abreuver de la "liberté" de l'auteur, censée, sous nos latitudes, excuser tout ou presque. Je revendique moi-même cette fameuse liberté et ne réclame nulle censure, simplement, je m'étonne qu'une oeuvre pornographique (et non érotique comme certains le claironnent) puisse être considérée comme magnifique sous prétexte qu'elle est signée Moore. La provocation n'a jamais été un élément assurant la constance en art, sauf à espérer choquer les béotiens et se bâtir une carrière sur leur seule ignorance.
Et lorsque l'on en vient à se complaire dans la pédophilie, l'inceste et la zoophilie, peut-on encore se réclamer d'une liberté de ton artistique ? Qu'une dimension freudienne puisse exister dans les contes, c'est là une évidence. En faire un alibi pour les pires excès, c'est une erreur. La construction narrative est habile lorsqu'elle utilise des métaphores, non quand elle les démonte, de manière impudique, à des fins commerciales (car évidemment, la transgression a une valeur promotionnelle exceptionnelle). Moore tente, dans cet ouvrage, de s'imposer, de se justifier même, par ce dicton simpliste et faussement moralisateur (repris par bien des gens sur le Net) : "Faits et fiction : seuls les fous et les magistrats ne peuvent faire la distinction entre les deux. "
Tout est dit ? Non pas.

5 - De la distinction du Fou et du Magistrat
Cette tirade "canada dry", ayant l'apparence de l'intelligence, est en fait un outil malsain permettant d'amalgamer deux notions diamétralement opposées. Le fou a un comportement fondamentalement irrationnel. Le magistrat, lui, a un comportement rationnel basé sur la loi (et le bon sens) mais aussi sur son interprétation des faits et la personne qu'il juge. Si le fou n'est que dans la fiction, le magistrat, lui, à partir de faits et de fictions (les mensonges ou différentes versions d'un même fait), doit aboutir à une vérité permettant la justice et, donc, la continuité sociale.
La fiction n'est pas inoffensive par nature. Les mots seuls ou accompagnés d'illustrations sont porteurs de sens, frappent les esprits, induisent des réactions, forment des écoles de pensée, justifient des comportements. L'écrit a ce pouvoir magique de donner une forme concrète à la pensée et donc de lui conférer une réalité, non exempte d'impact sur ceux qui la côtoient. Le seul bouclier de l'imaginaire ne peut servir d'excuse passe-partout afin de libérer les artistes de tout devoir moral ou de toute contrainte légale.
Les personnes qui assimilent les magistrats aux fous tentent là un pari risqué : celui qui consiste, au nom de l'art, à s'affranchir de la moindre responsabilité et, pire encore, de contester la moindre remise en cause. C'est une négation, pure et dure, de la civilisation voire même du simple esprit critique de tout un chacun. Un bien grand risque pour respecter un serment de fidélité, donné un peu trop vite, à un gourou en perte de vitesse ou, du moins, d'inspiration.
Il existe sans doute des niches, prétendument sulfureuses, où faire branler un canasson par une gamine est un acte "artistique" relevant de la liberté créative. Il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une provocation bon marché pour snobinards frustrés. Que l'acte soit pure fiction et non réalité n'y change rien. C'est dire à quel point Alan est tombé de haut... c'est dire aussi à quel point une oeuvre "géniale" ne fait pas forcément de son auteur un génie.

Conclusion : de Gandhi à Jolly Jumper
Je lis déjà des "critiques" faire l'apologie de Lost Girls en cherchant du sens même là où il est, à l'évidence, absent. Ainsi, l'auteur "en célébrant l'amour" (la pornographie en fait) "censurerait la guerre". Marc Dorcel doit être heureux d'apprendre qu'il est maintenant en lice pour le Nobel de la paix...
Du coup, cela donne un autre éclairage à bien des carrières. Quand Brigitte Lahaie ou Clara Morgane maniaient des queues, elles étaient loin d'imaginer qu'elles excitaient avant tout nos élans antimilitaristes et non notre libido.
Malheureusement, et tant pis pour ce Lost Girls si pompeux et racoleur, enculer une petite fille ou branler un âne n'a jamais donné une "chance à la paix". Les passions des hommes, leurs pulsions primaires, les poussent à la guerre et au conflit. Nous le savons et nous n'avons pas besoin d'une sorte d'explosion, excessive et répugnante, "d'amour" pour nous en rendre compte.
D'ailleurs, l'amour, c'est autre chose non ?
En tout cas, pour moi, et j'imagine pour beaucoup, c'est autre chose. L'art aussi du reste. C'est pour cela que Moore ne m'impressionne pas et reste, à mes yeux, dans la caste surpeuplée des auteurs mineurs, ceux qui ont besoin de crier fort pour être entendus. La saleté, le sang, la mauvaise foi, le mensonge, oui, pourquoi pas, mais si leur finalité n'est autre qu'une horreur pire encore, alors, c'est une trahison. De l'homme envers l'homme mais aussi de l'auteur envers le lecteur. Pourquoi ? Bah, il existe pas mal de raisons, dans ce monde, de se retrouver au milieu d'immondices. Mais si un auteur malmène un lecteur, il doit le faire pour une raison supérieure. Moore n'a rien à revendiquer. Il survit sur sa provocation et son outrance.
En état de mort clinique ? Peut-être bien.

Vous savez, l'on a l'habitude de proclamer fous certains visionnaires ou encore de donner du "génie" à bien des connards. Moore, lui, a la chance de surfer entre les deux, émerveillant de l'aveuglante clarté de son vide des spectateurs mollassons, prompts à s'extasier en troupeau et par réflexe, les plus fanatiques partisans de Moore devenant alors responsables de la longueur de sa barbe et des excès de sa plume.
Et, à travers lui, il est raisonnable également de condamner ces lecteurs sans recul, révolutionnaires de salon, prêts à prendre des sardines en boîte pour des baleines dans l'océan, ou ces apprentis journalistes, suffisamment instruits pour écrire des articles mais incapables de remettre en cause ce qui arrive, souvent par mégarde, à l'orée de leur cerveau.
Si Moore existe en étant si creux, c'est grâce à eux. Et, à travers lui, c'est un peu une attitude globale qu'il convient de mettre en exergue. Et de mépriser. Moore aussi d'ailleurs nous méprise, mais il y met les formes, il détourne notre attention, histoire que nous ne sentions pas la douce chaleur de la pisse nous couler dans le cou mais oubliant que, si parfois nos corps sont anesthésiés, nous sommes encore quelques-uns a avoir un odorat suffisamment développé pour ne pas confondre urine et champagne.
Moore situe la perte de l'innocence et la fin de l'enfance à la première expérience sexuelle. Sans doute lorsque, comme lui, l'on aborde la sexualité avec un tel foisonnement de clichés, de névroses et de frénésie orgasmique. Il reviendra au lecteur de ne pas se laisser abuser et de comprendre que l'innocence peut se perdre sans tous ces débordements ou même se conserver en ayant une vie sexuelle intense. Tout ne se résume pas aux tendances sexuelles et aux fantasmes refoulés, fort heureusement. C'est vrai en psychologie et ça l'est tout autant dans les comics.

Le jugement est dur, sans doute, mais est à la mesure du personnage qui est loin d'être lui-même un tendre. Et puis, les articles élogieux sur cet auteur sont légion. Un petit contrepoids, fut-il aussi modeste que le mien, ne peut guère faire de mal.
Si c'est un imposteur, il mérite de toute façon mon légitime courroux.
Si c'est un génie, voilà que je lui fais l'honneur de lui permettre de rejoindre Galilée au Panthéon des Incompris. M'en remerciera-t-il seulement ? ;o)