02 octobre 2008

Le Disque-Monde de Pratchett en BD

Suite d'une petite série d'articles en dehors du monde des comics avec l'adaptation BD des fameuses Annales du Disque-Monde.

L'Auteur
On a beau dire, les britanniques ont tout de même un sacré paquet de bons auteurs au m². Et, quand je dis "bon", j'entends bien sûr "populaire", au sens où ces écrivains là n'ont pas oublié qu'aussi intelligent que soit le fond, il nécessite une forme agréable pour embarquer le lecteur. C'est presque une politesse de Plume. Un coussin rajouté sous nos culs, pour être cru. Et Terry Pratchett est un écrivain doué ET poli qui n'a pas peur d'être aimé du plus grand nombre (et de rajouter beaucoup de coussins dans son salon).
Les Annales du Disque-Monde constituent l'oeuvre majeure de Pratchett. Il y parodie la fantasy de Tolkien avec un humour particulier que les amateurs de Jerome K. Jerome reconnaîtront aisément (qui n'a pas lu "Trois hommes dans un Bateau" passe à côté d'un monument de la littérature comique). Bref, le type est talentueux, imaginatif, drôle, restait à savoir si son univers pouvait passer le cap, aussi cruel que parfois magique, de la mise en images.

Des Nains et une Tortue...
Mais de quoi ça parle exactement tout ça ? Eh bien d'un monde, plat, supporté par quatre éléphants, eux-mêmes perchés sur une gigantesque tortue. Cela vous paraît débile ? C'est pourtant déjà une forme de parodie, celle qui consiste à railler les pourtant si riches mythologies anciennes. A un moindre niveau, ce roman, devenu BD, nous conte les aventures de Carotte, agent du Guet, qui a découvert il y a peu qu'il avait été adopté. Par des Nains. Et, bien que visiblement fort grand, même pour un homme, il va rester pour beaucoup un nain. Pendant que la nouvelle recrue du Guet apprend que s'il existe une Guilde des Voleurs, c'est bien pour que la police n'ait pas à leur courir après, une société secrète complote pour renverser le Patricien. Les encagoulés vont utiliser la magie et même un dragon pour mener à bien leur sombre projet. Heureusement pour la populace d'Ankh-Morpork, elle peut encore compter sur des gardes non corrompus et même un capitaine fort vaillant.

De la Plume aux Crayons
Quid de l'adaptation ? Celle-ci est publiée chez L'Atalante, maison qui édite déjà les romans. Le scénario est l'oeuvre de Stephen Briggs et l'on doit les illustrations à Graham Higgins. C'est tout d'abord ce dernier qu'il faut louer tant son style, à base de tronches improbables et de décors douillets (lorsqu'ils ne sont pas remplacés par un dégradé de couleurs), permet de coller au propos et de placer tout de suite les choses dans leur contexte : le second degré.
Papier glacé, couverture en dur, l'éditeur n'a pas lésiné sur les moyens, pensant - sans doute avec raison - s'adresser à des fans exigeants souhaitant avoir entre les mains un produit à la hauteur des livres et de la fascination qu'ils ont suscitée.

Pourquoi c'est drôle
Normalement, si l'on est obligé d'expliquer une vanne, c'est qu'elle ne l'est pas. Drôle. Mais ici, l'on va tout de même faire une exception et aborder l'humour de ce "Au Guet !" adapté du roman original "Guards ! Guards !"
Tolkien a déjà été évoqué et il est vrai que l'heroic-fantasy est clairement parodiée à grands renforts d'élevages de dragons et de mages peu doués, mais les situations les plus comiques proviennent souvent d'une critique, sous-jacente et acide, de notre société. L'absurdité de certaines lois, la bêtise de la foule, les lâchetés quotidiennes, les ambitions démesurées, la volonté de flatter les puissants, tout y passe avec une habileté plus ou moins grande. Car pour être parfaitement honnête, si certaines scènes sont clairement extrêmement bien menées, tant dans le découpage que les répliques, d'autres font parfois retomber le rythme sans avoir une utilité essentielle.
Heureusement, ces rares moments de "creux" sont largement compensés par des trouvailles et réflexions bien amenées.
- [...] Toutes ces histoires de rois, c'est contre la dignité humaine fondamentale. On est tous nés égaux.
- Je t'ai encore jamais entendu causer comme ça Frédéric.
- Pour toi, c'est le sergent Côlon.
- Pardon sergent.
(Chicard et Côlon, sous la plume de Pratchett, adapté par Briggs et traduit par Patrick Couton...ouf !)

Il va s'arrêter de parler un jour ?
C'est bon, j'en viens à la conclusion ! Ce que je peux être désagréable en titre, pffff !
Si vous aimez l'humour anglais (pas forcément dans sa forme la plus absurde) et la BD, cette adaptation devrait vous plaire. L'aspect visuel est à la hauteur de l'originalité de Pratchett et l'histoire tient la route pour peu que l'on soit d'humeur à céder non à la facilité mais à une vision à part des mythes connus et de notre monde.
A consommer par beau temps, peut-être en sirotant un thé ou en dégustant une petite friandise (ici par exemple pour les parisiens, y'en a décidément que pour eux hein !).
En tout cas, ça donne le sourire. Mais, vous savez, ce genre de sourire complice avec un petit quelque chose qui éclaire le regard. Pour 14,50 €, voilà une modification du faciès largement plus abordable que la chirurgie esthétique.