16 novembre 2009

La Culture Populaire et l'illusion du Geek

Les fans d’autrefois sont devenus des geeks et autres nerds, élevés aux manga et à l’internet. Mais ces termes ont-ils un réel sens sociologique ?

Si vous êtes un passionné de musique classique, de tir à l’arc ou de littérature médiévale, vous êtes plus ou moins considéré comme quelqu’un de normal. Lorsque vous lisez des comics, que vous vous sentez à l’aise sur un PC et que vous passez un peu de temps sur des consoles de jeu, vous êtes un geek. Ou un nerd. Le point commun de ces deux termes est l’aspect foncièrement péjoratif qu’ils évoquent. Un geek est supposé être socialement inadapté, se nourrir uniquement de pizzas ou de hamburgers, ne pas avoir d’amis, rester cloîtré chez lui, etc.
Il y a deux raisons, très différentes, à cet opprobre. La première est à chercher dans la culture américaine. Les jeunes scolarisés y sont beaucoup plus – de par leur propre fait – catégorisés que chez nous. Vous avez les sportifs, les grosses têtes, les gothiques… et, presque en fin de chaîne, les geeks. A l’origine des types plutôt scientifiques, sérieux et brillants, qui (et là c’est vrai même en Europe) ont attiré sur eux les railleries des crétins sans cervelle.
Mais il s’agit là d’une explication américaine très axée sur l’informatique notamment. Elle ne convient pas tout à fait à ce que le terme commence à recouvrir aujourd’hui chez nous.
Il faut donc se pencher sur la deuxième raison de mépris : le supposé refus de grandir.

Pendant longtemps, très longtemps même, être adulte était synonyme de devenir sinistre. Finies les parties de rigolades, on enfile un costume gris et on fait la gueule dans le métro ! Même moi, qui suis pourtant né dans les années 70, j’ai eu à encaisser quelques réflexions absurdes lorsque, ado, j’achetais des BD.
- Tiens, tu retombes en enfance ?
- Ben non connasse, je me chie pas dessus, je pleure pas la nuit, je mange proprement. Juste j’aime lire des BD.

A ce stade, il convient de faire une différence cruciale entre ne pas se soumettre à la loi déprimante de l’interdiction du jeu et de la fiction, voulue par un système social cherchant avant tout à sur-responsabiliser l’individu pour en tirer profit, et la réelle régression ou le fameux syndrome de Peter Pan.
Personnellement, je n’ai jamais rencontré de véritable geek, dans sa définition la plus stricte en tout cas. Je connais des gens qui lisent des comics, s’adonnent à des jeux de rôle, collectionnent des figurines, mais tous ont un emploi, une femme (ou un conjoint), ils vont voir des expos, sortent faire la fête, ils lisent des livres « classiques », s’intéressent à l’actualité, peuvent avoir une conversation portant sur de nombreux sujets, bref, l’antithèse du névrosé solitaire monomaniaque sans rapport avec le monde réel. Naguère nos grands-parents collectionnaient des timbres, ils pouvaient passer des heures à la pêche et ne se privaient pas de relancer mille fois la même discussion sur la meilleure façon d’obtenir une gnôle digne de ce nom et capable d’allonger son bonhomme en seulement deux verres. Aujourd’hui, les centres d’intérêts ont changé mais, surtout, ils se basent sur des éléments ludiques et fictionnels qui, par leurs aspects magiques et incontrôlables, ont pu effrayer mais n’augurent nullement d’une hypothétique immaturité.

Alors, là encore, il ne faut pas faire l’amalgame avec des gens (il y en a même de très connus) qui ont décidé de se comporter comme des adolescents sans cervelle sous prétexte de faire rire ou d’échapper à un quotidien ennuyeux. Il y a une très grande différence entre garder une âme d’enfant, donc être capable de s’émerveiller, de croire, de ressentir, de s’amuser, de rire, et de l’autre côté avoir un comportement de crétin irresponsable.
Entre ces deux extrêmes (les adultes sinistres à l’imagination sclérosée et les pathétiques clowns décérébrés), il y a l’immense majorité des gens normaux, abusivement qualifiés de geeks. Car les termes "geek" ou "nerd", dans leur acceptation basique, désignent plutôt des spécialistes, des gens enfermés dans un seul monde, des solitaires férus de programmes complexes et de culture underground. Or, le geek tel que la société le comprend aujourd’hui, et même tel qu’il apparaît, est exactement l’inverse : c’est une personne ouverte, qui participe à des conventions, a de nombreux contacts, surfe sur des univers imaginaires très différents, accepte la nouveauté, est curieuse, avide de sensations, bref, quelqu’un de bien vivant et bien dans son époque.
L’une des meilleures façons de se convaincre de l’inexistence du geek tel qu’il est perçu par les media est de jeter un oeil à ses centres d’intérêts.

Dans la panoplie du pseudo-geek, l’on retrouve des comics (Spider-Man, Batman), des manga (Saint Seiya, Dragon Ball, Gunnm), des films (Star Wars, Matrix), des jeux (Magic, Donjons et Dragons, World of Warcraft), des dessins animés (Albator, Goldorak), des livres (Le Seigneur des Anneaux), des séries TV, que sais-je encore…
Mais le point commun de tous ces produits culturels n’est pas qu’ils sont réservés à un public d’initiés mais au contraire qu’ils sont populaires et ont donné naissance à de nouvelles références, de nouvelles manières de raconter des histoires, de nouvelles approches des univers de fiction. Et par là même à un bouleversement des habitudes liées aux loisirs et à l’entertainment, ce fameux divertissement coupable, en France, de tous les maux ou au moins soupçonné de certaines indélicatesses envers la culture adoubée par les gardiens d’un temple gris et nauséabond qui ne remplit plus son rôle.
Le divertissement est pourtant la base d’une hygiène psychologique minimum. Pensez par exemple que même un chat a besoin de s’adonner au jeu pour ne pas dépérir. Et ce, quel que soit son âge. Le jeu, la fiction, l’imaginaire ont des fonctions sociales et psychophysiologiques importantes qui ont pourtant été longuement niées et même réprimandées.
Mais le jugement global a ceci de tenace qu’il s’imprime même sur ceux qui pensent être en dehors des chemins balisés. Certains « geeks », qui s’assument comme tels sur le Net (en revendiquant le fait d’avoir peur de la foule, de l’extérieur, etc.), passent leur temps en dédicace, à rencontrer des gens, à communiquer, ce qui nie la définition même du rôle dans lequel ils pensent être enfermés.

J’avance ici l’hypothèse sérieuse que le geek n’existe pas.
Car le geek ce serait Stephen King sans Shakespeare, Watchmen sans Autant en emporte le vent, Werber sans Racine, le putain de plaisir de s’éclater sur une console de jeu sans le plaisir exceptionnel de contempler une toile de maître ou de découvrir la beauté brute et envoûtante d’une sculpture dans un musée. Ces gens qui se priveraient, par leurs supposées obsessions, d’une partie de l’Histoire, d’une partie de la culture, d’une partie de la vie, n’existent que dans la classification simpliste et absurde des media et de ceux qui ne comprennent pas leur époque.
Lorsqu’un enfant devient adulte, il abandonne bien des choses. Des illusions, quelques rêves parfois. Le droit d’être triste et de le montrer. L’adulte assume le fait d’être responsable, d’avoir une vision à long terme de ses actes. Mais l’adulte ne se condamne pas à mourir à petit feu, à devenir sec et insensible, à s’emmerder comme un comptable (ou en tout cas pas en dehors des heures de boulot s’il est vraiment comptable). L’adulte a le droit de rêver, de sourire, de ressentir sans pour cela être catalogué comme déviant ou immature.
Le terme geek est ce que les cons ont trouvé pour désigner une force qu’ils ne comprenaient pas : l’incroyable puissance de la vie et de l’émotion. L’art en fait. Le mouvement. L’inconnu.
Subir les appellations des gens qui ne comprennent rien à un état n’est pas souhaitable. C’est la meilleure façon d’encourager la société à compartimenter les passions ou le processus créatif. Or, qu’existe-t-il de plus universel et poreux que l’art ? Cette recherche de sens, cette volonté d’échapper aux seules contraintes de survie, se retrouve chez Van Gogh autant que chez David Mack. L’un n’est pas supérieur à l’autre. L’érudit amateur de peintures peut bouffer de la pizza en rentrant chez lui et le lecteur de comics peut se préparer un repas digne de ce nom.
Le geek n’existe pas car accepter cette vision profondément biaisée portée sur des passionnés, c’est nier implicitement leur capacité à partager, communiquer et même vivre. Or, ces geeks-là, je les connais. Et ils sont l’inverse de cette définition dévalorisante et culpabilisante. Ils sont l’ouverture sur le monde. Certes tout n’est pas bon dans la culture populaire. Il faut trier et faire preuve de bon sens. Mais tout n’est pas bon non plus dans la culture institutionnalisée.
Et tant qu’à devoir séparer le bon grain de l’ivraie, autant le faire avec le sourire et sans la douleur d’un balai dans le cul.

Nos figurines, nos livres, nos références ne font pas de nous des êtres atypiques. Par contre, ce sont les êtres atypiques qui, de tout temps, ont façonné l’art. Et apprécier le travail de gens qui, pour beaucoup, ont passé leur vie à repousser les murs et bousculer les définitions ne peut faire de vous, de nous, des êtres catalogués par un seul terme, encore moins lorsqu’il est aussi réducteur et insultant que « geek ».
La culture populaire qui fait frémir de peur les pédants en est aujourd’hui à un stade de maturité telle qu’elle peut, par la simplicité de sa forme et la profondeur de son fond, égaler voire dépasser en puissance et en sens les arts classiques et compartimentés que quelques vieux sbires égocentrés pensent encore pouvoir maintenir, par des tours de passe-passe, à la tête d’une absurde segmentation par l’obscur.
Geek est un terme que des abrutis ont trouvé pour se moquer de gens qu’ils ne comprenaient pas et qui a été repris par des snobs pour mépriser et enfermer ceux qu’ils jugeaient inférieurs. Le fait que de tels termes soient aujourd’hui passés dans la masse et même revendiqués par ceux qui en souffrent sans le savoir donne à penser sur la capacité de nuisance d’un mot, surtout lorsqu’il avance masqué.

Bien sûr, ce n’est là que mon opinion. Je ne souhaite pas imposer une vision personnelle, même légère, à la place d’un carcan déjà insupportablement lourd. Mais souvenez-vous qu’un terme insultant, même en anglais, ne devient pas plus beau ou plus porteur de sens avec le temps. Si en français, certains avaient commencé à désigner les passionnés d’informatique ou de comics sous le terme « crétin » ou « andouille », est-ce que vous oseriez, aujourd’hui, proclamer « je suis un vrai crétin » ?
Sans doute pas.
Ce processus découle d’une identification auto-culpabilisante assez ignoble (geek, à la base, désigne un fou, un monstre de foire, voire une personne handicapée ou en tout cas asociale) qui aboutit à l’adhésion au point de vue (souvent violent) d’une personne qui ne comprend pas ce que vous êtes (ou faites). C’est très courant chez les enfants maltraités (qui se sentent coupables car intériorisent la violence dont ils sont victimes comme un échec de leur part à satisfaire leurs parents/bourreaux). Cela peut se rencontrer aussi dans les systèmes de défense de certains violeurs qui veulent imposer à leurs victimes un statut les déchargeant d’une responsabilité évidente. Du genre, « si cette fille est une allumeuse, alors j’ai eu raison de la forcer à avoir des relations sexuelles », ce qui est évidemment une pensée déviante puisque, même une actrice porno se baladant à poil n’a pas à subir la violence du premier connard qui passe.
Alors, bien sûr je prends des exemples extrêmes, ce n’est pas pour minimiser la maltraitance ou le viol (qui sont bien évidemment d’un autre niveau que la raillerie et la condescendance culturelle ou sociale), mais pour faire un parallèle avec une tentative de désignation qui, sur la forme, est similaire et qui aboutit, avec le temps, à une culpabilisation de la personne désignée qui finit par s’identifier au rôle négatif et prédéterminé que l’on souhaite lui attribuer.

Un individu est un système complexe, fait de sensations, d’expériences diverses, de passions, d’impulsions, de regrets et d’amour, de nostalgie et de haines. Même la personne la plus banale, éteinte et conformiste qui soit mériterait plus qu’un mot pour la définir. Aussi, lorsque l’on s’intéresse à des formes d’art multiples, lorsque l’on aime les livres, le cinéma, la musique, les cultures étrangères, rien ne justifie d’être enfermé et contenu dans un terme aussi ridicule, méchant et vide de sens que « geek ».
Ce terme ne sert pas à nous définir, car il faudrait pour cela des livres entiers. Ce terme sert à mettre en exergue la paresse ou la volonté de nuisance de ceux qui s’en servent. Se nommer autrement, échapper à cette définition tronquée, c’est faire preuve de respect envers les passions qui nous animent et les auteurs qui les façonnent. C’est aussi refuser de ressembler à une caricature que des gens qui ne nous connaissent pas ont créée afin de combler les lacunes qui sont les leurs.
Je ne connais aucun geek. Je connais des gens sensibles, ouverts, passionnés, qui lisent, écoutent, s’amusent et pensent en dehors des institutions rigides et sèches. Qu’ils en soient conscients ou non, ces gens ne représentent pas une frange minimaliste ou bas de gamme de la culture. Ils sont la culture dans ce qu’elle a de plus vital et essentiel.
Ils cherchent l’illumination, le satori véritable, au détour d’une planche, d’une scène ou d’un riff. Ils savent d’instinct que l’art peut être un baume sur leurs blessures. Ce sont des crétins ou des génies, des gens insupportables ou sympathiques, mais ils ont tous comme point commun de ne pas baliser leur vie de barrières convenues et pathétiques.
Ils sont libres.
Et, parce que la liberté inquiète, ils sont minimisés et ramenés vers de bien rassurants enclos.

Je ne suis pas un geek. Personne ne minimisera mon monde.
Je suis un passionné, un curieux, un éternel assoiffé. J’aime la physique quantique et Amazing Spider-Man, je m’intéresse à l’astronomie et aux différentes armures de Tony Stark, je suis fasciné par la psychologie et les mythes littéraires. J'achète des tonnes de livres tous les mois mais je ne suis représenté nulle part dans les media de masse. J’adhère à des courants artistiques majeurs et innovants mais non reconnus par les pseudo-intellectuels détenteurs du "bon goût". Nous ne pouvons être des geeks, tout bonnement parce que l’imagination, les mots et l’art sont sans limite. Sans frontière. Sans caste.
Le monde est à nous.
Mais il ne le sait pas encore.
Il fait partie d’un multivers que nous maîtrisons tous. Il n’est qu’une parenthèse dans l’essentiel. Un point sur une feuille de papier ou un écran qui ont contribué à faire de nous des gens plus sages, peut-être, mais surtout des gens plus heureux. Car finalement, si nous devions vraiment chercher un point commun à nos vies et à ces gens abusivement qualifiés de geeks, ce serait peut-être ça. Le pouvoir de continuer à sourire dans une réalité atroce. L’envie de s’extraire des carcans imposés. Le besoin de vivre au-delà d’une réalité que certains ont délimitée pour nous.
Pas en dehors. Au-delà.
Et cela, c’est une qualité finalement bien humaine que certains feraient bien de découvrir au lieu de vouloir à tout prix l’inscrire dans un cadre qui, par nature, ne peut la contenir.