06 juin 2011

Secret Show : le roman de Clive Barker adapté en comics

Un gros pavé pour ce Secret Show censé être "hypnotique". Effectivement, on a du mal à garder les yeux ouverts.

Attention, pour le traditionnel résumé de l'intrigue, il va falloir s'accrocher un peu. Tout commence lorsque Randolph Jaffe, employé de la poste centrale d'Omaha, Nebraska, découvre un incroyable secret en farfouillant dans le stock de courriers n'ayant pas trouvé leurs destinataires. Il existerait, au-delà de notre réalité, une forme de magie, l'Art, permettant à celui qui la pratique de donner naissance à ses rêves les plus fous. Après avoir assassiné son supérieur pour protéger sa découverte, Jaffe s'offre un petit road-trip qui le conduit à rencontrer une sorte de clodo à moitié à poil coincé dans une boucle temporelle. Il lui apprend l'existence de la Quiddité, une mer-rêve qui serait la source de l'Art. Cette mer métaphysique débouche sur un territoire appelé le Métacosme, un lieu sympathique peuplé par des saloperies qui feraient bien un tour dans le Cosme (chez nous en gros).
Mais le problème le plus urgent de Jaffe, c'est surtout Fletcher, un scientifique qu'il a engagé pour créer le Nonce, une sorte de passage chimique vers la Quiddité et sa magie, et qui, se rendant compte de l'importance du binz, décide de maraver son associé afin de l'empêcher d'arriver à ses fins. Transformés tous les deux par le Nonce, ils se mettent copieusement sur la tronche pendant une éternité, avant de finir, épuisés, aux environs de Palomo Grove, Californie. Là, ils vont s'arranger pour posséder quelques nanas locales qui prenaient un petit bain dans un étang et poursuivre leur combat à travers leur progéniture. Seulement, voilà, deux de leurs rejetons, au lieu de s'étriper bien sagement comme on leur demande, vont tomber amoureux l'un de l'autre. Pendant ce temps là, la petite ville s'anime un peu et attire quelques curieux car la célébrité locale, un humoriste excentrique, n'a rien trouvé de mieux à faire que de clamser en faisant son jogging. Et pas d'un arrêt cardiaque, non, il est tombé dans une faille apparemment sans fond...
Ouf ! Donc ça, c'est uniquement les 60 premières pages (sur plus de 270). C'est un peu dense quoi.

Commençons par la présentation du trio de coupables. A l'origine du projet, Clive Barker, auteur de The Great and Secret Show, roman dont est tirée la BD. L'adaptation a été effectuée par Chris Ryall. Une adaptation dont apparemment Barker se déclare très satisfait, ce qui aurait tendance à signifier qu'elle est fidèle au roman et que c'est donc bien l'écrivain qui est responsable des nombreux défauts de l'ouvrage.
Bonne nouvelle cependant, le troisième larron, qui s'occupe de la partie graphique, n'est autre que Gabriel Rodriguez, un artiste au talent certain dont on avait déjà parlé à l'occasion de la sortie de Locke & Key. Il réalise ici un travail exemplaire, tant au niveau des personnages (très expressifs, mais surtout que l'on peut tout de suite identifier sans peine malgré leur nombre, ce qui n'est pas si courant que ça) que des décors, notamment oniriques.

Voyons maintenant un peu cet énorme bordel que l'on pourrait qualifier d'intrigue. Alors, bien entendu, avoir une imagination débordante, c'est une qualité, c'est même plutôt conseillé lorsque l'on est écrivain. Par contre, une fois jeté sur le papier une tonne d'idées, parfois assez étranges, il est également conseillé de mettre un peu d'ordre dans tout cela, histoire d'aboutir à un récit sinon fluide, du moins logique et intéressant. Or, ici, passé le début prometteur, l'on tombe vite dans le n'importe quoi et, surtout, l'ennui. Un ennui lourd, profond, mortel, qui ne cesse de croître tout au long des planches de ce comic fleuve.
Prenons quelques exemples concrets. Le fait de faire trouver un secret parmi les lettres qui n'aboutissent jamais et s'entassent dans un coin paumé est une excellente idée tant ces mots sans destinataires connus, qui n'ont pu accomplir leur destin, acquièrent finalement une sorte d'aura mystique. Malheureusement, ce thème est à peine exploité et l'auteur ne prend pas la peine non plus de nous fournir un minimum d'explications sur le puzzle ésotérique que Jaffe parvient à reconstituer avec une facilité déconcertante. Autre élément intéressant du récit, la partie métaphysique, bien que complexe, recèle des facilités et des maladresses qui la rendent fort peu attractive malgré sa richesse. Les Terata et autres Hallucigenia par exemple (des entités issues de la peur ou des rêves des individus) font de la figuration et n'ont guère de charisme pour des bestioles censées nous terrifier. La Quiddité et tout l'attirail surnaturel qui l'accompagne s'avèrent également plus lourdingues que fascinants, et Barker use et abuse de concepts farfelus présentés comme des évidences ou entourés de suffisamment de "mystère" pour masquer leurs carences (un honnête lecteur se doit de faire l'effort de croire ce qu'on lui raconte, encore faut-il cependant lui donner un minimum de vraisemblances auxquelles se raccrocher). Quant à l'éternelle lutte du Bien contre le Mal qui est ici ressassée, elle est répétitive et plate. Je connais mal Barker, mais si c'est typique de ce qu'il fait habituellement, je trouve sa réputation bien surfaite.

Dans la longue liste des éléments qui contribuent à dérouter le lecteur et plomber le récit, l'on peut encore ajouter des personnages à l'utilité discutable, une narration poussive, alourdie par de très nombreux pavés de texte dont certains n'ont pas un intérêt réel, et même des dialogues peu inspirés et artificiels.
Tous les ingrédients étaient pourtant présents pour mettre en place une sorte de thriller fantastique, mais c'est à une salade brouillonne et chiantissime que l'on aboutit.

L'emballage, assuré par Akileos, est lui tout à fait correct. Bonne traduction, hardcover, papier glacé et petits bonus constitués d'une introduction de Barker et d'une galerie contenant covers, recherches graphiques de Rodriguez, illustrations de Barker et plan de Palomo Grove.

De jolies planches qui ne peuvent rattraper à elles seules les immenses lacunes d'un (très) mauvais scénario.