29 juillet 2009

Peut-on considérer le dessin comme négligeable dans une BD ?

Alors, figurez-vous que la question qui fait office de titre pour cette chronique n’a rien de rhétorique, cela part d’une réflexion que j’entends de plus en plus souvent dans le milieu professionnel : des dessins magnifiques avec un scénario naze, c’est de la merde, mais avec une histoire géniale, on se fout de l’aspect des dessins !
Ce ne sont pas forcément les artistes les plus connus du grand public qui tiennent ce discours mais ils sont suffisamment importants et reconnus dans le milieu des amateurs de bande dessinée pour susciter chez moi une certaine inquiétude, d’autant que, dans le lot, il y en a que j’apprécie particulièrement. D’où ma surprise lorsque je les entends séparer le dessin, pourtant essentiel a priori, du reste des ingrédients qui font une BD.

N’étant pas en mode « snikt », je vais tenter de prendre quelques exemples afin de montrer pourquoi je pense que le dessin est primordial ou que, au moins, il ne peut être relégué au rang de formalité.
Mais il faut pour cela évacuer d’emblée un problème inhérent au sujet : la manière de considérer un dessin. Car en fait, ce qui est laid pour moi peut être beau pour mon voisin. Certains, comme Scott McCloud, vont même plus loin. L’auteur développe, dans son essai Understanding Comics, une théorie assez radicale sur l’art. Selon lui (et il n’a pas tout à fait tort sur le seul plan de la réflexion sémantique) est « art » tout ce qui ne relève pas de l’instinct de survie ou de reproduction. Il prend un exemple assez édifiant pour illustrer son propos : un type court derrière une femme pour… heu… se la taper. Ce n’est pas de l’art, c’est l’instinct de reproduction. Le même type est stoppé dans sa course par un ours qui le prend en chasse. Il fuit. Ce n’est pas non plus de l’art, c’est de l’instinct de survie. Arrivé au bord d’un précipice, l’homme se jette de côté et l’ours tombe dans le vide. Regardant vers le gouffre, le type fait un pied de nez et tire la langue à son malchanceux poursuivant. Là, c’est de l’art car cela n’a aucune utilité pratique. C’est simplement une manière d’exprimer un sentiment.

Bien que comprenant parfaitement le raisonnement, je ne puis totalement y souscrire. Pour moi, l’art nécessite un travail, une réflexion, une mise en scène, un savoir-faire, quelque chose de pensé et soigné.
Autrement dit, alors que McCloud prend la définition la plus large pour le terme « art » (une activité aboutissant à une création humaine dépourvue de nécessité vitale), je préfère lui donner le sens de "sommes de connaissances ou techniques nécessaires pour maîtriser une pratique spécifique." Et, dans le domaine de la bande dessinée, je vois mal comment, sous prétexte d’une histoire solide voire passionnante, l’on pourrait se passer d’un minimum de soin pour le dessin qui, au final, est tout de même le support principal du récit.

L’argument principal des grands fans de l’underground et du minimalisme, c’est que c’est « voulu ». Cela servirait le propos. Peut-être dans certains cas. Admettons que Spiegelman, dans Maus, utilise à dessein un style brouillon et tristounet pour décrire le chaos et la tristesse de l’époque. Mais en quoi cela justifie-t-il des dessins aussi rudimentaires ? Le propos est-il enrichi ou soutenu lorsque l’on a devant les yeux l’équivalent graphique de ce que pourrait faire un enfant de douze ans ? Je n’en suis pas certain. De la même façon, est-ce que l’histoire plutôt intéressante de Black Hole excuse les piètres dessins de Charles Burns ?
D’autant que, toujours pour rester loin du mainstream tant redouté par certains snobs, de nombreux artistes parviennent à faire de belles choses avec finalement la fameuse simplicité tant recherchée par les « puristes ». Le collectif Enfin Libre, dans Le Fluink mais aussi d’autres œuvres, comme La Rumeur, parvient à faire de fort jolies planches dans un style dépouillé mais très construit. Exemple encore différent, quelqu’un comme Davy Mourier, qui se revendique plus comme graphiste que véritable dessinateur (et qui avoue certaines faiblesses), parvient à construire un univers graphique tout à fait séduisant en alliant ingéniosité et petites astuces.

Ce que je souhaite faire comprendre avec ces exemples, c’est que je ne cherche pas l’ultra-réalisme à tout prix, ni même un aspect « esthétiquement correct », mais simplement un minimum de construction, de recherche, de travail (hou, le gros mot !).
Je veux être séduit ou surpris ou choqué à la rigueur, mais je déteste me dire « putain, c’est quoi ces merdes dessinées sur un coin de table ? » Et pourtant, je n’ai rien contre les tables. J’en utilise d'ailleurs souvent moi-même, ne serait-ce que pour manger. L'un de mes meilleurs amis est une ta... heu, non merde, ça marche pas avec cet exemple.

Revenons à notre propos. En diffusant cette étrange idée que la bande dessinée pourrait survivre sans une partie de l’art qui lui est propre, que tentent donc de faire ces auteurs ? Certains tentent certainement de justifier un manque de travail (plus que de talent, le dessin dépendant en grande partie d’un apprentissage). D’autres veulent, sans doute avec raison, s’affranchir de conventions pesantes (mais encore faut-il le faire avec talent). Certains n’expriment peut-être qu’un réel vécu tant il est vrai que l’on peut très bien se faire royalement chier à contempler des dessins corrects mais vides de sens et d’émotion.
Mais tous, malheureusement, colportent volontairement ou non une bien malsaine idée : celle que le dessin n’est que secondaire dans une BD.
Or, l’on ne peut ainsi séparer des éléments qui se devraient d’être tous considérés avec la même importance. Est-ce qu’un réalisateur, au cinéma, accepterait d’avoir une image floue sous prétexte que son scénario est époustouflant ? Cela n’a tout bonnement pas de sens. Une BD, qu’elle soit considérée comme comic, manga ou sous le terme relativement prétentieux et exclusif de « franco-belge », se doit d’être une subtile alchimie issue de nombreux ingrédients. Délaissons le dessin et c’est l’harmonie de l’ensemble qui est en danger.

Voilà ce que je pense être la règle pour 99,99 % des cas.
Et comme toute règle, elle souffre quelques exceptions. Comme Carali.
Alors, pour les plus jeunes, comment expliquer Carali… je l’ai découvert dans un journal qui s’appelait à l’époque Hebdogiciel. C’était un truc qui parlait d’ordinateurs (à l’époque les Amstrad et autres Commodore) mais qui avait aussi des rubriques ciné, musique ou BD. Et surtout, un putain de ton corrosif et drôle comme l’on n’en a plus jamais retrouvé. Et au milieu des articles, il y avait les strips ou parfois les simples dessins d’un type que je trouvais complètement cinglé et qui s’appelait Carali. On ne peut pas dire que Carali soit l’équivalent d’un Finch ou d’un Sale ou d’un Quesada. Il a un style simple, presque absurde, et pourtant, il y a chez lui une construction réelle du dessin.
Le type est drôle, les scènes et les dialogues sont marrants (pour peu que l’on soit sensible à ce type d’humour), mais il ne base pas tout sur cela et même ces persos, seuls, isolés d’une quelconque mise en situation, peuvent vous faire rire par leur attitude, leur regard ou leur air idiot. Voilà un style underground (demandez donc à votre entourage qui connaît Carali, juste pour rire) mais qui n’est pas basé sur un dédain du dessin ou des insuffisances non comblées.
Mais inutile de vous dire que pour manier ce genre de dessins et en faire quelque chose de crédible (et même culte), il faut être excessivement doué. Ce qui n’est pas le cas de tous les auteurs actuels, même ceux qui sont publiés. Plus le dessin est simple, plus l'artiste doit être exceptionnel afin d'aller à l'essentiel avec le peu de moyens qu'il s'accorde. D'une certaine manière, c'est ce que fait Mignola par exemple. Et beaucoup tentent de le copier en étant complètement à côté de la plaque. Parce que la vraie simplicité demande, pour être utilisée, un talent extraordinaire.

La bande dessinée a du mal à être reconnue à sa juste valeur en France, nous le savons bien (cf ce petit article pour s’en convaincre). Mais alors qu’arrive une génération de trentenaires ou quadragénaires élevée à la BD et sensibilisée à ses subtilités, est-il souhaitable d’ainsi dénigrer ce qu’elle a de plus particulier, de plus essentiel ?
Une BD n’est pas un roman mis en images ou une nouvelle illustrée. C’est un medium à part entière utilisant des codes et constructions narratives qui lui sont propres. Ce n’est pas plus réservé aux enfants que le saxophone, en musique, n’est réservé aux vieillards. Il s’agit là de la plus vieille magie qui soit. Celle qui permet d’influer directement sur le récepteur grâce à un langage qui peut, parfois, s’affranchir des mots et qui, du coup, peut faire peur à ceux qui y sont réfractaires. Ceux qui me connaissent un peu savent à quel point je suis pointilleux en ce qui concerne la langue française. Eh bien j’ai ce même respect, cette même fascination pour la BD. Et je crois sincèrement qu’adhérer à ce courant de pensée qui porte atteinte à l’un de ses rouages serait, au minium, imprudent.

Je ne souhaite mettre en cause personne en particulier. Je sais que nous avons suffisamment de papier, même en France, pour accueillir tous les styles et toutes les écoles. Mais, il me semble souhaitable aussi, de temps en temps, sur un blog comme celui-ci, de revenir sur l’essentiel, quitte à se tromper, à oublier de citer des exemples plus probants ou à paraître rigide. Parce que défendre la qualité du dessin et la maîtrise de sa réalisation, pour un fan de BD, ne me semble pas totalement idiot.
Et, avec un peu de chance, pas totalement vain.

ps : je m’excuse envers les personnages que j’ai maltraités pour illustrer cet article. En même temps, ils ont intérêt à filer droit ces connards, sinon je les (dé)gomme.