31 janvier 2009

Trois ans déjà...



Les omega 3 et toute la DHEA du monde n'y changeront rien, le temps passe. Et ce blog a maintenant trois ans. Wow...

Je sais pas vous mais moi les anniversaires, j'adorais ça quand j'était petit. Depuis quelques années, je suis moins jouasse déjà. Surtout depuis que des gens se mêlent de me dire que 36 ans, c'est jeune. Qu'ils aillent se faire cuire un steak ! A partir du moment où il faut le dire pour le croire, c'est que ce n'est plus si jeune que ça non ? Bon, ceci dit, y'a des avantages à prendre de la bouteille. On devient moins con, plus sage. C'est ce que l'on prétend en tout cas. Et c'est plus ou moins vrai. Je fais vachement plus gaffe en bagnole que lorsque j'avais 18 ans par exemple. J'arrive même à éviter les connards qui n'ont qu'une vague notion de la manière dont se négocie un virage. Par contre, mettez-moi face à un guichet de la Poste et là, rien n'y fait, je perds mon calme. Je ne sais pas si c'est dû au lieu ou à l'extrême amabilité des vieilles chouettes qui s'y trouvent.
Mais bon, revenons-en à cet anniversaire !

Vous voulez des chiffres ? Non ? Je vous les donne quand même.
Non pas parce que cela permet de juger de la qualité d'un site d'ailleurs, mais juste pour sacrifier au traditionnel barème des visiteurs. Ce blog accueille un peu plus de 500 visiteurs uniques par jour (avec des IP différentes donc). Ce qui nous donne un peu plus de 17 000 internautes par mois. Et même si tous ne lisent probablement pas tout, c'est tout de même assez impressionnant, pour moi en tout cas.

Le détail sur quelques jours :

20 janvier : 569 visiteurs uniques
21 janvier : 532
22 janvier : 547
23 janvier : 495
24 janvier : 524
25 janvier : 558
26 janvier : 561
27 janvier : 597
28 janvier : 541

Un peu plus de 580 articles sont maintenant en ligne. Pour être franc, les premiers posts étaient plus des brèves maladroites qu'autre chose. Tout ce qui est publié récemment n'en est pas pour autant "bon" par principe, mais c'est en tout cas plus maîtrisé (et mieux assumé).



Une évolution radicale ces derniers mois, et qui me fait forcément plaisir, c'est l'augmentation des entrées directes par rapport aux visiteurs issus des moteurs de recherche. Il est vrai qu'être présent dans les premiers liens lorsque l'on tape simplement "marvel" sur Google, c'est toujours flatteur pour l'ego. Mais, savoir que plus d'un tiers des visiteurs viennent me lire "volontairement", à partir d'un favori, ce n'est pas rien non plus. D'autant que je sais que je ne les ménage pas ces habitués ! Pour s'exprimer, ils doivent s'enregistrer (beaucoup ne le font pas), leurs commentaires sont modérés a priori (avec très peu de censure tout de même, je n'ai qu'un seul cas en mémoire) et je ne me gêne pas pour piétiner parfois leurs idoles ou même critiquer leurs goûts.
Je ne vais pas vous remercier, vous ne m'achetez rien et c'est moi qui me farcis les articles ! ;o)
Mais...je suis content que vous soyez là. Vraiment.
Et vous venez, en gros (pour une sorte de top 10) de France, de Belgique, du Canada, de Suisse, des Etats-Unis, du Maroc, du Royaume-Uni, d'Allemagne, du Portugal et d'Espagne ! (et je salue également les amis de Guyane et de la Réunion, étrangement catégorisés comme "visiteurs étrangers" dans le bazar dont je me sers)
(% et entrées sur un mois)

Pour le coup, entre les stats et la petite larme à la Michel Drucker, j'ai aussi pensé à une sorte de florilège des termes les plus étranges ou inattendus tapés sur les moteurs de recherche pour aboutir ici. Malheureusement, je n'ai accès qu'aux 500 premiers termes (et à une époque, il y avait des choses bien plus rock n'roll, mais bon...).
Un truc qui m'irrite toujours mais qui ici me fait rire, c'est la maltraitance de l'orthographe. J'ai eu droit à un : "Abyage de supere héro marvel". Oui...pourquoi pas aussi une "bihere d'abéhie" ? ;o)
Un autre truc correct mais un peu spécial : "ah ! marvel"
Bizzare non ? Le mec met des onomatopées dans son moteur de recherche. Le gars un peu émotif quoi...
Un truc super étrange : "Achat arme auto agression sans certificat médical". Alors là, deux possibilités. Soit le gars recherche une arme automatique que l'on peut acquérir sans certificat médical, auquel cas, il peut toujours se brosser, même avec un certificat d'ailleurs, soit il veut une arme pour s'agresser lui-même. Et là c'est possible mais très con.
J'ai également eu droit à un "Schizophrénie métaphysiques". Je sais que Tep aimerait mieux voir des "bukkake", mais y'en a pas là pour le coup (ce n'est pas faute d'évoquer cette joviale pratique pourtant). ;o)
Jusqu'ici, tous ces termes n'avaient été tapés qu'une fois. Voici maintenant les bizarreries possédant plusieurs sources. Deux visiteurs ont tapés, texto "Etre une femme libérée tu sais c’est pas si facile". Bon, ok, je l'ai cherché là (mon but secret étant de relancer la carrière de Cookie Dingler par tous les moyens). Deux autres sont venus ici en tapant sur leur moteur "métier de Eliot Ness" (ben oui, qu'est-ce qu'il pouvait bien faire comme boulot le garçon ?). Quatre personnes ont atterris ici en tapant "l'homosexualité dans les comics". Alors que je n'ai encore jamais fait de sujet sur la question d'ailleurs. Et, enfin, six personnes ont débarqué ici en tapant simplement "qui est Eliot Ness ?" Arf... ;o) (et deux autres ont tapé "mais bordel de merde, c'est qui putain ce Ness au bout d'un moment ?!" (non, je plaisante)).

Mais, je suis de mauvaise foi, je l'avoue. Il n'y a pas de honte à ne pas connaître Ness, ou un mot, ou une date. Et jamais il ne me viendrait à l'idée de mal considérer ceux qui veulent apprendre. C'est la complaisance dans l'ignorance qui est honteuse, certainement pas le manque de connaissance et encore moins l'envie de connaître. Il y a sur le Net des personnes qui écrivent mal, qui connaissent peu et qui s'en foutent voire même s'en vantent. Ces gens là, je les méprise car ils méritent le cloaque intellectuel dans lequel ils croupissent. Mais d'autres veulent se servir de cet outil qu'est le Net pour combler des blancs, pour assouvir leur curiosité, pour comprendre. Et ces gens là, non seulement je les respecte mais jamais je ne me permettrais d'en rire.
Ceux qui réellement voulaient apprendre qui était Ness sont sans doute repartis déçus à la lecture de mon "truc" sur Torso. Mais je n'ai pas menti et ai même donné des éléments historiques réels.
Et vous savez quoi ?
C'est comme ça que l'on apprend.
En étant curieux, jamais satisfait, un peu parano. En écoutant la radio, en lisant des livres, en voguant sur le Net. En ayant faim. En étant à la fois fort et humble. En refusant les "Abyage" et en acceptant les "qui est Ness ?"
Je n'ai jamais voulu, avec ce blog, partager mes lecteurs entre une supposée élite - connaissant les auteurs, personnages et sagas - et les tout autant supposés ahuris ne connaissant rien aux comics ou même au métier de conteur en général. Mon partage naturel s'effectue ici, comme dans la vie, entre les gens avides d'apprendre et les soi-disant nantis, anéantis par leur suffisance.

Les principales sources de visiteurs en France

Je profite de tout ce blabla pour vous annoncer quelques sujets à venir. En ce qui concerne Marvel, je parlerai en février de la série The Twelve, mettant en scène des héros oubliés du Golden Age. J'évoquerai également la réédition, dans la collection Best Of, des épisodes contant la fameuse guerre Kree/Skrull. Au niveau horrifique, nous aurons l'occasion de jeter un oeil sur l'adaptation de Massacre à la Tronçonneuse, intégré au label Dark Side de Panini. Enfin, je vais mettre en ligne un sujet, d'ici quelques jours, sur une oeuvre éblouissante, originale, intelligente, très en avance sur son époque et, finalement, assez peu connue malgré le fait que de nombreux grands noms des comics considèrent son auteur comme un précurseur et un modèle. Une sorte de bible inspirant respect et enthousiasme, aussi habile, peut-être plus encore, que Watchmen. Je vous ai mis l'eau à la bouche j'espère ! ;o) Il faudra patienter jusque mardi ou mercredi pour savoir de quoi il retourne. Un petit indice tout de même ? Bon, ok : "un seul est unique".
Rhoo, le pied, j'ai toujours voulu être le Père Fouras !

29 janvier 2009

Deux Brutes et une Petite Fille

Suite des rencontres entre têtes d'affiche, dans des ouvrages qu'il faut plutôt chercher du côté des bouquinistes, avec Wolverine/Hulk : La Délivrance.

Si pour presque tout le monde, se crasher en avion peut occasionner des effets secondaires plus ou moins gênants, pour Wolverine, ce n'est qu'une péripétie de plus. Le petit teigneux revenu de tout va pourtant avoir la surprise de découvrir une petite fille, Po, au milieu des montagnes enneigées et de la tempête. Son père et elle ayant également été victimes d'un accident d'avion, Logan tente d'aider du mieux qu'il le peut la jeune Po, folle d'inquiétude pour son papa, prisonnier au fond d'un lac.
Le tandem improbable va vite tomber sur Hulk qui pionçait tranquillement dans une grotte (qui n'a pas rêvé de se taper une petite sieste dans un tel lieu ?). Ces deux brutes sanguinaires feront-elles le poids face à cette étrange jeune fille, taquine et espiègle, qui recherche en fait un moyen d'apaiser son esprit tourmenté ?

Après l'insipide Rédempteur, voilà un récit (datant de 2002) autrement plus enthousiasmant et original. Sam Kieth (Sandman) signe à la fois le scénario et les dessins. Graphiquement, c'est très particulier mais visiblement inspiré. Kieth représente Logan et Hulk de manière très caricaturale, accentuant ainsi leur côté bestial. Il se sert également de dessins naïfs, censés être faits par la fillette, et de petites annotations pour nous plonger dans l'esprit enfantin de la petite héroïne. Le procédé rappelle d'ailleurs un peu le style narratif que David Mack développera plus tard sur Echo, un arc magistral et poignant de la série Daredevil.
L'histoire est assez originale et, même si Logan et le géant vert se filent quelques beignes, s'écarte assez (surtout pour l'époque) des routes trop souvent empruntées et bitumées par l'ennui. Il n'y a ici ni vilain à punir, ni grand message à faire passer, juste une rencontre aux confins du fantastique, une expérimentation presque, tant Po semble être une goutte d'innocence et de fragilité versée dans un bain de violence animale.

Parfois drôle, souvent émouvante, cette délivrance touche un peu à ce que les héros ne peuvent changer et aux limites des pouvoirs (d'une certaine manière ce que Garth Ennis évoquait aussi, de façon plus violente, dans The Pro). C'est également un véritable bonheur visuel, avec des planches alternant visages magnifiquement creusés par la gravité et esquisses plus simples dans l'aspect mais lourdes de sens.
Les quatre épisodes, du coup, s'avalent un peu trop vite. Heureusement, ils sont disponibles, en VF dans la collection 100% Marvel, pour une poignée d'euros à peine (6,00 ou 7,00 € pour un état excellent semble un prix correct).
Notons que, bizarrement, les deux mêmes personnages se retrouveront dans le second volume des 100% Marvel qui leur sont consacrés suite à... un nouvel accident d'avion ! (j'avais évoqué ce tome il y a trois ans dans cette petite brève)

Un conte pour adulte, avec de gentilles bêtes et une fin amère.

27 janvier 2009

Elektra & Wolverine : une traductrice loin de la rédemption

Une tentative originale mais un peu fade qui vire, en VF, au grand n'importe quoi, cela donne Elektra & Wolverine : Le rédempteur. Un ouvrage paru il y a quelques années dans la collection Marvel Graphic Novel.

Elektra est une tueuse. Elle a été engagée pour éliminer un homme durant son sommeil. Et, comme toujours, sa cible n'a pas une chance de lui échapper. Seulement, cette fois, un témoin a aperçu le visage de la ninja. Une petite fille a vu le crime se dérouler sous ses yeux et est maintenant en danger. Pour la protéger, l'on fait alors appel à un type ronchon et solitaire, un tueur également, aux sens décuplés et à la rage animale.
Wolverine et Elektra devront s'affronter et se montrer sans pitié. Parce que c'est leur job, leur destin... et parce que dans l'ombre, quelqu'un est assez fou pour les manipuler.

Voilà un projet qui paraissait au départ plutôt attrayant puisqu'il s'agit en fait d'un texte illustré. Mais si aborder nos héros sous une forme un peu différente - ici une sorte de novella - est en soi une bonne idée, elle est loin d'être suffisante. L'histoire tout d'abord, de Greg Rucka, s'avère convenue et sans surprise. Les personnages manquent singulièrement de charisme, le "méchant" est franchement insipide, les rares rebondissement sont plutôt téléphonés et, pire encore, les scènes d'action se révèlent vite ennuyeuses au possible. Mais là, Rucka n'est sans doute pas le seul responsable. Cette version française est signée Geneviève Coulomb. Ceux qui connaissent déjà son travail sur les séries régulières sont habitués à serrer les dents, les fesses et, d'une manière générale, tout ce qu'il est physiquement possible de serrer, rien qu'à la lecture de son nom. Mais ce qui pouvait encore passer sur de simples dialogues à insérer dans une BD devient, ici, une démonstration exceptionnelle d'impéritie. Certaines phrases frisent l'imbécillité au niveau du sens, des termes sont incorrectement employés, lorsqu'il n'y a pas de fautes, les tournures sont ou plates ou incroyablement maladroites et empruntes de lourdeur, le tout saupoudré de répétitions et des habituelles erreurs d'impression. Même la ponctuation est utilisée de manière impropre ! Je crois n'avoir jamais vu jusqu'ici quelqu'un d'aussi peu à sa place dans le monde de l'édition, même le type qui a rédigé le manuel d'entretien de ma bagnole était plus inspiré... bien évidemment, la traductrice (enfin, la personne qui essaie de traduire) n'est pas la seule fautive. Pour valider un tel... "travail", soit les responsables de Panini ne se rendent pas compte du niveau requis pour adapter une oeuvre, soit ils s'en foutent. Le résultat, lui, est misérable.

Les illustrations sont de Yoshitaka Amano. Elles vont du pas trop mal (avec tout de même des problèmes de proportions et des postures étranges) au franchement moche (je n'ai pas choisi les pires pour illustrer l'article) mais, surtout, l'on se demande bien pourquoi Marvel a opté pour un style "estampes japonaises". Bon, Elektra est une ninja mais tout de même, l'un des personnages principaux est canadien, l'autre est grec et l'histoire se passe aux Etats-Unis ! Il n'y a même pas, dans le texte, un quelconque rapport avec la culture nippone, si ce n'est deux ou trois noms d'armes traditionnelles.
Du coup, il ne reste pas grand-chose à sauver de ce naufrage, vendu à l'époque 25 euros (quand c'est raté à ce point là, autant tenter le tout pour le tout en gonflant le prix). On peut aujourd'hui le trouver d'occasion pour une quinzaine d'euros si l'on est vraiment curieux ou très peu regardant sur la qualité. Un petit point qui mérite tout de même d'être signalé, le personnage de Avery préfigure un peu ce que sera, plus tard, la jeune Laura Kinney, alias X-23. Pour cette dernière, Kyle et Yost se révéleront heureusement bien plus habiles que Rucka et en feront un personnage déchirant et profond, tout ce qui manque ici à une Avery à peine ébauchée et pour qui il est difficile de vibrer.

Un ouvrage de référence pour tous ceux qui se destinent à la traduction tant il contient à peu près tout ce qu'il est possible de mal faire. Gagnerait à être étudié dans certaines écoles.

25 janvier 2009

Ultimate X-Men : Pouvoir Absolu

Passage de relais mouvementé entre deux équipes créatives dans le Ultimate X-Men #49 de ce mois.

Robert Kirkman tire sa révérence avec la quatrième et dernière partie de Apocalypse. Jean Grey se transforme pour l'occasion en Phénix et fait une petite démonstration de force. Pratique d'avoir une déesse sous la main lorsque l'on est obligé de conclure un arc plus rapidement que prévu.
L'on n'aura pas retrouvé, sur ce run, le talent dont Kirkman fait preuve sur The Walking Dead par exemple, ni même l'humour qu'il avait su insuffler dans ses Marvel Team-up. Graphiquement, Harvey Tolibao s'en sort plutôt bien avec la profusion d'effets pyrotechniques attendus lors des scènes avec Jean/Phénix.

Le deuxième épisode, intitulé Absolute Power, accueille Aron E. Coleite (Heroes) au scénario et Mark Brooks au dessin. Les X-Men doivent faire face à une équipe Alpha Flight surpuissante car boostée au Banshee, une drogue censée donner des pouvoirs temporaires aux humains et décupler ceux des mutants (une sorte de MGH, bien connue dans l'univers 616). Vindicator et sa bande mettent donc une raclée mémorable à des X-Men pourtant cinq fois plus nombreux. Le dopage a l'air efficace !
La transition entre les auteurs - et ces deux sagas - n'est pas la plus réussie qui soit. Jean, qui était censée avoir évolué profondément (la nature même du Phénix influant sur sa personnalité) et être partie changer le monde se retrouve de nouveau dans le groupe sans que l'on sache pourquoi. Xavier, lui, qui était pourtant en pleine forme et semblait reprendre l'institut en main, a disparu. A croire que chacun a écrit son histoire dans son coin sans se préoccuper de ce que faisait l'autre. Voilà qui est gênant. Certaines ellipses sont également un peu maladroites (Logan qui revient du Maine en stop en cinq minutes, Alpha Flight qui se retrouve au grand complet dans leur jet en une fraction de seconde alors qu'ils étaient en plein combat...), reste quelques révélations sur le passé de Colossus et les limites de ses pouvoirs. Un peu léger. Heureusement, les dessins de Brooks permettent de rattraper un peu l'ensemble qui manque clairement de cohérence.
Signalons, pour l'anecdote, la cover de Gabriele Dell'Otto (celle avec Colossus).

Une impression brouillonne pour un passage de témoin plutôt raté. Le prochain numéro, en mars, contiendra exceptionnellement trois épisodes.

24 janvier 2009

Quand les images n'ont pas besoin de texte

Un comic, une BD en général, c’est une histoire contée à travers deux manières, très différentes et puissantes, de développer une narration. L’écrit d’une part, essentiellement à travers les dialogues (du moins pour la partie émergée de l’iceberg), le dessin ensuite, aussi évocateur qu’il peut être parfois décevant.
Le texte, les idées, l’outrance, nous en avons parlé et en reparlerons. Voyons ici quelques images qui se passent de scénaristes. Il s'agit ici de s'attarder un peu sur ce que nous considérons un peu trop vite comme négligeable ou ennuyeux. Cet article n'est cependant pas une démonstration, il se veut être une cadence différente, un ralentissement propice à l'observation des détails. Une forme d'hommage, aussi, à ces gens talentueux qui sont si mal considérés par les arpenteurs de galerie et les pisse-copies.

Il existe plusieurs temps dans la lecture d’une image. Certaines étapes sont liées aux individus, d'autres ont un caractère plus général. Sur les exemples ci-dessous, nous allons essayer de déterminer les phases essentielles dans la perception.
(cliquez sur les images pour obtenir la taille réelle)


- Dans un premier temps, des éléments « sautent aux yeux ». Le gant rouge et quadrillé renseigne sur le personnage principal (cet "indice" prend, à lui seul, un bon tiers de l'image), la série de photos renvoie au familier photomaton.
- Un deuxième temps est nécessaire pour comprendre la volonté de l’artiste. L’originalité narrative réside ici dans le fait de proposer, dans une série de photos « automatiques », un déroulement permettant, à travers une action minimale et une attitude prétendument prise sur le vif, de raconter quelque chose.
- Le troisième temps, ou temps intermédiaire, permet au lecteur de marquer une pause dans l’analyse et la perception et de synthétiser les éléments « fulgurants » ou « évidents », censés le placer en terrain connu, et les éléments narratifs, censés engendrer une émotion ou, au moins, permettre une compréhension implicite et presque inconsciente du déroulement de l’action. A ce stade, le lecteur influe sur la chose lue.
Le dessin "dit", plus ou moins, à ce moment : Araña est bien excitée de rencontrer Spidey, elle le bouscule un peu sur la première photo, histoire que l’on voit bien qu’elle est là, elle lui saute dessus sur la deuxième, parce qu’elle adore ce mec, il la repousse ensuite, d’une manière si cavalière que l’on imagine qu’elle a dû être très chiante.
- Le quatrième stade est un stade « froid » dans le sens où, à chacune des phases précédentes, il y avait une réaction à chaud et une adhésion plus qu’une analyse. 99% des gens vont en rester sur cette scène, drôle et éloquente, d’un Spidey rabrouant une Araña. Si l’on revient sur l’image, l’on peut cependant noter que les photos sont tenues par des mains bien différentes et que, donc, Anya et Peter, malgré des différences liées à l’âge, sont proches l’un de l’autre puisqu’ils en viennent à tenir, conjointement, un si petit objet. Ils sont donc mis en situation de recul par rapport à leurs propres réactions. L’imagination du lecteur est alors sollicitée pour compléter ce qui n’apparaît pas à l’image (les personnages sont-ils amusés ? énervés ? surpris ? pourquoi sont-ils si proches ?).

Sans écrire un seul mot, le dessinateur vient donc ici de faire passer plus qu’un message. C’est une histoire, petite sans doute mais importante, qui se raconte là sans l’éternel besoin du Verbe. Mieux encore, s’il avait fallu transposer les mêmes sentiments de manière écrite, cela aurait nécessité des choix, des mots, des prises de position, des éclairages violents qui auraient marqué certains esprits, sans doute, mais qui en auraient laissé d’autres indifférents.
La perception visuelle serait donc plus douce que les mots, directs et violents ? C’est à voir. Les images peuvent faire mal parfois.
Prenons un autre exemple. Que raconte ce dessin ?
Contrairement à la première image, celle-ci est « unique », elle semble ne proposer qu’une lecture, qu’un seul sens, sans aucune histoire. Mieux, elle correspond à certains standards que l’on pense obligatoires pour un certain type de personnages.
Ok. Eh bien voyons cela de plus près.


- Le premier stade est évident : flingue et crâne donnent souvent le Punisher. L’identification est faite, rapide et précise.
- Un deuxième temps permet de comprendre la violence de la scène, cet homme est prêt à faire usage de son arme. Il est déterminé, effrayant presque tant il semble "nous" viser en fait.
- Ce fameux « troisième temps » intermédiaire permet, là encore, d’associer divers éléments et d’amalgamer volonté de l’artiste et perception du lecteur. C’est un moment à la fois instinctif et fusionnel, bien qu’il puisse être très différent selon les lecteurs (chaque « rencontre » étant différente).
C’est à la fois flou et évident. L’on peut adhérer ou être, au contraire, indigné.
- Le quatrième temps permet de revenir, à « froid », sur ce qui n’est pas saisi par l’instinct. Il existe, dans cette image, un triangle que l’on ne voit jamais au premier abord. Les yeux de Castle sont entièrement dans l’ombre (l’éclairage de la scène ne justifie en rien de telles ténèbres). Ils renvoient non seulement aux canons juxtaposés, dont les bouches jumelles sont également dans le noir, mais aussi aux yeux de mort du symbole sur le t-shirt. Ici, l’on peut donc penser que ce qui tue est, de manière égale (selon l’artiste en tout cas), les armes, les individus et les convictions (symbolisées ici par le crâne).

Faut-il parfois donner un « excès » de sens aux images comme je viens de le faire, un peu, sur cette cover du Punisher ? Le procédé n’a rien de honteux, il est pratiqué dans la littérature en général et les auteurs, s’ils sont un peu honnêtes, seront les premiers à vous dire qu’ils découvrent parfois du sens là où ils ne pensaient pas en avoir mis.
L'art se doit d’ailleurs d’être fécond, plein de sueur et de symboles. De dangers même.
« Oui, l’art est dangereux. Ou s’il est chaste, ce n’est pas de l’art. »
Pablo Picasso


Le troisième exemple est le plus tiré par les cheveux. Et, paradoxalement, c’est celui qui me semble le mieux construit. Oublions, pour ceux qui connaissent les personnages, ce que l’on sait et regardons ce que l’on voit.


- Les personnages semblent sans âge, le décor familier.
- Les personnages sont empreints d’une gravité étrange, le décor est bancal, pire, il semble se dissoudre vers le bas. Un malaise naît.
- Suivant les sensibilités, l’on peut être séduit ou peu enthousiasmé. Le manque de repères iconiques évidents se fait sentir, en bien ou en mal.
- Le quatrième temps, celui de la réflexion et de la digestion, est de nouveau le plus intéressant. Sur les quatre personnages, trois surplombent la scène. Ce sont toutes des femmes. La première a une posture sexy-christique, la deuxième a un regard si brillant qu’il en devient aveuglant (l’aveuglement de la Justice ?), la troisième est la plus « abordable », elle nous regarde et semble nous toiser gravement. Que représentent ces icônes ? Le sacrifice, l’illumination, le courage ? Peut-être. Reste encore à expliquer un intrus, masculin et peu évident, en bas de l’illustration.
Un type bien ? Oui. Oui sauf que ses mains semblent très explicitement placées. Tout comme son visage. Mieux, ses lunettes, avec petites croix idéalement centrées, peuvent faire penser aux résidus de cornes coupées il y a bien longtemps. C’est également le seul qui regarde vers le bas, donc vers un décor brûlant.
Bah, vous avez compris où je veux en venir non ? ;o)

Rien n’est innocent. N’importe qui, maniant un peu les symboles, vous le dira. Les mots peuvent parfois s’analyser plus facilement, du moins en apparence, que les dessins. Ils semblent « finis », « complets », « maîtrisés ». Ils laissent pourtant, la plupart du temps, la trace de leurs imperfections ou de leurs nombreuses nuances dans les esprits.
Les dessins procèdent de la même logique et du même travail.
Ils peuvent être violents, émouvants, moches, sublimes, habiles…parfois merdiques et irritants.
Mais ils sont une manière de conter, une façon de se foutre à poil devant tout le monde en gardant, parfois, le meilleur pour les yeux les plus patients. Des épisodes entiers de comics bien connus ont été parfois, volontairement, privés de dialogues. Pour montrer quoi ? Que les dessinateurs étaient des conteurs ? C’est bien là une évidence.
Il y a, dans le maniement du crayon, une noblesse qui renvoie au maniement de la plume. Il y a sans doute même dans les traits quelque chose qui échappera toujours aux mots. Et, dans ce mariage improbable, il y a notre regard. Perdu. Ebloui. Triste ou enjoué.
Mots et dessins ont tous des sens cachés, une part d’ombre, une résonance inconsciente. Et si le dessin n’est pas forcément plus évident que le texte (ou du moins possède aussi ses seconds degrés), il garde tout de même une universalité que le langage courant n’a pas. Nous ne parlons pas tous anglais, ou allemand ou arabe ou japonais mais nous reconnaissons tous un sourire ou des larmes. Le dessin devient, du coup, une sorte d’esperanto qui aurait « réussi », un support idéal pour franchir les barrières linguistiques et permettre une narration peut-être plus essentielle voire ultime, qui sait ?

Il existe des pays où le dessin en général est encore considéré sous deux extrêmes peu enviables. En France, bien souvent, intellectuels et media vont ranger l’élément visuel dans deux grosses catégories : la peinture, art supposé noble et réservé à un public éclairé ou, au moins, à l’aise financièrement, et les bandes dessinées, vite rangées dans la catégorie des produits pour enfants et gros cons.
L’on peut s’extasier, chez nous, sur un dessin seul ou du texte, mais lorsque l’on mélange les deux, c’est un peu mal vu. Pourtant, bien des pays considèrent la BD comme un art ne s’adressant pas uniquement à des gamins attardés (les Etats-Unis, bien sûr, mais même le Japon par exemple, pourtant très différents culturellement). Et ne parlons même pas du genre super-héroïque, qui, à lui seul, a généré plus de turistas foudroyantes au sein de l’intelligentsia franchouilleuse que tous les bouis-bouis d’Amérique du Sud réunis !
Et pourtant, cet art, ce support étonnant aux nuances infinies, nous en connaissons, nous, lecteurs, les multiples possibilités. Car si bien des figures de style – allégories, oxymores, analepses, métaphores et beaucoup d’autres encore – existent au sein de la langue, elles possèdent leurs pendants crayonnés. Pas forcément plus bêtes sur le fond mais certainement plus accessibles dans la forme. C’est cette simplicité, cette évidence, cette égalité dans l’accès au sens, qui, parfois, fait grimacer les érudits et les aigris, pressés qu’ils sont de défendre un petit carré qu’ils n’imaginent qu’à eux.
Mais que vaut un chemin, aussi beau soit-il, si l’on est seul à le parcourir ?
L’Art, tout comme le Savoir, est fait pour être partagé. Il ne se réalise que dans la rencontre. Et si l’on peut juger son fond de bien des manières, sa forme, elle, se doit de parler à tous. Non en simplifiant à l’extrême, ce qui conduirait à un nivellement par le bas, mais en créant des escaliers que tous peuvent gravir, des mains tendues que tous peuvent saisir.
C’est là une partie de la richesse d’une BD. Elle pourra toujours, au moins en partie, s’affranchir des barrières dressées par les langues et trouver une autre manière de raconter.

Les parvenus intellectuels n’accepteront jamais de jeter un regard sur ce qu’ils considèrent comme un medium inférieur. C’est à nous de les éblouir et de les forcer à se frotter les yeux, si ce n’est d’admiration, du moins d’étonnement. Parce que nos images, même les plus simples en apparence, valent bien leurs mots. Et peut-être aussi, un peu, parce que seuls les plus timorés rêvent de rejoindre la supposée élite dans ses convictions les plus plates.
Les vrais artistes ne courent pas derrière le train. Ils posent les rails.

« Qui donc a dit que le dessin est l’écriture de la forme ? La vérité est que l’art doit être l’écriture de la vie. »
Edouard Manet.

Spider-Man and his Amazing Friends

Final de la saga Mort d'un Bouffon et début d'un nouvel arc sont au menu du Ultimate Spider-Man #62 sorti hier en kiosque.

Nous découvrons ce mois-ci la conclusion de Death of a Goblin qui se termine par... une mort, évidemment. Vu le titre, pas grand risque de vous gâcher la surprise. Brian Michael Bendis supprime donc encore une fois l'un de ses personnages. Certains s'en plaignent, un certain Christian G. en premier, mais c'est pourtant une bonne chose que tout ne soit pas figé dans le marbre, surtout dans l'univers Ultimate. Rappelons qu'à l'époque, ce dernier avait été créé pour permettre à de nouveaux lecteurs de s'embarquer sur des séries Marvel en étant débarrassés de la pesante continuité de la terre 616. Quelques années après, l'idée a montré ses limites puisque, bien évidemment, l'univers Ultimate a généré sa propre complexité. Son seul intérêt réside donc dans le fait que les auteurs sont censés pouvoir y faire ce qu'il serait impossible d'imaginer dans le 616 classique. On nous promet d'ailleurs de gros changements à venir avec le crossover Ultimatum, souhaitons qu'ils soient réels et un peu plus conséquents que ceux du décevant Ultimate Power.

Si le premier épisode est centré essentiellement sur l'action, avec gros bras du SHIELD et Bouffons déchaînés, le second est beaucoup plus calme. Spider-Man and his Amazing Friends s'attache plus au côté "parker" du héros et de nombreux invités sont présents : Kitty Pryde, la Torche des Fantastic Four, Iceberg des X-Men, tout ce petit groupe rassemblé autour du lycée de Peter rend d'ailleurs ce dernier très nerveux (il a peur que les quelques personnes qui ne connaissent pas encore son identité secrète l'apprennent !). L'auteur développe également un peu le personnage de Kenny "Kong" McFarlane, l'un des rares de la bande à n'avoir pas de pouvoirs.
Sentiments et vie quotidienne prennent donc le pas sur l'action, ce qui permet une pause agréable entre deux vilains à corriger. L'on a tout de même droit à une petite révélation finale qui change la donne pour l'un des élèves de Midtown High School.
Stuart Immonen, très à l'aise dans les scènes d'action ou avec les décors, a plus de mal avec les visages, notamment celui de la pauvre MJ qui était tout de même plus séduisante sous le crayon de Bagley. Snif.

La troisième de couverture contient des extraits d'un entretien avec Bendis. Le scénariste nous confie que USM sera maintenant mieux intégré au reste de l'univers Ultimate et que l'on sentira plus dorénavant, dans la série, les contrecoups des grands évènements. Il affirme notamment que le fameux Ultimatum devrait avoir un certain impact sur la vie du Tisseur et celle de ses connaissances. Peter devrait également bientôt avoir une "bande" car, comme le dit Bendis, "même le plus nul des nuls finit par avoir sa bande de copains". Voilà une orientation un peu différente du Parker classique qui, à quinze ans, était plutôt solitaire et très loin d'être un fêtard (sans son costume, Parker est tout de même un type aussi chiant qu'un gnou dépressif, le gnou n'ayant déjà pas, même lorsqu'il est joyeux, une vie sociale des plus trépidantes).
Bref, du changement et du spectaculaire semblent à l'ordre du jour, l'on ne demande pas mieux.

Du bon Spider-Man, toujours très agréable à lire.

22 janvier 2009

La Pro : du trottoir au super-héroïsme

Petit coup d'oeil sur une parodie décapante signée par un auteur habitué à ne pas faire dans la dentelle. Moins de 18 ans s'abstenir. 

C'est une prostituée. Elle a un gosse à nourrir, des clients à satisfaire et une vie passablement glauque. Un jour, un être cosmique souhaitant mener une petite expérience sur l'héroïsme va la doter de super-pouvoirs. Elle est maintenant plus rapide, plus forte, elle peut voler... mais est-ce suffisant pour changer vraiment ?
En rejoignant la Ligue d'Honneur, elle va être confrontée à un autre monde, policé et respectable en apparence mais loin d'être parfait. Peut-on changer de vie en endossant un autre costume ? En a-t-elle seulement envie ?

Et voici l'ami Garth Ennis de retour (façon de parler, cet album datant de 2003) dans une parodie très trash, ce qui n'étonnera guère ceux qui connaissent le bonhomme. Si le scénariste est parfois considéré uniquement comme un gros bourrin, l'on voit tout de même ici, derrière les scènes osées et les gros mots, poindre une vision anticonformiste et acide qu'il confirmera dans d'autres oeuvres comme The Boys (dont le tome #2 est paru ce mois-ci) ou Preacher. Les dessins, de fort bonne facture, sont l'œuvre d'Amanda Conner.

L'entrée en matière est directe, avec une scène explicite décrivant les "conditions de travail" de l'héroïne principale. Très vite, l'on bascule dans la franche parodie avec une Ligue d'Honneur s'inspirant des personnages de DC Comics. Le Saint campe un Superman propret et quelque peu niais, Le King et le Sous-Fifre forment un duo très tendancieux librement inspiré de Batman & Robin, Le Citron Vert remplace Green Lantern dans un style très hip-hop, bref, tout le monde en prend pour son grade, Wonder Woman et Flash ayant également leurs pendants.
Il faut l'avouer, le cocktail, à base de fellations, d'hémoglobine et de langage de charretier, est corsé et est à déconseiller aux âmes sensibles. Pourtant, malgré une forme très..."rock n'roll", le fond est loin, comme souvent avec Ennis, d'être stupide. L'on sent au contraire une critique très acerbe du politiquement correct à travers la mise à mal des mythes super-héroïques classiques. Mieux encore, l'auteur s'autorise même un début de réflexion sur le pouvoir et son apparente incapacité à changer les choses. Ainsi, alors que l'un des personnages se vante des périls qu'il a pu vaincre dans sa carrière, la Pro a cette réflexion douloureuse : "dommage que vous ne puissiez pas faire en sorte que je ne suce plus de bites pour nourrir mon gosse." La sentence est cruelle mais loin d'être gratuite, quant au côté brut du style, il est presque ici nécessaire, tant pour crédibiliser ce personnage malmené par la vie que pour bousculer des oreilles (ou des yeux dans notre cas) habitués à recouvrir les vilaines blessures de notre société par de beaux mots bien plus acceptables.
Bon, bien entendu nous ne sommes pas ici dans un traité de philosophie, mais tout de même, pour qui sait voir au-delà des apparences, Ennis devient alors plus qu'un scénariste un peu bourru.

Ceci dit, le but de la manoeuvre reste essentiellement de divertir. Vous aurez ainsi l'occasion de voir ce que donne une éjaculation de surhomme par exemple. Eh, c'est logique non ? Super vitesse, super force, super éjac ! Et gros dégâts. ;o)
Une version française de La Pro est disponible aux Editions USA. On peut encore trouver assez facilement l'ouvrage d'occasion et à un prix abordable. La traduction aurait mérité un plus grand soin, l'album comportant tout de même son lot de fautes de frappe ou même de sens ("peut" au lieu de "peu", "sensée" à la place de "censée"). Il est tout de même effarant de constater à quel point un très grand nombre d'éditeurs semblent se désintéresser de la syntaxe et de leur image de marque. Une telle légèreté dénote un manque total de respect envers les auteurs que l'on traduit, les lecteurs que l'on vise et même envers son propre travail. Cela peut paraître beaucoup d'emportement pour quelques fautes mais je rappelle deux choses importantes :
- une cinquantaine de pages de BD, ce n'est pas le bout du monde au niveau du volume de texte à traduire et relire...
- les livres sont la manifestation tangible de la langue, ils sont les églises d'un Dieu qui permet de communiquer, apprendre, échanger, construire. Si nous les considérons comme des torchons et appauvrissons leur contenu, c'est l'ensemble de nos capacités à réfléchir ou formuler le monde qui diminue. Les fautes sont un bruit de fond, et lorsque le bruit est trop fort, le propos est inintelligible. Autrement dit, oui, il y a des coups de pied au cul qui se perdent. 

C'est drôle, c'est osé et c'est loin d'être bête. Comme le dirait Ennis sur la planche finale, c'est déjà pas mal.

"La prochaine fois que je dis merde ou putain ou trou du cul ou bite, jetez un coup d'œil par la fenêtre. Je vous parie cinquante dollars que le monde ne s'arrête pas de tourner."
La Pro, sous la plume de Garth Ennis.

20 janvier 2009

Araña : Petite Araignée deviendra grande

Suite des séries féminines non traduites en français avec le dernier TPB de Araña : Heart of the Spider.

Petit rappel des faits. Anya Corazon apparaît pour la première fois dans la nouvelle mouture de Amazing Fantasy (où un certain Parker avait débuté il y a bien longtemps). Cette première mini-série, la seule traduite en VF, est publiée en France dans le Spider-Man hors série #19. L'on fait alors la connaissance d'une gamine attachante qui se retrouve embrigadée dans la fameuse société secrète inventée par Straczynski dans les pages d'Amazing Spider-Man. Aux Etats-Unis, la demoiselle se voit dotée de sa propre et éphémère série ; Araña : Heart of the Spider, qui durera le temps de 12 numéros.
Aujourd'hui, l'ensemble des aventures de la petite Araña est disponible en Marvel Digest (des TPB de petite taille mais très bon marché). Le premier reprend la première mini-série (parue donc en France) et les deux suivants contiennent les épisodes inédits.

Comme souvent, une série secondaire, réservée a priori à un public jeune, va se révéler être fort plaisante à suivre. Au scénario, Fiona Avery poursuit la mise en scène de la lutte entre les clans opposés des Araignées (Spider Society) et des Guêpes (Sisterhood of the Wasp). L'on en apprend également un peu plus sur le passé de la jeune fille, notamment sur les circonstances troubles qui ont entouré la mort de sa mère et qui ont précipité le départ de sa famille pour les USA. Pour la partie dessin, Roger Cruz, Francis Portella et Jonboy Meyers se succèdent en maintenant une vraie cohérence de style. Le tout est plutôt agréable à regarder. Si certaines covers vous rappellent quelque chose, sachez qu'elles sont l'oeuvre de Cruz, déjà cité, mais surtout de Mark Brooks et Takeshi Miyazawa. Je ne sais pas si elles sont censées attirer le regard d'un public jeune et féminin mais en tout cas ça marche aussi avec les adultes. Ou alors j'ai les mêmes goûts qu'une petite fille de douze ans. ;o)

Ce dernier tome, intitulé Night of the Hunter, même s'il fait avancer l'histoire, ne contient pas de réelle fin. La bataille contre les guêpes se termine en fait dans un one-shot (lui aussi inédit par chez nous) avec Spider-Man. Même si Araña n'a plus de série attitrée à l'heure actuelle, elle reste toujours présente dans le Marvelverse : si son rôle n'a été que secondaire, elle a toutefois participé à Civil War, de manière plus anecdotique, elle a été utilisée par Kirkman dans ses Marvel Team-Up (cf cet article pour vous situer un peu le moment) et a fait également une apparition dans une mini-série aux côtés du Dr Strange. Actuellement, elle fait partie, de manière régulière, des personnages de l'on-going Ms. Marvel. Carol Danvers et elle ont d'ailleurs un lien particulier puisque Anya considère un peu la leader des Vengeurs comme une mère de substitution.
Bien que son avenir en France semble définitivement derrière elle, Araña n'a peut-être pas totalement fini de faire parler d'elle de l'autre côté de l'Atlantique. La miss, grâce à une fraîcheur naturelle que l'on tente de réinjecter artificiellement à Peter Parker, peut séduire un lectorat large et nouveau. Et puis, après One More Day, elle est tout ce qui reste du run de Straczynski et de la vision mystique qu'il avait tenté d'instaurer concernant l'origine des pouvoirs de nos petites araignées...

Les TPB concernant Araña sont disponibles pour moins de 7 euros, port compris. La dimension est la même que celle des Emma Frost dont j'ai déjà parlé ici mais le papier est de meilleure qualité (et correspond à ce que l'on trouve dans les Marvel Kids français).
Une série sympathique qui aurait pu contribuer, si elle avait été correctement utilisée en France, à conquérir un public nouveau.

Protect your Father. Avenge your Mother. Save the World.
But Be Back by Curfew.

Des filles en VO : Ms. Marvel, Spider-Girl, Emma Frost

Des filles en VF : She-Hulk, Spider-Man loves Mary Jane, Echo

18 janvier 2009

Les Anges et Démons d'Astro City

Le polar super-héroïque est un peu le genre "noble" du comic, du moins, il est censé l'être. Petit exemple avec Astro City : Des Ailes de Plomb.

Un tueur de Masques Noirs sévit dans Kiefer Square. Le quartier contient son lot d'anciennes gloires et de petites frappes, toutes devenues de potentielles victimes. Les héros ont sans doute mieux à faire que de s'occuper de criminels en danger, alors c'est à Steeljack que l'on fait appel. Il sort de prison et veut tenter de rester du bon côté pour une fois. Mais, inexorablement, tout le pousse à franchir de nouveau la frontière, à renouer avec son ancien passé...
Sa peau de métal lui permet de cogner dur et d'encaisser mais sera-t-il à la hauteur de l'enjeu pour autant ? Enquêter n'est pas son fort. Il est lent. Et vieux. Et fatigué. Et pourtant, pour les habitants de Kiefer Square, il est le dernier espoir.

Voilà donc un polar noir à la sauce super-héroïque. Pas une nouveauté donc puisque l'on reconnaîtra vite un certain cousinage avec Watchmen, la référence du genre. Les points communs sont nombreux : un tueur de Masques, une enquête avec quelques flashbacks, des héros pas toujours très clean, des aspects technologiques très rétro voire kitsch et même quelques ressemblances physiques entre certains personnages. Kurt Busiek signe là un scénario bien construit sans toutefois faire preuve d'une grande originalité. Le lecteur habitué des productions mainstream pourra reconnaître quelques références et clins d'oeil. La First Family par exemple, qui parodie les Fantastic Four jusque dans les initiales sauf, évidemment, après être passée à la moulinette de la traduction, ou encore certaines enseignes au nom évoquant des acteurs illustres du monde des comics. Dans le genre "je revisite le binz et je place des machins presque cachés pour les fans", on en a tellement vu que, là encore, pas de quoi avaler son bretzel de travers d'étonnement.
Et pourtant, il ne faut pas s'arrêter à ce sentiment de déjà-vu car, malgré tout, l'on est devant une bonne histoire.

Les dessins de Brent Anderson donnent un côté intemporel à ce récit. Il va surtout se révéler très habile au niveau des décors de ce fameux quartier malfamé auquel il donne une réelle âme. Les visages également, ridés et marqués par la vie, en rajoutent encore dans le côté désabusé et triste qui imprègne cet album.
Au final, les auteurs se livrent à une réflexion sur l'échec, la rédemption, le poids des erreurs passées... mais aussi sur l'intransigeant regard des bien-pensant ou sur l'impossibilité d'échapper à sa condition. Car Steeljack, quoi qu'il fasse, ne pourra jamais être un héros. Et certains malfaisants, eux, le demeureront à jamais. La constatation est amère, la fuite en avant presque sans espoir, et l'on finit par être embarqué et pris aux tripes en se réjouissant d'éprouver de l'empathie pour un si "gentil" bad guy.
C'est d'ailleurs peut-être là que ça coince, tout reste finalement trop gentillet pour être vraiment sombre et bien trop sérieux pour n'être que parodique. Il manque quelque chose. Peut-être la folie d'un Moore (celle d'il y a quelques années, quand il ne se laissait pas totalement bouffer par elle) ou l'ultra-violence teintée d'humour d'un Ennis.

Astro City est une série publiée de nos jours sous le label Wildstorm. Les premiers tomes VF ont été édités il y a quelques années par Semic (mais ils étaient uniquement disponibles par souscription). Celui-ci est paru en 2007 chez Panini, c'est donc le premier que l'on a eu le plaisir de découvrir en librairie. Les covers sont de Alex Ross et l'ouvrage contient une introduction de Frank Miller qui condamne la frilosité, à une époque, de certains éditeurs et qui n'oublie pas, au passage, de s'auto-congratuler pour son Dark Knight. ;o)
Sept épisodes sur papier glacé avec hardcover pour 24 euros.

Une bonne histoire dont on voit trop qu'elle était destinée à être un chef-d'oeuvre et qui aurait pu l'être si ses auteurs avaient su s'affranchir de codes imposés par des prédécesseurs qu'ils vénèrent sans doute un peu trop.

"[...] toute ma vie je n'ai fait que fuir... et je suis toujours au même endroit..."
Carl Donewicz, sous la plume de Kurt Busiek.

16 janvier 2009

Cuisine Mafieuse et Appétit d'Ogre

Petite virée dans le New York des années 30 avec La Cuisine du Diable, un plat européen au goût très américain.

Nous sommes en 1931 au coeur de Little Italy. Un petit garçon débrouillard survit tant bien que mal dans le melting-pot de Manhattan. La mafia est omniprésente, les gangs se partagent les quartiers, la corruption est partout, rongeant un système qui ne parvient pas à tirer la population d'une pauvreté épouvantable.
Mais Anthon' se fiche bien de la crasse et des injustices, il est porté par un amour extraordinaire pour Anne. Un petit amour de gamin, rien de bien important en somme. Juste un peu de beau dans un monde de merde. Et un jour, tout bascule. L'assassinat de ses parents n'est que le début d'une longue liste de coups durs qui vont s'abattre sur Anthony. Difficile de se sortir d'un mauvais pas lorsque l'on n'a que 13 ans... sauf lorsque l'on a de l'imagination et que l'on se sert des rivalités des gangs pour venger un odieux assassinat et récupérer l'élue de son coeur.
Mais, tous les rêves américains finissent-ils bien ?

Internet ne remplacera jamais les librairies. Vous savez pourquoi ? Parce qu'un moteur de recherche ne peut vous offrir que ce que vous connaissez déjà. Les rayonnages réels, eux, sont pleins de promesses et de nouveautés, de livres tentant de vous aguicher avec de jolies couvertures et des titres intrigants. Parfois, la rencontre ne tient pas ses promesses mais d'autres fois, les planches fournissent au lecteur ce moment magique qu'il était venu chercher, l'espoir au coeur et les euros à la main. C'est le cas ici, et avec assez peu d'euros finalement (moins de quinze).
Tout d'abord, sachez que les quatre volumes de la série originale, parus chez Vent d'Ouest, sont réédités ce mois-ci dans la collection Les Intégrales (dans un format plus petit donc mais très pratique et abordable). Le scénario est de Damien Marie. On navigue en pleines terres mafieuses, avec bootleggers et speakeasies, porte-flingues et carnages mais surtout une cruauté exceptionnelle et de vraies ordures dans le rôle des "méchants". On aura même en guest quelques célébrités comme Capone ou Ness mais l'essentiel n'est pas là. Le tout est mis en images par Karl T. Le style est réaliste, la colorisation, baignant dans des ocres et bruns élégants, rend justice aux dessins et, surtout, on a l'impression d'être plongé dans un cocktail cinématographique rappelant à la fois Gangs of New York, The Untouchables ou Once upon a time in America.

Ambiance travaillée, polar rustique et habile, on serait déjà en droit de se dire que l'on en a pour son argent. Et bien cette oeuvre va plus loin encore. Car d'une ambiance noire et émouvante, l'on passe, lors du final, à une révélation surprenante qui permet d'éclairer l'histoire d'une toute autre manière. Même les titres des différents chapitres - dont on avait évidemment compris le point commun - prennent alors un sens lourd et macabre. Les auteurs, qui avaient déjà su dépeindre un univers mafieux débarrassé de tout romantisme et qui fait plutôt froid dans le dos, parviennent à transformer un récit maîtrisé mais classique en quelque chose de réellement original débouchant sur une conclusion touchant à une barbarie venue du fond des âges.
Il était déjà difficile de ne pas être pris par la narration nerveuse, les personnages bien campés, les références à l'imaginaire populaire, mais cette ultime intention permettant de nourrir le récit et de surprendre le lecteur est en quelque sorte la cerise sur le gâteau (que l'on mangerait sans faim).

Flingues et sentiments sur fond de laideur avec petit coulis d'espoir pour une table que l'on quitte avec regret.

"Oublier ? Non... j'ai ouvert une porte de trop. La porte des cuisines du diable... et je l'ai regardé me manger."
Candice Stanzini, sous la plume de Damien Marie.

14 janvier 2009

Miller's Crossing (3/4) : Frank Miller, l'homme à abattre

Attention : Ceci n'est pas un article habituel. Vous êtes en train de lire un crossover inter-blogs proposé par les Illuminati. Ce qui suit n'est donc qu'un chapitre d'un tout que vous pourrez découvrir en suivant les liens spécifiés à la fin de ce texte. Nous espérons que ce petit jeu de piste vous permettra de découvrir plusieurs facettes d'un même sujet tout en vous confrontant à des sensibilités diverses mais complémentaires.

Si Frank Miller est presque unanimement reconnu, dans le milieu des lecteurs de comics, comme un auteur majeur et talentueux, il est régulièrement traîné dans la boue par d’intolérants fanatiques qui lui reprochent certaines sympathies, réelles, pour les conservateurs et une fascination, imaginaire, pour le totalitarisme.
Pourquoi les gourous du « bien penser » détestent-ils autant cet artiste ?


Du traitement des opinions dites « libres »

On ne peut comprendre Miller, l’auteur, en passant sous silence les aspirations de Miller, l’homme. Ce dernier n’a jamais fait mystère de ses opinions politiques et, surtout, n’a jamais cru bon de les enrober dans la ouate de circonstance exigée par la bienséance occidentale moderne. L’homme a du bon sens et du courage. Des neurones et des couilles, en voilà assez pour faire naître, au moins en France, les pires coliques néphrétiques au sein d’un milieu - artistique donc – qui se veut, par nature (et surtout par ceux qui le hurlent le plus fort) essentiellement de gauche et encouragé par les chantres, creux et fades, du politiquement correct.
Nous n’allons pas ici lancer un débat sur les opinions politiques de Miller, elles n’appartiennent qu’à lui après tout (et à ceux qui les partagent). Le véritable problème que rencontre cet homme provient du fait que les opinions, par chez nous, ne sont pas toutes bonnes à dire.
N’allons pas trop loin et restons-en à la bonne société franco-française. Il est de bon ton, pour un artiste, de dire qu’il est de gauche. Il sera automatiquement applaudi par des moutons excités par les chauffeurs de salles et des media au rabais. A l’inverse, être de droite peut nuire gravement, sinon à la santé, du moins à la carrière. Par une sorte d’inversion des pôles, la morale de masse (ou, plus exactement, celle massivement mise en avant) condamne aujourd’hui automatiquement le flic, l’état, l’ordre, la justice, l’éducation, bref, des valeurs plutôt nobles (et vitales), et se prend de sympathie pour le délinquant, les bandes organisées, le chaos, le règne du plus fort et l’imbécillité crasse.
Il est de bon ton d’avoir peur du flic, censé protéger, et d’encenser le connard, venu vous dépouiller ou pire.
Les raisons d’une telle aberration ? Un complexe issue de la collaboration, une information pervertie par des media idéologiquement partiaux et l’habitude, fort déplaisante, de ne « penser » que dans l’absolu, sans aucune considération pour le réel. Les nazis, dans un autre registre, n’agissaient pas autrement.
Chacun a donc le droit, en théorie, d’avoir sa propre opinion politique dans notre société. En pratique, demandez donc à Faudel ce qu’il pense de la liberté « à la française ». Surtout après son soutien public à Nicolas Sarkozy. Le chanteur Cali, lui, a pu soutenir une inculte incapable et hystérique sans recevoir des huées ou des menaces de mort.
Deux poids, deux mesures.


De la réalité historique

L’une des œuvres les plus récentes et controversées de Miller est 300. Il s’agit là de la bataille des Thermopyles, opposant une poignée de spartiates à l’immense armée perse. Le récit est prenant, le graphisme rustique et envoûtant, l’ensemble possède le lyrisme d’un classique et se base sur une réalité, sans doute approximative mais réelle ; celle de l’Histoire.
Miller défend-il une thèse quelconque dans ce 300 ? Je n’en suis pas certain. Il montre un combat, sanglant, des valeurs, âpres et passées de mode, mais il faudrait être bien malintentionné pour y dénicher autre chose.
Là encore, les habituels gardiens de la Noble Pensée, ignorants par nature, provocateurs par stratégie, vont y voir l’expression d’une malsaine volonté. Il faut pourtant ici se rendre à une évidence simple, bien connue des historiens : l’on ne peut, à l’aune d’un code moral actuel, juger les civilisations anciennes. Il est nécessaire, pour observer le passé, d’ajuster sa vision et de chausser des lunettes permettant non pas seulement de mettre à nu une pratique mais d’en comprendre, en profondeur, le sens.
Le béotien a ainsi jeu facile d’attaquer Miller pour une supposée inclination à la violence alors que cette même violence est au cœur de l’époque étudiée ou, plus modestement, mise en œuvre.
Le monde antique ne connaissait pas l’électricité, cela ne signifie pas pour autant que Miller ne s’éclaire, chez lui, qu’à la bougie. Comprenne qui… voudra. Il est inquiétant, en tout cas, de constater qu’après la novlangue orwellienne, c’est maintenant la réécriture de l’Histoire qui s’impose dans le monde, frileux, de la langue de bois et des petits Juges. Et mettre du piment là où tout le monde attend de la tomate en conserve, c'est déjà irriter les palais les plus frileux et aiguiser l'appétit des rares lecteurs prêts à sortir des voies tracées à la va-vite par les stakhanovistes de l'art.
« La bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus suivie. »
François de La Rochefoucauld


De la liberté de l’auteur

Miller n’est pas seulement qu’une victime de ses sujets, c’est évident. Comme tout auteur, il fait des choix, il prend des décisions, anime ses personnages, fait ressortir certaines facettes, installe une ambiance… bref, s’il dérange, c’est aussi, sans doute, qu’il le souhaite.
Sin City n’est pas un gentil conte pour enfant sage. Sa vision de Batman sort des routes droites et bitumées pour prendre des chemins de terre gadoueux, au charme évident mais au ton provocateur et salissant. Et s’il s’était prudemment coulé dans le moule, son passage sur Daredevil aurait-il autant marqué ? Certes non. Car si Miller ne s’embarrasse pas de compromis sur le fond, il a en son temps malmené jusqu’à la forme. Avec un plaisir coupable et un talent certain.
Les grands auteurs ne sont pas ceux qui vous massent les pieds pendant que vous vous endormez. Ce sont ceux qui vous taquinent, vous maltraitent gentiment, vous picotent et vous tiennent éveillés jusqu’à pas d’heure. L’auteur, le vrai – et surtout le talentueux – ne sera jamais le gendre ou le copain idéal. Il vous fait veiller tard, vous agrandit l’horizon, vous donne des ailes et met du sel sur vos vilaines blessures. Un auteur, par nature, n’est pas un mage respecté de tous. C’est un putain de sorcier. Qui vous file la trique lorsqu’il ne le faut pas et vous fait rire aux enterrements. Qui vous frappe au bide et vous caresse l’esprit. Pas par hasard d’ailleurs, mais parce que le bide demande à être bousculé et l’esprit flatté. Il faut y voir, bien sûr, une certaine métaphore, le bide étant la somme de nos mauvaises et si confortables habitudes, l’esprit étant ce qui, en nous, ne demande qu’une pichenette pour s’envoler vers les cieux si convoités du savoir ou, mieux, de la sagesse.
Eh bien, tout cela est présent chez Frank Miller. Ce n’est pas le meilleur scénariste au monde, encore moins le meilleur dessinateur, mais c’est un auteur. Un vrai. De ceux qui ne vous laissent ni indifférent, ni indemne, et pour qui vous avez envie de vous battre lorsqu’ils sont injustement attaqués par des gens dont la lecture se résume, le plus souvent, au Télé 7 Jours de la semaine ou au dernier Christine Angot, le premier exemple n’étant certainement pas le pire sur le plan littéraire.
Miller est inspiré, c’est une évidence. Miller est-il pour autant libre ?
En son for intérieur, certainement. Dans ses œuvres, il bénéficie de la liberté que les éditeurs lui laissent et que les lecteurs lui prêtent. Son aura peut certainement, de nos jours, panser certaines éraflures faites au consensuel, mais il n’en demeure pas moins que ses choix, à contre-courant, et son style, novateur, ont toujours été des paris artistiques plus que des révérences au culte de la girouette et du vent dominant.
Il est facile (sans vouloir faire offense à la profession ou renier la charge, immense, de travail) pour un médecin d’être « libre ». Il suffit de suivre le serment d’Hippocrate. Il est aisé, pour un électricien, de bien faire son travail. Mais, pour l’auteur, à la liberté fragile et si essentielle, il s’agit d’un perpétuel jeu d’équilibre entre ce qui lui rapportera à manger et ce qui lui donnera, sinon l’estime de ses pairs, du moins la confiance de certains lecteurs. Miller est de ceux qui ont su, avec une sincérité et une habileté hors du commun, concilier l’inconciliable et aller, parfois, un peu au-delà.

Un auteur qui écrit sans se faire d’ennemis est comme une gnôle qui s’écoule sans grimaces. Convenir à tous les gosiers, surtout les plus tendres, dénote un manque de caractère. Ou, au moins, de puissance.
Le vieux Frank ne manque ni de l’un, ni de l’autre. Et si ses écrits ont parfois l’odeur de la poudre, il faut se rappeler qu’ils ne tuent pas. Au contraire de certains de ses opposants.


“Mighty cultures are almost never conquered, they crumble from within.”
Frank Miller

“Well, okay, then let’s finally talk about the enemy. For some reason, nobody seems to be talking about who we’re up against, and the sixth century barbarism that they actually represent. These people saw people’s heads off. They enslave women, they genitally mutilate their daughters, they do not behave by any cultural norms that are sensible to us. I’m speaking into a microphone that never could have been a product of their culture, and I’m living in a city where three thousand of my neighbors were killed by thieves of airplanes they never could have built.”
Frank Miller


Checklist du premier crossover des Illuminati :

Miller's crossing (1/4) : Histoire d'un mec violent
Miller's crossing (2/4) : Miller et ses leitmotivs !
Miller's crossing (3/4) : Frank Miller, l’homme à abattre (<-- vous êtes ici)
Miller's crossing (4/4) : L'heure des comptes a sonné

Ms. Marvel : Monster Smash

En plus d'apparaître dans Mighty Avengers, Carol Danvers possède également sa propre on-going outre-atlantique. C'est du quatrième TPB issu de cette série dont il est question aujourd'hui.

Depuis quelques temps, les disparitions de super-héroïnes s'accumulent. Araña, Stature, Tigra et d'autres sont enlevées par d'étranges groupes de soldats dont les traces mènent tout droit au Chili. Ms. Marvel et son équipe plus ou moins autonome - qui vient tout juste d'être renforcée - vont donc intervenir en terre étrangère.
Après leur petite escapade en Amérique du Sud, c'est à une invasion de Brood, ces redoutables créatures de l'espace, qu'il faudra faire face. Quant à Carol, son corps..."change". Pas de crise de puberté si c'est à cela que vous pensez, elle est trop grande pour ça, mais plutôt une sorte de facteur inconnu qui la rend plus puissante mais qui, parfois, la transforme en une étrange créature bleue aux yeux rouges. Pas l'idéal pour passer inaperçu.

Si vous lisez le mensuel Marvel Heroes, vous devez connaître au moins un peu Carol Danvers puisqu'elle dirige l'équipe de Vengeurs "officiels" de Tony Stark. Malheureusement, la série de la jolie blonde n'est pas traduite en France. Un peu dommage lorsque l'on sait qu'il suffirait d'un petit hors-série, tous les six mois, pour que les lecteurs français puissent avoir accès à ce qui reste, après l'arrêt de She-Hulk et Amazing Spider-Girl, la seule série régulière ayant une femme dans le rôle du personnage principal. Panini semble d'ailleurs fâché avec les filles encapées puisque même Araña, dont on avait pu voir les débuts dans le Spider-Man HS #19, n'a pas eu droit à une suite gauloise.
Dans ces cas là, il faut donc se rattraper sur la VO. Le mauvais côté c'est que dans la VO, ça parle pas français (j'en vois déjà qui regrettent d'avoir glandé près du radiateur pendant les cours d'anglais hmm ?). Le bon côté c'est l'euro et le fait de pouvoir gagner sur le change, parfois même sans payer les frais de port. Pour l'exemple, un TPB de 15 $ (dans sa version avec couverture souple) vous reviendra à moins de 12 € sur amazon. Pas de quoi se priver !

Ce Monster Smash est donc le quatrième recueil de la nouvelle série de Ms. Marvel. Pour que vous puissiez vous repérer, sachez que les épisodes concernant Civil War (les seuls publiés en France, cf ce Monster) sont rassemblés dans le deuxième volume. Le cinquième, déjà disponible, se déroulant en pleine Secret Invasion, il est donc judicieux de s'arrêter au quatrième pour le moment (qui contient tout de même une très grosse révélation).
Le scénariste est Brian Reed, les dessins sont l'oeuvre de Aaron Lopresti (et les covers de Greg Horn). Graphiquement, c'est sans surprise mais de bonne facture. L'histoire est plutôt sympa, avec quelques têtes connues tenant les seconds rôles (Wonder Man, Araña, Machine Man, Sleepwalker). Ces épisodes permettent également un petit retour en arrière avec l'apparition de Carol dans ses anciens costumes (à ses époques "Warbird" et "Binary"). Tout cela n'est pas forcément indispensable mais une petite touche féminine dans ce monde plein de testostérone est agréable (encore qu'elle cogne dur la miss tout de même !). On en découvre un peu plus également (au compte-goutte ceci dit) sur les liens qui s'installent progressivement entre Anya Corazon et Carol. Aaron Stack, tout droit sorti de Nextwave, apporte, lui, un côté décalé et humoristique. Bref, l'ensemble est solide et bien intégré au Marvelverse, du coup, faire l'impasse sur la série n'est pas dramatique mais prive tout de même les lecteurs d'une occasion d'approfondir l'un des rares personnages féminins de premier plan dans l'univers 616 classique.

De la VO bon marché et permettant de combler certaines interrogations sur des personnages considérés, peut-être à tort, comme mineurs. Fun et accessible, la série aurait mérité au moins une petite chance en VF.