26 novembre 2009

Sur les traces de Straczynski - 2 : Toiles & Totems

Dans la première partie de cette série de chroniques consacrées à J.M. Straczynski, nous nous sommes délibérément intéressés à un récit complet dont les tenants et aboutissants étaient maîtrisés par le scénariste. Cette fois, en évoquant le long run de l’auteur sur Amazing Spider-Man, nous allons aborder son travail sur une série mainstream dont il ne possède pas les droits. Pire (ou mieux) encore, voir comment l’on peut être créatif en ayant en charge le personnage phare de la si puissante mais frileuse Maison des Idées.

Dès son arrivée sur la série, Straczynski va livrer une vision personnelle et enthousiasmante des origines du Tisseur. L’originalité de la démarche réside dans le fait qu’il ne s’agit pas de relire une énième fois des évènements bien connus mais de leur donner un sens nouveau. En introduisant le personnage d’Ezekiel, la Société de l’Araignée et une destinée liée à la nature totémique des pouvoirs de Spidey, le scénariste donne une profondeur inégalée au personnage (cela donnera d’ailleurs lieu à une exploration plus poussée du concept dans la série Araña).
Profondeur, ou en tout cas changement de cap, qui ne fait pas l’unanimité mais présente le réel avantage de faire avancer le mythe.
Très rapidement, Straczynski passe à la vitesse supérieure en s’attaquant à un tabou : l’ignorance de la tante May en ce qui concerne l’identité secrète de son neveu. Mais attention, il ne s’agit pas de tout piétiner pour le plaisir. Straczynski amène la chose avec panache (aidé il est vrai par Romita Jr) et finesse. Un épisode entièrement "silencieux" sera même dédié à la réaction de la tantine qui, quittant son rôle d’éternel alibi souffreteux, devient enfin moins irritante (cette partie a été rééditée en librairie dans la collection Marvel Premium).
Bien entendu, il serait naïf de penser que le scénariste a pu agir sans l’aval des responsables éditoriaux. Mais il faut lui reconnaître à la fois une évidente capacité de persuasion et, surtout, un talent certain pour s’aventurer sur un terrain soi-disant miné qu’il était temps de parcourir. Et plus qu’une péripétie de plus dans la vie de Parker, Straczynski met alors fin à l’un des ressorts classiques – mais usé jusqu’à la corde – de la série. Une page se tourne. De nouvelles intrigues, en rapport avec ce changement d’état, peuvent être envisagées.

Dans un registre beaucoup plus dramatique, c’est également Straczynski qui rédigera le texte (dont l'intégralité est disponible ici), poignant, de l’historique Amazing Spider-Man (v. II) #36 (la série ne reprenant sa numérotation originale qu’à partir du numéro #500) dédié aux victimes des attentats du 11 septembre et aux vrais héros qui, ce jour là, ont tenté l’impossible pour sauver des vies. Il transposera cette épouvantable journée dans l’univers 616 avec une grande délicatesse, allant même jusqu’à mettre de côté les traditionnels camps opposés en montrant un Fatalis en larmes.
Parmi les arcs les plus controversés figure le fameux Sins Past dans lequel Straczynski ose s’attaquer à la mémoire de Gwen Stacy, intouchable figure symbolisant la pureté sacrifiée sur l’autel de la méchanceté gratuite des vilains. Ce récit révèle l’existence de deux enfants que Gwen aura eu avec… Norman Osborn. Cette spectaculaire relecture du passé peut paraître excessive, mais là encore, elle a l’avantage de nourrir la série, de la faire évoluer, et non de la faire ronronner en ressassant les éternelles variations sur les mêmes thèmes. Mieux, elle permet de donner encore plus d'importance au geste du Bouffon Vert et à la relation si spéciale qui le lie à Parker.
La prochaine étape importante est le crossover (internes aux différentes séries Spider-Man de l’époque), The Other. Straczynski n’en est pas seul maître, mais une sensible évolution du personnage ressort tout de même : Spider-Man devient plus puissant, il acquiert de nouveaux pouvoirs (peu utilisés par la suite) et se veut plus adulte que jamais. Mieux encore, Morlun et la thèse totémique de Straczynski sont au centre de cette saga au parfum finalement dramatique autant pour le personnage que pour le scénariste qui, ici, signe l’un de ses derniers apports au Monte-en-l’air.

Straczynski enchaîne ensuite avec les préludes Civil War et le tie-in réservé au Tisseur. Ces épisodes, bien que fortement influencés par la vision partiale et anti-Stark de Millar, sont une grande réussite. La tension est à son comble, visuellement c’est très bon et, cerise sur le gâteau, Peter Parker va révéler au public qu’il est Spider-Man. Et personne n’était mieux placé que Straczynski pour prendre en main une telle révélation. Lui qui avait déjà apporté tant d’évolution et d’audace à la vie ronflante de la petite araignée, il était naturel que lui revienne l’honneur d’ôter son masque à un Parker s’assumant enfin au grand jour.
Tout cela débouche sur Back in Black, avec un Parker sombre, torturé, qui est maintenant un fugitif, puis la décision insensée de Quesada de revenir aux "fondamentaux" de Spider-Man. L’arc One More Day est pathétique. Mary Jane est sacrifiée, ainsi que des années d’évolution, dans le but d’attirer d’éventuels nouveaux lecteurs (cf cet article).
Le ménage est fait en profondeur. Sont annulés : les nouveaux pouvoirs de Spidey, la révélation de son identité secrète, son mariage et, dans le lot, des tonnes de récits qui exploitaient les relations particulières de Spider-Man avec un personnage qui connaissait son identité réelle. Et nos souvenirs, bien sûr.
Straczynski semble menacer un temps de retirer son nom des crédits avant de rentrer dans le rang, probablement la mort dans l’âme.
Il quitte la série avec un bilan ahurissant : il est à la fois l’auteur qui a le plus fait évoluer Spider-Man et celui qui signe, contraint et forcé, son retour aux bases de… 1962. Les efforts de presque sept années passées sur le titre sont réduits à néant. Le Spidey adulte, responsable, profond redevient un adolescent attardé et égoïste, totalement enfermé dans une relation aussi malsaine qu’apparemment insoluble.
Tintin avait Milou, Spider-Man a la vieille quetsch...

Il est toutefois certain que l’on ne va pas pleurnicher tous ensemble sur le sort du vieux Joseph. Il est connu dans le monde entier, il a la chance de faire un métier fantastique, il a créé des séries qui ont marqué le monde des comics, il a eu l’opportunité de travailler sur les plus connus des personnages Marvel, ok, on fait pire comme destin.
Ce n’est donc pas tant lui que je plains mais plutôt un certain Peter Parker pour son côté neuneu actuel, un Quesada pour son aveuglement et… nous. Nous parce que, tirer un trait sur l’apport de Straczynski, c’est dur. C’est même impossible, pour moi en tout cas. Je continue à lire Amazing Spider-Man, mais Spider-Man, le vrai, est mort avec le départ de Straczynski.
Et quand je parcours les planches de cette série, les deux me manquent. Parce qu’ils faisaient un sacré putain de duo !
Et puis je l’avoue, j’ai un pincement au cœur quand je pense au travail accompli et à ceux qui l’ont saccagé. J’aime beaucoup Straczynski. Parce que c’est un auteur de la trempe de ceux qui peuvent vous toucher avec peu de choses ou vous faire admettre des changements radicaux sans vous prendre pour un benêt. C’est quelqu’un avec qui le lecteur peut tisser une relation de confiance. Non pas basée sur un statu quo mais sur une promesse tacite, l’éternel pacte entre celui qui tient la plume et celui qui tourne les pages : "ça va être dur, ça va être parfois douloureux ou décevant, tu grinceras des dents ou me maudiras, mais nous avancerons ensemble et, à la fin, lorsque nous nous retournerons et que nous regarderons le chemin parcouru… peut-être bien que nous sourirons ensemble."
Ce à quoi le Joe de mon imagination aurait pu ajouter, dans un français correct mais avec un léger accent : "mais parfois, les impératifs éditoriaux s’en mêleront et on aura chaud au cul, ce qui n’est pas bien grave puisque ce qui importe dans le fessier, ce n’est pas tant sa température que l’endroit où on le pose."
Et maintenant que l’âme de Spidey s’est envolée, il ne reste plus en effet qu'à aller se poser ailleurs, en attendant d'autres planches, d'autres moments intenses qui peut-être, eux, ne seront pas gâchés par cette absurde volonté de plaire à tout le monde, ce qui équivaut la plupart du temps à n'atteindre personne.