10 juin 2009

Last night a writer saved my life

Parlons un peu ici du rapport que le Lecteur entretient avec le Livre, cet objet source de joies, de peines et d’infinis orgasmes.

Mes premières lectures furent évidemment des BD, mais je me souviens de mon premier Livre, bardé de ce L majuscule comme d’un titre de noblesse, porte d’entrée vers le monde adulte et ses supposées merveilles. Pour un dépucelage, c’est sans doute un coup de bol doublé d’un bon coup, du genre qui vous marque à vie. Je ne sais rien de ce Maurice Leblanc qui m’envoûte mais je sens, d’emblée, que cet Arsène Lupin qu’il décrit est plus fort, plus vaste, plus lumineux que ce que je peux voir parfois à la télévision. Pour moi commencent alors les veillées me permettant, les ténèbres venues, de me réfugier dans un monde ahurissant de promesses. Je ne suis qu’un enfant et la plupart des subtilités littéraires m’échappent, un peu comme quand mon père est au volant de sa vieille Peugeot et que je m’imagine, sans vraiment y croire, qu’un jour, moi aussi, je conduirai une voiture.
Malgré tout, je m’enivre de la route et ne m’intéresse guère à la mécanique. J’ai besoin de battre la campagne.
Plus tard, d’autres auteurs, plus en rapport avec mon jeune âge, viendront titiller mon imagination. C’est le temps de Blyton ou Buckeridge. Décidément, Rowling n’a rien inventé, à peine remis au goût du jour l’aspiration naturelle des auteurs anglais pour la jeunesse et l’aventure. Parfois, entre moi et l’auteur, s’insinue la plume habile d’Olivier Séchan qui donnera naissance à un chanteur « rebelle », pour l’un de ses fils, et à un passionné de justesse dans la transposition, pour l’un de ses lecteurs.

Et comme c’est dans les jeunes années que se forgent les bonnes habitudes, j’apprends à aimer le livre en tant qu’objet. Il s’agit d’une Porte, de ma Porte vers ailleurs, vers les mondes dont je me délecte. Je sais, je sens confusément, qu’une porte nécessite des clés pour être pleinement ouverte, mais je m’en fiche un peu, j’ai compris que j’arrivais déjà, par passion, à les crocheter et à sentir, d’instinct, leurs mécanismes silencieux. Non, ce qui m’inquiète, c’est leur préservation. Une porte, cela s’enfonce. Ça peut même vieillir, pourrir sur place, être malmenée, subir les affres du temps et des négligents !
Je commence alors à ressentir envers le Livre un respect et une fascination qui ne me quitteront jamais. Une fois lu, le Livre est une sorte de relique, symbole des moments passés à être fasciné et emporté par la plume. Encore vierges, les pages sont synonymes de découvertes futures, de paysages sans limites, de promesses murmurées et idéalisées. Dans tous les cas, l’objet se doit d’être vénéré.

Encore faut-il s’entendre sur la vénération. Faudrait-il, pour qu’un livre soit respecté, ne lui infliger aucune blessure ? Non, à l’évidence. Pour être important, l’objet doit être profané et cette profanation laisse des marques. Parfois, une corne, preuve d’une étourderie coupable. D’autres fois, un brouillard sur quelques lettres, caresse à peine perceptible d’un émoi bien réel véhiculé par l’emprunte d’un doigt trop humide. Plus souvent le seul et inexorable passage des jours, jaunissant les pages et transformant la nette et puissante odeur de l’encre fraîche en un relent âcre et doucereux. Le Livre ne peut tricher, il ne se soustrait pas plus aux années qu’aux regards.
Mais le livre ne perd jamais son charme. Que ses pages soient serrées comme le con d’une jeune pucelle ou qu’elles soient ouvertes jusqu’à en crevasser sa reliure, il reste témoin d’une histoire et d’un accouplement divin entre une plume et une envie de donner vie à des mots qui ont besoin, une fois enfantés par la stérile prétention de leurs auteurs, de trouver le regard avide qui les fécondera et donnera sens à leur funeste destin de papier.

Oui, un Livre, c’est une pyramide, un lieu saint. C’est aussi une chambre miteuse ou chaque phrase racole son client en tentant de cacher ses élans putassiers. Dans un cas comme dans l’autre, c’est ce que nous avons vécu seul, sans aucun autre témoin. Une sorte de rêve logique, consultable et obscène, dont on aime parfois à glorifier les grandes lignes mais dont on sait pertinemment que rien n’en rendra l’exacte jouissance.
J’ai tendance à penser qu’un Livre, un véritable ouvrage avec lequel le lecteur aura eu affaire, ne peut pas plus se prêter qu’une maison. Une vieille maison s’entend. Vous auriez beau vanter les mérites d’une pièce ou inventer des qualificatifs sur telle chambre orientée plein sud qu’il n’en resterait pas moins que ses murs sont chargés par votre vécu.
Et là où vous verriez un tapis de souvenirs doux-amers, d’autres ne trouveraient là qu’un peu d’herbe sur laquelle s’essuyer les godasses. Sales de surcroît.

Oh, il y a des exceptions. Des saloperies dont la quatrième de couverture nous a abusés et dont les dix premières pages nous ont ouvert les yeux d’une manière cruelle et cavalière : « je ne suis pas pour toi ! » hurlait le Livre. Dans ces cas là, l’objet se refourguait sans émotion, sur le seul gage de la bonne tenue de ses pages viciées. Le bourriquet ayant les dents blanches, il se vendait mieux que le vieux briscard qui promettait de belles et poignantes balades.
Ainsi en va des Livres comme des Hommes, plus souvent jugés sur leur apparence que sur le liant véritable, cette colle impalpable mais réelle qui fait que, parfois, l’œil s’éprend d’une ombre projetée par des lettres.
Faut-il pour autant vénérer n’importe quel amas de conneries reliées par une prouesse technique plus que par le talent ?
Oui, sans doute. Aussi mauvaise soit la prose, elle n’en reste pas moins une source ou, plutôt, une mince rigole qui n’irriguera rien mais que, parfois, certains s’amuseront à sauter, à suivre, à amplifier.

C’est un peu par respect pour cette « rigole » métaphysique que j’accorde un prix au Livre et, par delà, aux livres. Le papier, lorsqu’il est frappé par l’imagination et renforcé par la lecture, devient plus noble, plus beau, plus fragile aussi, pressé qu’il est entre deux consciences inconnues qui se bousculent en son sein. Bien plus que les maisons, j’imagine que nos livres sont hantés. De nos parcours, des non-dits de leurs auteurs, des méandres physiques de leurs pérégrinations. Et un jour, quelqu’un se dit « hé, c’est mon livre, Mon Putain De Livre, je le reconnais, c’est celui que j’ai lu lorsqu’il faisait si chaud cet été là et que je m’ennuyais ferme sauf quand j’allais me promener avec ma voisine dans les forêts de… hé… merde, ça vous regarde pas ! »
C’est vrai, ça ne nous regarde pas. Mais il est intéressant de constater qu’un lecteur et un auteur se réclament de manière égale la garde de leur rejeton.
« Mon livre » est celui que j’ai écrit tout comme celui que j’ai acheté et lu. Preuve que, entre les pages, quelque chose de sexuel se passe. Quelque chose de caché, de noble parfois, lorsque l’auteur vous ouvre des horizons insoupçonnés, de dégueulasse souvent, lorsqu’il vous traîne dans ses égouts. Dans tous les cas, c’est un endroit violent et surprenant. C’est le Mordor. Les fêtes en Sologne. Le Maine et ses cimetières indiens. C’est Koontz et une chasse à mort. C’est 1984 et les années qui suivent. C’est trois hommes sur la tamise. Et, enfoui dans la masse, c’est aussi notre reflet.
Notre tombeau. Là où nous vivrons à jamais. Là où, dans un même paradoxe, nous ne cessons de rire et de pleurer.
J’ai depuis longtemps la certitude que si Dieu existe, Il doit être une sorte d’écrivain.
Et je suis bien trop lâche pour maltraiter Ses églises. Et bien trop prétentieux pour ne point me mêler de leur construction. ;o)

Et puis, tout est maîtrisé dans les livres. Les accidents n’arrivent que si les écrivains le décident et si les lecteurs accordent un regard aux mots. Dans les livres, même les monstres sont utiles. Tout ou presque a un sens. Et souvent du charme. Dans les livres, les guerres sont des péripéties. Les balles ne tuent pas vraiment. Mais les sourires, eux, réchauffent réellement le cœur. C’est la magie de l’écrivain. Faire pleurer sans douleur. Faire sourire pour de bon.
La seule blessure infligée par le livre, c’est la matière elle-même.
Le papier est si puissant que l’on peine, parfois, à retrouver ses effets dans l’éther de la vraie vie. Peut-être parce que la réalité manque de noble support. Peut-être aussi parce que, pour certains d’entre nous, étant gamins, nous avons laissé notre âme quelque part, sur une page tournée depuis longtemps.

Tout est, je le crois, une question de perspective. Nous avons l’habitude de considérer toute chose selon nos croyances, nos envies, notre culture… l’écrivain, lui, déplace notre regard là où nous ne l’aurions pas naturellement porté. Nous savons que la lune est plus petite que la terre qui, elle-même, est minuscule face au soleil. L’écrivain, lui, peut nous prouver le contraire. Parce que dans les Mots, il y a de la logique, c’est évident, mais il y a aussi autre chose. Un petit plus qui ne peut s’expliquer par des équations ou des molécules produites par le cerveau. Ce petit plus, c’est le territoire des Mages. Le pays des Ecrivains et des Lecteurs.
C'est le pays où je suis né.
C'est le pays où j'espère ne jamais mourir vraiment, entre quelques pages et deux ou trois phrases...

"Ecrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit."
Marguerite Duras