25 juillet 2009

Mythe, Popcorn et Carré Blanc

Peut-on adapter une œuvre aussi magistrale que Watchmen en film ? Moore, en vieux ronchon certain de sa supériorité, vous dirait que non. Je n’ai jamais jusqu’ici consacré un article à un film tiré d’un comic, mais l’œuvre de Zack Snyder mérite que je range mes principes dans un coin, au moins pour un temps.
Le metteur en scène n’en est pas à son coup d’essai, il avait notamment réalisé 300, tiré de l’œuvre éponyme de Frank Miller. Le résultat était déjà plus que correct mais ne laissait pas entendre pour autant que le type pouvait s’attaquer à un mythe de la littérature et en ressortir vivant voire grandi.
Eh bien pourtant, ce type est encore en vie et c’est un putain de géant !

Alors, avant de parler de Watchmen, vu que l’on a le temps et que l’on est entre nous, parlons un peu des films en général et des réactions qu’ils suscitent. Je suis toujours outré de voir parfois certaines personnes trouver un film « ennuyeux » sous prétexte qu’il n’y a pas « d’action », sous entendu des explosions et des pubs pour magazines de tuning à l’intérieur. Un film, ce n’est pas seulement du son, de jolies lumières et du saut en longueur (enfin, des cascades disons). C’est sans doute pour cela que j’ai envie de me pendre à chaque fois que je vois les Spider-Man de Raimi alors que j’ai déjà visionné à plusieurs reprises, et avec le même intérêt, l’excellent Un Plan Simple du même larron.
Une scène peut être tendue, drôle, violente, excitante avec seulement deux personnages et un cadre banal. Et un film entier peut être chiant à mourir avec une débauche vomitive d’effets spéciaux et de figurants. Par exemple, regarder Le Seigneur des Anneaux, pour moi c’est comme être obligé de me taper l’intégrale du commissaire Maigret. Même les récents avec Bruno Cremer hein. Pour ceux qui ne connaissent pas, comment expliquer… imaginez un truc gris, sans forme, ou le temps semble ne plus avoir cours. Avec de longs plans sur une table de cuisine et en fond sonore une horloge qui égrène votre lente agonie. Putain, rien que d’en parler, ça me file des crises d’angoisse. Enfin bref, dans ce genre de truc, il n’y a pas d’action, certes, mais il n’y a surtout ni rythme ni intérêt. Et certains spectateurs, sans doute traumatisés par des années d’œuvres télévisuelles françaises, ont fini par développer le syndrome Rambo II, c'est-à-dire croire que l’action est toujours synonyme d’intérêt alors qu’elle remplace très souvent un vide incommensurable. N’allez pas croire pour autant que je suis allergique au mouvement, Matrix par exemple est un film qui regorge d’action mais d’action justifiée et intéressante qui a totalement sa place dans l’histoire.
Tout cela pour vous dire que Les Charlots font l’Espagne, Indiana Jones, les Star Wars ou Taxi, c’est pas trop mon truc. Je serais plutôt du genre The Big Lebowski ou Arnaques, crimes et botanique, autrement dit du vrai cinéma populaire, sans prétention, fun, mais pas spécialement préparé exprès par des demeurés pour des demeurés.

Maintenant que l’on est au clair sur ma vision du cinéma, passons à l’essentiel.
Alors, je tiens à le dire, j’ai téléchargé illégalement ce film. C’est pas que je ne voulais pas payer ma place de ciné hein, au contraire, j’y suis allé en famille, avec ma femme et mes deux enfants. Et, au moment de prendre les places, on nous a demandé les cartes d’identité de nos enfants vu que le film était interdit aux moins de douze ans. Mon fils ayant onze ans et demi à l’époque, nous voilà bredouilles et, sur l’instant, passablement déçus.
Non mais quelle connerie ! Nous demander des cartes d’identité… comme si à onze ans on allait tuer nos gamins mais à douze, ça va, ils s’en sortiront. N’importe quoi… ce n'est tout de même pas un film d’horreur ou de cul !
D’autant qu’évidemment, j’avais très largement préparé mon fils au visionnage de ce film, notamment en lui parlant du rôle des héros dans l’histoire, du côté réaliste et sombre, de la manière très spéciale pour le Dr Manhattan d’appréhender les choses, bref, je n’avais fait qu’attiser sa curiosité et, surtout, tout le monde se faisait une joie de voir ce fichu film sur grand écran. Parce que j’en parlais depuis des lustres et que la bande annonce avait fini de les convaincre. Mais donc, non, douane, papier, achtung, rentrer maison ! Bon, ben emule alors.
Viendrons après nous faire chier avec leurs industries en crise ces connards.
Enfin, une industrie en crise, ça reste à voir. On veut nous faire croire que cent téléchargements sont équivalents à une perte de cent DVD, ce qui est évidemment faux. Déjà, tout le monde n’a pas les moyens d’acheter la totalité de ce qu’il télécharge. Ensuite, non seulement les passionnés peuvent acheter par la suite un film téléchargé mais, parfois, ils l’achètent plusieurs fois ! Moi par exemple, j’ai acheté trois fois le premier Matrix… (ben oui, le premier DVD, la réédition avec les bonus et, après, le coffret avec la trilogie, les Animatrix et le buste… mais à part ça, vivement Hadopi pour éviter que Patrick Bruel finisse à la rue, ça serait malheureux quand même).

Ah oui, donc, Watchmen.
Tout d’abord, j’aime ce film parce que je ne suis pas certain du tout qu’il soit vraiment destiné au grand public, à l’inverse d’un vulgaire Spider-Man. C’est long (mais pas lent), c’est complexe (mais pas incompréhensible), c’est fin (mais pas élitiste), mince alors, ce film risque de ne convenir qu’aux fans de comics ! Et encore, pas forcément à ceux qui se paluchent depuis des années en scandant le nom de leur idole (Moore).
Quel est l’intérêt d’une transposition d’un medium à un autre (à part attirer les abrutis trop fainéants pour lire une BD) ? Ben, en gros, utiliser au mieux les possibilités du medium qui accueille l’adaptation. Ne pas être dégueulasse au niveau visuel, ça, c’est fait jusque dans les costumes. Mettre quelques jolis effets bien modernes parce que, sinon, ça fait un peu film albanais, on est d’accord. Et utiliser la bande son à bon escient. Et là, c’est magistralement fait…
Par exemple avec Sound of Silence, balancé pendant l’enterrement du Comédien, avec un lent travelling arrière sur le cimetière. Le tout sous la pluie, avec le World Trade Center qui se dessine discrètement à l’arrière plan (on est dans les années 80). Pour le premier ralenti, on voit le prêtre et un trou dans le sol, parmi les tombes, se découper « en dessous » du cercueil porté à ce moment là par quelques mecs… après y’a le drapeau US recouvrant le cercueil qui défile et la caméra commence à se détacher et à prendre de la hauteur. C’est bien simple, j’en avais des frissons. Vous allez me dire « oui, c’est parce que t’aimes bien Simon et Garfunkel ! Si on avait mis la Merguez Party des Musclés, ça t’aurait pas fait pareil ! »
Mais non, enfin… oui, mais c’est pas ça le problème.
Personne n’aurait l’idée de mettre un titre des Musclés dans un film. Déjà que Cali fait du cinéma… les cinéphiles ne peuvent pas tout endurer non plus. Et ensuite, Sound of Silence, surtout à ce moment là, même sans aimer Paul et Arthur, ça file une de ces baffes ! J’ose même pas imaginer l’effet au cinéma. Je crois que je me serais chié dessus de joie et d’émotion. Du coup, c’est bien qu’il y ait des miradors pour empêcher les pères indignes d’amener leurs enfants voir des scènes choquantes.

Le côté musical, c’est sympa, ok, on a compris. Et le reste ?
Ben, le reste est pareil. Déjà, c’est long. Plus de 2h40. Ce qui est bien car, en premier lieu, si c’est bon, autant en profiter le plus longtemps possible, et, ensuite, ça va faire chier tous les imbéciles qui, il y a vingt ans, se plaignaient déjà de livres trop épais (genre « ouais, Stephen King c’est génial mais c’est trop long quoi ») et qui, aujourd’hui, n’arrivent même pas à mobiliser leur trois neurones avariés pendant plus d’une heure et trente minutes.
Je soupçonne même certains de prendre à bouffer comme s’ils passaient le bac.
Gros cons ! S’ils ont faim, qu’ils aillent au restaurant ! C’est quand même incroyable que des gens ne puissent pas poser leurs fesses quelque part sans être obligé de se fourrer des saloperies dans la tronche, on a l’impression qu’ils ont peur de perdre leurs dents s’ils ne s’en servent pas…
Il y a le traitement de Rorschach aussi. Juste comme il faut. Sans connerie de politiquement correct aseptisé et sans, non plus, en faire un monstre. Ce n’était pas évident car ce type ferait aisément passer le Punisher ou Moon Knight pour de gentils pacifistes, du coup, l’incarner sans tomber dans la caricature était un pari risqué. Largement gagné puisque le perso est magnifique d’intensité, d’émotion, de perdition même… Dans un autre genre, Malin Akerman est absolument sublime en brune. Avec un regard à vous faire perdre 5/10ème à chaque œil si vous la fixez trop longtemps !
Et sinon y’a un tas de choses que je ne saurais pas bien décrire parce que je ne suis pas un spécialiste du cinéma. La lumière et ce genre de trucs. Tous ces éléments que l’on sent un peu d’instinct mais que l’on a du mal à mettre en équation. Alors, plutôt que de vous parler en cinéphile éclairé, je vous parle, depuis le début, en lecteur convaincu.
Convaincu du talent d’un mec qui ne prend pas les spectateurs pour des cons. Convaincu aussi parce que ni les yeux ni le bide ne mentent. L’on peut toujours faire mentir l’esprit, en pérorant et en se conformant aux modes, en se coulant dans le moule, mais les yeux, lorsqu’ils sont brillants, ne peuvent donner le change. Et lorsque l’on ressent cette drôle de sensation qui vous tord le ventre, cela veut souvent dire que vous êtes enceinte ou que, sinon, vous êtes vachement touché par ce que vous avez devant vous…

Je ne sais pas si Snyder a rendu le film plus mythique que le comic, je ne pense pas. Mais il a réussi à magnifier certaines scènes et à ne trahir personne. Ni les auteurs, ni nous. Et pour cela, je lui en suis reconnaissant bordel.
Et comme un con, j’achèterai le DVD…

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