30 novembre 2009

Sur les traces de Straczynski - 3 : Parmi les Etoiles

Troisième et dernière partie des chroniques spécialement consacrées à Straczynski avec cette fois un coup de projecteur sur Rising Stars.

1969. Une météorite tombe non loin de Pederson, petite ville de l'Illinois. Une énergie inconnue se dégage alors, affectant 113 foetus. Une fois nés, les enfants développent différents pouvoirs. Certains volent ou sont invulnérables, d'autres peuvent marcher dans les rêves, parler aux morts ou maîtriser le feu.
Le gouvernement tente alors de les regrouper afin de les étudier et, surtout, de les contrôler. Les autorités ne peuvent pourtant indéfiniment les retenir contre leur gré et, peu à peu, tous vont partir mener leur vie comme bon leur semble. Certains rentrent dans les forces de l'ordre, d'autres sont plutôt considérés comme des criminels, mais la plupart mènent une vie paisible, ont un emploi, des enfants...
Jusqu'au jour où quelqu'un se met en tête de les éliminer, en commençant par les plus faibles. Pour John Simon, alias le Poète, il est évident que le meurtrier est l'un des leurs. Reste à connaître ses motivations.
Pour les Spéciaux de Pederson débute alors une lutte qui changera à jamais la face du monde.

Avec Rising Stars, J.M. Straczynski nous livre une oeuvre ambitieuse et résolument optimiste. De par l'ampleur du propos, l'intrigue et son déroulement mais aussi certains détails, comme l'enquête sur le tueur ou le carnet du Poète, l'on peut voir certaines similitudes (réelles celles-ci, contrairement à celles inventées pour la promotion de Black Summer) avec Watchmen. La scène du cimetière, sous la pluie, peut également être perçue comme un clin d'oeil à cette oeuvre jusque dans certains choix au niveau des angles de vue. Bien entendu la comparaison s'arrête là et l'auteur développe ses propres thèmes.
Il faut noter l'extrême sensibilité avec laquelle sont décrit les Spéciaux. Certains prennent une réelle épaisseur et s'avèrent touchants après seulement quelques planches, voire quelques cases. Les relations entre ces gamins à la destinée exceptionnelle mais aussi le rejet dont ils font l'objet permettent de traiter des "pouvoirs" sous un angle réaliste tout en introduisant des questionnements qui s'étendent bien au-delà du super-héroïsme classique. Qu'est-ce qui fait de vous un être à part ? Comment utiliser un don au mieux ? Comment concilier le fait de vouloir se prémunir de gens aux capacités exceptionnelles et le respect des droits fondamentaux ?
D'une certaine façon, Straczynski pose ici entre autres la problématique qui sera, des années plus tard, au centre de Civil War.

Le récit peut se diviser en trois époques bien distinctes : l'enquête du Poète, qui permet de revenir sur l'enfance des Spéciaux, l'affrontement dû à une conspiration que je ne dévoilerai pas en détails, et enfin un troisième acte, quelque peu naïf bien qu'émouvant.
Il est amusant de constater que Straczynski va donner ici une réponse valable à une question qui revient souvent lorsque l'on parle de super-héros : pourquoi le monde ne devient-il pas meilleur dans des univers où tant de gens ont des capacités extraordinaires ? La réflexion de Jason Miller (Patriot, anciennement Flagg) est à ce titre révélatrice du sentiment d'impuissance qui peut résulter de la terrible constatation que force, vitesse ou magie ne peuvent résoudre instantanément des problèmes humains complexes.
Nous sommes donc loin du justicier sans peur et sans reproche ou des menaces basiques expédiées à coups de baffe. Là encore, Straczynski, plutôt que de nous assener son opinion sur un sujet particulier, va subtilement émettre l'idée que le pouvoir ne résout rien sans volonté de changer les choses, sans prise de conscience, sans ce qui fait le héros : l'abnégation et le don de soi.
Et c'est un pur bonheur, pour le lecteur habitué aux leçons de morale visant des cibles faciles désignées à la vindicte populaire, de voir un auteur évoquer un humanisme pragmatique débarrassé de ces vieilles rancoeurs politiciennes et du radotage pavlovien propre aux illuminés qui ne réfléchissent que dans l'absolu, sans jamais tenir compte de la possible application concrète de leurs "idées" issues d'un prêt-à-penser absurde mais toujours prompt à fédérer les amateurs de bonne conscience bradée rapidement.

Niveau dessin, c'est plutôt sympathique mais il y a du monde (que je me dois de citer) : Keu Cha, Christian Zanier, Ken Lashley, Stuart Immonen et Brent Anderson. Si vraiment on veut chipoter, on peut regretter une certaine ressemblance physique entre certains personnages. M'enfin, il y a suffisamment de bonnes choses dans ces épisodes pour que l'on ne se focalise pas là-dessus.
La saga a été éditée en France, en quatre volumes, par Semic.
Et étant donné qu'on les trouve encore facilement d'occasion à des prix raisonnables, il serait dommage de passer à côté de ce titre qui démontre, si cela était encore nécessaire, que les comics de super-héros peuvent être tellement plus que de simples bastons en pyjama.

"Craignez de mourir, tant que vous n'avez pas remporté une victoire pour l'humanité."
Horace Mann

Sur les traces de Straczynski #1 : Et si l'espoir n'était qu'un leurre ?
Sur les traces de Straczynski #2 : Toiles & Totems

Autres oeuvres du même auteur :

26 novembre 2009

Sur les traces de Straczynski - 2 : Toiles & Totems

Dans la première partie de cette série de chroniques consacrées à J.M. Straczynski, nous nous sommes délibérément intéressés à un récit complet dont les tenants et aboutissants étaient maîtrisés par le scénariste. Cette fois, en évoquant le long run de l’auteur sur Amazing Spider-Man, nous allons aborder son travail sur une série mainstream dont il ne possède pas les droits. Pire (ou mieux) encore, voir comment l’on peut être créatif en ayant en charge le personnage phare de la si puissante mais frileuse Maison des Idées.

Dès son arrivée sur la série, Straczynski va livrer une vision personnelle et enthousiasmante des origines du Tisseur. L’originalité de la démarche réside dans le fait qu’il ne s’agit pas de relire une énième fois des évènements bien connus mais de leur donner un sens nouveau. En introduisant le personnage d’Ezekiel, la Société de l’Araignée et une destinée liée à la nature totémique des pouvoirs de Spidey, le scénariste donne une profondeur inégalée au personnage (cela donnera d’ailleurs lieu à une exploration plus poussée du concept dans la série Araña).
Profondeur, ou en tout cas changement de cap, qui ne fait pas l’unanimité mais présente le réel avantage de faire avancer le mythe.
Très rapidement, Straczynski passe à la vitesse supérieure en s’attaquant à un tabou : l’ignorance de la tante May en ce qui concerne l’identité secrète de son neveu. Mais attention, il ne s’agit pas de tout piétiner pour le plaisir. Straczynski amène la chose avec panache (aidé il est vrai par Romita Jr) et finesse. Un épisode entièrement "silencieux" sera même dédié à la réaction de la tantine qui, quittant son rôle d’éternel alibi souffreteux, devient enfin moins irritante (cette partie a été rééditée en librairie dans la collection Marvel Premium).
Bien entendu, il serait naïf de penser que le scénariste a pu agir sans l’aval des responsables éditoriaux. Mais il faut lui reconnaître à la fois une évidente capacité de persuasion et, surtout, un talent certain pour s’aventurer sur un terrain soi-disant miné qu’il était temps de parcourir. Et plus qu’une péripétie de plus dans la vie de Parker, Straczynski met alors fin à l’un des ressorts classiques – mais usé jusqu’à la corde – de la série. Une page se tourne. De nouvelles intrigues, en rapport avec ce changement d’état, peuvent être envisagées.

Dans un registre beaucoup plus dramatique, c’est également Straczynski qui rédigera le texte (dont l'intégralité est disponible ici), poignant, de l’historique Amazing Spider-Man (v. II) #36 (la série ne reprenant sa numérotation originale qu’à partir du numéro #500) dédié aux victimes des attentats du 11 septembre et aux vrais héros qui, ce jour là, ont tenté l’impossible pour sauver des vies. Il transposera cette épouvantable journée dans l’univers 616 avec une grande délicatesse, allant même jusqu’à mettre de côté les traditionnels camps opposés en montrant un Fatalis en larmes.
Parmi les arcs les plus controversés figure le fameux Sins Past dans lequel Straczynski ose s’attaquer à la mémoire de Gwen Stacy, intouchable figure symbolisant la pureté sacrifiée sur l’autel de la méchanceté gratuite des vilains. Ce récit révèle l’existence de deux enfants que Gwen aura eu avec… Norman Osborn. Cette spectaculaire relecture du passé peut paraître excessive, mais là encore, elle a l’avantage de nourrir la série, de la faire évoluer, et non de la faire ronronner en ressassant les éternelles variations sur les mêmes thèmes. Mieux, elle permet de donner encore plus d'importance au geste du Bouffon Vert et à la relation si spéciale qui le lie à Parker.
La prochaine étape importante est le crossover (internes aux différentes séries Spider-Man de l’époque), The Other. Straczynski n’en est pas seul maître, mais une sensible évolution du personnage ressort tout de même : Spider-Man devient plus puissant, il acquiert de nouveaux pouvoirs (peu utilisés par la suite) et se veut plus adulte que jamais. Mieux encore, Morlun et la thèse totémique de Straczynski sont au centre de cette saga au parfum finalement dramatique autant pour le personnage que pour le scénariste qui, ici, signe l’un de ses derniers apports au Monte-en-l’air.

Straczynski enchaîne ensuite avec les préludes Civil War et le tie-in réservé au Tisseur. Ces épisodes, bien que fortement influencés par la vision partiale et anti-Stark de Millar, sont une grande réussite. La tension est à son comble, visuellement c’est très bon et, cerise sur le gâteau, Peter Parker va révéler au public qu’il est Spider-Man. Et personne n’était mieux placé que Straczynski pour prendre en main une telle révélation. Lui qui avait déjà apporté tant d’évolution et d’audace à la vie ronflante de la petite araignée, il était naturel que lui revienne l’honneur d’ôter son masque à un Parker s’assumant enfin au grand jour.
Tout cela débouche sur Back in Black, avec un Parker sombre, torturé, qui est maintenant un fugitif, puis la décision insensée de Quesada de revenir aux "fondamentaux" de Spider-Man. L’arc One More Day est pathétique. Mary Jane est sacrifiée, ainsi que des années d’évolution, dans le but d’attirer d’éventuels nouveaux lecteurs (cf cet article).
Le ménage est fait en profondeur. Sont annulés : les nouveaux pouvoirs de Spidey, la révélation de son identité secrète, son mariage et, dans le lot, des tonnes de récits qui exploitaient les relations particulières de Spider-Man avec un personnage qui connaissait son identité réelle. Et nos souvenirs, bien sûr.
Straczynski semble menacer un temps de retirer son nom des crédits avant de rentrer dans le rang, probablement la mort dans l’âme.
Il quitte la série avec un bilan ahurissant : il est à la fois l’auteur qui a le plus fait évoluer Spider-Man et celui qui signe, contraint et forcé, son retour aux bases de… 1962. Les efforts de presque sept années passées sur le titre sont réduits à néant. Le Spidey adulte, responsable, profond redevient un adolescent attardé et égoïste, totalement enfermé dans une relation aussi malsaine qu’apparemment insoluble.
Tintin avait Milou, Spider-Man a la vieille quetsch...

Il est toutefois certain que l’on ne va pas pleurnicher tous ensemble sur le sort du vieux Joseph. Il est connu dans le monde entier, il a la chance de faire un métier fantastique, il a créé des séries qui ont marqué le monde des comics, il a eu l’opportunité de travailler sur les plus connus des personnages Marvel, ok, on fait pire comme destin.
Ce n’est donc pas tant lui que je plains mais plutôt un certain Peter Parker pour son côté neuneu actuel, un Quesada pour son aveuglement et… nous. Nous parce que, tirer un trait sur l’apport de Straczynski, c’est dur. C’est même impossible, pour moi en tout cas. Je continue à lire Amazing Spider-Man, mais Spider-Man, le vrai, est mort avec le départ de Straczynski.
Et quand je parcours les planches de cette série, les deux me manquent. Parce qu’ils faisaient un sacré putain de duo !
Et puis je l’avoue, j’ai un pincement au cœur quand je pense au travail accompli et à ceux qui l’ont saccagé. J’aime beaucoup Straczynski. Parce que c’est un auteur de la trempe de ceux qui peuvent vous toucher avec peu de choses ou vous faire admettre des changements radicaux sans vous prendre pour un benêt. C’est quelqu’un avec qui le lecteur peut tisser une relation de confiance. Non pas basée sur un statu quo mais sur une promesse tacite, l’éternel pacte entre celui qui tient la plume et celui qui tourne les pages : "ça va être dur, ça va être parfois douloureux ou décevant, tu grinceras des dents ou me maudiras, mais nous avancerons ensemble et, à la fin, lorsque nous nous retournerons et que nous regarderons le chemin parcouru… peut-être bien que nous sourirons ensemble."
Ce à quoi le Joe de mon imagination aurait pu ajouter, dans un français correct mais avec un léger accent : "mais parfois, les impératifs éditoriaux s’en mêleront et on aura chaud au cul, ce qui n’est pas bien grave puisque ce qui importe dans le fessier, ce n’est pas tant sa température que l’endroit où on le pose."
Et maintenant que l’âme de Spidey s’est envolée, il ne reste plus en effet qu'à aller se poser ailleurs, en attendant d'autres planches, d'autres moments intenses qui peut-être, eux, ne seront pas gâchés par cette absurde volonté de plaire à tout le monde, ce qui équivaut la plupart du temps à n'atteindre personne.

25 novembre 2009

Black Summer : jusqu'où peut-on aller au nom du Bien ?

Le nouveau titre de Warren Ellis arrive enfin en VF et est présenté comme étant dans la lignée de Watchmen. Voyons tout de suite si Black Summer supporte la comparaison.

John Horus vient d'assassiner le président des Etats-Unis. Parce qu'il a jugé que sa politique était indigne, il a froidement tué un élu du peuple et a revendiqué son acte devant les media. Maintenant, il pose ses conditions. Il réclame notamment de nouvelles élections dont il garantira le bon déroulement. Partout dans le pays, c'est le choc. L'armée est mobilisée et investit les rues.
Pour les autres membres du groupe dont Horus faisait partie, les Sept Armes, la surprise est également totale. A cause des agissements de l'un des leurs, les services secrets veulent maintenant leur peau à tous. Car ces hommes et femmes qui ont été "augmentés" représentent une menace réelle.
Pour se défendre, les héros sont obligés de tuer des soldats américains. Dans un monde devenu fou, les plus puissants protecteurs de la société la mettent maintenant en péril. Parce que l'un d'entre eux a décidé qu'il était temps de changer les choses. De l'intérieur....

Voilà donc la fameuse mini-série, précédée d'une réputation quelque peu sulfureuse, qui débarque en France chez Milady. Le scénariste est Warren Ellis (Fell, Nextwave, New Universal, Transmetropolitan, Iron Man, Ministry of Space), les dessins sont l'oeuvre de Juan Jose Ryp. On commence par une petite digression concernant la quatrième de couverture. On peut en effet y lire une bien étrange affirmation : "si vous avez aimé Watchmen, vous aimerez Black Summer." Mouais. Je ne vois pas trop pourquoi ce serait automatique mais, surtout, je continue à penser que le procédé qui consiste à se servir d'une oeuvre pour faire la promotion d'une autre est contre-productif et révélateur ou d'un manque d'imagination du rédacteur ou, plus grave, d'une pauvreté de l'oeuvre en question.
Vous avez aimé boire de l'orangina ? Vous aimerez le coca-cola !
Ben non, pas forcément. C'est pas parce qu'il y a des bulles dans les deux que le goût est identique.
Mais revenons à l'essentiel.

Le récit démarre très rapidement et Ellis et Ryp ne se contentent pas de peu puisque c'est plus à un carnage qu'à une exécution que l'on assiste. L'on va découvrir ensuite, à coups de flashback, une partie du passé de ces justiciers "augmentés". Bien que plus puissants que l'individu lambda, ceux-ci ne sont tout de même pas invincibles. Certains sont morts, d'autres handicapés et sévèrement déprimés. Voilà qui permet d'entrée de leur donner une dimension humaine malgré leurs pouvoirs.
Tous ne bénéficient pas malheureusement du même traitement et certains personnages vont être cantonnés à de la quasi figuration.
Pour ce qui est des thèmes abordés par Ellis, ils sont plus complexes qu'il n'y paraît. Même si la légitimité de l'action occidentale en Irak est évoquée, l'auteur va bien plus loin qu'une simple prise de position personnelle et s'interroge sur les moyens que l'on peut mettre en oeuvre pour s'opposer à un gouvernement ou une idée. John Horus, en franchissant toutes les limites morales, incarne parfaitement l'étrange paradoxe du crime perpétré au nom du Bien censé pourtant condamner les actions violentes. Au final, comme l'on pouvait le craindre, personne ne gagne vraiment et le constat est amer. Pourtant, on reste un peu sur sa faim. Sans doute parce que le mélange "super-héros + politique" est trop courant aujourd'hui pour surprendre vraiment, un peu aussi peut-être à cause du background de certains protagonistes, réduit au strict minimum.

Visuellement, c'est souvent très beau. Un grand soin a été apporté aux planches, peut-être même trop. Ryp utilise un style très chargé, fourmillant de détails, ce qui surcharge parfois certaines cases et nuit à la lisibilité. Bon, rien de bien méchant non plus, m'enfin, avec un peu de fioritures en moins, tout cela aurait été plus agréable. Signalons également que les effets gore et le sang sont très présents d'une manière générale. On a vu pire mais autant prévenir les plus jeunes (ou plutôt les parents) car aucun avertissement ne figure sur le comic.
On trouve en bonus la galerie des couvertures. Celles-ci s'étalant pour la plupart sur deux pages, cela fait tout de même 14 planches supplémentaires. Le prix de ce livre plutôt épais reste quant à lui très raisonnable (14,90 euros).

Une saga qui mérite que l'on s'y intéresse mais dont on ne gardera pas un souvenir impérissable.

24 novembre 2009

Sur les traces de Straczynski - 1 : Et si l'espoir n'était qu'un leurre

Première partie d'une série d'articles consacrés à certaines des oeuvres les plus marquantes de J.M. Straczynski. Coup d'envoi de ce jeu de piste avec Midnight Nation.

Un meurtre sordide de plus dans les rues de Los Angeles. Un règlement de compte dont tout le monde se fiche sauf David Grey, un bon flic qui consacre l'essentiel de sa vie à son métier. Mais lors d'une arrestation, tout tourne mal. Lorsque l'inspecteur se réveille à l'hôpital, tout a changé pour lui. Il est maintenant entre deux mondes.
Les Marcheurs lui ont volé son âme. Pour la récupérer, il a un an pour se rendre de Los Angeles à New York. Dans sa quête, il sera aidé par la belle et mystérieuse Laurel. C'est elle qui lui fournira les premières clés pour comprendre son état. Elle aussi qui devra le tuer s'il échoue.
Un très long périple vient de commencer. Au bout il y aura un choix à faire. Et pour David qui voit maintenant les deux côtés de la métaphore, la décision ne sera pas facile. Car de tous les oubliés, les paumés, les laissés-pour-compte, il sera peut-être le premier à changer l'ordre naturel des choses.

J.M. Straczynski a déjà été bien souvent évoqué ici, ne serait-ce que pour des comics tels que Bullet Points, The Twelve, Thor ou encore Silver Surfer : Requiem, pour n'en citer que quelques-uns. Mais avant de parler de son run marquant sur la mythique série Amazing Spider-Man, il semblait important de commencer par Midnight Nation, une oeuvre atypique qui se démarque totalement du super-héroïsme ou même du polar traditionnels. Pour ces douze épisodes, publiés au début des années 2000 et édités en France chez Semic, Straczynski a travaillé avec Gary Frank. Ce dernier nous offre des dessins plutôt classiques mais de bonne facture, avec notamment des visages réalistes et expressifs. Mais ce ne sera pas faire injure à l'artiste que de reconnaître que l'intérêt du récit tient plus dans son propos que son aspect graphique.

Tout n'était pourtant pas gagné d'avance. Un thème fantastique, avec des élans métaphysiques ou religieux un brin moralisateurs, voilà qui pouvait sembler quelque peu rébarbatif. Pourtant, passé un premier cliché, tout se déroule parfaitement. Et encore, pour ce qui est des clichés, l'on a affaire à un méchant flic, blanc donc forcément raciste, que Grey déteste. Sauf qu'il pousse la détestation de la logique de son collègue (celui-ci accordant plus de poids au meurtre d'une fillette innocente qu'à celui d'un dealer) jusqu'à souhaiter... sa mort. Presque une façon du coup de montrer du doigt les excès et égarements de gens se réclamant d'une morale absolue dont ils ne tiennent pas compte pour rendre leurs propres jugements.
Mais il ne s'agit là que d'un détail et c'est à un véritable voyage intérieur que nous convie ensuite l'auteur. Car nous ne pouvons que nous questionner avec le personnage principal. La métaphore, presque trop évidente, des gens qui s'effacent peu à peu à notre vue a surtout été comprise jusqu'ici comme une condamnation des travers de nos sociétés, ce qu'elle est certainement. Elle peut toutefois également être perçue plus largement comme une évocation de l'illusion du Moi et de l'individualisme qui en découle, thème présent dans certaines philosophies asiatiques par exemple.
Mais là où Straczynski peut se vanter de faire vraiment mal, c'est que loin de nous servir une opinion personnelle avec de gros sabots, il se fait l'avocat du diable et parvient presque à nous convaincre que tout espoir est vain, que la douleur fait toujours partie de l'équation et que seul le renoncement paraît sensé.

Heureusement, le final, bien que très loin d'une happy end classique, permet à Grey de trouver une sorte de rédemption. A travers lui, le scénariste bouscule un peu nos petites lâchetés quotidiennes. Nos résignations trop faciles, nos hésitations, nos peurs de l'inconnu ou de l'échec sont superbement mises en scène pour nous confronter finalement à l'absurde vérité : nous sommes responsables d'une grande part de ce qui nous arrive. Et le courage, l'abnégation ou le pardon sont quelques moyens, fragiles mais précieux, pour arriver à reprendre le contrôle de nos vies. Eh bien c'est un message qui n'est finalement pas si courant que cela. Surtout qu'il est délivré sans réels "méchants" et avec une poésie émouvante.
Straczynski - qui fait partie, avec des Ellis, Bendis, Ennis et autres Loeb, de ces gens qui ont réussi à insuffler de la profondeur et de la subtilité dans les comics modernes - se permet ici une réflexion amère et délicate, qui ne force pas la main au lecteur et le laisse l'esprit en feu et le coeur reconnaissant. Et une fois la dernière page tournée, l'on ne peut s'empêcher de s'interroger sur ce que nous aurions fait à la place de ce flic. Et aussi un peu sur ce que nous continuons, chaque jour, à ne pas faire...

Une superbe histoire, touchant à la fois au pire de la condition humaine et aux efforts admirables que l'homme parvient parfois à concéder pour la dépasser.

"La vérité point ne se perd."
Laurel, sous la plume de J.M. Straczynski

22 novembre 2009

Silverfish : un cinglé, un poisson et quelques victimes

Accélération du pouls et sueurs froides au menu de Silverfish, un titre publié par Panini dans sa collection Vertigo GN.

Mia se retrouve seule pour le week-end. Débarrassée de sa belle-mère, elle invite quelques amis et se prépare à faire la fête. La soirée dérape lorsque Mia se met à fouiller dans les affaires de Suzanne, la compagne de son père. Un carnet d'adresses permet au groupe de téléphoner un peu au hasard, en quête d'informations sur le passé obscur de la jeune femme. Seulement personne ne semble la connaître. Jusqu'au moment où le numéro à ne surtout pas faire est composé...
Pour Mia et sa jeune soeur, le pire est à venir.
Un couteau bien caché, une énorme somme d'argent en liquide, un tueur avec un poisson dans la tête. Autant d'éléments qui viennent de faire irruption dans la vie pourtant paisible d'adolescents un peu trop curieux.
Avant la fin de la nuit, la plupart regretteront d'avoir été assez malins pour percer un si dangereux secret.

Le scénariste et dessinateur de cette histoire, David Lapham, est loin d'être un inconnu puisqu'il a signé chez Marvel la mini-série Spider-Man : With great power ou encore le récent Terror, inc. Il avait également participé au recueil Matrix paru en 2008. Cette fois, il signe un thriller plutôt réussi chez Vertigo.
Dessins en niveaux de gris, format compact (qui influe aussi sur l'ambiance générale) et noirceur des planches donnent le ton. Tout comme les personnages, le lecteur commence par être intrigué puis vaguement inquiet avant de terminer dans une sourde angoisse pour le rush final. Lapham mène son récit avec maîtrise, en nous promenant sur de fausses pistes ou en utilisant des effets et cadrages d'une grande habileté. Certaines scènes, comme l'une où les personnages sont au téléphone par exemple, emploient les "silences" et le lettrage d'une manière très efficace. On sent la peur monter, les coeurs battre et on sursauterait presque à la moindre onomatopée.
Quant aux protagonistes, même s'ils n'échappent pas à quelques clichés, ils sont suffisamment crédibles pour que l'on puisse s'inquiéter de leur sort et frissonner avec eux.

Un petit mot sur la quatrième de couverture. Un extrait de critique décrit Silverfish comme un polar, ce qui ne me semble pas le terme le plus approprié, mais surtout comme "sans doute la meilleure BD de ces dernières années". Bon, faut pas exagérer. A moins de lire très peu de comics, celui-ci n'arrive tout de même pas au rang d'incontournable. Est-il vraiment utile de prétendre, pour chaque oeuvre publiée, qu'elle est la meilleure du genre ? Le lecteur avisé sait déjà à quoi s'en tenir et pour ce qui est du lecteur occasionnel, lui mentir n'est certes pas la meilleure façon de le faire revenir. On peut manger de très bonnes pâtes ou de très bons hamburgers sans prétendre qu'il s'agit là de la cuisine la plus originale et extraordinaire au monde.
Donc non ce n'est pas la meilleure BD de ces dernières années, et c'est plus un thriller qu'un polar au sens strict. Cela n'empêche pas de passer un bon moment en savourant cette lente glissade vers la folie.

A lire tard le soir, avec une petite lumière tamisée et un oeil complice.

Stats & Infos



La fin de l'année approchant, je prends un moment pour faire un petit point sur le blog et vous annoncer un futur concours.

Quelque chiffres tout d'abord.
Avec 21 648 visiteurs uniques sur les 30 derniers jours, Univers Marvel & Autres Comics atteint maintenant une moyenne de plus de 720 visites quotidiennes. Notons un pic le 18 novembre avec 842 visiteurs pour la seule journée du mercredi. En ce qui concerne la provenance des visiteurs, la Belgique, la Suisse et le Canada continuent logiquement de figurer parmi les premiers pays étrangers. Au niveau des villes françaises apportant la plus grande affluence, le trio de tête se compose de Paris, Marseille et Metz.
Et enfin, pour ce qui est des pages les plus vues (à part évidemment la page principale sur laquelle figurent les 10 derniers articles), l'on peut citer les classiques bêtisier, lexique ou encore la checklist Civil War mais aussi l'entrée dans le top 10 du plus récent dossier consacré à la chronologie Marvel.

Pour ce qui est de l'orientation du blog, on continue sur la lancée, autrement dit un grand nombre de titres Marvel mais aussi des chroniques sur les nouveautés ou les classiques publiés chez Vertigo, Delcourt ou bien Milady. En parlant de Milady, la prochaine série de cet éditeur à faire l'objet d'une critique sera Black Summer, de Warren Ellis.
Et pour la fin de l'année, je peux déjà annoncer un concours qui vous permettra de remporter quelques comics et un petit lot de Heroclix. Pour l'instant, tout n'est pas encore réglé, cela se fera soit en partenariat avec un éditeur, soit en solo comme un grand. A priori, il s'agira en tout cas d'un questionnaire qu'il faudra me retourner. Plus de détails début décembre.

Dans la catégorie "sûr mais pas tout à fait", très probablement la suite de "Un Monde en Paix" (la fiction feuilletonante que j'avais commencée il y a un bon moment) avant la fin de l'année (vu que vous êtes au moins... deux à me l'avoir demandé ! ;o)).
Et puis bien entendu, pour 2010, sans doute encore quelques articles de fond et un ton général que je souhaite volontairement acide mais juste. "Acide" parce que trop de gens sur le Net se complaisent dans une mollesse intellectuelle qui donne des textes bien fades et tristes à lire. "Juste" parce que dans la vaste galaxie éditoriale, de nombreux acteurs font encore preuve de rigueur et d'honnêteté. Des valeurs que certains grands groupes frisant le monopole ont depuis longtemps remisées au placard mais qui se doivent d'être au centre de notre art et de nos passions. Parce que les mots ou le papier sont des outils, certes, mais de nobles outils. Qui servent à embellir la vie du lecteur, à le faire réfléchir, à le malmener ou au contraire à l'apaiser. Ce qui permet à un auteur de modifier l'état d'esprit, le coeur ou l'âme d'un inconnu se doit en tout cas d'être respecté et pris au sérieux. Parce que c'est de la magie. Et aussi parce que, dans une société où la stupidité et le mensonge se sont imposés peu à peu dans les media, la politique et même le sport, il est vital de garder intacte une part de merveilleux. Un petit endroit où se réfugier. Quelque chose qui surnage.
Le Livre est le dernier de nos temples à tenir encore debout... la moindre des choses est de ne pas le profaner en y rentrant avec des chaussures dégueulasses.

Il me reste, sur cette note joyeuse, à vous remercier pour votre présence, vos interventions, vos encouragements, et à vous souhaiter de bonnes lectures.

ps : et je vous donne rendez-vous aujourd'hui même pour une chronique consacrée à un thriller Vertigo.

20 novembre 2009

Ultimatum : Bilan de l'Hécatombe

L'évènement Ultimatum prend fin dans le Ultimates #43, disponible en kiosque.
[attention : spoilers inside]

Après le gigantesque cataclysme déclenché par Magneto, les héros tentent de faire face. Wolverine est parvenu à stopper les vagues d'attentats suicides perpétrés par les doubles de Madrox mais tout n'est pas terminé pour autant. Charles Xavier a été abattu, Spider-Man est porté disparu, Hank Pym s'est sacrifié après la mort tragique de la Guêpe...
Les survivants décident de contre-attaquer en frappant la citadelle de Magneto. L'issue du terrible combat qui s'engage risque d'être fatale pour la plupart des surhumains.
Heureusement, il reste un espoir. Richards et Fatalis, alliés devant l'ampleur des évènements, se rendent dans l'univers de Supreme Power afin de ramener Nick Fury qui y était exilé (cf cet article). Reste à savoir si son expérience des situations de crise suffira à endiguer la catastrophe.
Pour les habitants de l'univers 1610, plus rien ne sera jamais comme avant...

Voici donc la fin de la saga Ultimatum orchestrée par Jeph Loeb au scénario et David Finch aux dessins. Et pour une fois, on ne peut pas dire que l'évènement aura été survendu. Au moins en ce qui concerne les morts en tout cas. La liste des victimes est en effet assez ahurissante : les X-Men sont très sévèrement touchés (Wolverine, Cyclope, Angel, Beast...), Daredevil et Strange passent l'arme à gauche, tout comme Fatalis et Magneto, ainsi qu'un grand nombre de personnages plus secondaires. Sans parler des disparus (dont Spidey) et des millions de victimes civiles.
Le choc est si immense que l'univers Ultimate aboutit à une situation de type post Stamford (la tragédie qui avait engendré le recensement des héros et la guerre civile dans l'univers classique). Les autorités annoncent notamment que tous les mutants seront obligés de se rendre s'ils ne veulent pas être traqués et abattus. La mesure paraît drastique mais elle est cependant soutenue par certains mutants eux-mêmes. Il faut dire que le traumatisme est mondial ; New York est ravagée, le parlement britannique et ses membres ont été anéantis, la Latvérie, le Wakanda, la Terre Sauvage et le reste du monde sont également touchés. Ultimatum laisse donc un univers ultimate plus sombre mais bizarrement débarrassé de certains de ses plus emblématiques super-vilains.

L'histoire qui démarre comme un film catastrophe se transforme ensuite en une longue suite de combats, nombreux mais brefs. Etrangement, la plupart des personnages meurent sans beaucoup d'intensité dramatique. Les décès sont parfois spectaculaires mais manquent de lyrisme. On peut toutefois noter quelques exceptions, comme la mort de Hank Pym ou celle du Madrox original (contée en détail dans Ultimate X-Men #53). Reste à savoir si ces morts le resteront définitivement. A priori, la manière radicale dont certains sont éliminés laisse à penser que oui. Entre des crânes qui explosent, des corps pulvérisés ou des balles en pleine tête, il y a peu de place pour d'éventuelles futures "résurrections".
Le grand ménage est fait mais était-il nécessaire ? Sans doute.
L'univers Ultimate a déjà maintenant quelques années d'existence et il a généré sa propre continuité. Pour justifier ses séries et maintenir leurs ventes, il est nécessaire de le différencier du 616 classique mais aussi de le considérer comme une aire de jeu où toutes les expérimentations, même les plus radicales, sont possibles. Un 616 bis aurait peu d'utilité et se condamnerait à plagier sans grande ambition son prestigieux grand frère. Même si l'on peut retrouver des points communs entre les deux, le virage violent du 1610 semble indiquer une volonté double : d'une part éviter l'effet "usine à gaz" avec des persos inutiles en recentrant les sagas sur quelques figures principales, d'autre part l'envie peut-être de ne pas s'enfermer dans le statu quo inébranlable et stérile qui a fait tant de mal au 616 (OMD en étant l'exemple récent le plus douloureux).

L'intérêt possible de cet Ultimatum résidera donc essentiellement dans les nouvelles séries qui vont en découler et dans l'orientation que les scénaristes donneront à ces dernières plus que dans le récit en lui-même.
Une chose est certaine, il s'agit d'une page qui se tourne et non d'un retour à la case départ, ce qui est déjà en soi un point positif. Pour le reste, 2010 nous le dira.

ps : encore une jolie bourde de traduction dans ce numéro. A un moment, un texte explicatif annonce "La Maison Blanche. Le pouvoir suprême de l'univers." Ce qui ne veut évidemment rien dire. En fait, il faut lire "L'univers de Supreme Power", ce qui permet de situer l'action. C'est évident lorsque l'on suit les séries Marvel, un peu moins sans doute quand on traduit ça comme si c'était une notice Ikea et que l'on fait du mot à mot sans se préoccuper du sens.

18 novembre 2009

Sympathy for the Devil

Suite des aventures du Diable Rouge dans le 100% Marvel Daredevil #18 qui débarque aujourd'hui en librairie.

Matt Murdock est de nouveau seul depuis que sa femme Milla a perdu la raison. Pire encore, les médecins ont insisté pour qu'il ne lui rende plus visite. Alors Matt cède peu à peu la place à Daredevil. Il passe sa rage la nuit, dans les ruelles sombres, en cassant de la racaille.
Pourtant, c'est à l'avocat que vont faire appel Luke Cage puis Dakota North. Un homme est en prison pour un crime qu'il n'a pas commis. Trois meurtres en fait, trois gamins décapités. Ben Donovan a avoué. Il n'a plus que six jours à vivre avant de passer sur la chaise électrique. C'est une crapule mais, de ce crime là au moins, il est innocent. Il cherche donc à protéger quelqu'un.
Dakota et Matt vont vite découvrir que cette affaire possède des ramifications au plus haut niveau de l'état. On les menace, on les surveille. On va même essayer de les éliminer. Et cette fois, le justicier de Hell's Kitchen devra affronter le FBI et la CIA. Pour sauver un pauvre type, mais aussi pour se sortir d'une torpeur qui pourrait bien devenir mortelle.

Voici donc une nouvelle fournée de six épisodes de l'on-going Daredevil. Toujours Ed Brubaker au scénario qui va se faire aider par Greg Rucka et Ande Parks. Les auteurs conservent le ton sombre et l'ambiance polar propres à la série. Pour ce qui est du Daredevil déprimé qui touche le fond et passe ses nerfs en jouant des poings, Bendis nous l'avait servi il n'y a pas si longtemps que cela, mais heureusement, l'intrigue policière prend vite le pas sur l'auto-apitoiement.
L'on retrouve également avec plaisir les personnages secondaires qui s'invitent souvent dans la série, comme Luke Cage et la jolie Dakota North qui semble en fait avoir un peu le rôle d'une Jessica Jones depuis que celle-ci s'occupe de son bébé au lieu de jouer les détectives privés. D'ailleurs, si Cage en impose toujours autant lors de ses apparitions (du genre "force tranquille"), Dakota prend ici une ampleur qui est plutôt bien vue. L'un des personnages suggère même une possible idylle future entre elle et Matt, ce qui la mettrait du coup en dangereuse posture (cf Milla, Karen, Elektra et cie ainsi que ce petit sujet).

Niveau graphisme, en plus de l'habituel Michael Lark qui maîtrise largement son sujet, il faut signaler la présence de Chris Samnee et Paul Azaceta. Plutôt bon à part le premier épisode dont les dessins paraissent assez grossiers. L'on pourrait penser que le problème vient de l'encrage, très appuyé sur certains traits, mais étant donné que tout revient à la normale ensuite et que c'est Stefano Gaudiano qui continue à encrer, la responsabilité en revient donc à Azaceta. Lorsque Lark reprend ensuite les choses en main, tout rentre dans l'ordre.
Globalement, on a plutôt de belles planches, des personnages crédibles et une trame efficace.
La traduction est correcte à part un "dardevil" qui a échappé à la légendaire vigilance paninienne. Un reproche également sur les crédits qui ne sont pas détaillés, il faut passer par le site Marvel officiel pour savoir qui fait quoi dans chaque épisode. Mais on n'est plus à ça près, lorsque le bateau prend l'eau, on ne s'inquiète plus de savoir si les couverts sont propres.

Du bon Daredevil, agréable à lire et bien dialogué.

17 novembre 2009

Timestorm 2009-2099

Le Spider-Man hors série #29, sorti aujourd'hui, fait se télescoper l'univers Marvel classique et le monde de 2099.

Alors que Spider-Man se balade tranquillement d'un immeuble à l'autre au-dessus de Manhattan, un type ressemblant au Punisher lui tombe dessus avec la ferme intention de lui faire payer "ses crimes". Mais alors qu'il est touché par un tir, Parker se retrouve projeté dans le futur, en 2099 précisément.
A cette époque, les corporations contrôlent le monde. Les plus riches des citoyens habitent les rares villes civilisées restantes alors qu'à l'extérieur, les plus pauvres tentent d'échapper à des hordes de Hulks affamés. Ajoutons au tableau la "toile d'honnêteté" qui permet de savoir à tout moment ce que chacun fait, les punishers et Public Eye, et l'on aura en gros une situation guère enviable.
C'est dans ce contexte étrange que Peter Parker va rencontrer Miguel O'Hara, celui qui deviendra le Spider-Man de son époque. Ensemble, ils vont devoir faire face aux conséquences d'un orage temporel qui pourrait bien anéantir les structures même de l'espace-temps.

A la base, ressortir l'univers de 2099 (créé au début des années 90) des cartons n'est pas une mauvaise idée. Ce monde regorge de concepts intéressants et cantonner O'Hara aux seuls Exilés est une fin de carrière que l'on ne souhaiterait à personne. C'est Brian Reed (Ms. Marvel, Secret Invasion : Spider-Man) qui va se charger de scénariser ce crossover temporel. Les dessins sont réalisés par Eric Battle, Wesley Craig et Frazer Irving.
Au niveau des guests, l'on a pas mal de monde : Wolverine (forcément !), Luke Cage, Cap, Fatalis et même Iron Patriot. Seulement, Reed a beau avoir un casting prestigieux, il ne s'en sert pas de la meilleure manière qui soit. Si pour le thème du sempiternel voyage dans le temps, l'auteur n'avait guère le choix, sa façon de l'exploiter laisse plus que perplexe. J'ai peut-être été particulièrement inattentif mais de nombreux points de ces six épisodes me semblent obscurs. Tout d'abord, pourquoi diable les personnages de l'univers 616 touchés par l'agent Gallows sont-ils propulsés en 2099 ? Et pour quelle raison Lyla manipule-t-elle Stone ? Quel intérêt a-t-elle à détruire le futur ? Et pourquoi Zero Cochrane doit-il montrer ses derniers restes d'humanité pour transmettre le message de Fatalis ? Il n'y avait pas plus simple comme moyen de communication ? Genre un e-mail... bref, il faut s'accrocher pour comprendre quelque chose à cette histoire, le dénouement étant aussi lourd que le reste.

Malgré tout, le côté nostalgique est assez sympa. L'on peut d'ailleurs regretter que l'intrigue n'exploite pas au mieux la société de 2099 et ses spécificités effrayantes ou parfois drôles (un hologramme de Cap faisant de la pub pour Rapture, ça vaut le détour). La menace des Hulks, à la prolifération rapide, ou l'utilisation des mégapoles ultra-sécurisées, dans lesquelles règnent paranoïa et impératifs commerciaux, auraient sans doute été des choix plus heureux.
Signalons un petit bonus avec quatre planches d'étude de personnages par Battle. Vu le nombre de pages et le prix, on ne peut pas dire que l'on soit volé. Est-ce que ce Timestorm restera dans les mémoires pour autant ? Il est permis d'en douter.

Pour les fans de 2099 ou les lecteurs qui ont envie de s'amuser à essayer de trouver du sens dans ce récit très brouillon.

16 novembre 2009

La Culture Populaire et l'illusion du Geek

Les fans d’autrefois sont devenus des geeks et autres nerds, élevés aux manga et à l’internet. Mais ces termes ont-ils un réel sens sociologique ?

Si vous êtes un passionné de musique classique, de tir à l’arc ou de littérature médiévale, vous êtes plus ou moins considéré comme quelqu’un de normal. Lorsque vous lisez des comics, que vous vous sentez à l’aise sur un PC et que vous passez un peu de temps sur des consoles de jeu, vous êtes un geek. Ou un nerd. Le point commun de ces deux termes est l’aspect foncièrement péjoratif qu’ils évoquent. Un geek est supposé être socialement inadapté, se nourrir uniquement de pizzas ou de hamburgers, ne pas avoir d’amis, rester cloîtré chez lui, etc.
Il y a deux raisons, très différentes, à cet opprobre. La première est à chercher dans la culture américaine. Les jeunes scolarisés y sont beaucoup plus – de par leur propre fait – catégorisés que chez nous. Vous avez les sportifs, les grosses têtes, les gothiques… et, presque en fin de chaîne, les geeks. A l’origine des types plutôt scientifiques, sérieux et brillants, qui (et là c’est vrai même en Europe) ont attiré sur eux les railleries des crétins sans cervelle.
Mais il s’agit là d’une explication américaine très axée sur l’informatique notamment. Elle ne convient pas tout à fait à ce que le terme commence à recouvrir aujourd’hui chez nous.
Il faut donc se pencher sur la deuxième raison de mépris : le supposé refus de grandir.

Pendant longtemps, très longtemps même, être adulte était synonyme de devenir sinistre. Finies les parties de rigolades, on enfile un costume gris et on fait la gueule dans le métro ! Même moi, qui suis pourtant né dans les années 70, j’ai eu à encaisser quelques réflexions absurdes lorsque, ado, j’achetais des BD.
- Tiens, tu retombes en enfance ?
- Ben non connasse, je me chie pas dessus, je pleure pas la nuit, je mange proprement. Juste j’aime lire des BD.

A ce stade, il convient de faire une différence cruciale entre ne pas se soumettre à la loi déprimante de l’interdiction du jeu et de la fiction, voulue par un système social cherchant avant tout à sur-responsabiliser l’individu pour en tirer profit, et la réelle régression ou le fameux syndrome de Peter Pan.
Personnellement, je n’ai jamais rencontré de véritable geek, dans sa définition la plus stricte en tout cas. Je connais des gens qui lisent des comics, s’adonnent à des jeux de rôle, collectionnent des figurines, mais tous ont un emploi, une femme (ou un conjoint), ils vont voir des expos, sortent faire la fête, ils lisent des livres « classiques », s’intéressent à l’actualité, peuvent avoir une conversation portant sur de nombreux sujets, bref, l’antithèse du névrosé solitaire monomaniaque sans rapport avec le monde réel. Naguère nos grands-parents collectionnaient des timbres, ils pouvaient passer des heures à la pêche et ne se privaient pas de relancer mille fois la même discussion sur la meilleure façon d’obtenir une gnôle digne de ce nom et capable d’allonger son bonhomme en seulement deux verres. Aujourd’hui, les centres d’intérêts ont changé mais, surtout, ils se basent sur des éléments ludiques et fictionnels qui, par leurs aspects magiques et incontrôlables, ont pu effrayer mais n’augurent nullement d’une hypothétique immaturité.

Alors, là encore, il ne faut pas faire l’amalgame avec des gens (il y en a même de très connus) qui ont décidé de se comporter comme des adolescents sans cervelle sous prétexte de faire rire ou d’échapper à un quotidien ennuyeux. Il y a une très grande différence entre garder une âme d’enfant, donc être capable de s’émerveiller, de croire, de ressentir, de s’amuser, de rire, et de l’autre côté avoir un comportement de crétin irresponsable.
Entre ces deux extrêmes (les adultes sinistres à l’imagination sclérosée et les pathétiques clowns décérébrés), il y a l’immense majorité des gens normaux, abusivement qualifiés de geeks. Car les termes "geek" ou "nerd", dans leur acceptation basique, désignent plutôt des spécialistes, des gens enfermés dans un seul monde, des solitaires férus de programmes complexes et de culture underground. Or, le geek tel que la société le comprend aujourd’hui, et même tel qu’il apparaît, est exactement l’inverse : c’est une personne ouverte, qui participe à des conventions, a de nombreux contacts, surfe sur des univers imaginaires très différents, accepte la nouveauté, est curieuse, avide de sensations, bref, quelqu’un de bien vivant et bien dans son époque.
L’une des meilleures façons de se convaincre de l’inexistence du geek tel qu’il est perçu par les media est de jeter un oeil à ses centres d’intérêts.

Dans la panoplie du pseudo-geek, l’on retrouve des comics (Spider-Man, Batman), des manga (Saint Seiya, Dragon Ball, Gunnm), des films (Star Wars, Matrix), des jeux (Magic, Donjons et Dragons, World of Warcraft), des dessins animés (Albator, Goldorak), des livres (Le Seigneur des Anneaux), des séries TV, que sais-je encore…
Mais le point commun de tous ces produits culturels n’est pas qu’ils sont réservés à un public d’initiés mais au contraire qu’ils sont populaires et ont donné naissance à de nouvelles références, de nouvelles manières de raconter des histoires, de nouvelles approches des univers de fiction. Et par là même à un bouleversement des habitudes liées aux loisirs et à l’entertainment, ce fameux divertissement coupable, en France, de tous les maux ou au moins soupçonné de certaines indélicatesses envers la culture adoubée par les gardiens d’un temple gris et nauséabond qui ne remplit plus son rôle.
Le divertissement est pourtant la base d’une hygiène psychologique minimum. Pensez par exemple que même un chat a besoin de s’adonner au jeu pour ne pas dépérir. Et ce, quel que soit son âge. Le jeu, la fiction, l’imaginaire ont des fonctions sociales et psychophysiologiques importantes qui ont pourtant été longuement niées et même réprimandées.
Mais le jugement global a ceci de tenace qu’il s’imprime même sur ceux qui pensent être en dehors des chemins balisés. Certains « geeks », qui s’assument comme tels sur le Net (en revendiquant le fait d’avoir peur de la foule, de l’extérieur, etc.), passent leur temps en dédicace, à rencontrer des gens, à communiquer, ce qui nie la définition même du rôle dans lequel ils pensent être enfermés.

J’avance ici l’hypothèse sérieuse que le geek n’existe pas.
Car le geek ce serait Stephen King sans Shakespeare, Watchmen sans Autant en emporte le vent, Werber sans Racine, le putain de plaisir de s’éclater sur une console de jeu sans le plaisir exceptionnel de contempler une toile de maître ou de découvrir la beauté brute et envoûtante d’une sculpture dans un musée. Ces gens qui se priveraient, par leurs supposées obsessions, d’une partie de l’Histoire, d’une partie de la culture, d’une partie de la vie, n’existent que dans la classification simpliste et absurde des media et de ceux qui ne comprennent pas leur époque.
Lorsqu’un enfant devient adulte, il abandonne bien des choses. Des illusions, quelques rêves parfois. Le droit d’être triste et de le montrer. L’adulte assume le fait d’être responsable, d’avoir une vision à long terme de ses actes. Mais l’adulte ne se condamne pas à mourir à petit feu, à devenir sec et insensible, à s’emmerder comme un comptable (ou en tout cas pas en dehors des heures de boulot s’il est vraiment comptable). L’adulte a le droit de rêver, de sourire, de ressentir sans pour cela être catalogué comme déviant ou immature.
Le terme geek est ce que les cons ont trouvé pour désigner une force qu’ils ne comprenaient pas : l’incroyable puissance de la vie et de l’émotion. L’art en fait. Le mouvement. L’inconnu.
Subir les appellations des gens qui ne comprennent rien à un état n’est pas souhaitable. C’est la meilleure façon d’encourager la société à compartimenter les passions ou le processus créatif. Or, qu’existe-t-il de plus universel et poreux que l’art ? Cette recherche de sens, cette volonté d’échapper aux seules contraintes de survie, se retrouve chez Van Gogh autant que chez David Mack. L’un n’est pas supérieur à l’autre. L’érudit amateur de peintures peut bouffer de la pizza en rentrant chez lui et le lecteur de comics peut se préparer un repas digne de ce nom.
Le geek n’existe pas car accepter cette vision profondément biaisée portée sur des passionnés, c’est nier implicitement leur capacité à partager, communiquer et même vivre. Or, ces geeks-là, je les connais. Et ils sont l’inverse de cette définition dévalorisante et culpabilisante. Ils sont l’ouverture sur le monde. Certes tout n’est pas bon dans la culture populaire. Il faut trier et faire preuve de bon sens. Mais tout n’est pas bon non plus dans la culture institutionnalisée.
Et tant qu’à devoir séparer le bon grain de l’ivraie, autant le faire avec le sourire et sans la douleur d’un balai dans le cul.

Nos figurines, nos livres, nos références ne font pas de nous des êtres atypiques. Par contre, ce sont les êtres atypiques qui, de tout temps, ont façonné l’art. Et apprécier le travail de gens qui, pour beaucoup, ont passé leur vie à repousser les murs et bousculer les définitions ne peut faire de vous, de nous, des êtres catalogués par un seul terme, encore moins lorsqu’il est aussi réducteur et insultant que « geek ».
La culture populaire qui fait frémir de peur les pédants en est aujourd’hui à un stade de maturité telle qu’elle peut, par la simplicité de sa forme et la profondeur de son fond, égaler voire dépasser en puissance et en sens les arts classiques et compartimentés que quelques vieux sbires égocentrés pensent encore pouvoir maintenir, par des tours de passe-passe, à la tête d’une absurde segmentation par l’obscur.
Geek est un terme que des abrutis ont trouvé pour se moquer de gens qu’ils ne comprenaient pas et qui a été repris par des snobs pour mépriser et enfermer ceux qu’ils jugeaient inférieurs. Le fait que de tels termes soient aujourd’hui passés dans la masse et même revendiqués par ceux qui en souffrent sans le savoir donne à penser sur la capacité de nuisance d’un mot, surtout lorsqu’il avance masqué.

Bien sûr, ce n’est là que mon opinion. Je ne souhaite pas imposer une vision personnelle, même légère, à la place d’un carcan déjà insupportablement lourd. Mais souvenez-vous qu’un terme insultant, même en anglais, ne devient pas plus beau ou plus porteur de sens avec le temps. Si en français, certains avaient commencé à désigner les passionnés d’informatique ou de comics sous le terme « crétin » ou « andouille », est-ce que vous oseriez, aujourd’hui, proclamer « je suis un vrai crétin » ?
Sans doute pas.
Ce processus découle d’une identification auto-culpabilisante assez ignoble (geek, à la base, désigne un fou, un monstre de foire, voire une personne handicapée ou en tout cas asociale) qui aboutit à l’adhésion au point de vue (souvent violent) d’une personne qui ne comprend pas ce que vous êtes (ou faites). C’est très courant chez les enfants maltraités (qui se sentent coupables car intériorisent la violence dont ils sont victimes comme un échec de leur part à satisfaire leurs parents/bourreaux). Cela peut se rencontrer aussi dans les systèmes de défense de certains violeurs qui veulent imposer à leurs victimes un statut les déchargeant d’une responsabilité évidente. Du genre, « si cette fille est une allumeuse, alors j’ai eu raison de la forcer à avoir des relations sexuelles », ce qui est évidemment une pensée déviante puisque, même une actrice porno se baladant à poil n’a pas à subir la violence du premier connard qui passe.
Alors, bien sûr je prends des exemples extrêmes, ce n’est pas pour minimiser la maltraitance ou le viol (qui sont bien évidemment d’un autre niveau que la raillerie et la condescendance culturelle ou sociale), mais pour faire un parallèle avec une tentative de désignation qui, sur la forme, est similaire et qui aboutit, avec le temps, à une culpabilisation de la personne désignée qui finit par s’identifier au rôle négatif et prédéterminé que l’on souhaite lui attribuer.

Un individu est un système complexe, fait de sensations, d’expériences diverses, de passions, d’impulsions, de regrets et d’amour, de nostalgie et de haines. Même la personne la plus banale, éteinte et conformiste qui soit mériterait plus qu’un mot pour la définir. Aussi, lorsque l’on s’intéresse à des formes d’art multiples, lorsque l’on aime les livres, le cinéma, la musique, les cultures étrangères, rien ne justifie d’être enfermé et contenu dans un terme aussi ridicule, méchant et vide de sens que « geek ».
Ce terme ne sert pas à nous définir, car il faudrait pour cela des livres entiers. Ce terme sert à mettre en exergue la paresse ou la volonté de nuisance de ceux qui s’en servent. Se nommer autrement, échapper à cette définition tronquée, c’est faire preuve de respect envers les passions qui nous animent et les auteurs qui les façonnent. C’est aussi refuser de ressembler à une caricature que des gens qui ne nous connaissent pas ont créée afin de combler les lacunes qui sont les leurs.
Je ne connais aucun geek. Je connais des gens sensibles, ouverts, passionnés, qui lisent, écoutent, s’amusent et pensent en dehors des institutions rigides et sèches. Qu’ils en soient conscients ou non, ces gens ne représentent pas une frange minimaliste ou bas de gamme de la culture. Ils sont la culture dans ce qu’elle a de plus vital et essentiel.
Ils cherchent l’illumination, le satori véritable, au détour d’une planche, d’une scène ou d’un riff. Ils savent d’instinct que l’art peut être un baume sur leurs blessures. Ce sont des crétins ou des génies, des gens insupportables ou sympathiques, mais ils ont tous comme point commun de ne pas baliser leur vie de barrières convenues et pathétiques.
Ils sont libres.
Et, parce que la liberté inquiète, ils sont minimisés et ramenés vers de bien rassurants enclos.

Je ne suis pas un geek. Personne ne minimisera mon monde.
Je suis un passionné, un curieux, un éternel assoiffé. J’aime la physique quantique et Amazing Spider-Man, je m’intéresse à l’astronomie et aux différentes armures de Tony Stark, je suis fasciné par la psychologie et les mythes littéraires. J'achète des tonnes de livres tous les mois mais je ne suis représenté nulle part dans les media de masse. J’adhère à des courants artistiques majeurs et innovants mais non reconnus par les pseudo-intellectuels détenteurs du "bon goût". Nous ne pouvons être des geeks, tout bonnement parce que l’imagination, les mots et l’art sont sans limite. Sans frontière. Sans caste.
Le monde est à nous.
Mais il ne le sait pas encore.
Il fait partie d’un multivers que nous maîtrisons tous. Il n’est qu’une parenthèse dans l’essentiel. Un point sur une feuille de papier ou un écran qui ont contribué à faire de nous des gens plus sages, peut-être, mais surtout des gens plus heureux. Car finalement, si nous devions vraiment chercher un point commun à nos vies et à ces gens abusivement qualifiés de geeks, ce serait peut-être ça. Le pouvoir de continuer à sourire dans une réalité atroce. L’envie de s’extraire des carcans imposés. Le besoin de vivre au-delà d’une réalité que certains ont délimitée pour nous.
Pas en dehors. Au-delà.
Et cela, c’est une qualité finalement bien humaine que certains feraient bien de découvrir au lieu de vouloir à tout prix l’inscrire dans un cadre qui, par nature, ne peut la contenir.

White Queen, Dark Reign

Le X-Men #154 de ce mois nous dévoile un pan du passé de la troublante Emma Frost dans un annual lié à Dark Reign.

On rentre tout de suite dans le vif du sujet avec X-Men : Legacy. Scénario de Mike Carey, dessins de Phil Briones (Wanderers, Sub-Mariner, White Tiger). A propos de ce dernier, Panini trouve le moyen de nous mettre une pastille sur la cover en le qualifiant de "superstar". Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Personnellement j'aurais été jusqu'à "dieu vivant", "empereur des crayons" ou "grand générateur d'orgasmes célestes". Bon, je n'ai rien contre cet artiste évidemment, mais je doute qu'il soit une "superstar". Il serait étonnant que le grand public (qui ignore tout de Briones) se mette à acheter la revue juste à la mention de son nom, et pour ceux qui l'achètent déjà... ce n'est pas plus utile.
Niveau histoire, Charles Xavier a trouvé un nouveau type à emmerder : Cain Marko. Depuis qu'il a retrouvé l'usage de ses jambes, j'ai l'impression qu'il passe son temps à chercher qui il pourrait bien gonfler. Là c'est tombé sur le Fléau et à part la raclée - malheureusement virtuelle - qu'il met au moraliste de service, ce one-shot n'a pas grand intérêt.

On attaque le gros morceau avec le Uncanny X-Men Annual #2.
Le récit est centré sur Emma Frost et la relation particulière qu'elle a tissée voici bien longtemps avec Namor. On suit en parallèle les évènements actuels, faisant écho à Dark Reign, et des flashbacks remontant à l'époque où Emma était la Reine Blanche du Club des Damnés. On va retenir surtout de ce long épisode deux choses : d'une part, le rôle politique stratégique qu'Emma tient maintenant dans la communauté mutante (elle manoeuvre tout de même suffisamment habilement pour offrir une protection atlante aux mutants, ce qui n'est pas rien), d'autre part, dans un registre plus léger, on sait maintenant que le roi des sardines n'apprécie pas uniquement Sue Richards mais qu'il lui arrive aussi d'être attiré par d'autres blondes. ;o)
Matt Fraction a écrit le scénario et c'est Mitch Breitweiser qui s'est chargé des dessins. Un annual sympa mais certainement difficile à aborder pour le profane étant donné les nombreuses références au passé et une narration qui peut parfois paraître peu claire.

On continue avec les Young X-Men du tandem Marc Guggenheim (scénario)/Ben Oliver (dessins). Encore des flashbacks et surtout de nombreux personnages qui s'entrecroisent. Plus les cachotteries de Cyclope (que l'on accuse même d'employer des méthodes dignes de Xavier, insulte suprême !). L'épisode est assez haché et l'on a du mal à vraiment éprouver de l'empathie pour des protagonistes qui manquent d'épaisseur et dont je serais bien en peine de décrire la psychologie, sauf peut-être pour un ou deux d'entre eux.
Et enfin on termine avec un court épisode, issu de X-Men : Manifest Destiny #3, qui dévoile les origines de Graymalkin. Moi qui parlais d'épaisseur, ça ne fait que huit planches mais c'est pas du luxe ! On peut enfin ressentir un début de quelque chose pour cet étrange mutant aux yeux globuleux. Toujours Guggenheim au scénario accompagné cette fois de Yanick Paquette pour la partie graphique.

Le bilan s'avère mitigé. Tout n'est pas à jeter mais on est loin du souffle épique ou même d'une simple tension dramatique qui entretiendrait l'intérêt pour les naguère si populaires mutants. On a l'impression que les scénaristes se débattent depuis pas mal de temps avec les mêmes thèmes (perso, Shaw et le club des damnés, j'en peux plus) sans vraiment avancer. Même Xavier, qu'il aurait été judicieux d'écarter de manière définitive (et par "définitive", j'entends le faire passer dans un sanibroyeur), fait un retour en force. Quant aux évènements du style Messiah Complex, même s'ils démarrent souvent bien, ils finissent la plupart du temps en pétard mouillé. Résultat, la revue X-Men est celle que je lis en général en dernier dans les publications Marvel régulières. Ce qui n'est certes pas bon signe...

Du X-Men basique, sans grande ambition, sauvé par la présence de la superstar... Emma Frost. ;o)

14 novembre 2009

The Surrogates : la vie... en mieux

Petit bond dans le futur proche avec Clones, un comic SF publié chez Delcourt.

2054. Grâce aux progrès de la cybernétique et de la réalité virtuelle, la plupart des gens utilisent maintenant des répliques androïdes. Tandis que leurs doubles vont travailler, font des rencontres ou voyagent, les utilisateurs ressentent la moindre sensation grâce à un casque qui stimule leur cerveau. Il est maintenant possible de fumer, se droguer, se gaver de hamburgers ou avoir des relations sexuelles avec un parfait inconnu sans le moindre risque.
L'adrénaline sans le danger. Le concept est si parfait que toute la société a été profondément bouleversée par l'avènement des clones. Même la police les utilise, rendant ainsi le métier de flic beaucoup moins dangereux.
Pourtant, un individu va tenter de déranger cet ordre établi. Il commence par détruire quelques-uns de ces si pratiques androïdes. Le lieutenant Harv Greer va être chargé de l'enquête. L'officier est partagé... il poursuit un criminel dont il comprend les motivations. D'autant que lui-même ne rêve que d'une chose, pouvoir dîner avec sa femme. La vraie et non sa réplique. Il a envie de rides, de kilos en trop. De vrai.

Tout d'abord une petite remarque sur le titre français. "Clones" ne semble pas forcément être un bon choix étant donné que l'on parle ici d'androïdes plus que de clones au sens propre (l'utilisateur choisissant même le sexe ou l'apparence de son substitut). Evidemment il ne s'agit pas de prôner la traduction littérale de "The Surrogates", mais une petite tentative d'adaptation, quitte à réfléchir cinq minutes, aurait été louable. Même le slogan de Virtual Self, "La vie en mieux", aurait pu faire un titre plus convenable. Et tant que l'on est dans ce qui ne va pas, pourquoi diable nous infliger en cover l'affiche du film ? Les éditions Delcourt en viendraient-elles à se conformer aux pratiques détestables des vendeurs d'autocollants ? Avec un tel procédé l'on a presque l'impression qu'il s'agit de l'adaptation BD du film alors que le comic est au contraire à l'origine de la version cinéma.
Cette espèce de théorie implicite faisant des films un argument de vente pour les comics (voire leurs sauveurs tant qu'on y est !) commence à devenir irritante. C'est plutôt rare chez cet éditeur mais il ne faut pas laisser s'installer les mauvaises habitudes.

Venons-en au contenu. Les dessins sont de Brett Weldele, un artiste qui va utiliser un style assez particulier, fait de quasi ébauches, sans effet de profondeur, ce qui n'est pas sans rappeler Templesmith (sur Fell par exemple). L'esthétique est donc inhabituelle mais loin d'être désagréable. On se fait même assez vite à ces traits finalement très expressifs et rehaussés par une colorisation monochrome élégante et efficace.
Pour ce qui est du scénario, c'est Robert Venditti qui est aux commandes. Avec un tel sujet on sentait venir la leçon de morale un peu lourdingue mais le type s'en sort plutôt bien. Plus que la modernité ou la technologie, c'est finalement le règne du paraître, le poids du regard de l'autre qui sont visés. Certains questionnements, laissés volontairement en suspens par l'auteur, donnent lieu à des réflexions intéressantes. Par exemple, à l'occasion d'un rendez-vous amoureux qui tourne mal entre deux "substituts", les policiers découvrent que l'opérateur du clone féminin était en fait un homme. Ce qui fait dire à l'un des personnages : "si tu crois que tu es avec une fille, tu es avec une fille." Voilà qui pose l'épineuse question du rapport au réel. La réalité est-elle la somme des stimuli interprétés par notre cerveau ou l'homme doit-il dépasser ses sens et se lancer dans une quête de l'absolu, du "Vrai" ? Vous avez 4 heures, ça sera noté sur 20, coeff 4. ;o)

Bref, voilà une oeuvre flirtant avec la SF, le polar et les réflexions métaphysiques. Un mélange plutôt sympathique. Notons également la présence de pubs ou d'extraits de journaux qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement des clones ou encore leur impact social dans des domaines tels que le maintien de l'ordre ou la santé publique. Car contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'emploi de ces substituts présente des avantages indéniables et cet effort dans leur présentation permet de crédibiliser le récit et d'en renforcer l'aspect dramatique.
La conclusion, fort bien amenée, échappe à la règle du spectaculaire à tout prix et s'offre un final doux et amer, tout en retenue.

Une belle histoire qui se paie le luxe de ne pas être trop démonstrative et qui, en prime, amène le lecteur sur un terrain relativement peu fréquenté.