01 novembre 2009

L'homme qui aimait la guerre (débuts de Marvel Max)

Petit retour au début des années 2000 avec Fury : Lève-toi et marche, une mini-série qui inaugura à l'époque la ligne Max.

Nick Fury s'ennuie. Il n'est plus sur le terrain. Les temps ont changé et le voilà bombardé "directeur exécutif du planning opérationnel initial et intermédiaire". Pas vraiment la place d'un vieux bourlingueur.
Lorsque Nick rencontre Rudi Gagarine dans un bar, les deux hommes évoquent leurs anciennes guerres secrètes. Etats-Unis contre Union Soviétique, SHIELD contre Hydra. Le bon vieux temps des manipulations, des opérations commando et des assassinats. Pour se remettre en selle et faire passer ses élans nostalgiques, l'ancien ennemi de Fury va l'entraîner dans un conflit qui risque de dégénérer rapidement. Une petite île du pacifique est bientôt un objet de tension internationale. Une république communiste est mise en place, Cuba et la Chine la soutiennent, les Etats-Unis menacent d'intervenir.
Fury va avoir sa guerre.
Des gens vont mourir mais ça n'a pas d'importance. Pas vraiment. Car Fury sait qu'au final, quels que soient les gagnants, le monde sera toujours aussi merdique.

Le label Max chez Marvel est parfois comparé à la ligne Vertigo de DC Comics. Il est vrai que les deux collections ont en commun un matériel adulte, parfois très dur, des auteurs qui peuvent laisser libre cours à leurs penchants les plus extrêmes et une prise de liberté avec la continuité et les univers de référence de leurs éditeurs respectifs. Toutefois, à part de rares exceptions (comme le récent War is Hell), les comics publiés sous le label Max gardent un lien très net avec le marvelverse, notamment par l'intermédiaire de ses personnages. Pour ouvrir le bal, c'est donc Nick Fury que Garth Ennis (The Authority, The Boys, Punisher, La Pro, Just a Pilgrim) au scénario et Darick Robertson au dessin vont mettre en scène.
Des choix loin d'être innocents puisque si Fury est connu pour sa rudesse et son côté rentre-dedans, Ennis est lui un spécialiste des récits violents et transgressifs. L'idéal donc pour se démarquer d'entrée de jeu des gammes plus "gentillettes" et orientées tout public.

Les habitués reconnaîtront ici quelques tics de Garth Ennis au niveau des personnages : le loser un peu décalé et poissard qui gonfle tout le monde (ici le neveu adoptif de Fury, qui peut faire penser au Soap de la série Punisher (cf scène #31 du Bêtisier)) ou encore le quasi monstre de foire, à la fois drôle et pathétique (Fuckface, qui évoque le Tête-de-Fion de Preacher). L'on retrouve également l'ultra-violence ou les allusions sexuelles plus ou moins appuyées chères au scénariste mais, surtout, l'on peut déjà sentir l'acidité du propos derrière l'exubérance des scènes.
Car Ennis est tout sauf un chantre du politiquement correct auquel certains auteurs anglais cèdent si facilement et depuis si longtemps en se donnant des airs de rebelles éclairés. Cela ne veut pas dire qu'Ennis est sans reproche. Il utilise aussi ici quelques facilités (ou des raccourcis disons) idéologiques, mais il n'aboutit pas forcément à des conclusions angéliques et monolithiques pour autant. La frontière entre ses "méchants" et ses "gentils" est mince, ses héros sont cassés, aigris, ils ont les mains sales et la conscience qui taraude. Ennis n'hésite pas à dire à ses lecteurs qu'un héros, c'est tout sauf Tintin. Un héros c'est un type qui baise, qui picole, qui a de la merde sous les ongles et qui serre les dents lorsqu'on lui demande de sourire devant les caméras.
Et cette volonté de briser l'imagerie classique du bon samaritain, d'aller au-delà des apparences, est tout à fait respectable. Mieux, c'est un souffle frais qui rend les planches plus légères et l'histoire plus profonde.

Niveau graphisme, l'on est dans du classique, semi-réaliste, ni époustouflant ni moche. Quelques scènes plutôt osées (comme un type qui se fait étrangler avec ses propres intestins, rare ça tout de même) justifient tout à fait l'avertissement présent sur la couverture.
Reste la traduction... et là, c'est pas triste. Pour l'identité de la traductrice, je vous le donne en mille... eh oui, c'est ma grande copine, la championne du monde, la déesse de la "translation" : Geneviève Coulomb. Alors si vous ne la connaissez pas, comment vous dire... imaginez une Eve Angeli sous acide en train de lire Nietzsche dans le texte et vous aurez une idée du niveau d'incompréhension totale et de nullité crasse que peut atteindre Coulomb. Entre autres exploits, c'est également elle qui est à l'origine du fameux "09 novembre" et de la désastreuse adaptation de Elektra & Wolverine.
Ici, elle continue de maltraiter des auteurs qui ne lui ont rien fait. Niveau erreurs, y'a un peu de tout, je vais donner quand même quelques exemples. Un truc récurrent chez elle, c'est les expressions "presque" bonnes. C'est à dire que l'on comprend ce qu'elle a voulu dire mais il manque tout de même toujours un petit quelque chose pour que la phrase soit correcte, genre "les troupes ont d'ordre de se borner à observer", ou encore "nous n'enverrons pas les marines avant plus ample informé". Et même quand c'est plus ou moins juste sur le plan de la langue, on retrouve les magnifiques tournures dont elle a le secret (ceux qui ont survécu au Elektra & Wolverine que j'évoquais plus haut savent ce qu'est la souffrance presque physique qu'engendrent les écrits coulombiens pour le lecteur). Mais parfois, ça devient drôle. Comme quand elle doit traduire une heure exprimée par des militaires. Or, visiblement, elle ne sait pas du tout comment faire. Et, comme à chaque fois qu'elle est devant un truc qu'elle ne comprend pas - autant dire souvent - au lieu de chercher à savoir, elle tente le coup en improvisant. Ce qui donne "décollage à 1300 heures". Au bout d'un moment, elle se rend compte que c'est un peu foireux, alors elle change carrément de méthode en cours de route (mais sans corriger ce qu'elle a fait avant) ! Elle passe donc des chiffres aux lettres, et là on a un "zéro-huit-cents heures" qui ne veut toujours rien dire (la traduction correcte serait "huit zéro zéro" dans le jargon militaire).
Enfin bon, la nullité à ce point là, ça peut faire sourire, mais c'est tout de même assez grave qu'une telle personne (ne connaissant rien à l'anglais ni à la langue française et n'ayant aucune conscience professionnelle) puisse être bombardée traductrice et même être payée pour un tel résultat. Honnêtement, on a plus envie de lui balancer une quiche au fromage en travers de la gueule que de lui signer un chèque. Après, niveau culinaire, c'est suivant ce que vous avez sous la main.

Une saga sympa et presque historique puisque marquant le début d'un label important pour Marvel. Avec Ennis, ce qui est un plus indéniable, et Coulomb, qui est un concept à elle toute seule.