21 février 2011

The Unwritten - Entre les Lignes

Février est décidemment un mois riche en publications de qualité puisque voici le premier tome de The Unwritten, de la fantasy lorgnant sur la métaphysique de l'écriture.

Tommy Taylor est le personnage principal d'une série de romans à succès qui met en scène un jeune magicien et a suscité un véritable engouement dans le monde entier, dépassant même en popularité le si médiatique Harry Potter. Les fans attendent avec impatience un hypothétique 14ème tome, l'auteur ayant disparu depuis fort longtemps.
Tom Taylor, lui, est le fils de l'écrivain et la supposée source d'inspiration du personnage. Il enchaîne les festivals et les séances de dédicace, surfant sur un succès par procuration qui lui permet de vivoter mais qui possède aussi ses mauvais côtés, comme ces dingues qui, de temps en temps, le prennent vraiment pour ce qu'il n'est pas : un sorcier.
Un jour, une rencontre va bouleverser la vie de Tom. Une inconnue l'interpelle en public et révèle que l'une des photos censées le représenter étant enfant est en fait un fake. Elle laisse également entendre que le passé du jeune homme est bizarrement constitué de vides et d'éléments troublants. Il n'en faut pas plus pour déchaîner la colère des inconditionnels de la série, ulcérés d'avoir été menés en bateau par ce qui pourrait n'être qu'un imposteur. D'autres illuminés pensent expliquer le passé mystérieux de Tom par le fait qu'il serait en fait né avec les romans et tout droit issu des lignes couchées sur le papier par son créateur.
Tom Taylor va rapidement constater que, dans l'ombre, de bien dangereux personnages s'intéressent de très près aux mots et à leur puissance...

Ah "Vertigo"... un label qui ne trompe pas tant, en général, les séries qu'il abr... heu, mince, non, je l'ai déjà faite samedi cette intro (cf American Vampire). Ceci dit, le contexte est un peu le même : une série originale, bien pensée, à la thématique riche et passionnante. Le sujet est toutefois très différent, mais jetons tout d'abord un oeil sur l'équipe créative. Au scénario, Mike Carey (Faker, Neverwhere, God save the Queen, X-Men Origins), un spécialiste de la fantasy et des univers étranges. Aux dessins, Peter Gross. Bon, à l'évidence, ce n'est pas l'aspect graphique qui constitue l'attrait principal de cette série. Rien de hideux, simplement un style passe-partout, sans âme (si l'on excepte quelques représentations, comme celle du "monde de l'autre côté de la porte", impressionnante et inspirée). Pour faire une comparaison, ça ressemble un peu à du Buckingham (le dessinateur, pas le palais). Mais rien de rédhibitoire, d'autant que la thématique offre largement de quoi s'intéresser à ces cinq premiers épisodes.

Carey nous parle de la puissance des mots et des histoires, de la magie que manipulent les Conteurs et scribouilleux de tout poil, une vision à laquelle je suis particulièrement sensible puisque je la partage depuis fort longtemps et ne cesse de m'étonner de cet incroyable pouvoir qui consiste à faire ressentir à distance, à un parfait inconnu, des émotions que l'on va générer par de simples lettres noircissant un banal papier. C'est la définition même de la magie. Pas celle des cabarets, la vraie, qui permet, par des signes et des symboles, d'influer sur le monde physique et l'humeur de nos semblables.
L'auteur va donc construire patiemment un habile jeu de va-et-vient entre la fiction et le monde réel, chaque chapitre s'ouvrant sur quelques pages des aventures de Tommy Taylor avant de revenir sur les déboires du véritable Tom Taylor. La frontière entre héros de papier et de chair va cependant vite s'estomper et, à partir de ce moment-là, les portes de l'Imaginaire vont pouvoir s'ouvrir sur de vastes interrogations philosophiques. La réflexion porte bien entendu sur l'impact de la fiction sur la vie, mais elle va bien plus loin et questionne sur ce qui fait d'un être humain une "réalité" aux yeux des autres. Ainsi, sans photos, sans numéro de sécurité sociale, sans extrait de naissance ou inscriptions dans un vague registre administratif, est-il possible de démontrer aux autres sa propre existence ? Quelles sont les preuves que nous réfutons ou, au contraire, tenons pour crédibles, presque pas habitude, sans réelle réflexion sur leur importance ?
Plus grave encore - car signe des temps - la puissance de l'information, même erronée, et sa transformation en haine ou vénération de masse par une foule aussi terrifiante que versatile, donne à réfléchir sur nos réflexes et les aléas de la surcommunication. Car, à l'ère du Net et du "buzz", la pertinence est noyée sous un flot de sordides billevesées, vite proférées, non assumées, mais particulièrement douloureuses pour qui en est la cible. Que vaut en effet la parole d'un "auteur", au sens le plus large du terme, lorsque le filtre naturel de l'édition ne permet plus de séparer le bon grain de l'ivraie ?
Mike Carey apporte tout de même un début de réponse puisque, au final, même manipulées, les foules réagissent tout de même très fortement par rapport aux écrits, au Papier, support noble par excellence et qui reste non seulement tout aussi prometteur à l'ère du Pixel, mais presque même rassurant.

Attention, ne vous laissez pas refroidir par mes extrapolations. The Unwritten est une série qui est très facilement abordable, avec de l'action, du suspense, de vrais méchants et un personnage principal très attachant. Par contre, forcément, lorsque l'on s'intéresse un peu à l'écriture en général, c'est un pur bonheur tant l'on a l'impression de naviguer sur une mer ancienne et familière où il fait bon croiser quelques vieux capitaines au visage buriné par les embruns. ;o)
Les références littéraires sont multiples, cela va de Mary Shelley à Conan Doyle, en passant par Oscar Wilde, George Orwell et même Rudyard Kipling auquel le dernier chapitre est d'ailleurs consacré. Joli rappel de ce que les britanniques ont pu offrir aux Lettres.
Enfin, on a droit à une préface (fort intelligente celle-ci, contrairement à celle du dernier Rex Mundi) de Bill Willingham, auteur de Fables, et qui va évoquer Karic mais aussi la Garde pour en venir finalement à un très intéressant concept d'unification des genres fantastiques.
Bref, du très bon. Et c'est traduit par Manesse, donc pas de mauvaises surprises.

Une excellente idée de départ qui permet d'envisager d'immenses possibilités et qui s'avère être une intelligente et pratique passerelle entre pop culture et écrits plus "institutionnels".
A ne pas rater.