13 avril 2009

Monstres & Gentlemen

Petit égarement victorien dans les pas de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Ou quand Moore avait encore plus de talent que de volonté de choquer son lectorat.

Un 19ème siècle mourant. Des figures nationales en fin de cycle pour servir un empire britannique qui se sait à l'agonie. Entre modernité et fantasmes de l'ancien régime, un petit groupe d'aventuriers renommés est rassemblé pour servir la reine.
Nemo, l'homme invisible, Quatermain, Dr Jekyll et Mr Hyde... ils sont tous dirigés par une femme, Wilhelmina Murray, bien décidée à faire en sorte que sa "ménagerie" serve la couronne. Quelque part, dans les bas fonds de Londres, un homme s'apprête à lancer la première attaque aérienne de l'Histoire. La pègre chinoise détient la cavorite, un matériel anti-gravité qui peut précipiter le destin de l'Empire. Et si la lumière du monde dépendait de gens à bout de souffle ?

Il n'y a pas des dizaines de manières de traiter quelqu'un comme Moore. Soit on se plie devant Sa Majesté des Ragondins, dans un délire révérencieux et puant, soit l'on considère ce type comme un auteur, imparfait et parfois bon. Watchmen a été son chef-d'oeuvre, la plupart du reste de sa production est insignifiante et même souvent choquante d'un point de vue moral. Moore vous dirait que l'art n'a que faire de la morale, ce en quoi il a tort. L'art n'a que faire de la morale des autres, mais l'art sans morale n'est finalement que de la pornographie sans grand intérêt.
Je déteste ce type.
Vraiment.
Je crois que j'ai rarement autant haï un inconnu. ;o)
Mais je lui reconnais des qualités. Et, à part Watchmen, cette oeuvre magistrale, je crois que La Ligue des Gentlemen Extraordinaires est ce que je préfère de lui. Il réussit même, dans cette série, à me faire rire. Et si ce n'est pas cela le talent, faire rire même ceux qui vous détestent, alors ça s'en approche sans doute.

D'un point de vue scénaristique, Alan Moore récupère les quelques personnages typiquement anglais qui sont tombés dans le domaine public au fil des ans. Rien de bien méchant comme procédé, c'est le cas d'autres séries comme Fables. Ce n'est d'ailleurs même pas spécialement britannique tant nous connaissons, au moins de nom, les premiers rôles. Le but ici est de se lancer dans une aventure à la Jules Verne, avec des tas de machins vieillots et magnifiques, en avance sur une époque improbable. Steampunk en un mot.
Le côté esthétique, assumé par Kevin O'Neill, est plutôt excellent, non seulement parce qu'il parvient à rendre à la fois un coté daté sans perdre en dynamisme mais aussi parce que c'est bien là l'un des très rares exemples où le Très Saint Père du Smiley Apocalyptique aura accepté de faire dessiner l'une de ses histoires d'une manière relativement accessible. C'est aussi, d'un point de vue visuel, très peu académique, dans le sens où l'on peut avoir des planches de neuf cases, à l'européenne, ou des découpages moins formels voire des plans énormes venant rythmer le récit comme des coups de boutoir.
Et s'il faut savoir si l'histoire est bonne, je serais tenté de répondre que oui, car elle allie la légèreté du vrai divertissement et la discrète profondeur de l'ironie. Même les blagues de cul ne sont pas trop lourdingues, ce qui, pour Moore, est un exploit digne d'un Eisner Award (en même temps, l'exception dans une carrière réside plutôt dans le fait de ne jamais en recevoir aucun, ce qui n'est pas si facile qu'on pourrait le croire).

En français, le volume dont je parle est publié par Editions USA. La traduction est relativement égale à ce qui se fait à l'heure actuelle, autrement dit c'est de la merde. Outre les traditionnelles et néanmoins inexcusables fautes de frappe, l'on va retrouver des horreurs comme "quelle force peut palier à cet affront ?" à la place de la forme correcte "quelle force peut pallier cet affront ?"
Deux fautes en une seule phrase... nous pourrions en rire si ce n'était pas dramatique. Si l'on veut aller plus loin, les lecteurs attentifs noteront que des expressions sont employées parfois de manière incorrecte, mais vu le manque d'hygiène général, peu iront jusque là sans que l'on puisse leur jeter la pierre ou même une vague éponge molle et gonflée des larmes versées sur notre langue, vite et mal enterrée.

Quand Moore ne pète pas plus haut que son QI et qu'il est regardable, cela donne ça. A conseiller, d'autant qu'il est rare que le personnage allanèsque n'occulte pas le scénariste ; m'sieur Moore, tout simplement.

9 commentaires:

TdK a dit…

Mordant et très vrai. ^^
En meme temps comment faire pour rendre les traductions meilleures ?
N'est-ce pas un combat contre des moulins même si c'est noble à la base ?

David a dit…

J'aime beaucoup la ligue des gentlemen extraordinaires, ça me fait me souvenir de pleins de romans qui m'ont permit de développer ma créativité au niveau du jeu de rôles, Watchmen j'ai eu un peu de mal sur le plan visuel, mais il est vrai que ce sont des oeuvres importantes, j'ai bien aimé top ten ou Promethea mais de là à idôlatrer le bonhomme... Des bonhommes comme Neil Gaiman me font bien plus rêver.
concernant la ligue et l'édition française, j'adore le format trés pratique!

Neault a dit…

En réponse à TdK :

Non.
Je ne crois pas.
Sinon, j’arrêterais de lire, d’écrire et de défendre ce qui mérite de l’être.

Il ne s’agit pas de moulins mais de trous du cul.
Ces gens n’ont rien à faire dans l’édition.
Ils sont l’ebola des Lettres, peut-être en plus dangereux encore.
Et tant que les assiettes ne seront pas propres, l’on ne pourra guère parler des plats.

Je ne suis heureusement pas le seul à le dire. Bourdieu, de son vivant, ne disait rien moins que cela. Sauf qu’il visait la merde télévisuelle.
Mais ce qui était anecdotique dans sa réflexion appliquée à la télévision devient extrêmement violent et dangereux dans le monde de l’édition. Si l’on en vient à pisser sur le territoire de la pensée, où iront donc fleurir les pensées et s'épanouir leurs doux parfums ?

La télévision est une pouffiasse qui s’enorgueillit de ses insuffisances et qui, par nature, ne peut avoir aucun recul sur ce qu’elle produit. Que l’édition lui emboîte le pas est un signe de… fin de tout.

J’ai comme un goût de vomi dans les yeux quand je vois de quelle façon sont traitées les œuvres, françaises ou étrangères, éditées actuellement. Et c’est abominable car il s’agit d’une violence fondamentale que peu de gens sont capables de sentir.

Tout le monde ou presque connaît Michael Moore, un fanatique extrémiste qui a essayé – avec succès – de faire passer ses films pour des reportages. Mais qui connaît Bourdieu ?
Mon Dieu, ai-je seulement envie de vivre dans un monde ou Moore est plus connu que l’un des plus grands intellectuels français ??
Je n’en suis pas certain…

Je ne défends même rien, je suis juste triste et démuni devant cet abominable constat : la chose écrite ne véhicule plus un message étant donné qu'elle ne se conforme plus, quasiment jamais, à une forme permettant la communication basique.
Ces moulins sont la fin de la civilisation dans le sens où ils ne permettent plus la réflexion.

Trahir la langue, c'est nier la pensée. Il ne peut y avoir d'idées sans la formulation et le langage commun. Ce que je défends, ce n'est pas une vague règle de grammaire, c'est la survie du genre humain en tant qu'entité culturelle fondamentale.
Que cela ne soit pas compris est normal car, en général, l'homme moderne n'est capable de comprendre et d'accepter que des lieux communs et non ce qui remet en question son confortable système de prêt-à-dormir appelé parfois, par mégarde, "prêt-à-penser".

Autrement dit, pour faire court, y'a des coups de pied au cul qui se perdent, et si l'élan confère une sorte de légitimité aristocratique aux orteils, nous accepterons avec joie, mes doigts de pied et moi, cette transfusion de sang bleu. ;o)

..._

Cultiste a dit…

La Ligue des Gentlemen extraordinaires est ma bande dessiné préférée de Moore (oui, devant Watchmen).
L'édition française "oublie" aussi les bonus en fin de volume de la vo (illustrations/textes).

Ps : Pierre Bourdieu est quand même très connu et le ballon de baudruche, Michael Moore, a dégonflé depuis longtemps.

yannzed a dit…

A noter que les 2 mini-séries seront rééditées par Panini en septembre et octobre prochain tandis que Delcourt a obtenu les droits de la troisième (en court de parution en VO pour le moment).

TdK a dit…

Je partage ton avis sur la place cruciale du livre.
Et je ne suis pas étonné de te voir défendre Bourdieu vu ce que tu penses en général des journalistes. ^^

Matt Murdock a dit…

En fait tu détestes tous les types qui s'appellent "Moore".

En y repensant, c'est vrai que Roger Moore fait parti des plus mauvais James Bond.

Julian et Demi Moore, t'en penses quoi ?

Neault a dit…

Ah Demi là c'est autre chose, c'est une Moore bien plus sympathique. ;o)

Pizarro a dit…

Bonjour Mr Neault,

c'est juste pour vous dire que je viens de lire votre réponse a Tdk concernant les traductions et que je trouve cette réponse de tres grande qualité.