15 juin 2011

De l'importance des Mots et de ceux qui les manipulent

Après les nombreuses critiques concernant les différentes maisons d'édition qui laissent passer un nombre croissant de fautes dans les ouvrages qu'elles publient, il m'a semblé important de revenir un peu sur l'essentiel et de tenter de démontrer en quoi le respect de la langue est vital, surtout lorsque l'on se prétend écrivain ou éditeur.

Tout d'abord, je tiens à préciser que, bien malheureusement, Panini n'est pas seul en cause. L'on a encore vu récemment, chez un éditeur réputé (Albin Michel), une adaptation d'un roman de Stephen King qui était bourrée de fautes, de coquilles et d'expressions étranges. D'autres éditeurs, petits ou grands, font également parfois preuve de négligence voire de légèreté. Pourtant, ce blog étant essentiellement consacré aux comics, il est normal que des exemples concernant Panini (géant dans ce domaine) reviennent régulièrement. Précisons également que certains traducteurs, chez ce même éditeur, sont plus doués (ou rigoureux) que d'autres. Il n'est donc pas question de mettre ici en cause telle ou telle personne, ni même de souligner les égarements de Panini (cela a déjà été fait, ici par exemple), au contraire, plutôt que de pointer du doigt des exemples, il convient maintenant de tenter d'expliquer pourquoi un manque de sérieux dans le domaine éditorial est synonyme de catastrophe culturelle et humaine.

Gaston Gallimard parlait de son métier en soulignant sa particularité par cet aphorisme édifiant : "un éditeur est un commerçant qui a passé un pacte avec l'esprit."
Tout est dit ou presque, pourtant, qui peut se vanter, de nos jours, de réellement appréhender les implications d'un tel pacte ? Les particularités d'autres professions apparaissent parfois plus naturellement. Ainsi, tout le monde comprend qu'un médecin mérite une attention particulière. Cela se traduit même par un serment. Tout simplement parce que le travail du médecin touche à votre intégrité physique, à votre santé, à votre profonde intimité. C'est le type qui vous ouvre le bide, met au monde votre enfant ou vous fourre un doigt dans le... enfin, ça dépend des spécialités ça. C'est également le type qui lit le charabia du compte-rendu de votre prise de sang et qui vous traduit les chiffres en espoir ou en terreur indicible. Ce n'est donc pas n'importe quoi et, dans un domaine aussi important, l'on comprend que la rigueur soit de mise.
Eh bien les Mots, eux, concernent tout et pas seulement la médecine.
Ce sont eux qui permettent à un habile avocat de trouver des failles dans la loi et de vous éviter des années de prison, ce sont eux qui vous permettent d'exprimer à la femme (ou à l'homme) de votre vie combien vous l'aimez, ce sont eux qui permettent d'accoucher des pires souffrances en psychothérapie, ce sont eux, encore, qui racontent l'Histoire avec un grand H ou qui plantent les bases de la culture dans les manuels scolaires, ce sont eux qui vous indiquent les directions sur la route ou la provenance d'un aliment sur une boîte de conserve, ce sont eux qui délimitent vos droits et vos contraintes, ce sont eux, enfin, qui permettent d'appeler au secours, de hurler de joie ou de convaincre par l'éloquence.
Ils sont les lignes, parfois invisibles, qui sous-tendent notre monde.

Cette architecture primordiale apparaît d'ailleurs avec encore plus d'évidence lorsque vous partez à l'étranger, dans un pays dont vous ne maîtrisez pas la langue. Ne pouvant vous référer ni aux inscriptions ni au langage parlé, vous êtes démuni, affaibli, désorienté. Parce que vous avez perdu l'essentiel, le ciment véritable, et que votre monde s'écroule.
Certains peuvent objecter que la communication passe aussi par les gestes et les grimaces, je ne le nie pas, mais cette forme n'est qu'embryonnaire et dépend énormément de la culture (définie par des mots) de la personne qui les utilise.
Tout medium a besoin de mots : la télévision, la radio, internet, les livres, la musique (même lorsqu'elle n'est pas accompagnée de chants). Il faut des mots également pour neutraliser la bêtise, expliquer une opinion, élever un enfant ou simplement faire connaissance avec un inconnu.

Une fois cette constatation faite, il est alors important de parler de la justesse de ces mots et des maltraitances qu'ils subissent. Car, bien entendu, cela a un impact sur nos vies. Sur notre destin, nos pouvoirs ou nos faiblesses.
Dans le domaine écrit, tout ce qui est incorrect, toutes les fautes, les approximations, les coquilles, les lapsus calami, constituent du bruit. Et, comme dans une conversation orale, plus le bruit ambiant est fort, moins les paroles de votre interlocuteur sont compréhensibles. La négligence dans la forme, c'est un marteau-piqueur entre les lignes.
Faut-il pour autant vilipender ceux qui font des erreurs et ne maîtrisent pas parfaitement le français ? Non, évidemment. Personne, à ma connaissance, ne peut se vanter de connaître dans ses moindres recoins une langue aussi complexe. D'autant qu'il faut bien avouer qu'elle recèle quelques idioties et aberrations, notamment dans son rapport avec les autres langues (pourquoi "karate" en japonais est-il traduit par "karaté", correct phonétiquement, alors que "kamikaze", qui se prononce "kamikazé", devient "kamikaze" ? un même cas, deux décisions contraires...).
Il existe toutefois une grande différence entre un simple internaute qui va commettre une faute et une personne qui travaille dans le milieu de l'édition et contribue à "fixer" cette faute sur du papier. Tout comme il existe également une différence entre l'étourderie ou la faute de calame et le manque de sérieux qui consiste à inventer là où il faudrait faire des recherches (qui se limitent, le plus souvent, à une poignée de secondes passée à consulter un dictionnaire, ce qui n'est tout de même pas trop demander).
Les fautes commises par les gens de lettres ont un impact durable et néfaste. Car, quoi de plus respecté et cru qu'un Livre ? N'est-ce pas là le siège de la pensée et de l'exactitude ? Et si un gamin ne peut pas faire confiance aux éditeurs et à leurs ouvrages, vers qui se tournera-t-il pour épancher sa soif de savoir ?

Une tendance actuelle, très moderne dans l'âme, consiste à admettre comme juste une forme incorrecte une fois qu'elle est massivement employée. C'est ce qui permet aujourd'hui d'écrire "autant pour moi" à la place du bien plus judicieux "au temps pour moi", ou de penser que "ne pas faire long feu" signifie "ne pas durer longtemps", alors que l'expression veut dire, en fait, "ne pas échouer". Il en va de même pour une expression bien connue, assez ancienne mais toujours utilisée, dont le destin se révèle fascinant.
Connaissez-vous l'expression "remède de bonne femme" ?
En gros, elle se base sur un sexisme épouvantable et hors d'âge qui tend à faire comprendre que les pires idioties sont véhiculées par les femmes. Un remède de bonne femme est donc un "truc" qui ne fonctionne pas. Sauf qu'à l'origine, l'expression s'écrit "remède de bonne fame", ce qui signifie de "bonne réputation" (fameux). Sans le support écrit, l'expression n'a survécu que par le langage, les mots se sont déformés, et leur sens en a été changé !
Voilà la vraie magie des mots : permettre, par une forme différente, de changer le sens de ce qu'ils désignaient au départ. Dans l'exemple présent, une simple information se gonfle de misogynie phonétique pour finalement devenir son contraire.
Vous allez me dire, "oh, de nos jours, cela ne risque plus d'arriver, nous ne sommes plus au Moyen Age !", et là je vous répondrai qu'au contraire, nous n'avons jamais été autant confrontés à la dégradation des Mots.

La Peste véritable, il faut bien l'avouer, vient du Net et, en général, de l'outil informatique. Bien des gens, une fois un traitement de texte installé sur leur ordinateur, se sont pensés écrivains alors qu'ils n'avaient jamais noirci de pages auparavant ou, pire, qu'ils n'avaient jamais réellement lu. Et lorsque je parle de lecture, je parle de quatre, cinq, six heures par jour, pendant dix, quinze, vingt ans. Autrement dit un terreau fertile dont on ne peut faire l'économie lorsque l'on se destine à manier les munitions que sont les Mots. Il ne s'agit pas de se couper des outils modernes, cela n'aurait aucun sens, mais de simplement admettre que l'écrivain ou l'éditeur est avant tout un lecteur, et un lecteur à l'appétit pantagruélique !
L'on ne devient pas détenteur du record du 100 mètres du jour au lendemain, sans jamais avoir couru et expérimenté les crampes, le souffle court et les coups sourds du coeur qui cogne dans la poitrine comme s'il allait s'en extraire. Tout comme l'on ne devient pas pilote de chasse sans avoir d'abord posé ses fesses sur de petits appareils d'aéroclub.
Aujourd'hui, cette progression logique, permettant de faire le tri entre bon grain et ivraie, semble ne plus exister. La facilité technologique masquant alors - maladroitement s'entend - les tares littéraires profondes.

Mais revenons aux effets.
L'on pourrait se dire "laissons faire les incompétents, Dieu - ou le Lecteur Averti - reconnaîtra les siens". Rien n'est plus faux !
Car, comme dit précédemment, une carrière d'écrivain, de traducteur ou d'éditeur se prépare très en amont, en étant un lecteur. Et le lecteur ne peut s'abreuver qu'à la rivière éditoriale, quelle que soit la qualité de l'eau. Pire, il n'a, dans ses plus jeunes années, même pas conscience de sa possible pollution.
Comment combattre la novlangue si votre langue maternelle est la novlangue ? C'est impossible, Orwell le savait bien.
En tout domaine, celui qui est le mieux outillé l'emporte. Le cuistot, le mécanicien, l'ébéniste ont tous besoin de connaissances et d'outils appropriés pour faire correctement leur travail. Mais, si ce n'est pas le cas, l'on va alors manger ailleurs, faire réparer sa voiture ailleurs ou acheter des meubles ailleurs. Seulement, quand tous les acteurs fondamentaux de l'édition en viennent à appauvrir les Mots, vers qui le lecteur peut-il se tourner ?
Encore une fois, je tiens à préciser qu'il n'est pas question de dire que l'erreur est inconcevable, elle est, par nature, inévitable. Ce qui est par contre inacceptable, c'est de s'en accommoder et de la minimiser.
Se tromper n'a rien de honteux, surtout lorsque l'on travaille beaucoup, mais se complaire dans la suffisance et la facilité, c'est inacceptable. Des excuses ou des circonstances atténuantes, tout le monde peut en produire. Lorsqu'une erreur apparaît, l'important n'est pas de trouver un moyen de la justifier, mais de l'admettre, de la corriger si possible et de faire en sorte qu'elle ne se reproduise plus dans le futur.

Personne n'a envie de tomber sur un pilote incompétent quand il faut prendre l'avion. Ni d'avoir comme dentiste un abruti qui vous arrache la mauvaise dent. L'on devrait être tout autant exigeant envers ceux qui manient les Mots. Car les Mots façonnent le monde. Pas seulement le monde de Papier, mais le nôtre aussi. Ils peuvent nous faire de tendres câlins ou nous briser pour de bon. Ils rayonnent et influencent, s'insinuent partout et, au final, se rient de nous lorsque nous ne les respectons pas suffisamment.
Et lorsqu'on les maltraite, peu à peu, ils plient la réalité environnante à leur nouveau sens. Les bons remèdes de naguère ne valent plus un clou et les conseils avisés deviennent des blagues grasses et désespérantes. Il ne s'agit pas d'élitisme ou de snobisme, consistant à tenir une cuillère d'une certaine façon ou à placer un couteau à droite plutôt qu'à gauche, non, il s'agit du véritable sens de l'univers. Le seul que l'on puisse lui donner en tout cas. Celui que Platon, Shakespeare, Racine, Freud ou King ont tenté de définir à leur façon. Avec des Mots. Imparfaits, certes, mais correctement calligraphiés.
Les amoureux de la culture nippone le savent bien, le shodo est le plus beau des arts. Car avec la forme vient le sens. L'un et l'autre sont indissociables. L'oublier, c'est se perdre vraiment.

"Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent parfois leur liberté."
Confucius