08 juin 2009

Car votre règne s'achève...

Des créatures de la nuit, au goût fort prononcé pour le sang humain, qui ont pris le contrôle de New York, voilà le point de départ de la série Rapaces.

Depuis quelques temps la police new-yorkaise doit faire face à des meurtres étranges. Des types sont vidés de leur sang et présentent la particularité d'avoir tous une aiguille plantée dans un kyste apparaissant derrière leurs oreilles. Le lieutenant Vicky Lenore, chargé de l'enquête, va alors plonger dans un monde sombre et sensuel. Celui de la Nuit.
Car depuis des siècles, ils sont là. Présents dans toutes les couches de la société. Ils sont puissants. Intouchables. Immortels. Ils peuvent même marcher au soleil. Mais en réfrénant leurs instincts primaires, en choisissant le jour plutôt que la nuit, ils se sont maudits. Leur race qui était naguère pure est en pleine dégénérescence. Leur règne s'achève. Et pour précipiter cette fin, les Rapaces sont là. Eux sont purs, forts, intacts. Le frère et la soeur sont les derniers des Molina. Les seuls Grands d'Espagne à avoir choisi, il y a très longtemps, la clarté de la Nuit à l'obscurité du Jour...

Les héros costumés ont donc laissé les buildings de New York à des vampires dans les quatre volumes de la série Rapaces. Le scénario est signé Jean Dufaux. L'auteur met en place une histoire ambitieuse qui commence comme un polar un peu ésotérique et se termine en fresque épique. Sang et sexe se mêlent dans cette saga qui nous entraîne dans les bas-fonds new-yorkais, des égouts en passant par quelques night-clubs spécialisés dans le sado-masochisme. Et si l'on fait un petit tour par l'Espagne à l'occasion d'un flashback historique, c'est pour y retrouver la même atmosphère moite et pesante.
L'on cède bien à quelques clichés du genre bien sûr mais Dufaux, en introduisant divers éléments, comme la perte des pouvoirs des Grands d'Espagne ou le principe de l'évolution appliqué aux vampires (qui ne craignent plus la lumière), réussit à imposer une touche personnelle agréable. Et si parfois quelques scènes flirtent avec le déjà-vu (ou l'hommage appuyé) jusque dans l'éclairage (une nana en cuir qui latte des mecs du SWAT armés jusqu'aux dents dans un intérieur éclairé à la lampe torche, ça sent la Matrice ou c'est moi qui suis obsédé par Trinity ?), l'on n'a guère l'occasion de s'en plaindre tant l'ensemble est habilement construit.

L'ambiance de la série tient bien entendu beaucoup aux magnifiques dessins de Enrico Marini. Les décors sont splendides, les angles de vue variés et son New York est fascinant, qu'il représente la ville dans ce qu'elle a de plus beau ou de plus laid. Même une épave ou un tas d'immondices deviennent subitement habités d'un charme certain sous son crayon. Cette représentation esthétique de ce qui ne devrait pas l'être est une démarche que certains réfutent mais qui se justifie par l'envie, légitime, de séduire le lecteur par une forme douce et non agressive. Même les quelques scènes où l'un des personnages masculins apparaît totalement nu se drapent d'une simple et pudique beauté.
Et si Marini parvient à me convaincre aussi facilement, ce n'est peut-être pas un hasard puisque le dessinateur avoue avoir été influencé par les manga mais aussi par... les comics. Ce qui n'est pas un mal. ;o)

Alors, cette histoire se déroule donc sur quatre tomes, publiés chez Dargaud (des tomes plus longs que les habituelles 46 planches européennes puisqu'ils font à chaque fois 54 ou 58 planches (je parle en planche réelle, je ne me base pas sur la numérotation qui commence à 3)). Mais, il existe également un hors série assez particulier qui s'intitule "Je reviendrai". L'ouvrage s'apparente à un artbook puisqu'il contient de nombreux dessins inédits, des croquis, une page avec les différentes étapes du travail (crayonné, encrage, colorisation), mais, et c'est là que la démarche est originale, le livre est accompagné de textes (souvent des réflexions des personnages principaux) qui éclaircissent certains points laissés dans l'ombre dans l'histoire principale ou qui posent les bases des futurs évènements. L'objet n'est donc pas juste joli mais permet au lecteur de savoir vers quoi la série, à l'avenir, va s'orienter, ce qui est plutôt une bonne manière d'ajouter de l'intérêt à ce HS.

Une série qui devrait convenir à ceux qui aiment New York, les longues canines et les jolies planches.

"En vérité, je vous le dis mes frères... il nous faudra prendre garde, un jour, à ne pas céder aux démons de l'orgueil... Toute race, toute civilisation connaît sa fin de par sa propre faute... sachons, lorsqu'il sera temps, éviter cette faute..."
Rapaces - Livre II