05 octobre 2010

Le Pouvoir Absolu est-il nuisible à la Santé ?

Sentry, le "Superman" du marvelverse, prend ces temps-ci un virage radical qui change complètement la vision que l'on pouvait avoir du personnage. Sale temps pour les ultra-balèzes.

Sentry est un héros surpuissant, ayant combattu notamment aux côtés des Fantastic Four il y a de nombreuses années. Sentry, c'est aussi un coup de génie éditorial qui a consisté à faire croire pendant un temps que ce nouveau venu était en fait une vieille création de Stan Lee qui serait restée dans les tiroirs. Par la suite, les scénaristes, Paul Jenkins (son véritable créateur) en tête, ont largement joué sur cet aspect en écrivant son passé et ses origines dans un style très années 60.
Sentry, alias Robert Reynolds dans le civil, va ainsi rapidement prendre une place non négligeable dans le marvelverse. D'abord au sein des New Avengers, puis aux côtés des Dark Avengers de Norman Osborn. Sa toute-puissance est néanmoins un inconvénient de taille. Pour y pallier, Jenkins l'a doté d'une psyché fragile et d'une schizophrénie galopante qui donnera naissance à Void, une sorte de personnalité alternative et maléfique. Ce brave Reynolds, qui aurait pu être un atout imparable, devient ainsi une source d'inquiétude constante pour les équipes qui l'emploient.

Nous en étions donc là avant que les derniers épisodes de la série Dark Avengers (publiés dans les mensuels VF Dark Reign #12 et #13) fassent considérablement évoluer le personnage.
Attention, pour ceux qui n'auraient pas encore lu les revues citées plus haut, ce qui suit contient des spoilers importants.
Dans un premier temps, Bendis va encore augmenter le niveau de puissance de Sentry en nous faisant découvrir qu'il peut maintenant contrôler la matière ! C'est d'ailleurs lui qui sauvera ses coéquipiers, bien mal en point, en réussissant à vaincre l'Homme-Molécule. Notre brave Bob, qui était déjà quasiment invulnérable, qui pouvait voler, cramer un type rien qu'en le regardant ou traverser une montagne de part et d'autre sans même être décoiffé, ajoute donc encore une corde (et pas des moindres !) à son arc déjà bien chargé.
Pourtant, c'est l'épisode de ce mois qui va apporter la plus grande surprise. En effet, les origines du gaillard sont complètement revues. Exit le sérum découvert par hasard et la transformation accidentelle, tout cela n'était que du vent destiné à impressionner le grand public, la vérité est bien plus douloureuse : Reynolds est un junkie. C'est en cherchant de la drogue que, ce jour là, il s'est envoyé le contenu du fameux tube à essai, déclenchant par la même occasion ce qu'il est permis d'appeler un "trip ultime".

Alors que Bendis était un peu en perte de vitesse ces derniers temps, avec des séries à l'intérêt relativement mineur, le voilà qui signe ici, en se concentrant sur un seul de ses protagonistes, un passage remarquable. Dans un premier temps, il va s'interroger sur la signification de pouvoirs aussi immenses que ceux de Sentry. Après tout, l'on a l'habitude de dire qu'il détient la puissance d'un million (ou d'un millier suivant les auteurs et les traductions) de soleils qui explosent. Mais, pour un être humain, qu'est-ce exactement que la puissance même d'une seule étoile ?
Toujours sur ce mode interrogatif, Bendis va également évoquer la personnalité profonde des super-héros et laisser entendre très clairement que pour contrôler un tel pouvoir, il faut des êtres d'exceptions, des hommes à l'intégrité exceptionnelle, des... héros. Le "super" est accessoire, il vient bien après, l'héroïsme, lui, habitait Steve Rogers, Tony Stark ou Reed Richards bien avant qu'ils ne reçoivent leurs pouvoirs. Reynolds, lui, ne possède pas cette envergure, cette abnégation véritable. Du coup, cela fait de lui un "super-quelque-chose", mais pas un super-héros.

Outre cette intéressante réflexion sur la capacité à gérer l'ingérable, l'auteur va ensuite mettre en scène de nombreuses références quasi mystiques ou métaphysiques. Linda, la propre femme de Sentry, s'interroge sur l'humanité de son mari. Elle, qui le connaît bien, finira même par admettre qu'elle suppose que son incroyable énergie a quelque chose de "biblique". Visiblement terrorisée par ce qu'est devenu l'homme qu'elle aimait, elle va même risquer un parallèle direct entre ses pouvoirs et ceux, tout aussi mystérieux, de Jésus ou Moïse !
L'on va ensuite encore plus loin dans le symbolique puisque Sentry, après avoir traversé la distance qui nous sépare du soleil, tente, désespéré, de se suicider. Il se tient devant l'astre, source de vie, contenant une puissance si phénoménale et si ancienne qu'il nous est difficile de se l'imaginer, et brûle avant de se reconstituer presque immédiatement. Or, si même le soleil ne peut venir à bout d'un homme, est-il encore vraiment raisonnable de ne le considérer que comme un homme ?

Il est de coutume de dire que le pouvoir rend fou. Cette idée, issue d'une sagesse populaire qui n'a parfois de sage que le nom, est certes un peu exagérée mais a néanmoins le mérite de montrer que l'on sait bien que parfois un pouvoir, réel ou supposé, économique ou médiatique, peut faire perdre pied. Il enivre et fait tourner la tête de ceux qui n'y sont pas suffisamment préparés aussi sûrement qu'un honnête whisky va patiemment, verre après verre, ôter toute inhibition et faire perdre la tête aux imprudents qui ont oublié qu'ils entament là un combat qu'ils ne peuvent gagner. A haute dose, l'alcool est plus fort que les neurones.
De la même manière, une fois une certaine limite dépassée, le pouvoir noie celui qui le détient. L'homme n'est pas fait pour côtoyer les dieux, se balader en cape dans l'espace et soulever un immeuble d'une seule main. Sa raison n'y résisterait pas. C'est pour cela que les fourmis, certaines du moins (les "super-fourmis"), peuvent voler et que nous, on a des Twingo.

Plus sérieusement, cette tentative de Bendis d'enfin expliquer les raisons des troubles psychiques de Sentry semble prometteuse et recèle bien plus de sens que l'on ne pourrait le croire au premier abord. Lorsque Sentry, seul et en proie au délire, se tient face au soleil, difficile de ne pas y voir un message presque évident : l'homme, même encadré par une morale et une certaine intelligence, est imparfait. Il commet des erreurs. Petites souvent, donc acceptables, énormes parfois, donc plus difficilement gérables. Le soleil, symbole de puissance s'il en est, ne se préoccupe pas de Bien et de Mal. Il réchauffe et fait pousser autant qu'ils carbonise et assèche. Un jour, lui aussi enivré par sa propre puissance et à bout de course, il nous anéantira. De là à en déduire qu'une force, passé un certain niveau, se doit de n'être point associée à une conscience pour être supportable, il n'y a qu'un pas que certains philosophes pourraient bien franchir. Montesquieu lui-même pensait que le pouvoir se devait d'arrêter le pouvoir pour que l'on ne puisse en abuser, avec, dans son idée, la mise en oeuvre de mécanismes politiques habiles pour prévenir les dérapages et faire contrepoids. En rendant Sentry accro à quelque chose qu'il ne peut contrôler et qui dépasse sa conscience, en opposant à sa puissance une puissance plus grande encore, Bendis n'a finalement fait qu'appliquer un principe qui remonte aux Lumières. La sagesse, seule, n'est pas suffisante. C'est toujours la force qui met un terme à la force.
Peut-être peut-on même voir dans ces épisodes la métaphore absolue sur l'addiction. Une illusion, une course vers le "toujours plus", qui finit par la destruction systématique de celui qui s'adonne à des paradis trop artificiels pour être bénéfiques.
Voilà en tout cas ce qui est, pour nous lecteurs, le sel véritable des comics. Non pas des combats absurdes et répétitifs, mais bien ces moments surprenants, habiles, intrigants, sombres ou lumineux, qui éveillent notre curiosité et rejoignent des réflexions qui dépassent largement le cadre de la BD.
De l'Art véritable en quelque sorte, fait autant pour divertir que pour ouvrir les consciences.

Mais bon, commencer à trouver du sens dans tout cela serait nier notre statut d'adulescents et d'amateurs de fraises Tagada.
Ce n'est qu'une BD, il n'y a donc forcément rien derrière. ;o)