01 avril 2009

Entretien avec... l'équipe créative de Magus !

C'est une nouvelle rencontre avec des acteurs du monde de la BD que je vous propose en cette heure matinale puisque la sympathique équipe de Magus, dont le premier tome est chroniqué ici, a accepté de répondre à quelques questions. Tout de suite un petit moment donc en compagnie d'Annabel, Cyrus et François Debois.

Neault : Bonjour à tous et merci de prendre le temps de répondre à ces quelques questions.
Entre le moment où l’idée de Magus a germé dans vos esprits et la sortie du livre, combien de temps s’est-il écoulé ? Le parcours a-t-il été dur ?


François Debois : La première note de réflexion sur Magus, formalisant le concept de la série, date de septembre 2006. Ça fait donc deux ans et trois mois entre l’idée et la sortie de l’album, ce qui est quasiment deux fois plus long que le temps de développement traditionnel d’un album de BD.
Nous avons donc connu une longue phase de maturation, de remise en question avec Cyrus, et en termes de scénario, nous avons écrit plusieurs versions du tome 1 avant d’aboutir à celle que les lecteurs ont pu découvrir.
L’arrivée d’Annabel nous a permis de formaliser le dossier de présentation de la série, qui a tout de suite tapé dans l’œil de Franck Marguin, éditeur chez Glénat. Du coup, le développement de l’album s’est mis en route très rapidement une fois la signature avec Glénat.

- Le personnage principal est, enfin devient, fossoyeur, bien que ce soit une vraie trouvaille scénaristique, ce n’est pas très « sexy » comme job, d’où est venue l’idée ?

Cyrus : D’une première constatation en tant que lecteur ou spectateur. C’était en plein Seigneur des Anneaux mania, on voyait sur des écrans géants ces combats titanesques entre des milliers de soldats qui se battaient… ils pouvaient être 10000 ou 100000, il en fallait toujours plus et ça devenait ridicule. Surtout ça m’agaçait de ne jamais voir l’après combat, moi c’est les coulisses qui m’attirent plus que la boucherie.
Ensuite cette idée du fossoyeur en tant que métier est venue grâce à une photo de mon arrière grand père qui a exercé cette activité durant la seconde guerre mondiale (voir la photo sur notre blog)
J’aime beaucoup cette photo, j’ai peu connu mon arrière grand père, quand je regardais la photo, j’essayais de m’imaginer qui étaient ces hommes, ce qu’a été leur vie, et ce qu’ils ont enduré.
J’en ai parlé à François qui a trouvé qu’il y avait matière à creuser ce point de départ qui offrait de belles perspectives pour donner vie à des personnages, c’était parti pour de longues nuits de cogitations téléphoniques lui et moi.

- L’une des particularités de Magus est de jouer avec la réalité et la fiction, on est en territoire connu mais pas tout à fait dans l’historique, on pourrait presque penser à certaines uchronies (en général située à l’époque contemporaine) où des éléments connus sont disséminés pour rendre le paysage plus familier et les évènements plus dramatiques, est-ce une réelle volonté de votre part ? Avez-vous, dès le départ, tracé une frontière nette entre ce qui serait du domaine de la réalité et le reste ?

FD : Une chose est sûre, nous ne voulions pas d’un univers médiéval-fantasy avec une magie flamboyante, des armures rutilantes, des créatures fantastiques prenant le pas sur les personnages.
Du coup, nous cherchons à amener les éléments fantastiques par la suggestion, et à restituer le côté « viscéral » de l’époque : les souffrances, la mortification de la chair, le fait que les magiciens soient affaiblis quand ils utilisent leurs pouvoirs, qu’ils en vomissent leurs boyaux…

- La première scène, avec ce fameux supplice du silence, est une entrée en matière assez violente qui fait son petit effet, est-ce un choix délibéré pour, dès le départ, imposer un ton particulier ?

Cyrus : Oui, il nous a semblé important d’incarner tout de suite les conséquences de cette répression sanglante qui a éradiqué la magie. L’édit de Mônes était terrifiant et on sait pourquoi à la 3ème page de l’album. Un bon moyen d’incarner les enjeux de cet univers et de faire frissonner le lecteur sur ce qui peut arriver à un magicien s’il se fait attraper.

- L’époque, en l’occurrence le bas Moyen Age, n’est pas innocente, c’est le temps de l’Inquisition, l’Eglise (de l’époque bien entendu) est-elle l’un des « méchants » à part entière de cette histoire ?

Cyrus : Oui tout à fait. Mais on ne voulait pas faire le procès de l’église, même si c’est tentant. Ce qui nous a paru intéressant c’est de comprendre comment à l’intérieur d’une société un groupe provoque la disparition d’un autre groupe. C’est aussi la métaphore de l’éradication des traditions païennes. Détruire tout ce qui ne te ressemble pas ou que tu ne comprends pas. Deux des moteurs de l’Eglise pour asseoir son pouvoir au fil des siècles. On est loin de la foi et de l’amour de son prochain, non ?

- Certains auteurs ont revisités la légende arthurienne en opposant un peu la religion du dieu unique et les anciennes croyances, ces dernières étant présentées (magie comprise) comme plus légitimes culturellement et plus tolérantes (je pense précisément à la saga du Roi Arthur de Bernard Cornwell). Y a-t-il, dans Magus, une quelconque métaphore permettant d’associer la magie à la liberté, au sens large, ou, au moins, à une sorte d’échappatoire permettant de fuir un changement radical ou des dogmes considérés, même pour l’époque, comme très lourds ?

FD : Pour moi, dans Magus, la magie représente une autre forme de dogme, avec ses rituels d’initiation et de transmission. Mais la seule « liberté » qu’elle confère est l’aisance matérielle qu’elle peut procurer. En effet, dans ce monde médiéval où tous luttent pour leur survie, les magiciens utilisent en priorité leurs pouvoirs pour « améliorer le quotidien », de la même manière que certains rebouteux se faisaient payer en nature en échange de leurs services.
Nous avons toutefois imaginé plusieurs castes de magiciens avec Cyrus, et l’une de ces castes (les Albâtriers) entretient un rapport plus mystique, moins instrumentalisé, avec la magie.

- Lorsque l’on a un fossoyeur comme personnage principal, il est presque impossible de ne pas parler de la mort et de ce qui s’y rapporte. Pour l’instant, il y a de la violence, du sang, mais finalement peu de moments « intimes » entre celui qui met en terre et ceux qui partent pour l’au-delà (et, en l’occurrence, pour un petit trou dans la terre). Cet aspect sera-t-il développé par la suite ?

Cyrus : On aurait voulu le faire plus, écrire plus de scènes avec Stan confronté aux turpitudes de son nouveau rôle mais le manque de place d’une bd en 46 pages nous oblige parfois à devoir sacrifier certains moments qui n’auraient pas forcément servi le récit sur la longueur mais qui auraient donné de beaux passages à raconter.

- Annabel, tes dessins sont particulièrement réussis, de quoi s’inspire-t-on lorsque l’on doit créer un personnage comme Aristide par exemple ? D’un vieux prof de maths acariâtre ? ;o) Ou c’est un mélange de plusieurs choses ?

Annabel : Trop gentil ! C'est marrant, franchement, j'ai un oeil très critique sur ce premier tome avec le recul, je vois pas mal de maladresses. Mais je ne vais pas trop m'enfoncer trop non plus, en tout cas, j'essaie de m'améliorer et je travaille sur les trucs qu'on a remarqué avec mes collègues François et Cyrus
C’est drôle que tu parles d’Aristide, il y a une bonne anecdote le concernant. il a d'abord eu une trombine inspirée par Charles Pasqua. Et puis finalement, avec la description précise de son caractère faite par Cyrus et François, j'ai fini par pondre ce visage là. Pour finalement le rencontrer en chair et en os au festival d'Angoulême, sur le stand Glénat, à deux chaises de moi. Ça ne s'invente pas, c'était bluffant, un auteur de Glénat également, qui travaille avec Franck Giroud et qui est quelqu'un de très gentil en vrai. Mais j'avoue, je ne sais plus son nom !!!

(note de Cyrus : le dessinateur de Fleury Nadal)
(note de Neault : Daniel Hulet, je confirme qu'il y a comme un cousinage :o))

- Les décors sont très soignés, as-tu utilisé une importante documentation ? Il n’y a pas de date exacte donnée dans le récit mais certains éléments, comme Innocent IV, permettent de se situer un peu, est-ce que cela implique des recherches sur l’architecture médiévale par exemple ?

Annabel : Les décors ? J’ai essayé de les soigner pour tenter de faire oublier que je ne suis pas calée du tout en la matière. Pour moi qui n'avait qu'une vague idée de l'époque, c'était pas gagné, ça l'est toujours pas d'ailleurs, question archi, je suis pas capable d'inventer, alors, il a fallu chercher plein de choses. Vive internet !
Le truc c’est de parvenir à donner l'illusion qu'on sait à peu près ce qu'on fait ;), alors qu'on se pose un tas de questions et qu'on n’arrête pas de se demander si on ne fait pas des boulettes. Sérieusement, pour faire une bd dans ce contexte, il faut faire le maximum pour que ce soit crédible, parce qu'on a d'illustres prédécesseurs, et il faut tenir le coup en cas de comparaison (Herman, Bois Maury etc..)
(note de Neault : un exemple, ci-dessus, de ce que peut donner une personne qui n'est "pas calée du tout" en décors ;o) merci au passage à Cyrus pour cette illustration - la première planche colorisée du tome #2 - en exclusivité pour ce blog (cliquez sur l'image pour obtenir la taille réelle))

- Ton découpage est particulièrement habile (on peut noter par exemple, page 31, une réminiscence à base de croix qui se poursuit, sur la page suivante, par un rappel fort bienvenu), as-tu été relativement libre au niveau de la narration ?

Annabel : C’est François et Cyrus qui ont eu cette idée, ils ont bien noté l'importance de cette mise en scène, ils voient les choses d'une manière très cinématographique.
D’une manière générale, le découpage est établi par François et Cyrus, qui m'envoient les pages, avec le nombre de cases et ce qui s'y passe. Il y a les dialogues aussi, plus quelques indications de cadrages, mais c'est pas systématique, il me laissent beaucoup de liberté, en partant de cette base je dessine les storyboard pour commencer.
Je fais assez peu de changements, ce qu'ils écrivent est déjà très « graphique », sinon ils sont toujours ouvert aux propositions que je fais.
En fait on a la même idée sur la manière de raconter une histoire, ça colle vraiment bien depuis le début !

- Un autre effet ; lorsque l’on termine de lire la page 43, l’œil quitte la vision (au sens paranormal) de la mort d’un personnage pour le retrouver aussitôt, deux pages plus tard, mort pour de bon (puisque la page, lorsqu’on la tourne, dévoile en fait, de manière furtive, le bas de la page 45). C’est voulu ? Si c’est le cas, c’est très bien fait puisque le lecteur, avant de lire la suite, a « la vision », à son tour, de la mort du personnage avant qu’elle n’intervienne.

Annabel : En fait j’ai un peu répondu là dessus à ta question précédente, oui ça a été carrément pensé et visualisé à l'avance par François et Cyrus !

- Pour rentrer dans des considérations plus terre-à-terre, combien de temps t’a-t-il fallu pour dessiner ce premier tome ?

Annabel : Un bon bout de temps ! ; ) disons en gros que je fais 4 à 5 pages par mois, et le plus souvent ça a été plutôt 4, oui, je suis pas une rapide et en plus j’ai l’angoisse du crayon, je doute chroniquement. Heureusement que la confiance de mes collègues n'a jamais failli, contrairement à la mienne !
Mais à ma décharge, je bosse plutôt régulièrement, c'est au moins ça !
J’essaie d'aller plus vite maintenant, le tome 1 a mis 11 mois, il en sera de même pour le tome 2 que je terminerai vers Octobre prochain, j’ai déjà dessiné la moitié du tome 2.

- Alors, vous ne le savez peut-être pas mais mon blog est surtout, en général, axé sur la BD américaine, avez-vous lu ou lisez-vous encore des comics ?

Annabel : J’en ai lu pas mal à une époque, je les piquais à un cousin, et j'aime toujours ça en fait.

FD : Oui, énormément !! Je lis des comics depuis que j’ai 6 ans, et j’ai été nourri par Claremont, Byrne et Miller.
Aujourd’hui, je lis essentiellement du Marvel (j’ai toujours trouvé les héros DC trop iconiques) : Captain America (pour moi, une des meilleures séries du moment avec Brubaker aux manettes), Ultimates (période Millar/Hitch), Avengers (avec des hauts et des bas de Bendis), Thunderbolts (par Ellis ), Astonishing X-Men.
J’ai beaucoup aimé le crossover Civil War, mais je suis très déçu par Secret Invasion.

Cyrus : Un bon paquet et ce depuis des années et des années, la grosse différence avec mon adolescence, c’est que je lis maintenant les histoires sous forme de trade et je ne lis plus beaucoup les séries X non plus. Je suis plutôt un lecteur Marvel.
Sur ma pile de lecture en ce moment : Le Batman de Paul Pope, des X-Factor de Peter David, les Ultimates de Madureira, les Illuminati de Bendis, Scalped etc…
Dessinateur favori : David Mazzucchelli.
Si quelqu’un sait comment rentrer en contact avec lui, je suis preneur. Cet homme est l’auteur le plus mystérieux qui soit, quel talent.

- Si vous deviez un jour travailler sur un personnage de la maison Marvel, ce serait lequel et pourquoi ?

Annabel : Wolverine (avec la tronche de Jackman !) ou encore un que j'aimais vraiment beaucoup, le hic c'est que je me souviens plus de son nom, c'était celui qui se téléportait , avec une queue, tout bleu et 3 doigts aux pieds, pas tout à fait humain physiquement ??
Ça y est, je me souviens, je crois que c'était Diablo !

FD: Il y a quelques années, j’aurais dit les X-Men, car j’ai collectionné pendant longtemps les aventures de nos héros préférés (j’ai même à la maison les numéros 2 à 10 en version originale !). Mais la surexploitation de nos X-heroes m’a lassé. A part la série Astonishing, j’ai beaucoup de mal à lire les autres séries, que j’ai du coup abandonnées.
Donc si j’en avais la possibilité aujourd’hui, je travaillerais sur Fantastic Four. J’adore le côté famille dysfonctionnelle, et je trouve que Millar est un peu passé à côté du sujet dans son dernier run. J’ai même une idée de scénar très sombre que j’ai développée pour ce titre, et je rêverais de la concrétiser un jour.

Cyrus : Daredevil, parce que c’est mon personnage préféré.

- Je conclus toujours les entretiens en demandant à mes interlocuteurs quel super-pouvoir ils souhaiteraient avoir dans la vie, je ne vais pas déroger à la règle. Attention, on ne peut en choisir qu’un seul. ;o)

Annabel : Trop dur d'en choisir qu'un ! Dans un parti pris de légèreté sur la question, je dirais voler, le b-a ba quoi. Histoire de le faire enfin autrement qu'en rêve (où je finis immanquablement par me casser la figure )
FD : Xzdz
Cyrus : Celui de Malicia/Rogue, histoire de pouvoir tester tous les super pouvoirs ;-)

- Merci à tous d’avoir joué le jeu et bonne continuation à vous pour la suite de Magus.


Les entretiens précédents :