26 janvier 2011

Flywires ou le Salut par l'Oubli

Du polar SF aujourd'hui avec Flywires, un récit à mi-chemin entre eXistenZ et Minority Report.

Un trou dans le mur de son salon, une fusillade et un gamin sur les bras, pour Fontine, la journée commence plutôt mal. L'homme sait pourtant gérer les situations critiques. C'est un ex flic. Malheureusement, c'est également ce que l'on appelle dans le langage courant un "grillé". Quelqu'un qui n'est plus connecté au réseau et que l'on regarde presque comme un monstre.
Alors que tout le monde peut communiquer par une simple pensée, commander une pizza en une fraction de seconde sans décrocher le moindre téléphone ou encore profiter à loisir des hologrammes dédiés à la sexualité virtuelle, Fontine, lui, doit employer les vieilles méthodes. Parler à des gens, se déplacer vraiment... et affronter une menace inconnue.
Quelqu'un essaie de tuer ce gosse, donc il faut l'aider. Sa mère semble avoir été éliminée, donc il faut savoir pourquoi. Et puis il y a cette impression tenace d'avoir oublié quelque chose.
Quelque chose d'important...

Voici une réédition particulièrement intéressante. Au départ, il s'agit de la série parue chez Les Humanoïdes Associés sous le titre L'Infini. A l'époque (le dernier tome date de 2008), elle avait été publiée en trois parties (46 planches chacune), dans un format européen (24x32). Les Humanos ont eu la bonne idée de ressortir le tout en intégrale, dans un format comics, plus économique et pratique (19x26).
Le scénario est écrit par Chuck Austen, connu notamment chez Marvel pour son travail sur Ultimate X-Men ou encore l'excellent L'Appel du Devoir. Les dessins et la colorisation sont de Matt Cossin. Le style graphique est parfois un peu simpliste mais l'ambiance qui s'en dégage n'est pas désagréable. L'on peut regretter toutefois que l'étrange habitat dans lequel se déroule l'histoire ne soit pas plus mis en valeur, d'autant que certaines scènes urbaines, qui font un peu penser visuellement au Cinquième Elément, sont plutôt réussies. Oui, si vous êtes attentifs, vous aurez remarqué que c'est déjà le troisième film que je cite, mais il est vrai que cette oeuvre possède pas mal de similitudes avec certains cousins cinématographiques. Mais voyons maintenant l'intrigue justement.

La thématique peut sembler verser dans le déjà-vu, mais au-delà de l'univers multi-connecté dépeint, l'auteur va également mettre en place d'habiles parallèles sur l'oubli. L'oubli "technique", résultant d'une perte de mémoire, mais aussi l'oubli "politico-social" par exemple. Le monde décrit est en effet une sorte de sphère de Dyson habitée, ayant pour but d'aller coloniser d'autres planètes. Cependant, le voyage est si long que ceux qui en verront la fin n'auront jamais connu leur véritable monde (des générations entières naissent et meurent au cours du périple) et, surtout, ils n'ont jamais été volontaires pour cette inquiétante expérience. Le but originel du voyage finit donc par "s'oublier", voire même être contrecarré par des intérêts individuels immédiats. Enfin, l'on peut encore parler d'oubli de "confort", permettant à l'homme de mettre de côté ce que sa morale ne pourrait admettre. Ce dernier aspect n'est que survolé, mais les interrogations qu'il engendre sont fascinantes : un homme qui a tout oublié de son passé peut-il être tenu pour responsable de ses actes antérieurs ? La réponse n'est peut-être pas si évidente qu'il n'y paraît...
Narrativement, c'est presque un sans-faute. Le lecteur est tout de suite pris dans le récit, les révélations sont bien amenées et les dialogues sont souvent percutants et drôles. Le ton reste d'ailleurs toujours entre la comédie d'action (avec le mec un peu détaché qui balance une vanne avant de buter un connard) et le véritable drame, engendré presque plus par la perte des souvenirs que la mort elle-même, le final étant un modèle de fausse happy end franchement amère.

Une lecture agréable et divertissante, avec un zeste de réflexion à peine esquissée mais qui donne tout son piquant à l'ensemble.