21 juillet 2010

Rétrospective estivale, partie 3 : From Hell

Petit voyage aujourd'hui dans l'Angleterre victorienne avec le colossal From Hell, un énorme pavé, d'une précision inouïe, qui nous emmène sur les traces du célèbre Jack l'éventreur.

Est-il encore utile de situer le cadre de cette sinistre histoire passée à la postérité ? Il s'agit, bien évidemment, d'une variation sur les horribles meurtres de prostituées ayant secoué, en 1888, le quartier londonien de Whitechapel. Mais cette fois, après moult enquêtes, romans ou même films, c'est Alan Moore en personne qui s'intéresse au sujet et en livre une version exceptionnelle de maîtrise et de profondeur.
Revenons d'abord un peu sur ce vieux ronchon barbu de Moore. L'auteur n'a pas que de bons côtés (et de loin ! cf cet article) mais il faut lui reconnaître, lorsqu'il abandonne ses obsessions nauséeuses et ses théories politiques, aussi simplistes que fumeuses, qu'il reste un exceptionnel architecte de l'imaginaire. Le terme n'est pas choisi au hasard mais nous y reviendrons plus tard. Surtout, Moore va développer une intrigue fort longue - sur plus de 500 pages - et nous plonger au coeur d'une ville et d'une époque qui, sous sa plume, vibrent d'un réalisme peu commun.
Autrement dit, nous sommes ici en présence d'une oeuvre culte, portée par un Moore inspiré et visionnaire. A ranger aux côtés donc, dans un autre registre, de ses autres réussites, comme Watchmen ou La Ligue des Gentlemen Extraordinaires et au strict opposé de l'écoeurant V pour Vendetta.

Graphiquement, avouons-le, le style est austère. Eddie Campbell nous livre des planches en noir et blanc, dans un style hachuré, tout à l'encre de chine (ne vous laissez pas abuser par la dernière illustration, à la fin de l'article, ce genre de case à l'aquarelle constitue une exception). Si certains lieux et monuments bénéficient d'un soin particulier, les personnages, eux, sont souvent très difficilement reconnaissables, ce qui constitue une véritable gêne à certains moments, notamment dans les premiers chapitres où le récit semble parfois confus.
Il faut attendre le chapitre 4 pour commencer à avoir des frissons et entrevoir la puissance et l'audace de Moore. Dans cette partie, le docteur Gull abreuve son partenaire et cocher d'un hallucinant monologue sur l'architecture et les secrets de la franc-maçonnerie. Le lecteur a alors l'impression de se déplacer dans Londres tout en découvrant quelques-uns de ses secrets les mieux cachés et, pourtant, les plus visibles.
Outre l'hypothèse du complot, impliquant la famille royale, les francs-maçons et même la police anglaise, Moore livre une réflexion d'une rare intelligence sur l'Homme et les diverses aspirations ou interrogations qui influent sur sa vie. L'auteur, s'il fustige avec un plaisir évident le rôle puant des media dans l'excitation constante des plus bas instincts de la masse, s'offre aussi le luxe de partir dans des considérations métaphysiques sur la destinée ou l'atemporalité de nos actes, le tout à coup de visions choc ou de scènes plus intimistes et complexes qui, d'ailleurs, ne se révèlent totalement que sur la longueur du livre, comme si justement des "trous" chronologiques existaient et permettaient d'étranges liens entre passé, présent et futur. Il développe également une thématique passionnante sur le symbolisme de l'Atlantide et la dualité entre conscient et inconscient, raison et magie, science et croyances, le tout magnifié dans une lutte imaginaire (ou pas) entre déesses anciennes et hommes pressés d'asseoir un règne fragile.
Autrement dit, de l'artillerie lourde. Du genre que fort peu d'auteurs sont capables de manier. Ou en tout cas de manier correctement, sans se faire péter leurs obus à la tronche.

Signalons que les actes violents sont ici considérablement aseptisés par le dessin, pour le moins peu voyeuriste. Le sexe est également présent et parfois explicite, mais nous sommes loin des excès d'un Lost Girls. Néanmoins, l'ouvrage, par son ton, sa complexité et son sujet, est à réserver à un public adulte.

L'édition dont il est question ici, publiée par Delcourt, comporte deux énormes appendices qu'il est absolument nécessaire d'aborder.
Le premier se présente sous la forme d'annotations aux chapitres, rédigées par Moore. Plus de quarante pages de texte resserré, s'étalant sur trois colonnes. La densité des informations est énorme. Le scénariste y dévoile ses sources, diverses anecdotes historiques et de très nombreuses précisions en tout genre, notamment sur les concordances ou hasards qui ont motivé certaines scènes. A ne pas rater, ne serait-ce que pour se rendre compte de l'immense travail effectué par l'artiste.
Le second appendice, sous forme dessinée, retrace l'histoire des différentes interprétations, légendes et fictions qui ont découlé des évènements de Whitechapel. Là encore, le propos, mesuré et sensé, permet de prendre du recul et de reconsidérer, à l'aune de la mesquinerie humaine, l'élan populaire qui, à travers la fascination morbide ou l'appât du gain, peut jaillir d'un fait divers atroce.

Moore ne se contente pas d'écrire une histoire dans laquelle il jetterait négligemment de vagues références. Il livre là un monument, patiemment construit et pensé, pierre par pierre, jusqu'à former un édifice solide, imparable, dans l'ombre duquel il est bon d'être englouti, conscient de la terreur et de la magnificence qu'il inspire.
Il reste néanmoins qu'il manque à From Hell l'essentiel de ce qui émane des réalisations d'Hawksmoor : un esthétisme qui attire l'oeil et incite le passant à pénétrer les lieux. Cet élitisme - ou nonchalance pour le moins - visuel est à déplorer car il éloignera sans doute certains lecteurs.

" Libre de la vie, comment alors serai-je enchaîné ? Libre du Temps, comment alors l'Histoire sera-t-elle ma cage ?
Je suis une onde, une influence.
Qui, alors, sera à l'abri de moi ?"
Sir William Gull, sous la plume d'Alan Moore