24 août 2011

A God Somewhere

La nouveauté du jour, A God Somewhere, nous montre l'évolution tragique d'un homme dont la vie est bouleversée par les pouvoirs qu'il acquiert subitement.

Eric Forster a un projet : acheter, avec son meilleur ami Sam, un bateau afin de passer un peu de bon temps ensemble. Il propose également à son frère Hugh et son épouse Alma de faire partie de l'aventure. Ensemble, ils passent une soirée tranquille à discuter de leurs futures virées. Ce sera leur dernier moment d'insouciance...
Dans la nuit, l'immeuble d'Eric explose. Ce dernier est miraculeusement indemne. Mieux que ça, il se sent bien, serein, "complet". Rapidement, il se rend compte qu'il possède maintenant des dons extraordinaires. Il peut voler, est doté d'une force exceptionnelle et semble invulnérable.
La presse et le monde politique s'empressent autour du héros afin d'en savoir un peu plus sur ce bien réel Superman.
Mais quelque chose a changé dans l'esprit d'Eric. Son pouvoir a modifié sa vision des choses. Peu à peu, il s'éloigne de ses proches et s'enferme dans un délire mystique.

La gamme Wildstorm possède quelques jolies pépites, comme The Authority ou Sleeper, et ce graphic novel tient largement la comparaison. Le scénario est de John Arcudi, les dessins de Peter Snejbjerg.
La thématique en soi n'a rien de bien révolutionnaire. Moore, avec le Dr Manhattan, avait déjà en son temps livré une vision comparable d'un homme qui, peu à peu, en devenant l'égal d'un dieu, se détache de l'humanité. Plus récemment, Ellis, avec No Hero ou Black Summer, ou encore Waid, dans Irrécupérable, ont traité le genre super-héroïque avec une approche réaliste (pour peu que l'on accepte le postulat de départ), bien souvent en prenant en compte l'impact des surhumains sur la société mais également l'effet de leurs propres pouvoirs sur leur psyché, un angle psychologique que l'on retrouvera également chez Marvel avec le personnage de Sentry.
Nous sommes donc sur un terrain largement défriché mais Arcudi parvient néanmoins à rendre son récit original et prenant.

Les rapports entre les quatre personnages principaux sont notamment très bien décrits et évitent les clichés. Malgré le lien familial qui unit les deux frères, l'on sent un peu de jalousie chez Hugh, bien avant l'apparition des pouvoirs de son frère d'ailleurs. Sam, qui fantasme de manière assez malsaine sur Alma, est également un personnage aussi touchant que complexe. Il profite un peu de la célébrité de son ami, condamne par la suite ses actes, mais conserve pourtant un lien fort avec lui. 
Lorsque la situation dégénère vraiment (à ce niveau, le basculement total d'Eric semble un peu rapide), ce qui se produit est si impensable, si injuste, si choquant que cela entraîne essentiellement une question, qui deviendra obsédante pour Sam : pourquoi ?

Une interrogation qui n'a pas forcément de réponse claire mais entraine une réflexion sur l'absence totale d'empathie liée à un état de conscience particulier mais également sur la véritable nature des super-héros (souvent trop rapidement considérés comme "bons" et capables de gérer leur différence).
La dérive mystique d'Eric est également des plus intéressantes car, là encore, elle permet de s'interroger sur la véritable "psychologie" (si tant est que le terme convienne ici) de Dieu. Une entité qui est capable de créer la multitude de merveilles de l'univers, de contempler les galaxies en se disant "bon moi-même ! c'est moi qui ai fait ça !", peut-elle se soucier du destin de l'Homme ? 
Pour donner une idée d'échelle, la Terre est un point minuscule de 12 760 km de diamètre. Pluton, la planète la plus éloignée du Soleil, est située à un saut de puce ridicule de 5,9 milliards de km. Il faudrait voyager pendant plus de quatre ans à la vitesse de la lumière pour atteindre l'étoile la plus proche, Alpha du Centaure. Et pour parcourir notre galaxie, la Voie Lactée, toujours à la même vitesse, il faudrait 100 000 ans. On estime qu'elle contient environ 200 milliards d'étoiles. Et toute cette immensité inconcevable n'est rien, juste une minuscule poussière en comparaison de l'univers et des amas et superamas de galaxies. A cette échelle, que vaut la destruction du milliardième de grain de sable qu'est la Terre ? Et donc, pire encore, de quelques-uns de ses habitants ? Le Mal existe-t-il encore lorsqu'il est dilué dans l'indicible terreur mathématique qui se cache derrière l'infinité de zéro qui sert à mesurer d'infimes parties de l'univers ?

Cet aspect (la relativité des actes et de leurs conséquences) aurait pu être davantage creusé, mais il a tout de même le mérite d'être présent.
L'ouvrage contient trois pages de petits croquis en bonus et bénéficie d'une traduction correcte.

Une oeuvre de qualité mélangeant de subtils rapports humains et d'inquiétantes interrogations métaphysiques.



ps : l'illustration astronomique (qui n'a rien à voir avec l'oeuvre dont il est question ici) représente la nébuleuse de la Tête de Cheval (ou Barnard 33). L'extraordinaire couleur rose caractéristique provient de la présence d'Hydrogène ionisé. Comme toutes les nébuleuses, Barnard 33 est à la fois une pouponnière d'étoiles et... leur cimetière. Elle a été découverte en 1888 et se situe à 1500 années-lumière du Soleil, autant dire notre voisinage (très) proche.