22 septembre 2008

Les jours et les nuits de Snowtown

Avec Fell, Warren Ellis signe un polar au ton désabusé mais à l'écriture enthousiasmante. Petite plongée au coeur du purgatoire.

Richard Fell est un bon flic, plutôt doué pour l'observation, la déduction et même les bourre-pifs lorsqu'il le faut. Muté à Snowtown, il va découvrir une concentration de tout ce qui se fait de pire en matière de crimes et de déchéance humaine. D'un meurtre perpétré par lavement au whisky jusqu'au vol d'un foetus par éventration de la mère en passant par les fameux flotteurs, ces cadavres que l'on retrouve chaque semaine dans le fleuve, Fell va se rendre compte que, de ce côté-ci du pont, les choses ne vont jamais mieux. Et ce n'est pas la police locale, en sous-effectif et peu motivée, qui va changer grand-chose au destin des petites gens que l'on a oubliés ici, car, aux yeux de tous, ces gens ne sont personne.
Sauf pour Fell.

Lorsque l'on est un peu intéressé par les comics, il existe un réflexe qui vient assez rapidement ; celui de mettre la main au portefeuille dès que l'on voit le nom de Warren Ellis sur une couverture. Il faut dire qu'il fait actuellement un excellent run chez Marvel sur la série Thunderbolts (publiée dans le mensuel Spider-Man) et que des titres comme New Universal ou Nextwave, pour ne parler là encore que des productions Marvel récentes, ont permis de constater l'étendue du registre de cet auteur aussi à l'aise dans le super-héroïsme classique que la parodie ou le polar musclé.
Ellis nous dépeint ici une ville cauchemardesque peuplée d'une faune épouvantable. Son héros surnage dans l'horreur quotidienne et se montre à la fois hors du commun (de par son investissement dans son métier ou ses qualités d'enquêteur) mais également faillible (on le verra notamment faire magistralement échouer une mise en accusation pour assassinat). Le personnage et les différentes enquêtes sont fort bien traités et le côté horrible (voire déprimant) de Snowtown finit par être habilement contrebalancé par de petites touches d'humour, d'autant plus percutantes qu'elles sont rares et détonnent dans le cloaque ambiant.

Reste la partie dessin. Tout cela est mis en image par Ben Templesmith. Aïe. Du Templesmith, c'est spécial. Son style minimaliste fait un peu penser, parfois, à un dessin fait à la craie sur un tableau ou à un truc vite torché au bic sur un coin de nappe. Il se tape complètement de la profondeur et ne se soucie pas de donner du relief aux décors ou personnages. Ajoutons à cela qu'il utilise volontairement la laideur et la disproportion comme techniques censées enrichir le propos et vous aurez un aperçu assez complet de l'artiste.
Perso, ce n'est pas ma tasse de thé. Mais il faut reconnaître que son travail, ici, est excellent. C'est très moche (de mon seul point de vue subjectif) mais très bien conçu. Le découpage, l'horreur ou le vide de certains visages, l'utilisation d'un léger flou, la colorisation (jouant beaucoup sur l'ambiance des scènes), tout cela est travaillé et, ma foi, intelligent. Reste que c'est un style âpre auquel il est difficile d'adhérer.
Il faut également signaler de très bonnes trouvailles graphiques, comme ces post-it "collés" sur les cases ou encore ces pointillés signalant un trajet sur une carte et que l'on retrouve à terre dans la "réalité".
Bref, pas classique ni racoleur mais vraiment inspiré et peu évident.

Le tome 1 est disponible en VF chez Delcourt et reprend les huit premiers chapitres (ceux-ci ne sont pas des épisodes classiques de 22 planches mais 16). Si le dessinateur ne fait pas beaucoup d'efforts pour embarquer le lecteur (ce qui n'est pas forcément condamnable en soi), l'écriture de Warren Ellis parvient à emporter l'adhésion et apporte à Templesmith un éclairage et une puissance dont il n'avait pas bénéficié jusqu'alors dans des oeuvres comme 30 jours de nuit.
Une oeuvre très écrite à la signature visuelle forte. Un pur bonheur une fois passé le malaise lié aux dessins.