16 janvier 2009

Cuisine Mafieuse et Appétit d'Ogre

Petite virée dans le New York des années 30 avec La Cuisine du Diable, un plat européen au goût très américain.

Nous sommes en 1931 au coeur de Little Italy. Un petit garçon débrouillard survit tant bien que mal dans le melting-pot de Manhattan. La mafia est omniprésente, les gangs se partagent les quartiers, la corruption est partout, rongeant un système qui ne parvient pas à tirer la population d'une pauvreté épouvantable.
Mais Anthon' se fiche bien de la crasse et des injustices, il est porté par un amour extraordinaire pour Anne. Un petit amour de gamin, rien de bien important en somme. Juste un peu de beau dans un monde de merde. Et un jour, tout bascule. L'assassinat de ses parents n'est que le début d'une longue liste de coups durs qui vont s'abattre sur Anthony. Difficile de se sortir d'un mauvais pas lorsque l'on n'a que 13 ans... sauf lorsque l'on a de l'imagination et que l'on se sert des rivalités des gangs pour venger un odieux assassinat et récupérer l'élue de son coeur.
Mais, tous les rêves américains finissent-ils bien ?

Internet ne remplacera jamais les librairies. Vous savez pourquoi ? Parce qu'un moteur de recherche ne peut vous offrir que ce que vous connaissez déjà. Les rayonnages réels, eux, sont pleins de promesses et de nouveautés, de livres tentant de vous aguicher avec de jolies couvertures et des titres intrigants. Parfois, la rencontre ne tient pas ses promesses mais d'autres fois, les planches fournissent au lecteur ce moment magique qu'il était venu chercher, l'espoir au coeur et les euros à la main. C'est le cas ici, et avec assez peu d'euros finalement (moins de quinze).
Tout d'abord, sachez que les quatre volumes de la série originale, parus chez Vent d'Ouest, sont réédités ce mois-ci dans la collection Les Intégrales (dans un format plus petit donc mais très pratique et abordable). Le scénario est de Damien Marie. On navigue en pleines terres mafieuses, avec bootleggers et speakeasies, porte-flingues et carnages mais surtout une cruauté exceptionnelle et de vraies ordures dans le rôle des "méchants". On aura même en guest quelques célébrités comme Capone ou Ness mais l'essentiel n'est pas là. Le tout est mis en images par Karl T. Le style est réaliste, la colorisation, baignant dans des ocres et bruns élégants, rend justice aux dessins et, surtout, on a l'impression d'être plongé dans un cocktail cinématographique rappelant à la fois Gangs of New York, The Untouchables ou Once upon a time in America.

Ambiance travaillée, polar rustique et habile, on serait déjà en droit de se dire que l'on en a pour son argent. Et bien cette oeuvre va plus loin encore. Car d'une ambiance noire et émouvante, l'on passe, lors du final, à une révélation surprenante qui permet d'éclairer l'histoire d'une toute autre manière. Même les titres des différents chapitres - dont on avait évidemment compris le point commun - prennent alors un sens lourd et macabre. Les auteurs, qui avaient déjà su dépeindre un univers mafieux débarrassé de tout romantisme et qui fait plutôt froid dans le dos, parviennent à transformer un récit maîtrisé mais classique en quelque chose de réellement original débouchant sur une conclusion touchant à une barbarie venue du fond des âges.
Il était déjà difficile de ne pas être pris par la narration nerveuse, les personnages bien campés, les références à l'imaginaire populaire, mais cette ultime intention permettant de nourrir le récit et de surprendre le lecteur est en quelque sorte la cerise sur le gâteau (que l'on mangerait sans faim).

Flingues et sentiments sur fond de laideur avec petit coulis d'espoir pour une table que l'on quitte avec regret.

"Oublier ? Non... j'ai ouvert une porte de trop. La porte des cuisines du diable... et je l'ai regardé me manger."
Candice Stanzini, sous la plume de Damien Marie.