13 septembre 2010

Cerebus : High Society

Première adaptation en français de l'oeuvre fleuve que constitue Cerebus. Tout de suite, introduction à l'Oryctérope et ses mouvements d'humeur.

Cerebus, un oryctérope bagarreur, roublard et quelque peu misanthrope, arrive dans la cité de Iest où sa réputation l'a précédée. Il est accueilli comme un prince au Régence, un hôtel de luxe dans lequel il prend ses quartiers.
Représentant de Lord Julius, Cerebus est bientôt assailli par divers marchands souhaitant se faire remarquer afin de bénéficier de futurs juteux contrats. Lassé par tant de flagornerie, Cerebus décide alors de participer à son propre enlèvement pour pouvoir empocher la rançon. Quelques péripéties plus tard, le voilà non seulement guère plus riche mais même endetté... usant de son habileté politique, l'oryctérope est sur le point de mettre la main sur l'argent dont il a besoin lorsque le Cafard de Lune, en assassinant un homme d'affaire, met un terme à ses plans.
Et ce n'est pas tout, des élections se profilent à l'horizon. L'occasion pour Cerebus de prendre le pouvoir en plus de quelques piécettes. Pour cela, il faudra toutefois battre l'adversaire désigné par Lord Julius et qui se trouve être... une chèvre !

Si le résumé vous paraît dingue, c'est parce que l'oeuvre l'est et l'auteur, Dave Sim, aussi un peu. Il faut dire que le type a cherché l'inspiration à la dure, en ne consommant pas que du jus de tomate. Difficile de dire si le cannabis et le LSD y sont vraiment pour quelque chose, mais toujours est-il que le résultat est une énorme saga, de 300 épisodes et plus de 6000 pages, écrite entre 1977 et 2004. C'est seulement aujourd'hui qu'une version étrangère (française en l'occurrence) est autorisée.
Essentiellement parce que Dave Sim, en plus d'être un original, est un intégriste de l'auto-publication. A tel point que son personnage est libre de droit pour qui souhaite l'utiliser dans ses propres oeuvres et que Cerebus, après la mort de son auteur, tombera dans le domaine public.
Voyons un peu en détail ce premier tome (qui est en fait le deuxième de la série mais qui avait également été le premier à paraître en VO) édité par Vertige Graphic.

Pour commencer, juste pour ceux qui l'ignoreraient, un oryctérope est un animal qui existe réellement et qui peut probablement se vanter de faire partie des résultats les plus ridicules de l'évolution. Ou alors Dieu a vraiment le sens de l'humour. Si Cerebus a donc un physique particulier, les personnages qui l'entourent sont eux tout à fait normaux. Enfin, ils sont humains disons.
Le récit se déroule dans une société assez réaliste et complexe où la corruption règne en maître. Le héros manoeuvre au milieu des requins et des margoulins avec une aisance certaine, ce qui lui permet de lancer régulièrement quelques vannes assassines avec un cynisme des plus jouissifs. L'humour est donc présent et la critique sociale se révèle acerbe. En plus du monde économique et politique, Sim va également mettre en scène des personnages réels ou encore parodier des héros bien connus. Le fameux Cafard du résumé par exemple est franchement inspiré du Moon Knight de Marvel.

Graphiquement, le tout est plutôt agréable malgré le côté toujours austère du noir & blanc. Ou alors je développe une sorte d'immunité avec les ans. Alors, ne vous y trompez pas, le beau château de la cover n'est pas de Sim mais de Gerhard, un artiste qui prendra en charge par la suite la partie décor. Il faut dire que dans ce domaine, Sim est parfois très minimaliste.
D'un autre côté, l'homme est habile et va se lancer dans toute une série d'expérimentations, parfois assez novatrices. Il va jouer sur le lettrage (avec une manière très réussie de représenter un écho par exemple), s'amuse à faire basculer le sens de lecture, alterne de simples dialogues illustrés avec ensuite, entre autres, des transcriptions de discours, bref, la volonté de faire exploser les conventions est là. Et même si tout le monde n'est pas apte à dynamiter ce qui en général sert de base à une narration, il faut avouer que Sim s'en sort souvent haut la main.
Il décrit également un univers riche et personnel où il va pousser assez loin le sens du détail. Ainsi, lorsque les protagonistes se lancent dans une partie de cartes, il ne se contente pas de les faire jouer à la belote ou au rami mais invente et présente son propre jeu. Bon, ce n'est qu'un poker simplifié, tendance heroic-fantasy, mais l'effort se doit d'être souligné.

Du coup, ça serait-y pas génial tout ça ? Ben... pas tout à fait.
Certaines parties notamment traînent pas mal en longueur. Et là on en revient à la difficulté de l'auto-publication. Car un éditeur - enfin, un "bon" éditeur - n'est pas juste un imprimeur ou un méchant arriviste qui veut piquer le pognon des gentils auteurs. Un éditeur c'est un professionnel qui apporte un regard extérieur, corrige certaines erreurs, amène un échange, bref, un acteur essentiel du processus créatif qui permet d'affiner le résultat final. Bien sûr, parfois, un éditeur, ça peut être chiant aussi. Il peut vous demander de changer un titre, ou d'être plus ceci ou cela, simplement parce que c'est la mode et que ce sera plus vendeur. Donc, s'en priver permet de s'affranchir de certains inconvénients. Mais cela a pour conséquence de ne pas pouvoir bénéficier des avantages.
Il ne s'agit pas de savoir si l'on pouvait ramener ce pavé de 500 pages à 300, 400 ou 450. Simplement, il est indéniable que certaines parties manquent singulièrement d'intérêt voire de clarté. Le travail est donc intéressant, conséquent, mais loin de la perfection.
L'histoire, même si elle est souvent drôle et incisive, souffre de temps morts et peut même sembler répétitive. L'on pourrait même lui reprocher un manque d'émotion s'il n'y avait pas un final, aussi émouvant qu'inattendu. En une seule planche, Sim parvient à tout faire basculer et même à retranscrire d'une manière assez ahurissante une voix qui se brise et une gorge serrée par l'émotion. Pas de quoi faire oublier les petits défauts évoqués plus haut, mais cela permet au minimum de les relativiser.

Un roman graphique étonnant, sincère, acide, mais qui manque un peu de maîtrise pour accéder au rang de chef-d'oeuvre.
N'hésitez cependant pas à vous lancer dans cette lecture si vous souhaitez sortir des sentiers battus et découvrir une oeuvre et un auteur vraiment à part.

ps : Cerebus n'est pas très bien distribué, j'ai bien galéré pour ma part pour le trouver (certains libraires du coin n'en avaient même jamais entendu parler). Et dans les cas désespérés, on se tourne vers qui ? Ben, on file chez Arkham, 7 rue Broca, dans le 5ème, oui môsieur ! Enfin, si on n'habite pas Paris, on peut aussi leur envoyer une lettre écrite avec son propre sang. Je ne sais pas s'ils acceptent l'encre simple depuis. Et pour le même prix, hop, voici la vidéo dans laquelle Philippe & Philippe nous présentent Cerebus et son univers.