09 mars 2009

Still Loving You ?

Le héros Marvel possède, on le sait bien, un côté humain qui rend son aspect « civil » aussi important, sinon plus, que son alter ego costumé. Mais qu’en est-il des relations amoureuses au sein du Marvelverse ? Peut-on être heureux en couple sur la terre 616 ?

Si l’on prend pour exemple le personnage le plus emblématique de l’éditeur, autrement dit ce bon vieux Spidey, le côté "romantisme et vie de famille" semble bien mal engagé. En effet, l’une des premières petites amies de Peter Parker, Gwen Stacy, succombe après avoir été jetée du haut d’un pont par le Bouffon Vert (1). Plus tard, lorsque Peter demande Mary Jane en mariage, celle-ci refuse, prétextant préférer une vie volage et sans attache. Enfin, récemment, l’on sait bien que MJ a été priée, par Mephisda (fusion de Mephisto et Quesada) d’aller voir ailleurs si l’air y était plus frais.
Au final, Spider-Man reste prisonnier de ses origines et du prototype de l’ado malchanceux.
Mais il existe d’autres figures importantes qui, elles aussi, semblent être vouées à un destin tragique. Daredevil notamment passe son temps à voir ses petites amies se faire occire sous son nez. Pire encore, Karen Page, avant d’être assassinée (dans une église (2), détail hautement symbolique) par Bullseye, va subir une descente aux enfers qui la mènera à sombrer dans l’alcool, à tourner des films porno et, histoire de terminer sur une note joyeuse, les scénaristes lui refileront également le SIDA.
Là, déjà, si vous êtes une fille et que vous voyez un mec avec un masque s’intéresser à vous, vous devriez vous méfier un tantinet...

Certains héros sont, presque par nature, voués à la solitude. L’on voit mal le Punisher par exemple avoir une vie de famille. En même temps, c’est l’assassinat de son épouse et de ses enfants qui a fait de lui ce qu’il est, presque comme s’il fallait se détacher de liens affectifs stables et forts pour accéder au statut de super-héros ou d’aventurier-baroudeur.
Sentry (3) est marié mais il est tellement instable psychologiquement qu’il a demandé un temps à être enfermé au Raft car il était persuadé d’avoir assassiné… sa propre femme ! Lorsque le héros est suffisamment puissant pour protéger ses proches, le danger vient de lui.
Hulk, cette grosse brute verte, a un cœur et s’est même trouvé une épouse et une reine sur Sakaar (4). Malheureusement, la donzelle se fait atomiser suite à l’explosion du vaisseau dans lequel le terrien était arrivé. Indirectement, il est responsable de sa mort.
Une sorte d’atroce négation du couple commence à se dessiner.

Steve Rogers, alias Captain America, se fait assassiner par Sharon Carter, sa petite amie ! Bien entendue, celle-ci est sous une influence hypnotique, mais tout de même, la valeur symbolique est là : un héros attaché à une femme est voué à la mort, il faut donc éliminer l’une ou l’autre partie.
Le cas d’Iron Man (5) est assez parlant également puisqu’il s’agit ici presque d’une tactique d’évitement. Dans un passé lointain, Stark met de côté son amour pour Pepper Potts et se sacrifie au profit de son ami Happy Hogan (6). L’homme va également multiplier les conquêtes d’un soir – et accessoirement devenir alcoolique – afin de décourager toute candidate potentielle au « grand amour ». Enfermé dans son armure comme dans une tour, Stark fait passer devoir et travail avant vie personnelle.

Existe-t-il, dans toute cette négation affective, des exceptions ?
Oui, heureusement. Mais elles sont loin d’être des modèles de perfection. Prenons le couple ultime, LA famille du Marvelverse : Reed et Sue Richards des Fantastic Four. Ils sont ensemble depuis des lustres, ils ont des enfants, une relation durable… cela ne les empêche pas, pendant la guerre civile, de connaître une grave crise conjugale. D’une manière générale, le détachement de Reed et sa passion forcenée pour la science a tendance à l’éloigner de son épouse. Délaissée, celle-ci entretient une relation ambiguë, mal dissimulée, avec Namor. Sous un vernis apaisant se cache finalement presque un avertissement : « regardez ! il est impossible de s’aimer vraiment ! » semblent hurler, inconsciemment ou non, les scénaristes.
Plus récemment, nous avons vu le couple Luke Cage/Jessica Jones se former. Mais à quel prix ? Jones (7), à l’époque, collectionne les aventures sans lendemain et a, également, un sérieux penchant pour… la fête dirons-nous pudiquement. Elle sort un temps avec Scott Lang (qui se fera pulvériser lors de House of M) avant de, finalement, entreprendre une relation plus sérieuse avec Cage, relation qui, très vite, à l’occasion de Civil War, va prendre un tournant cruel, Jessica s’enfuyant, avec son bébé, vers le Canada pendant que Luke reste défendre ses idées et foutre en l’air son couple. Plus tard, une passe d’armes a lieu entre les deux « tourtereaux », Jessica ayant décidé de s’enregistrer auprès des autorités afin d’en finir avec la vie de fugitif qui ne convient guère, il est vrai, à l’enfant dont elle a la charge.

Eternels célibataires, couples au bord de la rupture, assassinats et coups du sort, tout semble nier aux héros le droit à l’amour. Et lorsque ce ne sont pas des clones qui viennent troubler le jeu, c’est le destin ou le diable en personne qui s’en mêlent.
Faut-il y voir un parallèle avec le vœu de célibat des prêtres ? Le héros, voué qu’il est à sauver la vie d’autrui, se devrait alors de ne pas être accaparé par une vie amoureuse « normale » ? Car le mythe de « l’identification » au personnage ne tient qu’un temps. Les lecteurs grandissent et il n’est pas spécialement plus intéressant, pour un éditeur, d’aller vers les plus jeunes (moins fortunés) plutôt que d’accorder à son lectorat historique le droit à l’évolution. Il y a donc quelque chose de plus profond, de plus caché, dans ces échecs à répétition.
Faut-il y voir une simple dramatisation d’auteur, un tour de passe-passe en quelque sorte ? Ou, peut-être, plus encore ? N’y a-t-il pas, dans cette souffrance, cette solitude, cette totale impossibilité de construire, une mise en abîme de nos propres échecs, de cette fascination de l’ego pour l’absolu et son caractère irréalisable ?
C’est là encore, peut-être, donner trop de sens à nos comics.
Mais c’est aussi, sans aucun doute, une manière de montrer qu’en grattant un peu le papier, surgissent bien souvent des éléments inattendus, teintés de sang, de larmes et de talent.

"Quand on perd quelqu’un, on vous dit de tourner la page et de continuer à vivre. « C’est ce qu’elle voudrait. » Ça me fait sourire. Pourquoi est-ce que je voudrais t’oublier ? Oublier ta façon de boire ton soda. Tes cheveux dans le vent.
Bonjour Gwen.
Ma mutine Valentine."
Peter Parker, sous la plume de Jeph Loeb
(8)

"If we'd go again
All the way from the start,
I would try to change
The things that killed our love."
Still Loving You, Scorpions