19 février 2011

American Vampire : les ricains ont les dents longues !

Une nouvelle race de vampires, sur toile de fond de révolution industrielle et de profonds bouleversements, voilà le pitch de cette nouvelle série, American Vampire, à laquelle Stephen King a contribué.
Skinner Sweet est un hors-la-loi. Pas un desperado romantique ni un voyou au grand coeur, c'est une pourriture de la pire espèce. Froid comme un serpent, rusé comme un renard, il n'hésite pas à buter même des gosses lorsqu'il le faut. Il est ce que l'Ouest sauvage a produit de pire. Fort heureusement, l'agence Pinkerton a pu mettre un terme à sa carrière de criminel en l'appréhendant. Il ne reste plus qu'à le pendre et à oublier son regard mauvais.
Mais tout n'est pas si simple. Non seulement les complices de Sweet le font évader mais, dans la bagarre qui s'ensuit, le tueur reçoit une goutte de sang dans l'oeil. Du mauvais sang. Qui changera à tout jamais sa nature.
Sweet a été contaminé par un vampire. Un vampire à l'ancienne, venu des vieilles terres d'Europe, qui craint la lumière du jour et s'habille en chochotte. La rencontre entre les buveurs de sang de la littérature et l'Amérique va faire faire un bond à l'évolution des Dentus. Car Sweet, lui, marchera au soleil et sera plus fort, plus rapide... "larger than life", à l'image de ce continent où tout est possible.
45 ans plus tard, en 1920, deux jeunes filles débarquent à Hollywood, attirées par les lumières d'un cinéma naissant qui, déjà, crée de fausses idoles. Elles vont vite découvrir que l'Ouest n'a rien perdu de sa sauvagerie. Celle-ci a simplement... changée de forme.
Ah "Vertigo"... un label qui ne trompe pas tant, en général, les séries qu'il abrite valent largement le détour. Ici encore, la règle est respectée. C'est à Scott Snyder que l'on doit le concept et le scénario de American Vampire. Stephen King, qui a participé à l'écriture, nous dévoile dans la préface que, d'abord contacté pour trouver un slogan promotionnel, il a fini par prendre le train en marche et écrire les origines de Sweet, ce qui constitue donc, contrairement aux adaptations issues de ses romans (La Tour Sombre, Le Fléau), sa première création directe pour un comic.
Les dessins sont l'oeuvre de Rafael "hot dog, jumping frog" Albuquerque (heu, désolé pour le surnom inventé, c'est une petite vanne musicale, pas sûr que quelqu'un la comprenne). L'aspect visuel est en tout cas plutôt enthousiasmant, avec de jolis aplats, de vraies "gueules", un certain dynamisme pendant les scènes d'action et des plans souvent efficaces.
Pour l'intrigue, oui, l'on peut être tenté de se dire qu'une histoire de vampires, c'est loin d'être original. C'est pourtant mal connaître les auteurs qui, avec leur Dracula made in Wild West, nous parlent presque plus de leur pays que des amateurs d'hémoglobine. Car la thématique au centre de ce premier arc de cinq épisodes est bien la sauvagerie, au sens large, mais aussi l'illusion, les rêves brisés et même la cruauté des mirages hollywoodiens.
La métaphore peut même aller plus loin et rejoindre l'Histoire, en faisant un parallèle entre ces nouveaux vampires, dont les parents sont européens mais qui, confrontés à l'âpreté de ces terres nouvelles et hostiles, deviendront plus féroces que leurs pères, et l'évolution des Etats-Unis, fondés par les fils du vieux continent qui dépasseront en tout (en bien souvent, en mal parfois) les lointains cousins italiens, français ou irlandais. Même nos rapport si complexes, teintés d'envie, d'admiration et de craintes, avec nos amis d'outre-Atlantique peuvent se retrouver au sein de ce récit, à la fois divertissant et profond.
Vengeance, amour, violence, monstruosité et héroïsme, autant de thèmes finalement au coeur de vies que, bien à l'abri de notre confort actuel, nous avons choisi d'oublier ou de romancer. Les vampires de Snyder et King ne sont pas romantiques. Ils ne boivent pas du True Blood dans un bar, ils ne sont pas non plus l'attraction du lycée local avec leurs tronches de cake, "pâles" et "mystérieuses". Eux, ils mordent, ils arrachent, ils tuent. Non parce qu'ils sont des vampires, mais parce que c'est ce que fait chaque être vivant. Et si vous n'êtes pas obligé de sentir le sang frais au fond de votre palais, soyez certain que c'est parce que quelqu'un, quelque part, mord et tue à votre place. Pour que vous puissiez avoir de la viande sous cellophane au Leclerc du coin et oublier que, vous aussi, n'êtes qu'un prédateur qui s'enivre de civilisation et rêve qu'il pourra un jour vivre sans tuer. Ce qui est impossible. Et pour les vampires, et pour nous.
La traduction est impeccable, je voudrais juste revenir sur le terme "lousdé", dont le choix de l'orthographe me semble malheureux (même si, en matière d'argot, la construction phonétique n'est pas toujours absurde). Loucedé vient en fait du largonji (à ne pas confondre avec le largonjem ou le louchébem, un peu différents), un jargon bien antérieur au plus connu verlan puisqu'il date du XIXème siècle. A l'heure actuelle, le largonji n'est quasiment plus présent dans le langage parlé (il existe des exceptions, comme "loufoque", mais qui n'obéissent pas tout à fait aux même règles), sauf sous la forme "en loucedé", une expression couramment utilisée et comprise bien que la plupart des gens en ignore son origine. Cet argot est basé sur le remplacement de la première lettre d'un mot (quand celle-ci est une consonne) par un "L". La consonne originelle est alors rajoutée à la fin et agrémentée d'une voyelle basée sur la phonétique pour former un suffixe ("B" devient "bé", "J" devient "ji", etc).
"En douce" donne ainsi "en loucedé" et "jargon" se transforme en "largonji". Le codage est simple, mais pour une personne qui n'en connaît pas la clé ou n'a pas l'habitude de l'entendre, il rend une conversation presque impossible à suivre.
Bon, c'était un peu hors-sujet, mais j'ai rarement l'occasion de parler du largonji. ;o)
Une excellente utilisation du mythe vampirique et une belle évocation d'une Amérique aussi dure que fascinante, le tout agrémenté d'un recul sur soi d'autant plus impressionnant qu'il fait très souvent défaut aux auteurs français.