24 mai 2010

Fahrenheit 451 adapté en roman graphique

C'est à une température de 451 degrés fahrenheit que le papier s'enflamme et se consume. Partent alors en fumée un peu de notre liberté, de notre réflexion et de nos rêves. Rejoignons tout de suite les étranges pompiers de l'une des oeuvres les plus prophétiques de la science-fiction.
Guy Montag est pompier. Comme ses collègues, il n'éteint plus les incendies mais les provoque. Dans un monde où les livres sont interdits et les lecteurs des criminels, Montag traque les bibliothèques pour y mettre le feu.

Un jour pourtant, il sauve un ouvrage des flammes. Puis un autre. Alors qu'il rentre chez lui, il fait également une rencontre étrange. Une jeune fille qui ne regarde pas les écrans géants de la télévision et préfère se promener, seule, la nuit. Elle sait que l'herbe se couvre de rosée au matin. Elle goûte la pluie qui tombe. Elle reste parfois simplement assise, à réfléchir.
A son contact, Montag se rend compte qu'il n'est pas heureux. Il a envie d'aimer, de prendre des décisions par lui-même, de vivre vraiment. De lire.
Mais, comme beaucoup, il n'a plus les outils pour comprendre les livres et leurs métaphores. Il sent qu'ils contiennent quelque chose d'essentiel mais serait bien en peine d'expliquer clairement quoi. Le pompier, attiré par le papier, va maintenant se chercher un professeur afin de pouvoir goûter pleinement ce qui se cache entre les lignes.

Adapter un classique aussi célèbre que Fahrenheit 451 n'est pas chose aisée. Aussi, c'est en étroite collaboration avec Ray Bradbury que Tim Hamilton s'est attelé à la tâche. La version française nous est proposée par Casterman, avec un billet d'introduction de Bradbury himself.
Le style graphique est assez épuré et joue sur d'importants contrastes. Si les visages manquent un peu de traits significatifs, certains effets astucieux viennent renforcer le propos. Une page d'un livre, utilisée en toile de fond, va ainsi accentuer l'impression d'étourdissement et de perdition ressenti par le personnage qui découvre l'immense richesse de ce qu'il détruisait auparavant. A un autre moment, de nombreux mots finissent par se fondre en une seule masse et former un visage, montrant ainsi à quel point leur influence et les immenses possibilités qu'ils contiennent sont vitales pour devenir un individu à part entière, libre et éclairé.
L'on regrettera cependant que les flammes, peut-être trop stylisées, n'aient pas l'impact dramatique qu'elles se devraient pourtant de susciter.
Le dessin est important mais c'est bien entendu la force de l'histoire qui fait ici tout l'intérêt de ce comic.

Le monde dépeint par Bradbury est terrifiant mais pas si différent du nôtre sur bien des aspects. Culte du divertissement, nivellement par le bas, abêtissement des masses, naufrage du système scolaire, règne sans partage de la télévision... le bilan présente tout de même quelques points communs avec notre époque, suffisamment en tout cas pour que ceux qui pensent qu'un film peut remplacer un livre puissent s'intéresser à ce récit et en saisir pleinement la mise en garde. Au coeur du papier réside une magie que l'on ne retrouve pas ailleurs. Elle peut embellir la réalité ou la décrire froidement, elle peut nous réjouir ou nous plonger dans la plus grande perplexité, mais elle est unique et essentielle.
L'un des passages les plus terribles réside d'ailleurs dans le sinistre constat que fait l'un des personnages. Le gouvernement et les pompiers n'ont pas grand-chose à éradiquer puisque la population s'est majoritairement détournée volontairement des livres. Par paresse, par négligence, par méconnaissance, puis par habitude.

L'auteur, dans ce qui restera, avec 1984, comme l'un des plus vibrants hommages aux mots et à la langue, nous montre à quel point il aime son métier mais surtout à quel point il est vital de ne jamais prendre la chose écrite à la légère. Car au final, c'est bien de nous qu'il est question entre les points et les virgules. Et maltraiter les mots, comme le font parfois certains éditeurs négligents, c'est maltraiter ce qu'ils représentent. Accepter sans broncher les fautes et les approximations, c'est se condamner à utiliser un outil qui sera moins incisif, plus émoussé, pour au final ne plus vraiment pouvoir en obtenir l'effet désiré.
Comme le dira Faber, le vieux professeur retraité sauvé par Montag, c'est aussi en ne dénonçant pas les premières dérives que les intellectuels ont précipité le désastre. Une situation que l'on n'aimerait pas voir se concrétiser de ce côté-ci des pages...

Une oeuvre d'une grande intelligence qui constitue à la fois un monument de la pop culture et un magnifique plaidoyer en faveur des mots et de leur si fragile support.

"Quel plaisir de mettre le feu. Ce plaisir tout particulier de voir les choses se faire dévorer... de les voir noircir et s'altérer."
Guy Montag, sous la plume de Ray Bradbury