17 septembre 2009

Faker ou la tentation du réel

Voyons un peu ce que nous réserve Faker, une mini-série sortie hier en VF.

Jessie est une étudiante maligne, un peu garce même. Elle partage un logement avec Yvonne, une hackeuse, Sack, un type plutôt banal et Marky, dragueur insensible qui se montre épouvantable avec ses conquêtes d'un soir. Pour cette rentrée de deuxième semestre, les quatre étudiants font la fête et finissent entre eux, dans un labo désert où ils vont se mettre minable jusqu'à gerber partout avant de s'évanouir...
Le réveil est ouateux. Tous semblent avoir des trous de mémoire. Il y a cette étrange odeur de vomi aussi, qui les suit partout. Quant au cinquième larron, Nick, il les a finalement rejoint mais va avoir la désagréable surprise de constater que personne ne se souvient de lui à l'université. Seuls ses quatre amis ont parfaitement conscience de son existence.
Que s'est-il passé ce soir là pendant la fête ? Qui s'est réveillé ? Qui s'est endormi ? Le monde entier est-il un leurre ? Et si, après tout, l'on pouvait aimer un mensonge ?

Nous voici de nouveau avec une série Vertigo, cette fois en français puisque éditée par Panini. Le pitch est intrigant, c'est le moins que l'on puisse dire. Mike Carey (Legion of Monsters, Neverwhere), qui signe le scénario, s'éloigne donc des sentiers battus mais conserve le ton qu'on lui connaît, un peu entre féerie et désespoir lucide, comme dans God save the Queen (avec toutefois ici une intrigue bien plus consistante).
Dès la première planche, l'on rentre dans l'esprit machiavélique d'une jeune fille supposée innocente et Carey va s'attacher à nous faire découvrir ses personnages par strates. D'abord des couches de mensonges, la manipulation, la froideur et l'envie d'assouvir des pulsions primaires, quelles qu'en soient les conséquences. Puis, la vérité, cachée profondément sous les apparences. Si laide que les mensonges n'en deviennent que plus tentants. Dans cet habile jeu sur la réalité (d'une existence entière, d'un sentiment, de faits), l'auteur parvient à semer le trouble. Dans nos esprits tout d'abord, puisque l'on ne découvre que peu à peu ce qui est du domaine du "vrai" et ce qui ne l'est pas. Parmi ses protagonistes ensuite, tant ces derniers vont générer chez le lecteur des sentiments bien contradictoires.

La partie dessin est l'oeuvre de Jock. Style simple mais très efficace, avec de jolis aplats, des formes parfois un peu anguleuses, des contrastes à la Mignola, correctement utilisés (ce qui est plutôt rare). L'idéal pour ce genre de récit où l'ambiance visuelle est cruciale. D'ailleurs, on ne sait pas trop vers quoi l'on se dirige dans les premiers épisodes ; fantastique, polar, SF, rien n'indique quel traitement nous réservent les artistes aux commandes. Il en résulte un agréable sentiment de désorientation. Après tout, il est rare de ne pas savoir réellement ce que l'on a entre les mains (je parle de livres là hein, on est bien d'accord ?).
Le seul reproche que l'on puisse finalement faire tient en un chiffre : 6.
Seulement six épisodes alors que l'on pouvait facilement creuser un peu pour atteindre les douze. Bendis, lui, en aurait même tiré trois séries régulières (New Faker, Mighty Faker, Dark... heu, je plaisante, j'adore Bendis). Plus sérieusement, la thématique est si riche, le "procédé" (je ne veux pas trop en dire non plus) si prometteur, que l'on n'aurait pas été contre quelques planches en plus histoire d'approfondir un peu le paraître, les faux-semblants, la "technologie" ou encore la vérité et l'horreur qui en découle.

Une très bonne histoire, insolite et permettant de s'interroger, en douceur, sur de grands principes philosophiques.

- Ça va ?
- Non. je suis allongé dans le noir et je me demande si le "je" de cette phrase a un sens... ce qui est sans doute le pire "ça va pas" qu'on puisse imaginer.
Jessie et Nick, sous la plume de Mike Carey.