31 mai 2010

Logicomix ou la quête des fondements de la vérité scientifique

Mathématiques fondamentales et Philosophie sont réunies dans l'étonnant Logicomix qui retrace le parcours, bien réel, d'hommes cherchant à percer les secrets de l'univers.

Le petit Bertrand Russel est né au Pays de Galles, en 1872. Elevé d'une manière très stricte par ses grands-parents, il grandit à Richmond Park, dans une maison pleine de secrets. Il s'interroge sur l'absence de ses parents, sur les cris qui le terrifient la nuit. Il est intrigué par l'immense bibliothèque de son grand-père et se demande bien pourquoi certains de ses livres sont interdits. Il a besoin de réponses. De logique.
En 1939, alors que le monde s'apprête à basculer dans la guerre, Russel donne une conférence aux Etats-Unis sur le rôle de la logique dans les affaires humaines. Le petit garçon est devenu une légende, celui qui, en découvrant le paradoxe qui porte son nom, a mis à mal la théorie des ensembles. Celui aussi qui a consacré toute sa vie à chercher les bases logiques irréfutables qui permettraient aux mathématiques de reposer sur de solides preuves et non des axiomes intuitifs.
Devant un auditoire qui réclame son engagement dans le mouvement pacifiste prônant l'isolement des Etats-Unis et la non-intervention, Russell va conter une histoire extraordinaire. Celle d'une quête de la Vérité qui mènera nombre de chercheurs aux portes de la folie.

Voici sans doute le comic le plus atypique - et le plus passionnant - du mois. Le concept et l'histoire sont de Christos Papadimitriou et Apostolos Doxiadis. Les dessins sont l'oeuvre de Alecos Papadatos. L'ouvrage a été publié en VO par Bloomsbury Publishing, sous le titre Logicomix : An Epic Search for Truth. Grâce aux éditions Vuibert, il est maintenant disponible en français.
Tout d'abord, si vous êtes allergique aux mathématiques, n'ayez pas peur, il ne s'agit pas d'un essai abscons ou d'une sorte de "Logique pour les Nuls", mais bien d'une histoire, avec ses rebondissements, ses moments émouvants et son suspense. Les auteurs nous racontent en fait, essentiellement par le biais des souvenirs de Russell, les péripéties qu'ont connu la logique et les maths, de la fin du XIXème siècle jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Pour cela, ils nous font croiser d'illustres personnages (Wittgenstein, Hilbert, Gödel...) et nous présentent certains de leurs concepts les plus importants. Pour ces derniers, s'il est vrai que les Principia Mathematica ne sont pas à la portée du premier venu (même des mathématiciens d'ailleurs), d'autres peuvent aisément se comprendre et rejoignent des notions philosophiques élémentaires.

Prenons par exemple le fameux paradoxe de Russell. Il fait apparaître une faille - de taille ! - dans la théorie des ensembles de Cantor. Un ensemble est une collection d'éléments ayant une propriété commune. Par exemple, l'ensemble des nombres pairs. L'on peut également parler d'ensembles d'ensembles. L'ensemble de tous les ensembles étant un ensemble, il se contient donc lui-même, ce qui ne pose pas de problème. Par contre, l'ensemble de tous les ensembles ne se contenant pas eux-mêmes aboutit à un paradoxe : si l'ensemble des ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes ne se contient pas lui-même, il doit en faire partie. Et s'il en fait partie, il n'a plus rien à y faire.
C'est un peu comme le paradoxe du barbier qui doit raser uniquement les habitants d'un village qui ne se rasent pas eux-mêmes alors qu'il habite le même village. En toute logique, il ne peut ni se raser, ni ne pas se raser.
Bien entendu ce genre d'apories peut paraître absurde, car, intuitivement, chacun comprend qu'il existe surtout un problème d'énoncé autoréférentiel, mais lorsqu'il s'agit de trouver un langage universel pour soutenir les domaines scientifiques et prouver leur efficacité et la validité de leurs raisonnements, cela devient tout à coup essentiel et même vital.

Les auteurs réussissent, en plus de 330 pages, à suffisamment élargir leur propos afin de ne laisser personne sur le bord des planches. L'on parle de mathématiques, certes, mais aussi de philosophie, de libre-arbitre, de mysticisme et même de théâtre classique... autant de domaines qui s'entremêlent et tissent une toile intellectuelle impressionnante. La thèse des auteurs, selon laquelle la plupart des grands logiciens étaient prédisposés à la folie, semble audacieuse mais souligne la nécessité, pour penser "autrement", d'être, sinon psychotique, du moins sacrément névrosé. ;o)
Au niveau graphique, le style employé est très fluide, agréable, et certains effets permettent de souligner habilement les passages les plus importants, voire même d'apporter un autre niveau de compréhension.

Le final est simplement magnifique tant il est vertigineux. Les auteurs, au bout de leur voyage initiatique au cœur de la science, en reviennent à la littérature et se servent d'écrits anciens pour démontrer l'importance de la logique individuelle, le droit à l'erreur et la force des passions humaines, échappant à toute équation.
Ils ont également eu la bonne idée d'insérer à la fin un carnet de notes nous renseignant sur les différents personnages et, surtout, sur les principes et idées maniés tout au long du récit.

Instructif, original et prenant.
A conseiller surtout à ceux qui, comme moi, ont toujours vu dans les maths une source d'ennui mortel.

"Considérez mon histoire comme une fable, dont la morale met en garde contre les solutions toutes faites. Elle vous dit qu'il ne suffit pas d'appliquer des formules, pas face à des problèmes vraiment délicats."
Bertrand Russel, sous la plume de Apostolos Doxiadis.

"Les choses dont on ne saurait parler logiquement... sont les seules qui soient vraiment importantes."
Ludwig Wittgenstein, sous la plume de Apostolos Doxiadis.

29 mai 2010

X-Men Forever

Le X-Men Extra #79 contient la nouvelle série de Claremont, X-Men Forever. Tout de suite, le point sur les premiers épisodes et sur une traduction qui restera dans les annales.

Resituons tout d'abord un peu le contexte. Le scénariste, Chris Claremont (X-Men : Vignettes, Exiles, Wanderers), a profondément marqué le destin des mutants en écrivant leurs aventures pendant des années. Il quitte les X-Men en 1991, après avoir participé à des sagas devenues cultes et avoir été à l'origine de nombreux personnages toujours exploités aujourd'hui. L'auteur, à l'époque, ne part pourtant pas par lassitude, mais sur un différend l'opposant à la Maison des Idées. Il emporte avec lui les pistes qu'il avait proposées et qui n'avaient pas reçu l'aval des responsables.
Vingt ans après, la brouille est oubliée et Marvel publie un titre, hors continuité, qui décrit ce qui se serait passé si Claremont était resté en charge des mutants.
La partie dessin, elle, est assurée par Tom Grummett.

Cette ancienne-nouvelle saga débute après la mort de Magneto. Gambit vient d'arriver à l'école de Xavier, Jean Grey est secrètement amoureuse de Logan et Nick Fury surveille de près les affaires mutantes.
Claremont commence par ramener Kitty Pryde et Kurt Wagner au sein des X-Men, ces derniers quittant donc Excalibur. Après un combat contre Fabian Cortez, l'équipe doit faire face à une attaque surprise et découvrir qui a bien pu causer la mort de l'un d'entre eux...
Beaucoup de bastons et de dialogues peu inspirés pour cette première fournée. Les pistes suivies par le scénariste peuvent parfois se révéler intéressantes, mais le sont-elles suffisamment pour générer un réel engouement, vingt ans après ? L'on peut se poser la question, d'autant qu'évidemment, tous ces évènements n'auront aucun impact sur l'univers 616 actuel.
Les nostalgiques y trouveront peut-être tout de même leur compte, mais difficile de s'enthousiasmer réellement pour cette narration à l'ancienne qui se révèle parfois assez lourde.

Passons maintenant à la traduction avec le grand retour de la Mata Hari du Verbe, la Rémy Julienne de la langue française, celle qui ose tout, je veux bien sûr parler de Geneviève Coulomb (cf Fury ou encore Wolverine/Elektra pour l'admirer en pleine action). Je passe rapidement sur les élisions aventureuses, l'absence de forme négative correcte et les erreurs grossières (du genre "vous me larguer ici") pour en venir aux expressions si particulières qui font toute la richesse du style coulombien.
On a donc droit, par exemple, à de jolies tournures, comme "on voit pourquoi tu étais copain de l'autre", ou encore "on essaie, mais on est eus à chaque tournant". Pas mal aussi le "je tiens à te surveiller au doigt et à l'oeil", ainsi qu'un étonnant "je fais solo". Et ce qui est bien, c'est que l'on peut en trouver des tonnes : "il est mort à bout d'usure", "elle peut pas faire de vitesse" (en parlant d'un perso qui ne peut aller bien vite), "le complexe souterrain en sous-sol de l'école" (par opposition aux souterrains que l'on construit dans les étages sans doute), et cetera.
Geneviève est donc en passe de réaliser son rêve : inventer son propre patois régional. Et ce qui est admirable, c'est que là où d'autres pencheraient pour une forme claire, juste, agréable, précise, Geneviève, elle, n'hésite pas à refuser la facilité et à opter pour la traduction expérimentale. Et ça, c'est beau.

Une histoire guère passionnante rehaussée toutefois par une version coulombienne du plus bel effet.
Collector.

26 mai 2010

Marvel Monster : Dark Reign, volume 2

Le deuxième Monster consacré à Dark Reign est maintenant disponible et accueille notamment deux mini-séries très réussies : Zodiac et Lethal Legion.

On commence avec la suite de l'on-going Deadpool dont on avait pu suivre les précédents épisodes dans le mensuel Dark Reign et dans le premier Monster du même nom. L'introduction est tout simplement énorme, avec un Wade Wilson qui effectue un contrat de débutant et se met même à jouer les vulgaires cambrioleurs. Le tout avec un certain sans-gêne et le côté frappadingue qui le caractérise.
Il affronte ensuite Bullseye, Osborn ayant chargé son Hawkeye personnel de régler le cas du mercenaire. Toujours de la folie pure avec un Deadpool qui se prend une flèche en pleine tête (qui aura des conséquences malgré son facteur auto-guérisseur) et qui va même se confectionner une armure à base de... morceaux de barbaque. Pas certain que ce soit la meilleure façon de passer inaperçu, ne serait-ce que pour l'odeur. ;o)
Un grand Daniel Way (Dark Wolverine) au scénario, décidemment en forme quand il prend en main le destin du cinglé de service. La partie graphique est parfaitement assurée par Paco Medina. Bref, un très bon début.

On passe ensuite à Ms. Marvel, avec dans le rôle titre non pas Carol Danvers mais bien Karla Sofen. Cette dernière va passer une évaluation psychologique assez particulière avant de s'attaquer à une base de l'AIM. Beaucoup de guests dans ces épisodes, notamment Spidey, Wolvie (excellent en baby-sitter !) ou encore Deadpool qui décidemment est très demandé en ce moment.
Le scénario est de Brian Reed (What If : House of M, Timestorm 2009-2099), les dessins de Rebekkrah Isaacs, Patrick Olliffe, Luke Ross et Sana Takeda. Tout ce monde parvient à réaliser quelques scènes spectaculaires, avec de jolis effets.

On en arrive aux mini-séries. La première, Dark Reign : Zodiac, est écrite par Joe Casey (Wildcats 3.0, Godland) et dessinée par Nathan Fox. En ce qui concerne justement l'aspect visuel, les planches ont parfois un côté un peu surchargé qui peut gêner, mais ce sont surtout les visages qui étonnent le plus. Alors que le Zodiac a plutôt une bonne tête, Reed Richards ou Johnny Storm se voient affublés de trognes pas possibles. On dirait des caricatures de vieux truands, un aspect qui étonne assez chez les Fantastic Four, habitués à représenter la famille modèle.
Question histoire par contre, c'est du très bon. Des super-vilains de seconde zone, réunis par Zodiac, vont mener la vie dure à Osborn au nom d'un principe qui leur est cher : le chaos. En gros, suivre les règles de Norman ne leur plaît pas plus que l'idée de se faire encadrer par Fury ou Stark. Une belle galerie de psychopathes bien vicieux en tout cas, avec un Zodiac qui semble très prometteur.

Enfin on termine par Dark Reign : Lethal Legion. Là encore ce sont des criminels de second plan qui sont réunis autour du Moissonneur, alias Eric Williams, frangin de Wonder Man. Le récit est très habilement construit autour d'entretiens menés par un avocat qui défend la petite bande, incarcérée au Raft pour avoir enlevé Osborn en personne. L'on va retrouver des têtes peu connues du grand public, comme Requin-Tigre, la Gargouille Grise ou encore l'impressionnant Hyde, chacun racontant une partie des évènements avant que les auteurs nous assènent le coup de théâtre final.
Le scénario a été concocté par Frank Tieri (The Darkness/Wolverine, WWH : Gamma Corps, Civil War : War Crimes), les dessins sont réalisés par Mateus Santolouco.
Une excellente histoire en tout cas, qui nous plonge dans les méandres d'un marvelverse plus sombre que jamais.

La traduction est globalement bonne à part une coquille et une confusion entre "quelque" et "quel que". Sans que cela soit réellement une faute, la traduction littérale, dans Deadpool, du "same player, play again" en "même joueur, joue encore" me semble maladroite tant nous sommes habitués à rencontrer cette expression sous sa forme anglaise dans les jeux vidéos. Mais bon, on a connu pire...

Un excellent Monster, avec peu de personnages de premier plan mais une grande qualité globale.
A conseiller.


ps : toujours pour parler du CERCLE (Cercle d'Etude et de Réflexion sur les Comics et les rapports Lecteurs/Editeurs), je vous signale une idée sympa qui vient d'être lancée (grâce à Kiwi-Kid) afin de mettre en avant non pas seulement les dérapages de certains éditeurs mais aussi les meilleures adaptations, les éditions les plus soignées, et cetera. Si ce groupe prend de l'ampleur, il pourra ainsi ne pas seulement "ronchonner" mais aussi distribuer des satisfecit, soumis bien entendu aux votes des membres.
Les réactions sont pour l'instant très positives et je vous invite à apporter vos suggestions et remarques (dans la section "discussions" pour ceux qui seraient un peu perdus). ;o)

24 mai 2010

Fahrenheit 451 adapté en roman graphique

C'est à une température de 451 degrés fahrenheit que le papier s'enflamme et se consume. Partent alors en fumée un peu de notre liberté, de notre réflexion et de nos rêves. Rejoignons tout de suite les étranges pompiers de l'une des oeuvres les plus prophétiques de la science-fiction.
Guy Montag est pompier. Comme ses collègues, il n'éteint plus les incendies mais les provoque. Dans un monde où les livres sont interdits et les lecteurs des criminels, Montag traque les bibliothèques pour y mettre le feu.

Un jour pourtant, il sauve un ouvrage des flammes. Puis un autre. Alors qu'il rentre chez lui, il fait également une rencontre étrange. Une jeune fille qui ne regarde pas les écrans géants de la télévision et préfère se promener, seule, la nuit. Elle sait que l'herbe se couvre de rosée au matin. Elle goûte la pluie qui tombe. Elle reste parfois simplement assise, à réfléchir.
A son contact, Montag se rend compte qu'il n'est pas heureux. Il a envie d'aimer, de prendre des décisions par lui-même, de vivre vraiment. De lire.
Mais, comme beaucoup, il n'a plus les outils pour comprendre les livres et leurs métaphores. Il sent qu'ils contiennent quelque chose d'essentiel mais serait bien en peine d'expliquer clairement quoi. Le pompier, attiré par le papier, va maintenant se chercher un professeur afin de pouvoir goûter pleinement ce qui se cache entre les lignes.

Adapter un classique aussi célèbre que Fahrenheit 451 n'est pas chose aisée. Aussi, c'est en étroite collaboration avec Ray Bradbury que Tim Hamilton s'est attelé à la tâche. La version française nous est proposée par Casterman, avec un billet d'introduction de Bradbury himself.
Le style graphique est assez épuré et joue sur d'importants contrastes. Si les visages manquent un peu de traits significatifs, certains effets astucieux viennent renforcer le propos. Une page d'un livre, utilisée en toile de fond, va ainsi accentuer l'impression d'étourdissement et de perdition ressenti par le personnage qui découvre l'immense richesse de ce qu'il détruisait auparavant. A un autre moment, de nombreux mots finissent par se fondre en une seule masse et former un visage, montrant ainsi à quel point leur influence et les immenses possibilités qu'ils contiennent sont vitales pour devenir un individu à part entière, libre et éclairé.
L'on regrettera cependant que les flammes, peut-être trop stylisées, n'aient pas l'impact dramatique qu'elles se devraient pourtant de susciter.
Le dessin est important mais c'est bien entendu la force de l'histoire qui fait ici tout l'intérêt de ce comic.

Le monde dépeint par Bradbury est terrifiant mais pas si différent du nôtre sur bien des aspects. Culte du divertissement, nivellement par le bas, abêtissement des masses, naufrage du système scolaire, règne sans partage de la télévision... le bilan présente tout de même quelques points communs avec notre époque, suffisamment en tout cas pour que ceux qui pensent qu'un film peut remplacer un livre puissent s'intéresser à ce récit et en saisir pleinement la mise en garde. Au coeur du papier réside une magie que l'on ne retrouve pas ailleurs. Elle peut embellir la réalité ou la décrire froidement, elle peut nous réjouir ou nous plonger dans la plus grande perplexité, mais elle est unique et essentielle.
L'un des passages les plus terribles réside d'ailleurs dans le sinistre constat que fait l'un des personnages. Le gouvernement et les pompiers n'ont pas grand-chose à éradiquer puisque la population s'est majoritairement détournée volontairement des livres. Par paresse, par négligence, par méconnaissance, puis par habitude.

L'auteur, dans ce qui restera, avec 1984, comme l'un des plus vibrants hommages aux mots et à la langue, nous montre à quel point il aime son métier mais surtout à quel point il est vital de ne jamais prendre la chose écrite à la légère. Car au final, c'est bien de nous qu'il est question entre les points et les virgules. Et maltraiter les mots, comme le font parfois certains éditeurs négligents, c'est maltraiter ce qu'ils représentent. Accepter sans broncher les fautes et les approximations, c'est se condamner à utiliser un outil qui sera moins incisif, plus émoussé, pour au final ne plus vraiment pouvoir en obtenir l'effet désiré.
Comme le dira Faber, le vieux professeur retraité sauvé par Montag, c'est aussi en ne dénonçant pas les premières dérives que les intellectuels ont précipité le désastre. Une situation que l'on n'aimerait pas voir se concrétiser de ce côté-ci des pages...

Une oeuvre d'une grande intelligence qui constitue à la fois un monument de la pop culture et un magnifique plaidoyer en faveur des mots et de leur si fragile support.

"Quel plaisir de mettre le feu. Ce plaisir tout particulier de voir les choses se faire dévorer... de les voir noircir et s'altérer."
Guy Montag, sous la plume de Ray Bradbury



22 mai 2010

Irrécupérable : le protecteur de l'humanité devient le Mal incarné

Que se passe-t-il lorsqu'un super-héros ayant les pouvoirs d'un dieu bascule du côté obscur ? C'est ce que l'on découvre dans Irredeemable, disponible depuis quelques jours en VF.

Le Plutonien est le plus grand héros de la terre. Sa force est illimitée, ses sens améliorés, il peut voler, se déplace à une vitesse vertigineuse et est également télépathe. Mais est-il réellement à la hauteur de ses dons ? A-t-il un mental assez solide pour supporter les trahisons, les railleries et l'ingratitude ?
Un jour, il craque. Le bienfaiteur de l'humanité devient son pire cauchemar. Il tue ses anciens collègues du groupe Paradigme, rase des villes entières, assassine des millions d'innocents...
Rien ni personne ne semble pouvoir l'arrêter. Le monde est sous la coupe du plus puissant psychopathe ayant jamais existé.
Mais comment en est-il arrivé là ? Comment un homme serviable, gentil, ayant des valeurs et un sens aigu de la justice, peut-il se transformer en monstre sanguinaire ? Et si c'était simplement les petites bassesses et les déceptions quotidiennes qui avaient poussé ce héros sur la voie du Mal ?

Les six premiers épisodes de cette série, publiée aux Etats-Unis par Boom ! Studios, sont donc adaptés ce mois-ci par Delcourt. Le scénario est signé Mark Waid (Ruse, Amazing Spider-Man), les dessins sont l'oeuvre de Peter Krause.
L'on entre tout de suite dans le vif du sujet avec une impressionnante scène d'ouverture qui pose rapidement les bases du récit. L'auteur, comme il l'explique dans son petit mot d'introduction, souhaite explorer une piste relativement peu suivie dans les comics super-héroïque, à savoir un personnage ultra puissant qui, contre toute attente, n'est pas suffisamment stable psychologiquement pour supporter la charge qui est la sienne. Un peu comme si Superman devenait Lex Luthor.
Alors que la panique gagne l'ONU et que ses anciens coéquipiers tentent désespérément de trouver un point faible chez le Plutonien, l'on nous montre régulièrement des flashbacks permettant de découvrir comment Tony glisse peu à peu vers la folie meurtrière. Rien n'est encore résolu à la fin de ce premier tome qui donne vraiment envie de connaître la suite.
La partie graphique est soignée, dans un style réaliste. Le coloriste, Andrew Dalhouse, a su créer un changement d'ambiance astucieux entre le passé, lumineux, du Plutonien et l'époque actuelle, bien plus sombre.

Un "nervous breakdown" super-héroïque bien pensé et fort intéressant.

21 mai 2010

Black Widow : Deadly Origin

Une mini-série en 100% Marvel pour la Veuve Noire dont on nous rappelle les origines mouvementées.

Ivan, le protecteur de Natalia Romanova, celui qu'elle avait toujours vu comme un père et un ami fidèle, vient d'être assassiné. Les inscriptions retrouvées sur les murs de la morgue de Volgograd sont plus qu'éloquentes. Elles évoquent le "protocole pic à glace" et indiquent que tous les proches de la belle russe doivent mourir.
La Veuve Noire va rapidement découvrir que tous les gens qu'elle a côtoyés ont été infectés par des nanites, des biomachines microscopiques pouvant déclencher chez eux une véritable rage psychotique, ce qui n'est pas très bien vu en société et peut même nuire gravement à la santé.
L'héroïne doit maintenant faire au plus vite le tour de ses anciens partenaires. Hawkeye, Daredevil ou même encore Hercule sont tous en danger. A un niveau plus ou moins élevé bien sûr, le fils de Zeus ayant tendance à être tout de même plus résistant que le commun des mortels.
Ce plongeon dans le passé va amener Natalia au coeur de la machination dont elle est victime. Le dénouement sera à son image. Dur, froid, avec un petit arrière-goût de vodka.

Ces quatre épisodes sont scénarisés par Paul Cornell et dessinés par Tom Raney et John Paul Leon. Le récit est une sorte de prétexte pour dresser un bilan de la déjà longue carrière de la Veuve Noire, première du nom (le recyclage de pseudo étant l'un des sports en vogue dans le marvelverse). L'on passe rapidement en revue les moments clés de son passé, que ce soit sa rencontre avec Wolverine, l'époque où elle était leader des Champions, à Los Angeles, ou même un plus récent tête à tête avec Cap pendant la guerre civile qui a déchiré la communauté des surhumains.
L'ambiance graphique change lorsque l'on passe d'un flashback au présent. C'est globalement plutôt correct même si j'ai un peu de mal avec le visage de la Natalia actuelle sur certaines cases.
Petite mention spéciale pour les covers, fort belles, d'Adi Granov.

Si le petit tour d'horizon des anciennes connaissances de la miss s'avère sympa, l'histoire en elle-même n'est guère passionnante. On est loin en tout cas des performances du même auteur sur Wisdom ou les Young Avengers. Le final, très convenu, manque notamment d'émotion, surtout pour une telle confrontation. Quant à l'humour et au côté gentiment provocateur de Cornell, ils sont eux aussi aux abonnés absents, sauf si l'on excepte une petite tentative avec un roulage de pelle entre Natalia et Bobbi Morse, alias Oiseau Moqueur. Un peu léger pour un scénariste habituellement plus inspiré.


Une saga qui se lit sans déplaisir mais reste clairement dispensable. Elle aurait en tout cas gagné à être plus franchement "cornellienne".

20 mai 2010

Ultimate Comics Avengers : Next Generation

Nouvelle série ce mois pour l'univers 1610 avec Ultimate Avengers. Millar, de nouveau aux commandes, est-il dans un de ces bons jours ?

Après le relaunch de Ultimate Spider-Man, ce sont maintenant les Avengers qui viennent renforcer la gamme Ultimate, totalement remaniée depuis les évènements de Ultimatum. C'est Mark Millar (Superman : Red Son, Kick-Ass, Wanted, 1985, Old Man Logan), déjà auteur d'une première excellente saison de Ultimates (et d'une deuxième plus discutable) qui s'atèle au titre, secondé au dessin par Carlos Pacheco.
L'histoire commence quelques semaines après l'attaque globale de Magneto, le monde se remettant à peine des catastrophes qui se sont abattues sur lui. Alors que Captain America et Hawkeye bottent les fesses d'un commando de l'AIM qui vient de cambrioler le Baxter Building des Fantastiques, Cap tombe nez à nez sur Crâne Rouge. Ce dernier lui fait une révélation qui va durement secouer le héros. A tel point qu'il finit par se retourner contre l'armée et son ancienne équipe.
Pour le contrer, l'on fait rapidement appel à Nick Fury, récemment revenu de son exil forcé. C'est l'homme de la situation. Pour mettre la main sur Cap, il va relancer le projet Vengeurs et faire appel au grand frère d'un certain Tony Stark...

Avec Millar, on ne sait jamais trop à quoi s'attendre, mais il faut reconnaître que ces deux premiers épisodes sont franchement réussis. L'auteur fait appel à des éléments qu'il avait évoqués lors de son run sur Ultimates, il dépeint un Crâne Rouge effrayant et assez différent de sa version classique et introduit le personnage - encore assez mystérieux pour l'instant - du docteur Stark, frangin du milliardaire porté sur la boisson et les filles.
L'histoire démarre en trombe, avec une révélation assez stupéfiante et plutôt bien trouvée. Tout à fait dans le style des barbouzeries et autres magouilles douteuses du SHIELD de cette réalité alternative, souvent plus nuancée que l'habituel 616.
Au niveau visuel, c'est un sans faute de Pacheco dont les dessins sont mis en valeur par l'encrage de Danny Miki et la colorisation de Justin Ponsor. Certaines scènes sont un pur régal pour les yeux, que ce soit au niveau de la variété des plans, de la richesse des décors ou du dynamisme de l'ensemble. Un style réaliste et moderne qui devrait emporter l'adhésion du plus grand nombre.

Après un Ultimate Spider-Man peu convaincant, ce nouveau titre redonne un peu d'air frais à un univers secondaire dont l'intérêt commençait sérieusement à s'émousser. Si Millar tient ce rythme pendant les deux saisons prévues (quatre arcs de six épisodes), l'on devrait avoir droit à quelques bons moments.
La suite en juillet pour, espérons-le, confirmer cette très bonne première impression.

18 mai 2010

Invincible de retour chez Delcourt

Après une longue absence, la série Invincible reprend son cours en VF. Trouvera-t-elle cette fois son public ?

De grands bouleversements ont lieu dans la vie de Mark Grayson. Il rentre à la fac, doit faire face à l'absence de son père et, en plus, joue les justiciers pour le compte de Cecil Stedman, directeur de l'Agence de Défense Globale. Ses missions l'éloignent régulièrement de ses proches et Amber, sa petite amie, commence à se poser des questions et le soupçonne même d'être devenu... un dealer !
La vie de super-héros a cependant des avantages, comme celui d'avoir le privilège de veiller sur l'équipage de la première navette à atteindre Mars. Mais pas le temps de se laisser aller à la contemplation des beautés de l'univers car les menaces ne tardent pas à s'accumuler. Entre un étudiant particulièrement doué mais très louche, un génie souhaitant synthétiser les connaissances de tous ses doubles venus de réalités alternatives ou encore les rêves de conquêtes, toujours actuels, des Viltrumites, Invincible aura de nombreuses occasion de prouver que son pseudo est justifié.

Après trois tomes parus chez Delcourt (cf cette chronique sur le début de la série), le titre super-héroïque de Robert Kirkman avait été suspendu faute de ventes suffisantes. La série d'Image revient aujourd'hui dans nos contrées avec un copieux tome #4. Outre le scénariste de The Walking Dead, l'on retrouve Ryan Ottley aux dessins.
Comme souvent avec Delcourt, un certain soin a été apporté à la présentation de la série. Le nouveau lecteur (ou ceux qui ont quelques difficultés de mémoire après tout ce temps) pourra bénéficier d'un résumé des albums précédents ainsi que de deux pages présentant brièvement tous les personnages. Elles ne sont pas exemptes de coquilles mais l'intention reste louable. Par contre, l'éditeur annonce que les épisodes #18 à #25 sont ici regroupés, or j'ai l'impression que cela s'arrête en fait au #24. Si un habitué de la série en VO pouvait lever mes doutes, ce serait sympathique.

Venons-en au contenu. Kirkman continue d'alterner scènes d'action et moments plus intimes. Le tout reste assez léger, parfois un peu parodique, même si des menaces plus sérieuses viennent apporter leur lot de violence très premier degré. Les fans des séries classiques pourront s'amuser à relever diverses références. L'on avait eu droit précédemment à un enquêteur lorgnant franchement vers le Rorschach des Watchmen, cette fois c'est à Nightwing et la ville de Gotham que les auteurs adressent un clin d'oeil.
Ce tome nous laisse tout de même une impression un peu mitigée. L'on ne retrouve ni l'humour (pas au même niveau en tout cas) ni l'émotion des premiers tomes. Certains détails ont également échappé à l'oeil du dessinateur. Au niveau du costume d'Invincible par exemple : il porte le classique jaune et bleu (déchiré) lorsqu'il arrive dans la chambre d'Amber. Deux pages plus loin, le haut de son costume est devenu uniformément bleu. Lorsqu'il repart, il est de nouveau jaune et bleu. Il va en chercher un nouveau, totalement bleu, mais lorsqu'il arrive au repaire d'Angstrom, c'est de nouveau l'ancien - jaune et bleu - qu'il porte. Le coloriste ne peut être tenu pour seul responsable puisque le design change légèrement selon les versions. Bon, ça n'a rien de dramatique bien sûr, mais cela dénote un certain manque d'attention.

Loin d'être le meilleur travail de Kirkman, cette série (dont le ton rappelle les Marvel Team-Up du même auteur) s'avère assez inégale et peine à renouer avec les bons moments des deux premiers opus. On trouvera en tout cas facilement plus abouti dans le même genre.

Petit bilan et quelques infos



Je prends un petit moment, à l'approche de la période estivale, traditionnellement plus calme, pour faire un petit point sur le blog et les chroniques à venir.

Tout d'abord quelques chiffres. Sur les 30 derniers jours, vous avez été 29755 visiteurs uniques à passer par ici. Une moyenne en hausse donc puisqu'elle atteint maintenant les 1000 visites par jour (avec un pic à 1122 pour la journée d'hier). Pour la provenance des internautes, au niveau des pays, ce sont toujours - à part la France - la Belgique, la Suisse et le Canada qui arrivent en tête. En ce qui concerne les villes de l'Hexagone, le top 5 est constitué, dans l'ordre, de Paris, Toulouse, Lyon, Metz et Lille.
Et pour ce qui est des sujets les plus lus, à part la page d'accueil qui comporte toujours les 10 derniers articles, c'est la Chronologie Marvel qui arrive en tête, suivie de près par la Checklist Civil War et le Bêtisier. Un signe sans doute que les renseignements d'ordre pratique restent très demandés par les nouveaux lecteurs.

Le blog, qui en est à sa 5ème année d'existence, comprend maintenant près de 850 articles.
Un nouveau concours sera mis en place avant la fin de l'année, pour le moment je ne sais pas encore s'il sera lancé, comme le dernier, en partenariat avec un éditeur. En tout, 17 BD, ainsi qu'un lot Heroclix, ont déjà été remportés par les lecteurs de Univers Marvel & autres Comics.

Pour les infos régulières sur les mises à jour, vous pouvez toujours rejoindre le facebook du blog (qui comprend plus de 1500 membres) ou vous abonner à twitter. Je rappelle qu'il existe maintenant également un groupe facebook, le CERCLE, qui a pour but de réfléchir sur les différentes manières de peser sur la politique éditoriale de Panini. En seulement quelques jours, plus de 70 membres se sont déjà inscrits. Une première possibilité d'action a été évoquée avec l'éventualité d'un "No Panini Month" en janvier 2011. Tout cela est encore à l'état de projet mais mérite que l'on s'y attarde. J'en parlerai plus longuement ici si l'opération a lieu.

Enfin, quelques infos sur les chroniques à venir.
Nous parlerons ce mois de Black Widow : Deadly Origin, une mini-série publiée en 100% Marvel et écrite par Paul Cornell. Nous évoquerons bien sûr la nouvelle série Ultimate Avengers, écrite par Millar, ainsi que le dernier Punisher dans la collection Max, avec une nouvelle équipe créative aux commandes. Enfin, nous jetterons un oeil sur le X-Men Forever de Claremont, une série qui dévoile les évènements que l'auteur aurait prévus pour les mutants s'il n'avait pas arrêté d'écrire leurs aventures au début des années 90.
C'est également le mois de sortie des nouveaux tomes de The Boys et Powers, mais puisque j'en ai déjà parlé à plusieurs reprises, ce ne sera pas une priorité. Peut-être arriverai-je à en caser tout de même un si j'ai suffisamment de temps.

Voilà, il me reste à vous remercier pour votre fidélité et à vous souhaiter de bonnes lectures. ;o)
On se retrouve dans quelques instants à peine pour parler du retour de la série Invincible chez Delcourt.

16 mai 2010

Wolverine Noir : Péché Originel

Suite de la collection Marvel Noir avec un Wolverine transformé en détective privé dans le New York des années 30.

Elle s'appelle Mariko, elle est belle, mystérieuse et lorsqu'elle débarque dans l'agence Logan & Logan, avec mille dollars en liquide, c'est plus qu'il n'en faut pour que Jim et Cabot acceptent d'enquêter sur des types louches qui la suivent et semblent vouloir nuire aux affaires de son père.
Malheureusement, alors que Cabot avait trouvé une piste et se renseignait sur un certain Creed, il disparaît de la circulation. Jim Logan prend alors la suite et tente de retrouver son associé. Pas si facile si l'on prend en compte le fait qu'il va bientôt subir une agression au couteau puis être passé à tabac avant d'être laissé pour mort dans une ruelle sombre de Bowery.
Le début des vrais ennuis commence alors pour Logan. Car derrière ces évènements se cache en réalité un lourd secret directement lié à son passé. Une histoire d'amour et de violence qui a laissé bien des cicatrices et qui pourrait faire encore quelques victimes...

Après Spider-Man Noir puis X-Men Noir, c'est maintenant au tour de Wolverine d'être plongé dans une ambiance de vieux polar. Le scénariste, Stuart Moore (Iron Man), ne se prive d'ailleurs pas de jouer sur les gros clichés du genre, notamment avec la scène d'ouverture présentant la jolie demoiselle en détresse venant chercher du secours chez le privé ténébreux qui cogne dur et picole sec.
Le choix de Bowery pour enraciner le récit dans le Manhattan de la fin des années 30 s'avère judicieux, d'autant que l'auteur a fait des recherches historiques pour rendre son histoire crédible. Il nous parle en effet de la construction d'une ligne de métro aérien, qui crachait des gouttes d'huile brûlante sur les passants en contrebas, ce qui est un fait réel qui a notamment marqué le basculement social du quartier, les classes les plus aisées fuyant les machines fumantes et bruyantes pour finalement ne laisser qu'une faune interlope qui fit la réputation de l'endroit. On ne pouvait rêver mieux comme lieu glauque pour planter un récit criminel.

Les dessins sont assurés par C.P. Smith, la colorisation par Rain Beredo. Le résultat, sombre à souhait, est tout à fait satisfaisant, même si les décors sont malheureusement trop souvent réduits au strict minimum, ce qui ne permet pas de profiter pleinement du cadre pourtant si particulier et charismatique. Le côté stylisé et esthétique conserve cependant un charme certain, bien plus réussi en tout cas que la prestation du même artiste sur la série régulière du Griffu (cf Wolverine #154).
Dans le lot des passages obligés, l'on note la présence de Creed ou encore l'entraînement aux arts martiaux suivi par Wolvie dans sa jeunesse. Bien entendu, même si ses griffes sont présentes sous une certaine forme, les pouvoirs et autres aspects super-héroïques sont ici judicieusement laissés de côté. Le trio amoureux et tragique, présenté lors des flashbacks, fait quant à lui habilement référence aux origines de Logan (cf cet article). Cette relecture permet ainsi de changer totalement d'ambiance tout en gardant des liens évidents avec la mythologie du personnage. Au final, voilà un travail sérieux et une histoire solide que l'on aurait aimé un peu plus longue, ces quatre épisodes passant finalement bien vite.

Une mini-série bien ficelée qui adapte les basiques du personnage à ceux du polar.

ps : pour les lecteurs qui souhaiteraient s'associer à une réflexion sur les différents moyens de peser sur Panini et ses égarements (cf cet article ou celui-ci), je rappelle la création du CERCLE sur facebook. Une première piste (un "mois du zéro achat") peut déjà être explorée dans le sujet "Les rapports lecteurs/éditeurs" de la partie "discussions".

14 mai 2010

L'impéritie de Panini justifiée dans le dernier Comic Box

Le dernier numéro de Comic Box tente de nous offrir une clé pour comprendre les raisons de l'incompétence de certains traducteurs employés par Panini. Et c'est tellement énorme que je n'allais pas rater l'occasion de revenir sur le sujet.

En général, quelle que soit la publication, le courrier des lecteurs n'a pas grand intérêt. Pourtant, celui du magazine consacré à la BD américaine mérite que l'on s'y arrête un peu. Tout commence avec la lettre d'un certain Geoffrey qui se plaint de la mauvaise qualité globale des traductions de Panini. Je ne sais pas si nous avons les mêmes lectures ou s'il s'est aidé de mon propre article sur le sujet, mais il reprend des exemples que je cite souvent pour illustrer les boulettes des vendeurs d'autocollants. Il précise aussi que les traductions de Jérémy Manesse sont en général de meilleure qualité, ce que je pense également.
Bref, rien de nouveau mais c'est surtout la réponse qu'on lui donne qui est intéressante.

En effet, après avoir avoué qu'eux-mêmes ne sont pas irréprochables au niveau des textes (ce que je confirme), Comic Box tente d'apporter une explication au désastreux état des lieux esquissé dans le courrier. Alors, attention, prenez votre temps, mettez vous à l'aise, servez-vous un verre, parce que cette explication est ahurissante. J'ai même un certain respect pour celui qui l'a rédigée parce que pour sortir un truc pareil sans sourciller, faut quand même les avoir bien accrochées.
On nous explique en gros que, si ça se trouve, Manesse fait du meilleur boulot parce que les séries Vertigo (dont il s'occupe souvent) bénéficient d'un plus grand décalage avec la VO. Il a donc plus de temps pour "penser" son truc, les autres séries obligeant les traducteurs à travailler dans la précipitation.
Ah, j'avais prévenu, c'est gratiné. Déjà l'excuse du délai, ça devient à la mode apparemment. Dès que quelqu'un fait un boulot de merde et qu'on lui fait remarquer, on l'entend pleurnicher qu'il n'a pas eu assez de temps.

Outre l'aspect honteusement politiquement correct, voire mensonger, de la réponse, il faut souligner la volonté du rédacteur de garder son job à tout prix. Rappelons qu'évidemment Comic Box appartient à Panini, ceci expliquant cela. Mettons toutefois cela de côté et intéressons-nous à l'argument afin de démontrer son manque de pertinence.
Donc, on tente de nous faire croire que si Jérémy Manesse fait un travail correct, ce n'est pas tant dû à sa compétence qu'aux délais qu'on lui accorde. L'on peut tout de suite vérifier ça grâce à l'entretien auquel le même Manesse répondait sur ce blog en 2007. Il nous informe notamment que dans le même mois sortent de nouveaux tomes de Transmetropolitan, Preacher, Authority et Promethea, des séries qu'il traduit personnellement. Il a même été obligé de refuser la trad de Matrix tellement il avait de boulot à ce moment là. Pourtant, ça ne l'a pas empêché d'écrire une VF correcte. Quand en plus on sait que le type est acteur et qu'il écrit des pièces de théâtre, on n'a pas tellement l'impression que ce soit le moins occupé de la bande.

Revenons maintenant sur les fameux délais. Les séries Marvel incriminées sont publiées avec, en général, 8 voire 10 mois de décalage sur les épisodes américains. Il y a peut-être moyen de s'organiser un minimum quand on bénéficie d'un tel délai. D'autant que d'autres éditeurs, comme Delcourt, parviennent à publier des épisodes parfaitement traduits avec seulement un mois de décalage par rapport à la version US (cf Haunt par exemple, publié avec en plus du matériel additionnel, des résumés et des fiches de personnages... et c'est du kiosque hein, pas de la librairie version "luxe").
Et même si c'était une simple question de temps, je ne comprends pas en quoi il est plus rapide d'écrire des âneries. Opter pour un infinitif à la place d'un participe passé, ça n'a jamais ralenti les aiguilles des montres. Et si l'on reprend l'exemple de "l'univers de Supreme Power" traduit de manière incompréhensible par "pouvoir suprême de l'univers", il ne s'agit pas ici d'un quelconque manque de temps pour étudier une plus belle tournure mais simplement d'une méconnaissance totale de ce que l'on adapte.
Pourtant, des gens qui parlent anglais, qui écrivent correctement le français et qui lisent réellement des comics, ça doit pouvoir se trouver. Tous les autres éditeurs y parviennent. Enfin, la plupart du temps en tout cas.

A l'époque de l'article dont je parlais plus haut, j'avais évoqué l'absence totale d'esprit critique dans les pages de Comic Box. Certains internautes m'avaient alors rétorqué que le mag ne faisait pas vraiment de critiques mais plutôt des interviews, que ce n'était pas leur rôle, qu'ils se contentaient d'être informatifs, et cetera.
Bon, moi qui ai connu les glorieuses heures d'Hebdogiciel, qui publiait chaque semaine de vraies critiques sur le cinéma, les jeux, la musique ou la BD (cf cette chronique), j'avoue que j'ai du mal à concevoir une approche aussi lisse, mais admettons.
Seulement ici, un pas supplémentaire a été franchi. Comic Box ne se contente plus de fermer les yeux sur la piètre qualité globale de Panini mais apporte maintenant une réponse dont la tiédeur et la pauvreté ne me semblent pas en adéquation avec l'ambition jusqu'ici ouvertement revendiquée par ce magazine.
Je pense au contraire que lorsque l'on a la responsabilité d'écrire dans une revue qui se veut une référence, l'on a le devoir d'admettre certaines évidences voire même d'apporter, sinon des réponses, du moins des analyses un peu plus rigoureuses et crédibles que la pâle et ridicule justification mise ici en avant.

Du coup, je flaire déjà la prochaine ligne de défense : "ah mais ce n'est qu'une réponse dans le courrier des lecteurs, et puis on n'avait pas le temps de développer, et puis notre déontologie était en vacances au moment des faits !"

Aujourd'hui, c'est Panini, mais plus personne ne le dit...

12 mai 2010

Wildstorm Deluxe - The Authority : honteuse édition

Sortie aujourd'hui du premier Wildstorm Deluxe consacré à la série culte The Authority. Au programme, du très bon et les panineries habituelles.

Apollo, le roi du soleil, Midnighter, le guerrier de la nuit, Jack Hawksmoor, le dieu des villes, le Docteur, shaman d'une tribu à l'échelle mondiale, Swift, la chasseuse ailée, l'Ingénieur, créatrice au sang remplacé par cinq litres de machinerie liquide, et Jenny Sparks, "l'esprit du vingtième siècle", forment The Authority. Le groupe de surhumains intervient lorsque des dangers exceptionnels menacent la terre. A partir du Porteur, un vaisseau vivant, présent dans plusieurs réalités, ils sont capables de se téléporter n'importe où grâce à un système de Portes.
Ils sont puissants. Déterminés. Et bien décidés non seulement à protéger le monde mais à le changer.
Les premières missions s'enchaînent. De terroristes venus de l'île de Gamorra à une invasion déclenchée par la perfide Albion d'une terre parallèle, l'équipe aura largement de quoi prouver sa valeur. Bientôt, elle devra affronter une entité gigantesque venue du fond des âges pour récupérer sa petite résidence douillette : la terre.
Peu à peu, les gouvernements vont se rendre compte qu'ils sont maintenant surclassés par ce qu'il est convenu d'appeler... une autorité supérieure.

Il faut distinguer deux aspects très différents pour cet ouvrage. D'une part la série, excellente, et d'autre part l'édition proposée par Panini, désastreuse. Commençons par le bon côté. L'on retrouve Warren Ellis (Fell, Ocean, Nextwave, Transmetropolitan, New Universal, Black Summer) au scénario et un Bryan Hitch en grande forme aux dessins.
La série se veut une sorte de récit super-héroïque débarrassé du politiquement correct, ce qui est tout à fait réussi. Les auteurs bousculent un peu les codes du genre, notamment en présentant des surhumains qui, loin de se contenter de jouer les redresseurs de torts, vont s'ingérer dans les affaires intérieures de pays qui n'en demandaient pas tant. L'aspect transgressif est également renforcé par la violence présente parfois de manière très crue, avec têtes explosées et viscères apparentes. Enfin, le fait que deux des héros principaux soient homosexuels, même si ce n'est pas un cas isolé dans les comics, reste tout de même assez osé, d'autant qu'ils font énormément penser à Superman et Batman.
Si les planches sont souvent magnifiques, que ce soit les décors des villes ou les paysages spatiaux, l'écriture est également d'une grande qualité. La poésie côtoie la métaphysique lors des descriptions des plans supérieurs. Ellis décrira par exemple le Porteur naviguant "sur les océans de l'espace des idées, pendant la saison des pontes, derrière un banc de poissons-obsessions." Des concepts qui pourraient vite tourner au ridicule mais qui sont ici fort bien dosés. Si l'on ajoute à cela d'excellents dialogues, d'où n'est pas absent un certain humour, et une originalité qui va se nicher jusque dans la magie du Docteur, l'on peut sans crainte affirmer que l'on est en face d'une référence en matière de justiciers en spandex.

Mais, comme nous ne vivons pas dans un monde parfait, cette magnifique série est tombée dans le giron des vendeurs d'autocollants. Alors, sur la quatrième de couverture, Panini annonce que ce Deluxe "regorge de suppléments exclusifs, avec des documents fournis par toute l'équipe artistique." Impossible de vérifier avant l'achat puisque le livre est vendu sous blister. Quant à ces fameux bonus, ils correspondent à seulement... 4 pages. Allez, 6 si l'on compte le petit topo sur les auteurs, écrit en gros caractères gras pour pouvoir prendre le plus de place possible. Vraiment minable comme procédé.
Pour ce qui est du reste, l'on a une postface de Hitch, une cover non utilisée, et, sur les deux autres pages, une planche avec le découpage des différentes couches employées par Hitch pour arriver au résultat final.
Ah ben ça "regorge" bien hein ? Ça "regorge" peut-être même trop, faudrait voir à pas verser dans l'excès.
Attendez, il y a pire. Alors que les anciens tomes parus chez Soleil présentaient (en plus d'une taille plus grande pour les planches) des fiches de personnages et un résumé concernant Stormwatch et les évènements précédant ces épisodes, les sbires de Panini ne proposent, eux, rien de tout cela. La version "normale" d'un éditeur correct contenait donc plus d'infos que la version "luxe" des incapables chroniques...
Du coup, l'on est bien en peine de digérer les 30 euros dont on doit se délester pour du matériel ancien que l'on nous balance à la gueule avec certes des boniments mais sans aucune valeur ajoutée.
Dans les points positifs, reste la traduction, de bonne qualité, et la hardcover qui, contrairement aux Deluxe Marvel, bénéficie d'une illustration. Un peu léger tout de même dans la balance.

Une excellente série rééditée par des margoulins.

11 mai 2010

Shutter Island : entre folie et polar

Adaptation graphique d'un roman noir et angoissant avec Shutter Island.

Le marshal Teddy Daniels et son coéquipier débarquent sur Shutter Island. La petite île abrite un hôpital psychiatrique expérimental réservé aux patients violents et extrêmement dangereux. Or, justement, Rachel Solando, internée pour le meurtre de ses enfants, s'est évadée.
A leur arrivée, les enquêteurs découvrent une bien épineuse situation. Solando est apparemment sortie d'une cellule fermée à clé, elle est passée devant un gardien sans qu'il ne la voie, puis, elle a traversé une salle pleine d'aides-soignants sans que quiconque ne la remarque. Seuls indices retrouvés dans sa chambre ; quelques propos apparemment incohérents, griffonnés sur une feuille :
"La loi des 4", "Ils étaient 80", "Vous êtes 3", "Nous sommes 4", "Qui est 67 ?"
Daniels tente de déchiffrer ce qui pourrait être aussi bien un code que les élucubrations d'une folle. Il aura tout le temps pour cela puisque l'ouragan annoncé vient de s'abattre au large de Boston, coupant la communication et les liaisons maritimes avec le continent.
Bientôt, tout le monde paraît suspect. La paranoïa s'installe.
Isolés, médecins, policiers et malades vont s'entrecroiser dans une quête effrayante pour la vérité.

Ce thriller plutôt bien conçu est issu en fait du roman éponyme de Dennis Lehane et est adapté en BD par Christian De Metter. Il faut souligner la prouesse de ce dernier qui installe très vite des personnages crédibles mais aussi une ambiance visuelle à la fois inquiétante et très esthétique. La colorisation, sorte de subtil dégradé monochrome à l'aquarelle, est également particulièrement bien maîtrisée. Seules petites réserves, une trop grande proximité physique entre certains personnages et une exploitation de l'endroit, si particulier que constitue cet asile, qui aurait pu être plus poussée.
Le récit - qui se déroule dans l'Amérique des années 50 - est habile et réserve son lot de surprises et de fausses pistes. L'on part d'un polar classique, proposant une énigme de départ très excitante, en passant par un complot assez épouvantable pour finir dans les méandres de la psychothérapie.
Malgré parfois une impression de déjà-vu, le lecteur ne peut être sûr de rien avant la toute dernière page. La conclusion est d'ailleurs particulièrement bien amenée et évite les clichés ou les révélations à "tiroirs".

120 planches de bonne BD publiées chez Rivages/Casterman/Noir, une collection qui, comme son nom l'indique, propose des adaptations graphiques de romans noirs. L'édition est soignée, avec un papier de qualité, une cover souple et élégante, et un topo sur les auteurs. Le prix, un peu plus de 17 euros, semble un peu élevé. Enfin, tout est relatif puisque n'importe quel roman bâclé ou merde autobiographique d'un abruti issu de la télévision dépassent bien souvent ce tarif.

Un thriller bien mené et retranscrit en dessins de fort belle manière.

10 mai 2010

De la Doublepensée dans la Continuité

Le concept de doublethink est peut-être l'un des plus fascinants et des plus terrifiants de la littérature. Lorsque Orwell le met en place dans son 1984, au côté de la tout aussi fascinante novlangue, il ne se rend peut-être pas compte à quel point il va aborder un domaine essentiel de la psychologie : faire cohabiter deux notions contradictoires en supprimant les éventuels conflits qui pourraient surgir d'une telle rencontre.
Dans le monde de Big Brother, une telle notion est effrayante. Appliquée à la continuité des séries fleuves de nos comics, elle devient nécessaire. Presque agréable.

Rappelons d'abord à quoi la doublepensée se rattache de prime abord. Elle est profondément liée au concept de novlangue qui consiste à supprimer le plus grand nombre de termes pour n'en garder qu'un seul. "Bon" et son contraire, "inbon", vont ainsi remplacer des dizaines de mots, comme excellent, mauvais, savoureux, agréable, irritant, déplacé, magnifique... il s'agit là d'une application dérivée de la doublepensée. Le Mal n'existe plus puisqu'il ne subsiste alors que le Bon et son absurde compagnon, l'Inbon. Un tel système linguistique implique évidemment une perte effroyable de concepts, d'idées, d'opinions, liée au naufrage des mots qui les sous-tendent.
Mais laissons là la novlangue et ses atrocités syntaxiques pour nous concentrer sur la non moins terrible doublethink. Le système politique, au centre de la dystopie du roman d'Orwell, a besoin de maintenir le peuple sous contrôle. Pour cela, l'Océania, en guerre perpétuelle contre les autres puissances du moment, doit maintenir l'illusion de la "noble cause". L'ennemi d'aujourd'hui doit avoir été l'ennemi d'hier. Et l'allié de demain demandera d'effacer des écrits et souvenirs l'ancien adversaire. Pour effectuer ce travail, et réécrire le passé, les journaux et les livres d'Histoire, le gouvernement en place a besoin de fonctionnaires qui connaissent ses mensonges et réécrivent ses vérités. Pour autant, ces soldats dévoués ne peuvent être tous systématiquement éliminés. Il leur faut donc appliquer la doublepensée dans leur travail quotidien. Un individu, grâce à ce principe, peut donc avoir connaissance d'un fait, l'identifier comme non acceptable, le réécrire, et identifier la réécriture de ce même fait comme une vérité absolue ayant toujours été admise. Si une trace de la vérité dans son état premier survient, la doublepensée permet à l'agent de l'identifier, de la corriger, sans jamais perdre foi en la nouvelle interprétation que lui-même en donne. C'est, en littérature, un coup de génie, en psychologie, ce sont là les prémices de la dissonance cognitive.

Cette dissonance cognitive, moins romancée, plus âpre, oblige l'individu à adapter ses croyances ou attitudes selon les éléments qu'il perçoit. Les faits ne pouvant être modifiés dans notre monde (contrairement à celui d'Orwell), la dissonance se doit d'être réduite par modification graduelle de l'opinion ou du comportement. Il s'agit alors d'une réécriture, non de l'Histoire d'un pays, mais de la Foi d'un individu ou, tout au moins, de son système de pensée. Plutôt que de se briser, la pensée consciente s'adapte et développe une souplesse permettant de prendre en compte des données qu'elle refusait d'intégrer auparavant.
Le fait de modifier volontairement notre opinion afin de gommer les contradictions issues de faits incompatibles entre eux est au coeur de la continuité de nos comics, habitués à la réécriture de réalités malmenées sur plusieurs décennies.

Prenons un exemple tout simple. Dans le marvelverse, Tony Stark, alias Iron Man, a conçu sa première armure alors qu'il était captif des vietnamiens pendant l'intervention US en Asie du Sud-Est. Conserver un tel pitch serait, aujourd'hui, rendre le personnage incroyablement âgé puisque le président actuel dans l'univers 616 est, tout comme dans la réalité, Barack Obama..
Or, pour différentes raisons éditoriales, Stark doit être plus jeune, plus intégré dans son époque. Ses origines sont donc réécrites afin de correspondre aux besoins du moment. S'il ne pouvait se trouver au Vietnam, c'est donc qu'il était en Afghanistan, ou en Irak. Pour les plus jeunes lecteurs, pas de problème, pour les plus anciens, le doublethink intervient alors.

Il ne s'agit évidemment pas de tout effacer. L'on connaît le caractère de Stark, ses prouesses, ses défauts, son passé. Il faut en tenir compte pour aborder le personnage comme il se doit et ne pas l'appauvrir. Mais, de la même manière, il faut également le replacer dans un contexte moderne permettant de le garder "actuel". Pour cela, le lecteur de comics pratique, inconsciemment et à bon escient, la doublepensée.
Suivant le contexte, nous saurons quoi garder, quoi mettre de côté, et nous pourrons, si tout se passe au mieux, faire comme si de rien n'était. Coexistent alors au sein d'un même esprit (le nôtre) deux concepts contradictoires que nous nous efforçons de gérer au mieux afin d'en annuler les effets indésirables.
Il s'agit d'un processus de réduction de la dissonance cognitive appliqué à la fiction.
Soit un mécanisme fort confortable permettant au lecteur de corriger les incohérences liées aux très longues séries ou aux insuffisances éditoriales. Pour continuer à se placer dans le présent de la fiction, le lecteur se doit de corriger automatiquement les anachronismes qui découlent du passé de cette même fiction. Et pour être pleinement dans l'histoire, il se doit d'oublier cette correction et de vouer une réelle croyance aux nouveaux faits réinterprétés.
Dans ce cas précis, il ne s'agit pas d'un renoncement moral ou d'un acte d'abandon à un système mais bien d'un processus naturel permettant de ne pas rompre le lien entre auteurs et "récepteurs" au sens large. Ce n'est pas une entité étatique qui aliène ses citoyens mais bien deux sujets qui poursuivent un même but et sont acteurs d'une non-rupture de la continuité.

Nous parlons presque exclusivement de continuité pour les deux géants de l'édition américaine que sont DC et Marvel, mais nous en oublions des bizarreries bien européennes.
Buck Danny, par exemple, commence ses aventures en BD comme pilote pendant la deuxième guerre mondiale. Or, tout au long des albums lui étant consacrés, il poursuit sa carrière aux commandes d'appareils de plus en plus modernes et rencontre, sans jamais vieillir, les différents présidents américains, dont Reagan. Dans cette série typiquement européenne, aucune réécriture n'intervient. La dissonance cognitive est donc admise sans aucune volonté de la diminuer de la part des auteurs. Malgré tout, sa diminution étant naturelle, elle est alors assumée par les seuls lecteurs. Ceux-ci développent la doublepensée nécessaire à l'acceptation du fait, pourtant logiquement impossible, qu'un même héros peut être à la fois vétéran de la guerre de Corée et partie prenante dans les plus récentes actions militaires occidentales. La vérité du moment devient "temporairement" absolue mais peut mentalement se réécrire lorsqu'il le faut. Ce n'est jamais dit ou pensé clairement mais lorsque Buck Danny est aux commandes d'un F-14, le lecteur "oublie" volontairement que le même personnage pilotait déjà de vieux Grumman dans le Pacifique.
La même gymnastique peut se retrouver sur des séries comme Michel Vaillant, ou un même pilote va conduire des antiquités et les plus récentes Formule 1, sans aucune explication ou "remise à niveau" de la part des scénaristes.
Dans d'autres cas, le contexte et le temps "figé" vont jouer en faveur du statu quo. Les Tuniques Bleues par exemple ne vieillissent pas parce que l'histoire est liée à la guerre de sécession, autrement dit une période très précise (en l'occurrence, de 1861 à 1865). Pour les séries qui ont un début et une fin, comme XIII, évidemment le problème ne se pose pas.

En BD, le système presque naturel du doublethink semble donc être un joli compromis en ce qui concerne les on-goings s'étalant sur de nombreuses années. Attention tout de même.
S'il faut manipuler des faits contraires tout en oubliant parfois leur existence, il s'agit là d'un confort purement artistique et fictionnel. Si dans 1984, la doublepensée se termine par la capitulation de Winston, qui va jusqu'à trahir Julia sous la torture, dans la réalité, nous ne souhaitons qu'un peu de sens dans nos lectures.
Orwell, lui, a dit, par l'intermédiaire de Winston, que "la liberté est la liberté de dire que deux plus deux font quatre."
C'est logique, essentiel, sensé. Et terriblement précieux.
Bien souvent aujourd'hui, certains faussent les additions. Et mordent sur nos libertés. Pour de vrai.
D'autres, dans un univers purement fictionnel, nous demandent parfois de fermer les yeux sur la manipulation des chiffres. Pourquoi pas ? Nous pouvons bien concéder un peu de logique à la magie des planches.
Courber la réalité, la plier à nos besoins, permet alors de profiter pleinement des sagas passées tout en conservant à nos héros un âge approprié à leurs activités contemporaines. Une jolie façon de tricher en quelque sorte, sans que, pour une fois, personne n'ait trop à s'en plaindre.

Grâce à la doublepensée, Spider-Man peut assister aux manifestations étudiantes de la fin des années 60 et, avec la même crédibilité, être présent sur les décombres encore fumants du World Trade Center en n'ayant vieilli que de quelques années. Pour épargner au Tisseur et à ses illustres collègues l'affront du temps qui passe ou le ridicule de la contradiction, nous sommes devenus des Winston au service d'une douce Océania.
Et que les fans d'Orwell se rassurent, nous, nous ne sacrifierons pas de Julia. Peut-être juste une Mary Jane à l'occasion, mais c'est une autre histoire et des impératifs bien différents...