24 janvier 2009

Quand les images n'ont pas besoin de texte

Un comic, une BD en général, c’est une histoire contée à travers deux manières, très différentes et puissantes, de développer une narration. L’écrit d’une part, essentiellement à travers les dialogues (du moins pour la partie émergée de l’iceberg), le dessin ensuite, aussi évocateur qu’il peut être parfois décevant.
Le texte, les idées, l’outrance, nous en avons parlé et en reparlerons. Voyons ici quelques images qui se passent de scénaristes. Il s'agit ici de s'attarder un peu sur ce que nous considérons un peu trop vite comme négligeable ou ennuyeux. Cet article n'est cependant pas une démonstration, il se veut être une cadence différente, un ralentissement propice à l'observation des détails. Une forme d'hommage, aussi, à ces gens talentueux qui sont si mal considérés par les arpenteurs de galerie et les pisse-copies.

Il existe plusieurs temps dans la lecture d’une image. Certaines étapes sont liées aux individus, d'autres ont un caractère plus général. Sur les exemples ci-dessous, nous allons essayer de déterminer les phases essentielles dans la perception.
(cliquez sur les images pour obtenir la taille réelle)


- Dans un premier temps, des éléments « sautent aux yeux ». Le gant rouge et quadrillé renseigne sur le personnage principal (cet "indice" prend, à lui seul, un bon tiers de l'image), la série de photos renvoie au familier photomaton.
- Un deuxième temps est nécessaire pour comprendre la volonté de l’artiste. L’originalité narrative réside ici dans le fait de proposer, dans une série de photos « automatiques », un déroulement permettant, à travers une action minimale et une attitude prétendument prise sur le vif, de raconter quelque chose.
- Le troisième temps, ou temps intermédiaire, permet au lecteur de marquer une pause dans l’analyse et la perception et de synthétiser les éléments « fulgurants » ou « évidents », censés le placer en terrain connu, et les éléments narratifs, censés engendrer une émotion ou, au moins, permettre une compréhension implicite et presque inconsciente du déroulement de l’action. A ce stade, le lecteur influe sur la chose lue.
Le dessin "dit", plus ou moins, à ce moment : Araña est bien excitée de rencontrer Spidey, elle le bouscule un peu sur la première photo, histoire que l’on voit bien qu’elle est là, elle lui saute dessus sur la deuxième, parce qu’elle adore ce mec, il la repousse ensuite, d’une manière si cavalière que l’on imagine qu’elle a dû être très chiante.
- Le quatrième stade est un stade « froid » dans le sens où, à chacune des phases précédentes, il y avait une réaction à chaud et une adhésion plus qu’une analyse. 99% des gens vont en rester sur cette scène, drôle et éloquente, d’un Spidey rabrouant une Araña. Si l’on revient sur l’image, l’on peut cependant noter que les photos sont tenues par des mains bien différentes et que, donc, Anya et Peter, malgré des différences liées à l’âge, sont proches l’un de l’autre puisqu’ils en viennent à tenir, conjointement, un si petit objet. Ils sont donc mis en situation de recul par rapport à leurs propres réactions. L’imagination du lecteur est alors sollicitée pour compléter ce qui n’apparaît pas à l’image (les personnages sont-ils amusés ? énervés ? surpris ? pourquoi sont-ils si proches ?).

Sans écrire un seul mot, le dessinateur vient donc ici de faire passer plus qu’un message. C’est une histoire, petite sans doute mais importante, qui se raconte là sans l’éternel besoin du Verbe. Mieux encore, s’il avait fallu transposer les mêmes sentiments de manière écrite, cela aurait nécessité des choix, des mots, des prises de position, des éclairages violents qui auraient marqué certains esprits, sans doute, mais qui en auraient laissé d’autres indifférents.
La perception visuelle serait donc plus douce que les mots, directs et violents ? C’est à voir. Les images peuvent faire mal parfois.
Prenons un autre exemple. Que raconte ce dessin ?
Contrairement à la première image, celle-ci est « unique », elle semble ne proposer qu’une lecture, qu’un seul sens, sans aucune histoire. Mieux, elle correspond à certains standards que l’on pense obligatoires pour un certain type de personnages.
Ok. Eh bien voyons cela de plus près.


- Le premier stade est évident : flingue et crâne donnent souvent le Punisher. L’identification est faite, rapide et précise.
- Un deuxième temps permet de comprendre la violence de la scène, cet homme est prêt à faire usage de son arme. Il est déterminé, effrayant presque tant il semble "nous" viser en fait.
- Ce fameux « troisième temps » intermédiaire permet, là encore, d’associer divers éléments et d’amalgamer volonté de l’artiste et perception du lecteur. C’est un moment à la fois instinctif et fusionnel, bien qu’il puisse être très différent selon les lecteurs (chaque « rencontre » étant différente).
C’est à la fois flou et évident. L’on peut adhérer ou être, au contraire, indigné.
- Le quatrième temps permet de revenir, à « froid », sur ce qui n’est pas saisi par l’instinct. Il existe, dans cette image, un triangle que l’on ne voit jamais au premier abord. Les yeux de Castle sont entièrement dans l’ombre (l’éclairage de la scène ne justifie en rien de telles ténèbres). Ils renvoient non seulement aux canons juxtaposés, dont les bouches jumelles sont également dans le noir, mais aussi aux yeux de mort du symbole sur le t-shirt. Ici, l’on peut donc penser que ce qui tue est, de manière égale (selon l’artiste en tout cas), les armes, les individus et les convictions (symbolisées ici par le crâne).

Faut-il parfois donner un « excès » de sens aux images comme je viens de le faire, un peu, sur cette cover du Punisher ? Le procédé n’a rien de honteux, il est pratiqué dans la littérature en général et les auteurs, s’ils sont un peu honnêtes, seront les premiers à vous dire qu’ils découvrent parfois du sens là où ils ne pensaient pas en avoir mis.
L'art se doit d’ailleurs d’être fécond, plein de sueur et de symboles. De dangers même.
« Oui, l’art est dangereux. Ou s’il est chaste, ce n’est pas de l’art. »
Pablo Picasso


Le troisième exemple est le plus tiré par les cheveux. Et, paradoxalement, c’est celui qui me semble le mieux construit. Oublions, pour ceux qui connaissent les personnages, ce que l’on sait et regardons ce que l’on voit.


- Les personnages semblent sans âge, le décor familier.
- Les personnages sont empreints d’une gravité étrange, le décor est bancal, pire, il semble se dissoudre vers le bas. Un malaise naît.
- Suivant les sensibilités, l’on peut être séduit ou peu enthousiasmé. Le manque de repères iconiques évidents se fait sentir, en bien ou en mal.
- Le quatrième temps, celui de la réflexion et de la digestion, est de nouveau le plus intéressant. Sur les quatre personnages, trois surplombent la scène. Ce sont toutes des femmes. La première a une posture sexy-christique, la deuxième a un regard si brillant qu’il en devient aveuglant (l’aveuglement de la Justice ?), la troisième est la plus « abordable », elle nous regarde et semble nous toiser gravement. Que représentent ces icônes ? Le sacrifice, l’illumination, le courage ? Peut-être. Reste encore à expliquer un intrus, masculin et peu évident, en bas de l’illustration.
Un type bien ? Oui. Oui sauf que ses mains semblent très explicitement placées. Tout comme son visage. Mieux, ses lunettes, avec petites croix idéalement centrées, peuvent faire penser aux résidus de cornes coupées il y a bien longtemps. C’est également le seul qui regarde vers le bas, donc vers un décor brûlant.
Bah, vous avez compris où je veux en venir non ? ;o)

Rien n’est innocent. N’importe qui, maniant un peu les symboles, vous le dira. Les mots peuvent parfois s’analyser plus facilement, du moins en apparence, que les dessins. Ils semblent « finis », « complets », « maîtrisés ». Ils laissent pourtant, la plupart du temps, la trace de leurs imperfections ou de leurs nombreuses nuances dans les esprits.
Les dessins procèdent de la même logique et du même travail.
Ils peuvent être violents, émouvants, moches, sublimes, habiles…parfois merdiques et irritants.
Mais ils sont une manière de conter, une façon de se foutre à poil devant tout le monde en gardant, parfois, le meilleur pour les yeux les plus patients. Des épisodes entiers de comics bien connus ont été parfois, volontairement, privés de dialogues. Pour montrer quoi ? Que les dessinateurs étaient des conteurs ? C’est bien là une évidence.
Il y a, dans le maniement du crayon, une noblesse qui renvoie au maniement de la plume. Il y a sans doute même dans les traits quelque chose qui échappera toujours aux mots. Et, dans ce mariage improbable, il y a notre regard. Perdu. Ebloui. Triste ou enjoué.
Mots et dessins ont tous des sens cachés, une part d’ombre, une résonance inconsciente. Et si le dessin n’est pas forcément plus évident que le texte (ou du moins possède aussi ses seconds degrés), il garde tout de même une universalité que le langage courant n’a pas. Nous ne parlons pas tous anglais, ou allemand ou arabe ou japonais mais nous reconnaissons tous un sourire ou des larmes. Le dessin devient, du coup, une sorte d’esperanto qui aurait « réussi », un support idéal pour franchir les barrières linguistiques et permettre une narration peut-être plus essentielle voire ultime, qui sait ?

Il existe des pays où le dessin en général est encore considéré sous deux extrêmes peu enviables. En France, bien souvent, intellectuels et media vont ranger l’élément visuel dans deux grosses catégories : la peinture, art supposé noble et réservé à un public éclairé ou, au moins, à l’aise financièrement, et les bandes dessinées, vite rangées dans la catégorie des produits pour enfants et gros cons.
L’on peut s’extasier, chez nous, sur un dessin seul ou du texte, mais lorsque l’on mélange les deux, c’est un peu mal vu. Pourtant, bien des pays considèrent la BD comme un art ne s’adressant pas uniquement à des gamins attardés (les Etats-Unis, bien sûr, mais même le Japon par exemple, pourtant très différents culturellement). Et ne parlons même pas du genre super-héroïque, qui, à lui seul, a généré plus de turistas foudroyantes au sein de l’intelligentsia franchouilleuse que tous les bouis-bouis d’Amérique du Sud réunis !
Et pourtant, cet art, ce support étonnant aux nuances infinies, nous en connaissons, nous, lecteurs, les multiples possibilités. Car si bien des figures de style – allégories, oxymores, analepses, métaphores et beaucoup d’autres encore – existent au sein de la langue, elles possèdent leurs pendants crayonnés. Pas forcément plus bêtes sur le fond mais certainement plus accessibles dans la forme. C’est cette simplicité, cette évidence, cette égalité dans l’accès au sens, qui, parfois, fait grimacer les érudits et les aigris, pressés qu’ils sont de défendre un petit carré qu’ils n’imaginent qu’à eux.
Mais que vaut un chemin, aussi beau soit-il, si l’on est seul à le parcourir ?
L’Art, tout comme le Savoir, est fait pour être partagé. Il ne se réalise que dans la rencontre. Et si l’on peut juger son fond de bien des manières, sa forme, elle, se doit de parler à tous. Non en simplifiant à l’extrême, ce qui conduirait à un nivellement par le bas, mais en créant des escaliers que tous peuvent gravir, des mains tendues que tous peuvent saisir.
C’est là une partie de la richesse d’une BD. Elle pourra toujours, au moins en partie, s’affranchir des barrières dressées par les langues et trouver une autre manière de raconter.

Les parvenus intellectuels n’accepteront jamais de jeter un regard sur ce qu’ils considèrent comme un medium inférieur. C’est à nous de les éblouir et de les forcer à se frotter les yeux, si ce n’est d’admiration, du moins d’étonnement. Parce que nos images, même les plus simples en apparence, valent bien leurs mots. Et peut-être aussi, un peu, parce que seuls les plus timorés rêvent de rejoindre la supposée élite dans ses convictions les plus plates.
Les vrais artistes ne courent pas derrière le train. Ils posent les rails.

« Qui donc a dit que le dessin est l’écriture de la forme ? La vérité est que l’art doit être l’écriture de la vie. »
Edouard Manet.