08 avril 2010

Incognito : Projet Overkill

La nouvelle série de Brubaker, Incognito, vient de sortir en France. Le premier tome, Projet Overkill, explore une idée originale : le programme de protection des témoins appliqué à un ex super-vilain.

Zack Overkill était un criminel puissant, amoral, sans pitié. Le genre qu'il vaut mieux éviter de croiser. Il n'est plus aujourd'hui que l'ombre de lui-même. Surveillé par un agent de probation, condamné à un simple emploi de bureau, il doit maintenant se cacher et oublier son ancienne vie.
Pourtant, il ne supporte pas ce qu'il est devenu. Un type normal, fondu dans la masse. Pour oublier le système, son ancien boss qui veut sa peau, et ses pouvoirs perdus, Zack tente de se brouiller l'esprit grâce à l'alcool et la drogue. C'est justement la drogue qu'il prend qui a une conséquence inattendue puisqu'elle annule subitement les effets des médicaments que les autorités lui imposaient et qui inhibaient ses pouvoirs.
De nouveau à part, fort, agile, Zack sort les nuits pour se défouler. Il sauve des gens dont il se fiche, simplement pour pouvoir frapper quelqu'un. Bien malgré lui, il se retrouve peu à peu dans le rôle infect du héros...
Mais ce glissement vers le camp des "gentils" ne sera pas le seul problème que le repenti aura à gérer. Entre un collègue qui le fait chanter, ses anciens camarades qui sont sur ses traces et un gros mystère entourant son passé, Zack aura tout le temps de regretter la vie de monsieur-tout-le-monde qu'il jugeait si ennuyeuse...

Voici donc qu'arrive chez Delcourt le nouveau polar super-héroïque signé Ed Brubaker (Daredevil, Sleeper, Iron Fist, Messiah Complex). L'auteur est parfaitement secondé au dessin par un Sean Phillips qui signe des planches un peu moins belles que celles de Sleeper mais tout aussi efficaces.
Le récit démarre sur un être surpuissant obligé de rejoindre la "rat race". Une petite explication s'impose sur cette expression. Elle est ici traduite littéralement par "la course du rat", ce que je n'avais personnellement jamais entendu en français. En anglais par contre, la rat race est assez connue et désigne une vie supposée vide de sens et rythmée par les obligations artificielles d'un système qui ne permet pas l'accomplissement personnel de l'individu (du genre "métro, boulot, dodo" pour simplifier à l'extrême). Cet aspect du changement de vie d'Overkill est assez bien amené et permet de tout de suite rendre le personnage crédible. Certaines scènes, comme le coup de la blonde et du père Noël, permettent d'ailleurs fort bien de décrire le côté frustrant de cette existence anonyme tout en étant assez drôles.
Une fois les premières bases posées, l'histoire monte lentement en puissance, avec l'arrivée des premiers vrais ennuis et les révélations sur les origines du personnage principal mais aussi de toute la clique de surhumains qui gravite autour de lui.

Brubaker est très à l'aise sur ce type d'histoires et ça se voit. On reste certes en terrain connu (mélange de Sleeper déjà cité, de Criminal ou encore du Wanted de Millar), mais tout ici est parfaitement carré et maîtrisé. A tel point que cette aisance pourrait presque passer pour de la routine, étant donné que les seuls reproches que l'on puisse réellement faire sur ce premier tome sont le manque de surprises et un petit goût de déjà-vu.
Ces six épisodes, formant un arc complet, sont disponibles en VO chez Marvel, sous son label Icon, et en VF chez Delcourt. La quatrième de couverture évoque une série intelligente, subtilement mise en scène et décalée. Si l'intelligence et l'habileté sont effectivement au rendez-vous, ce genre de décalage est devenu si courant qu'il constitue aujourd'hui une norme, voire un sous-genre, et qu'il sera difficile de faire passer cette énième déclinaison réaliste/sombre pour une avancée sur un territoire en friche.

Une bonne série, servie par un Brubaker très pro mais finalement un peu trop classique.