13 mars 2009

Les mystères de Strangehaven

Voyage dans l'étrange avec Strangehaven, une série anglaise au charme certain.

Alex Hunter se balade dans la campagne anglaise lorsque, croyant apercevoir une femme au milieu de la route, il fait une brusque embardée et envoie sa Triumph se planter contre un arbre.
Lorsqu'il revient à lui, il est dans une chambre du Bed & Breakfast de Strangehaven, un médecin à ses côtés. Commence alors, le temps de sa convalescence et de la réparation de son véhicule, la découverte de ce petit village si particulier. Le lieu est calme, beau. Les habitants sympathiques. L'endroit idéal pour se ressourcer.
Et quand Alex reprend la route pour rentrer chez lui, il se perd et revient... à Strangehaven. Là, il va trouver un nouveau job, une maison et même l'amour. Tout cela va vite, très vite. Trop vite pour être tout à fait sain.

Voilà un ouvrage assez particulier (je n'ai lu que le premier tome pour l'instant) mais qui mérite que l'on s'y attarde un moment. L'auteur, Gary Spencer Millidge, est un passionné de littérature et a tenu un magasin de comics pendant un temps. Il se lance dans l'aventure de la publication en 1995 avec Strangehaven qu'il auto-édite, démarche risquée tant sur le plan financier qu'artistique mais qui s'avère payante dans ce cas précis.
La version française est disponible chez Akileos, éditeur déjà évoqué ici à l'occasion de la chronique concernant le superbe artbook sur les oeuvres de Tim Sale.

Alors, Strangehaven, ça raconte quoi ? Ben, je serais tenté de dire que je n'en sais rien.
Le personnage principal est assez terne et c'est surtout la faune locale qui va s'avérer folklorique et surprenante. Les habitants de ce charmant petit village sont plutôt normaux (pas d'encapés ou de tueur en série dans la bande) mais ils ont tous un... truc qui cloche. Millidge s'amuse à dresser une galerie de portraits originaux qui, pour la plupart, intriguent et apportent un lot de questions ne semblant pas toujours avoir un rapport avec une quelconque intrigue principale. L'auteur avoue d'ailleurs pudiquement que son histoire ne possédait pas de "fin préétablie" lorsqu'il a commencé à l'écrire. Une manière sophistiquée de dire qu'il ne savait pas trop où il allait mais qu'il était bien résolu à y aller quand même. ;o)
L'ambiance tient un grand rôle dans ce récit. L'atmosphère n'est pas spécialement effrayante mais a cette étrange saveur que peut avoir le rêve. Et si tout n'a pas forcément de sens sur le moment, bien peu importe du moment que l'on se sente bien.
Il serait faux pourtant de croire que tout est totalement décousu, certains thèmes reviennent à plusieurs reprises et sont plutôt intéressants. L'on va ainsi rencontrer un étrange shaman, à l'aspect très occidental, débarqué d'Amazonie, un type se proclamant venu d'une autre planète et parlant de physique quantique ou encore une étrange société secrète à mi-chemin entre la franc-maçonnerie pour les rites initiatiques et le Ku Klux Klan pour les accoutrements et les titres improbables.

L'on ne sait jamais vraiment si l'on est dans le fantasme ou la réalité, si les gens mentent ou sont sincères, s'ils sont en plein délire ou flirtent vraiment avec le paranormal. Ce procédé, aussi casse-gueule que subtil, déboussole un peu mais permet au lecteur de se poser des questions, d'échafauder des hypothèses et, finalement, de prendre une part active à l'aventure. L'expérience est en tout cas loin d'être désagréable.
Les dessins sont en noir & blanc, le style plutôt réaliste et quelques photographies sont parfois insérées dans les planches.
La quatrième de couverture annonce un cousinage avec les séries TV Le Prisonnier et Twin Peaks, ce qui est aussitôt démenti, dès l'introduction, par Dave Sim. Une note de l'auteur conclut ce premier volume, il y parle notamment, de manière trop succincte à mon goût, de l'immense charge de travail que constitue l'auto-édition (charge souvent sous-estimée par les auteurs en herbe et parfois ignorée par les microstructures qui polluent le monde de l'édition actuel).

Un moment décalé et hors du temps pendant lequel l'on sent presque l'odeur du thé chaud nous chatouiller les narines. A conseiller, même si l'on n'aime pas le thé.