03 février 2009

Luther Arkwright : Uchronie, Steampunk & Orgasme Métaphysique

Immersion dans une oeuvre exceptionnelle avec Les Aventures de Luther Arkwright. Ou quand un anglais génial repousse les limites de la BD.

L'histoire et ses multiples réalités
Le multivers est en danger. Les disrupteurs ont mis la main sur Firefrost, un artefact capable de détruire toutes les réalités les unes après les autres. Déjà, les premiers effets se font sentir. Des terres alternatives connaissent la troisième guerre mondiale et son holocauste nucléaire, d'autres tombent sous le joug fasciste, la météo s'affole, les volcans entrent en éruption, les épidémies côtoient les crises d'hystérie, les suicides collectifs et les combustions spontanées. Des ovnis apparaissent dans le ciel, des poltergeists illuminent la nuit...
Sur le parallèle 00.00.00, des mesures sont prises. Luther Arkwright, seul agent ne possédant pas de doubles dans les autres univers, est chargé d'une cruciale et périlleuse mission. Pour faire sortir les disrupteurs de leur tanière et récupérer l'artefact, il s'agit maintenant de perturber l'un des mondes qu'ils contrôlent ; le parallèle 00.72.87. Sur ce plan d'existence, Londres est rongée par une dictature puritaine. Dans l'ombre, les royalistes, alliés aux prussiens et aux russes, préparent la révolution. Mais dans l'immense jeu de duperie qu'est la diplomatie, les complots vont bon train et, parfois, le blanc devient noir.
De l'issue d'une seule bataille dépend maintenant l'existence de la réalité entière.

Comme une étoile dans la nuit
L'auteur de cet imposant ouvrage est Bryan Talbot. Son nom ne vous dira peut-être rien, sans doute parce qu'il ne traîne pas une aura sulfureuse derrière lui. Mais si la célébrité demande du trash et de l'outrance, les meilleures réalisations ne nécessitent, elles, que travail et talent, ce dont Talbot ne manque visiblement pas. Issu du milieu underground britannique, il va travailler sur Judge Dredd, Batman, Sandman et même, plus récemment, Fables. Il s'atèle à son oeuvre phare, The Adventures of Luther Arkwright, en... 1978 ! C'est dire son incroyable avance sur bien des plans. Il ne terminera cette épopée qu'une dizaine d'années plus tard à cause de problèmes éditoriaux.
Peut-être plus incroyable encore, l'ouvrage ne sera publié en France qu'en... 2006, ce qui constitue sans doute le plus spectaculaire manque de clairvoyance de toutes les maisons d'édition françaises confondues à ce jour. Heureusement, les éditions Kymera mettent donc un terme à cet absurde dédain avec une VF de qualité, aussi bien dans la traduction (par Eric Bufkens dont le travail est ici exemplaire et devrait inspirer certains ou, plutôt, certaines) que dans l'aspect global : élégante couverture souple et épaisse, papier de qualité, grand format (21 x 29,7 cm).

Références et délire narratif
Dès les premières planches, le ton est donné. Talbot se comporte en habile conteur et, loin de respecter un sage et attendu déroulement chronologique, s'amuse à mélanger les différents récits qui composent cette saga. On saute d'une réalité à une autre (rassurez-vous, deux seulement sont réellement importantes), on se prend quelques flashbacks, le tout entrecoupé d'articles de journaux, le temps s'allonge ou se compresse, bref, le lecteur est gentiment malmené, comme pour lui faire perdre quelques kilos de graisse intellectuelle accumulés à force de suivre des rythmes trop ronflants et des sentiers trop arpentés.
Les métaphores, clins d'oeil ou références appuyées sont légion. Le scénario est basé sur de très nombreux éléments historiques, des monuments, des noms célèbres. L'on côtoie aussi bien une variation de l'opération Overlord que le mythique Ragnarök, l'on passe de la folie hitlérienne (incarnée ici par Cromwell) à l'ésotérisme égyptien en passant par des références freudiennes très marquées ou des préceptes relevant de la méditation transcendantale... autrement dit, c'est pensé et bien pensé la plupart du temps. Certaines scènes relèvent presque de l'expérimental en alliant frénésie (par une déconstruction syntaxique) du verbe et puissance évocatrice des images. Il nous est notamment donné d'assister ici à une sorte d'orgasme/mort/illumination (dans le sens "satori" pour le dernier terme) qui utilise de manière optimale la combinaison des mots et des images, voire même du papier brut.

Plein les Yeux
Ceux qui me connaissent un peu savent que je ne voue pas un grand culte au noir & blanc, mais là, il sera difficile de critiquer ce qui, finalement, n'aurait pu être que dégradé par l'apport de couleurs (surtout à l'époque). En un mot, c'est magnifique. Mais, un seul mot, c'est un peu court. Parce que je suis bavard, certes, mais surtout parce que ce ne serait pas rendre justice au graphisme de Bryan Talbot. Les plans sont variés, inventifs, les effets de lumière exceptionnels, et certains décors sont somptueux (le cimetière de Highgate par exemple).
En un peu plus de 200 planches, ce bougre d'anglais passe en revue quasiment tout ce qu'il est possible de réaliser dans un comic. Pleines pages, alignements de cases très structurés, superpositions d'actions ou flou savamment orchestré, les effets changent et s'additionnent dans une volonté, pour chaque élément, chaque sentiment à faire passer, d'exploiter au mieux le medium papier, en lui donnant autant de beauté que de sens. Un petit exemple : une planche où Luther et Anne se promènent, innocemment presque, en forêt. D'immenses arbres les surplombent et tissent, au-dessus d'eux, une incroyable toile de branches, avec autant de bifurcations, de croisements, de brisures qui symbolisent les réalités et leurs interconnexions.

Pourquoi céder à la tentation ?
Au-delà des subtilités que certains voudront trouver dans cette oeuvre, il y a aussi et avant tout un récit original alliant science-fiction, uchronie ou steampunk et flirtant même avec ce désir, si tentant mais périlleux, d'unir "tout" (paranormal, psychologie, aberrations quantiques, bégaiements historiques...) en une seule et même main, tremblante mais pleine de sens.
L'édition proposée ici, en français et à un prix très correct (19 euros), n'incite pas à se passer d'un vrai et beau Livre, de ceux que même les plus pédants des flingueurs de comics n'oseront pas détruire sous prétexte qu'il contient des dessins. Maintenant, tout est aussi question de sensibilité personnelle et ce qui "parle" à un lecteur ne parlera pas forcément à un autre. Mais il serait dommage de ne pas essayer. Tout n'est pas limpide ou évident dans ces aventures, mais tout y est attractif. Vous savez, beaucoup de gens lisent du Zola et délaissent Racine par exemple, en pensant que le premier est plus facile d'accès. Seulement, là où Zola étouffe son lecteur en prose, Racine lui fait prendre une bouffée d'air frais par les vers et son génie. C'est un peu comme l'histoire du canari qui se fait chier dessus par une vache (ah, là la comparaison est moins classe déjà) et qui se fait sortir de la merde par un renard qui le bouffe. Ce ne sont pas ceux qui vous imposent, en apparence, les pires épreuves qui vous veulent forcément du mal. ;o)
Pour info, une suite (en trois tomes et en couleurs) est également disponible chez le même éditeur, mais c'est une autre histoire et cela fera, peut-être, l'objet d'un autre post.

"Arkwright est une exploration de l'imaginaire et repousse réellement les limites de la bande dessinée."
Will Eisner
"Un étourdissant songe victorien, un véritable tour de force."
Dave Gibbons
"C'est magnifique. Voilà un exemple parfait, non de comics adultes, mais de comics devenant adultes, autrement dit de comics atteignant la maturité."
Moebius
"J'aime ce style d'illustration. Son talent est profondément international et Luther Arkwright devrait susciter un intérêt universel. Il m'a procuré une grande joie."
Jack Kirby
"Ambitieux, dense, excitant, stimulant, Arkwright est une vision savamment tissée de l'autre face de notre présent illustrée par un artiste de premier plan."
Neil Gaiman
"Une oeuvre ambitieuse par son étendue et sa complexité qui demeure unique dans le paysage de la bande dessinée... impressionnant."
Alan Moore
"Cet album prouve à la fois la maîtrise de son art par Bryan Talbot et sa compréhension de ce qui constitue une grande BD."
Garth Ennis
Galerie
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