29 juin 2011

Les Histoires de Guerre de Garth Ennis

De la Russie à l'Atlantique nord, en passant par l'Italie et sa Ligne Gothique, l'on plonge aujourd'hui dans l'enfer de la deuxième guerre mondiale avec Histoires de Guerre.

Un ouvrage qui porte sur sa couverture les mots "Ennis" et "Vertigo" mérite qu'on lui accorde un minimum d'attention tant ceux-ci sont souvent synonymes de qualité. Garth Ennis, cette fois, malgré le sujet intrinsèquement violent, est bien loin de la provocation de Preacher ou The Boys. Si loin qu'il en paraît presque sur la retenue. Heureusement, l'intelligence de son écriture est, elle, toujours présente et, débarrassée d'une forme que certains jugent parfois excessive, elle n'en devient que plus évidente.
Aux crayons, l'auteur est entouré de Chris Weston, Gary Erskine, John Higgins, Dave Gibbons et David Lloyd. Les styles graphiques sont assez proches, ni foncièrement originaux ni particulièrement beaux mais ils permettent d'aboutir à un résultat tout à fait convenable. L'on peut reprocher une colorisation manquant toutefois de subtilité et, quoi qu'en dise Ennis, quelques soucis parfois dans la représentation de certaines armes. Ceci dit, l'intérêt de l'ouvrage est bien ailleurs.

Le premier des quatre récits regroupés ici décrit le parcours d'un officier allemand et de ses hommes, protégés par leur Panzerkampfwagen VI, plus connu sous le nom de Tigre. L'engin est presque d'ailleurs la véritable "star" de l'épisode. Il faut dire qu'il fut, en son temps, un véritable monstre de puissance et de technologie, ne souffrant aucun rival sur le champ de bataille.
Bon, évidemment, Ennis ne fait pas une pub sur le savoir-faire allemand et l'on va vite plonger dans les atrocités (plus suggérées que réellement montrées) auxquelles les soldats doivent faire face. Non seulement les  personnages doivent combattre le monstre rouge qui, déjà, déferle sur l'Europe, mais, pire encore, ils sont également confrontés aux fanatiques de leur propre camp, incarnés ici par la Geheme Feldpolizei, un organe de sécurité chargé notamment de s'assurer que les troufions mettent suffisamment d'ardeur à défendre le Reich. 
Une bonne entrée en matière, avec le point de vue de "l'ennemi", cet être si souvent caricaturé par la propagande (de tout temps et de tout camp) qu'il est bon parfois de rappeler qu'en son sein se cachent des hommes, définis non par leurs uniformes mais leurs actes.

L'on monte en puissance avec D-Day Dodgers, où l'on bascule cette fois dans le camp anglais avec les troupes qui, dès septembre 43, débarquèrent en Italie alors que le monde allait bientôt avoir les yeux tournés uniquement sur l'opération Overlord et la campagne de France. Le titre original de l'épisode (que l'on peut traduire par "les tire-au-flanc du Jour J") fait référence à des propos qui auraient été tenus par Lady Astor (première femme a avoir siégé au parlement britannique). Le conditionnel est de rigueur puisque cette dernière a ensuite démenti les avoir tenus. Il n'en reste pas moins que la rumeur parvint jusqu'en Italie...
Il faut imaginer la réaction d'hommes épuisés, risquant leur vie tous les jours, loin des leurs, des hommes qui connaîtront l'âpreté des combats de Monte Cassino (ils n'eurent en face d'eux "que" 4 divisions de Panzers, 10 divisions d'infanterie et une division de Panzergrenadier, soit environ... 100 000 hommes !) et durent s'y prendre à quatre reprises pour enfin venir à bout du mont Cassin.
Ennis a bien compris que traiter de tels hommes de lâches relevait, au minimum, d'une méconnaissance totale de la situation, voire de la pure imbécilité. Les dernières planches, poignantes, dévoilent le destin tragique de la plupart de ces "tire-au-flanc".
Là encore Ennis ne se contente pas de montrer de la "baston" mais accroche à son tableau de chasse virtuel ceux qui jugent, mal et vite, dans la tranquille sécurité de l'arrière.

Le troisième chapitre nous fait rejoindre le camp américain, alors que la victoire n'est plus très loin. Des hommes de la 101ème division aéroportée (très connue depuis la série télévisée Band of Brothers) doivent partir en reconnaissance pour s'assurer qu'un château peut convenir comme résidence provisoire pour un général. Il est question ici du fossé, presque inévitable, qui peut exister parfois entre le haut commandement d'une armée en guerre et les hommes de terrain qui la composent.
Ennis semble dans un premier temps opter pour une approche plus légère (la scène du taureau est assez amusante) mais n'oublie pas de rappeler, par de brefs flashbacks, le lourd tribut payé par les unités qui, des plages normandes, sont ensuite parvenus jusqu'à Bastogne puis jusqu'en Allemagne.

Enfin, l'on termine par un récit mettant en scène l'équipage du Nightingale, un navire d'escorte protégeant les convois entre la Grande-Bretagne et la Russie soviétique. L'histoire est inspirée d'un fait réel, basé sur la terreur qu'inspirait le Tirpitz (le plus grand cuirassé de la Kriegsmarine, sans équivalent en Europe). En été 1942, l'amirauté britannique, pensant que le Tirpitz est de sortie, ordonne aux navires de guerre escortant un convoi pour Mourmansk de se disperser. Les navires de transport, sans protection, sont la proie des bombardiers et U-Boot. Par la suite, il s'avéra que le Tirpitz n'avait même pas levé l'ancre.
Un épisode naval intéressant et chargé en émotion.

L'on a tellement écrit sur cette guerre que l'on aurait pu craindre un sentiment de déjà-vu. Loin de là, Ennis nous dépeint, avec subtilité, des situations fort différentes, bien réelles et souvent déplaisantes (comme se devrait d'être tout récit de guerre se réclamant d'un certain réalisme).
L'auteur parvient à rendre hommage au courage individuel tout en condamnant la machine militaire et les petits juges de salon. Un exercice périlleux, mais parfaitement exécuté.

De vrais récits de guerre, teintés par l'horreur, le sang, le froid, la peine et les remords.

"Si on fait bien, on est des bouchers. Et si on foire, on est des lâches. [...] N'ayant pas affronté ce que j'ai affronté, vous ne pouvez dire si vous êtes mieux que moi. Sachez-le bien... car il y aura d'autres guerres."
Capitaine Lovatt, sous la plume de Garth Ennis.