26 juillet 2011

Rorschach : L'Encre des Origines

Petite tentative de retourner aux sources véritables de Rorschach, personnage célèbre de Watchmen, inspiré par un test tout aussi célèbre mais mal connu.

Rorschach, pour les amateurs de comics, c'est d'abord un personnage tragique, probablement le plus emblématique (avec Osterman, alias le Dr Manhattan) de l'oeuvre phare d'Alan Moore et Dave Gibbons. L'anti-héros, enfant maltraité, justicier expéditif et maître de la non compromission, possède un charisme exceptionnel et une identité visuelle tout aussi réussie.
Bien entendu, son pseudo et son masque sont tirés du fameux test de Rorschach, rendu très populaire par le mauvais folklore véhiculé par la télévision et ses simplifications chroniques. Il faut dire que les méandres de la psychanalyse (et de ses différentes écoles) ne sont pas simples non plus à appréhender pour le profane. Or, pour comprendre Rorschach (le nôtre), il convient de comprendre Rorschach (le test). 

C'est le brave Hermann Rorschach, psychiatre suisse, qui développe le fameux test en 1921. Il s'agit d'un test dit "projectif", qui permettrait, en regard des réponses du sujet, de déceler ses principaux traits de personnalité, voire même certaines pathologies. Voilà qui est bien pratique d'une certaine façon : s'il suffit d'analyser les réactions d'un individu face à diverses taches d'encre pour le connaître en profondeur, cela permet d'économiser du temps et, évidemment, de l'argent.
D'une certaine manière, le test va surtout bénéficier, à l'époque moderne, des avancées d'autres méthodes, parfois proches en apparence. L'utilisation de dessins, dans le domaine de la psychanalyse des enfants, tend en effet à valider l'idée qu'un support graphique permet de déduire des éléments essentiels sur la personnalité d'un patient. C'est bien sûr vrai, mais il faut alors replacer l'analyse spécifique des enfants dans un contexte plus vaste : un psychologue va également prendre en compte la manière de jouer qu'à l'enfant, ou sa manière de s'exprimer, même s'il n'est pas en âge de décrire clairement des évènements traumatisants. Surtout, toute réponse, toute réaction, tout geste s'analyse par rapport à un contexte et non dans l'absolu.

L'on en vient à un point important : une analyse, chez l'adulte, est toujours essentiellement une auto-analyse. L'analyste n'est présent que pour permettre le transfert (concept majeur chez Freud) et pointer du doigt les terrains que l'on décrit et dont on évite pourtant inconsciemment les reliefs.
Dans un tel contexte, où la verbalisation, la participation active du sujet et l'échange patient/analyste sont essentiels, l'intérêt du test de Rorschach - surtout s'il est pratiqué en aveugle, un exercice bluffant qui a fait une partie de sa renommée - semble très limité.
Comment alors expliquer son succès passé et, dans une moindre mesure, actuel ?

Ce qui fonctionne bien dans le test de Rorschach, c'est en fait un "truc" simple mais peu connu du grand public : la lecture à froid (ou cold reading). En gros, le principe d'une lecture à froid réside dans le fait de convaincre un inconnu que l'on parvient à avoir accès à sa vie, son passé, ses sentiments, à l'aide d'un quelconque support (boule de cristal, tarot, test de Rorschach, thème astrologique, analyse de l'écriture, etc.).
Une lecture à froid demande un certain sens de l'observation, un peu de chance (un escroc se moque bien de ne réussir qu'une escroquerie sur trois ou quatre) et l'application de quelques techniques simples mais terriblement efficaces. Dans le lot des techniques employées, l'on peut isoler par exemple le "shotgunning", qui consiste en fait à "ratisser large" (les amateurs d'armes à feu auront sans doute compris immédiatement le rapport).
Prenons un exemple concret. Si je vous dis "vous avez souffert d'un terrible manque dans votre jeunesse parce que votre mère s'est suicidée", j'envoie une balle, seule, et bien trop précise. Si, au contraire, j'affirme "vous souffrez à l'heure actuelle, peut-être d'un traumatisme lié à votre enfance ou votre passé récent", je tire à la chevrotine. Tout le monde souffre, à des degrés divers, et la personne ne retiendra de la phrase que la partie qui l'intéresse : "passé récent" ou "enfance". A partir de là et des réactions de la personne, le tir peut être de plus en plus ciblé.
Une autre technique consiste à donner à un même terme une interprétation différente. Par exemple, dans les tarots divinatoires, l'arcane "Sans Nom" (la faucheuse, la Mort quoi), n'est pas synonyme de mort mais de "changement". En gros, si vous clamsez, ben, c'est franchement un changement, mais si vous déménagez, changez de boulot, rompez avec votre petite amie, vous engueulez avec votre meilleur pote, ben... c'est un changement aussi. Mieux encore, cette carte "peut" figurer un nouveau départ, donc un truc ultra positif. Au choix donc.
Le psychologue Bertram Forer est notamment connu pour avoir décrit cet effet (appelé "effet Barnum") en démontrant la puissance, entre autres, du shotgunning et de l'interprétation multiple grâce à des tests de personnalité fictifs auxquels tous les participants se verront attribuer la même réponse sous forme de profil qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, obtiendra la note moyenne de 4,26 (5 étant la meilleure note attribuable et signifiant que le portrait correspond tout à fait à l'idée que l'individu se fait de lui-même).

Vous allez me dire (et vous aurez raison), dans un test de Rorschach à l'aveugle, l'on ne peut pas voir la personne et tirer des informations de ses réactions. Mais, l'on a tout de même la transcription de ses réactions aux taches. Sur une ou deux, cela ne signifie peut-être rien, mais sur dix, l'on parvient forcément à tirer des informations du sujet. Son niveau de langage ou ses références permettent notamment de s'en faire, même inconsciemment, souvent une bonne idée. Le "même inconsciemment" a son importance car, en réalité, la lecture à froid peut être pratiquée de manière inconsciente, alors que le sujet "analysant" est persuadé de ses dons et de sa bonne foi et n'a aucune envie d'arnaquer le sujet "analysé". 
Ah ben oui, ce serait trop simple aussi !
La lecture à froid est donc quelque chose que l'on peut pratiquer de manière malveillante, en poursuivant un but personnel, mais, malheureusement presque, c'est aussi quelque chose que l'on peut utiliser sans même s'en apercevoir. D'où l'extrême complexité de la chose. Des adeptes sincères de Rorschach le défendent avec l'énergie du désespoir mais également de la sincérité, ce qui a toujours nuit à la validation psychométrique du test.

Revenons-en maintenant (pour ceux qui n'ont pas décroché) à Rorschach, le personnage.
L'analyse qui en a toujours été faite, basée sur une connaissance superficielle du test, est celle d'un personnage profondément troublé, renvoyant au lecteur sa propre perception du monde, chacun étant seul devant les taches et les éventuels démons qu'elles peuvent faire surgir.
Si l'on accepte de "lire" Kovacs en prenant cette fois en compte les failles du test qu'il représente (tant dans le nom que l'aspect), une lecture plus profonde et cynique encore est possible. Car, alors, Rorschach serait l'incarnation du monde se méprenant sur le monde. Une sorte de totem, à la fois impie et magnifique, représentant les océans de sang et de larmes engendrés par des interprétations et des lectures trop froides pour être vraies. Ce ne serait plus le doigt pointé vers l'analysé mais une mise en cause de l'analyste et de ses tares. En quelque sorte une personnification de la désillusion. Et effectivement, qui plus que Kovacs peut incarner le désenchantement et la douleur liée à la mystification ?

Kovacs, enfant, est d'abord confronté à l'illusion de la sécurité et au mythe de l'amour maternel, un amour censé être naturel mais dont il ne fera jamais l'objet. Après le Keene Act, la loi, censée protéger les plus faibles et s'attaquer aux criminels, semble également se retourner contre lui en lui interdisant de rendre justice et en s'attaquant aux Masques. Par la suite, un autre "masque" (dans le sens "illusion" cette fois) va tomber, lorsque Kovacs découvre qu'Ozymandias est l'instigateur des meurtres et du complot plutôt pervers visant à empêcher la troisième guerre mondiale. Toute sa vie, il est confronté à des symboles (la mère, la loi, les justiciers) qui ne remplissent pas leur rôle et s'avèrent aussi vides, réducteurs et décevants que pourrait l'être le test de Rorschach pour celui qui en découvre les limites. 
Ainsi, plutôt qu'une manière de renvoyer le lecteur à ses propres interrogations, l'utilisation du test de Rorschach permettrait de symboliser les dogmes creux, les institutions faussement présentées comme immuables, la confiance aveugle dans les mots, les techniques, les comportements qui revêtent un vernis de bienveillance et d'efficacité, notamment lorsqu'ils sont issus d'une autorité respectée (l'état) ou d'un être aimé (les parents).   

Est-ce là trop dire ? Dans bien des cas, je serais tenté de répondre par l'affirmative. Mais quand on a affaire à un bougre comme Moore, c'est différent. Ignorait-il, au milieu des années 80, les failles du test de Rorschach dont les plus fervents adeptes, et les déjà détracteurs, remontent aux années 40 et 50 ? Difficile de le croire, surtout lorsque l'on connaît la capacité de travail et le côté presque obsessionnel du bonhomme (il suffit de lire From Hell pour s'en convaincre). Impossible de penser qu'il ait employé une telle symbolique sans se documenter en profondeur sur ce test dans lequel il est raisonnable de supposer qu'il voyait plus qu'une esthétique ou une simple manière de titiller le lecteur. Ce serait au contraire une façon de mettre en scène l'absurdité du monde et son côté factice. Mieux (ou pire) encore, dans cette corruption involontaire de l'analyste, des croyants, de la certitude, peut-être faut-il voir non pas nos erreurs (l'erreur faisant partie de nous et nous masquant souvent confortablement la vue) mais notre condition d'êtres voués à se faire berner. Et pas uniquement par stupidité, ce qui est plus effrayant encore. 

La symbolique de Rorschach est sans doute plus forte que Rorschach Père (Hermann) et Rorschach Fils (Walter Kovacs) ne le laissaient supposer de prime abord. Il ne s'agit pas tant de comprendre un esprit ou de rendre justice mais de dévoiler un leurre. Leurre basé sur rien d'autre qu'une analyse, légère mais en apparence complexe, elle-même basée sur... des taches, du flou, des sensations, uniques et personnelles, et ce fameux effet Barnum censé combler, un moment, notre profonde ignorance et nos angoisses. Angoisses renforcées par ces parents qui n'aiment pas, ces lois qui ne protègent plus, ces meurtres censés préserver la vie ou... ces tests médicaux très sérieux basés sur des trucs de foire.

Rorschach reste un nom qui aura marqué doublement l'histoire et le parcours des curieux. Et dans les deux cas, il aura été question de lecture. L'une un peu illusoire et néanmoins académique, l'autre plus agréable et subtile. Pour qui sait chercher, ce nom aura en tout cas été une précieuse balise.
En attendant la suivante.
Surtout, le personnage continue de fasciner et d'être sujet à controverse, et ce malgré son absence. Sans doute un signe de plus de son immense profondeur.


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24 juillet 2011

Rex Mundi : La Couronne et l'Epée

Sortie ce mois du tome #4 de Rex Mundi, un volume important à plus d'un titre.

Cette fois, le monde est en guerre. Le Duc de Lorraine, appuyé par la chambre des Epées et celle des Robes, a réussi à annexer les Marches d'Espagne et à trouver un prétexte pour déclencher une offensive contre l'émirat de Cordoue, tout cela contre l'avis du roi. Par le jeu des alliances, la Prusse, le Saint Empire Romain, l'Angleterre puis la Russie et l'empire Ottoman sont entraînés dans le conflit. 
Louis XXII décide alors de tenter de reprendre le pays en main en dissolvant le parlement et en en faisant arrêter les membres. Cette action énergique n'aboutit cependant qu'à un début de guerre civile, la plus grande partie de l'armée restant fidèle à Lorraine. Ce dernier marche d'ailleurs maintenant, avec ses troupes, sur Versailles.
A l'est par contre, les nouvelles ne sont pas bonnes. Les prussiens progressent rapidement et prennent Bruxelles avant de s'approcher dangereusement de Paris.
Quant au Dr Saunière, trahi, il va bientôt être arrêté par l'Inquisition...

Après les premiers opus (ct tomes #1 - #2 - #3) qui exposaient l'univers particulier de Rex Mundi et ses personnages, développant une ambiance de polar ésotérique, nous assistons ici à un virage vers un récit plus martial et politique. Arvid Nelson reste le grand architecte du scénario mais c'est cette fois Juan Ferreyra (que l'on avait déjà un peu vu à l'oeuvre dans le troisième volume) qui s'occupe de la partie dessin. Son style est nettement plus lisse que celui de Eric Johnson qui avait su imposer une atmosphère sombre et inquiétante. Même si certaines planches conservent un réel charme, l'on peut noter quelques maladresses dans les postures et un manque de constance au niveau des visages. Rien de rédhibitoire tout de même, fort heureusement.

Plusieurs faits importants ont lieu dans ce nouveau récit, principalement orienté vers la géopolitique et les détenteurs du pouvoir en France. Rappelons que nous sommes dans une uchronie située dans les années 30. L'auteur joue habilement de la distorsion du temps et des évènements en faisant du duc de Lorraine une sorte de führer français (son emblème est d'ailleurs un croisement entre la symbolique croix de Lorraine et les couleurs nazies). Certains coups politiques du duc prennent alors un éclairage supplémentaire. L'on peut notamment voir dans l'annexion des marches d'Espagne un parallèle avec le sort réservé en leur temps aux territoires sudètes. Louis XXII, totalement dépassé, peut faire penser à une sorte d'étrange mélange entre Guillaume II, qui se montra régulièrement hostile aux projets d'Hitler et notamment à l'invasion de la Pologne, et Hindenburg, président vieillissant qui dut se résoudre à nommer Hitler chancelier mais n'hésita pas à condamner sa politique de persécution des juifs et obtint même quelques sursis, malheureusement très momentanés, pour certains d'entre eux, notamment les anciens combattants.
Le scénariste prend également à contre-pied certains faits stratégiques et militaires. Ainsi, les "alliés" (ici représentés par les empires germaniques et les nations islamiques) ne tardent pas à agir et profitent que les forces françaises soient occupées par l'invasion de Cordoue pour frapper. Un éloignement que n'avait pas su exploiter l'état-major français, empêtré dans une logique défensive qui datait d'une guerre, alors que le gros de l'armée allemande liquidait la Pologne.
Bref, un captivant jeu de points communs, de différences, d'amalgames qui rend cette épopée uchronique d'autant plus crédible et lui donne un parfum douloureusement familier.

Du coup, la quête du Graal et l'enquête de Saunière n'avancent qu'à petits pas, mais l'ensemble est suffisamment passionnant pour que l'on ne puisse pas s'en plaindre.
L'ouvrage contient également quelques bonus dont une introduction de Bill Whitcomb (qui livre une réflexion intéressante sur les points communs pouvant exister entre gnose et magie ou quête mystique et enquêtes), une galerie d'illustrations (dont une, que j'aime beaucoup, par Humberto Ramos), et même une histoire courte publiée à l'origine dans Dark Horse Book of Monsters. Et bien entendu, l'on retrouve les habituelles cartes et extraits de journaux. Si l'on ajoute à cela une traduction sans faille, l'on est sans surprise devant l'un des achats vivement conseillés du mois.

Une quatrième partie réussie dans laquelle les mystères de l'Eglise font place aux manipulations politiques et à l'affrontement entre nations. 
Ambitieux et maîtrisé.

20 juillet 2011

Wolverine goes to Hell

On se penche tout de suite sur la nouvelle série régulière du Griffu et le relaunch de sa revue VF.

Panini remet ce mois les compteurs à zéro avec la sortie de Wolverine #1, qui remplace donc le précédent mensuel et ses 209 numéros. Au sommaire, les deux premiers épisodes de la toute nouvelle série Wolverine, qui fait suite à Wolverine : Weapon X.
Au scénario, toujours Jason Aaron (Scalped, PunisherMAX, Astonishing Spider-Man & Wolverine), accompagné cette fois de Renato Guedes pour la partie dessin. L'artiste brésilien, qui a surtout travaillé pour DC Comics jusqu'ici, fait montre d'un talent certain. Visiblement aussi à l'aise avec Wolvie que certains personnages plus monstrueux, il nous livre quelques splash pages pas dégueulasses du tout.

Pour ce qui est du récit, tout commence par une petite introspection de ce pauvre Logan qui fait encore une fois face à son côté sombre. Et la situation va évidemment dégénérer rapidement. Non seulement l'âme de Wolverine se retrouve en enfer, ce qui n'est déjà pas le meilleur des endroits où passer ses vacances, mais son corps, apparemment sous un bien néfaste contrôle, va se mettre en quête de ses proches pour les expédier ad patres. Dans la liste des personnes menacées figure la jolie Melita Garner (en voilà une qui devrait se renseigner sur le destin des copines d'encapés avant de sortir avec n'importe qui !), journaliste et petite amie actuelle de Logan, qui va devoir son salut à l'intervention de... Mystique.

Pour ce qui est des thèmes, rien de bien original. Le destin, la mort, la culpabilité, la quête de rédemption, bref, le package standard lié au plus populaire des mutants. Pour un nouveau départ, on aurait pu s'attendre à quelque chose qui sorte un peu plus des sentiers battus. Ceci dit, ce début d'arc tient tout à fait la route pour le moment et se laisse lire sans déplaisir. Melita, si elle parvient à survivre, pourrait être un personnage intéressant, d'autant qu'elle est loin du stéréotype de la demoiselle en détresse qui hurle à la première araignée venue ou au premier skrull aperçu. Elle utilise d'ailleurs un joli arsenal offert par son mec. Ah, les cadeaux de St Valentin, ça a son utilité quand même ! Et puis, c'est toujours romantique d'offrir un poing américain, une petite bombe de gaz incapacitant ou un disrupteur sonique. 
Niveau guests, les lecteurs vétérans reconnaîtront pas mal de visages connus, mais les nouveaux pourront suivre l'histoire sans aucun problème. La série s'adresse bien sûr à un public "averti", bien que le niveau de violence soit habituel pour le type qui reste le "meilleur dans sa partie" (on se doute bien que s'il a des griffes, ce n'est pas pour tailler les haies ou jouer les Edward Scissorhands).
La suite dès le mois prochain et le grand final en septembre.

Du Wolverine classique, qui ne surprendra pas mais ne devrait pas non plus décevoir.

18 juillet 2011

Un Hiver de Glace

On profite du calme de la période estivale pour se pencher sur une petite pépite de 2010 : Un Hiver de Glace.

Ree Dolly vit dans les Ozark Mountains. Une région froide, dure, dont les traditions échappent presque totalement aux lois fédérales. C'est sur un sol rocailleux et grisâtre que les Dolly, et bien d'autres familles, ont survécu plus que prospéré. Pour Ree, cet hiver risque bien d'être le dernier. Son père a disparu. Recherché par les autorités, il a hypothéqué sa maison pour payer sa caution. S'il ne répond pas à la convocation du tribunal, Ree va tout perdre... et se retrouver seule, sans toit, pour s'occuper de ses deux petits frères et de sa mère malade.
Ree décide alors de tout faire pour retrouver son père. Quitte à se mettre à dos l'oncle Larme, Petit Arthur ou la puissante famille Thump. Certains fabriquent de la coke. La plupart ont déjà tué. Tous respectent la loi du silence.
C'est ce silence que Ree doit briser pour sauver sa famille. Ou la condamner définitivement...

La collection Rivages/Casterman/Noir commence tout de même à contenir quelques oeuvres de taille, comme Shutter Island ou Dernière Station avant l'Autoroute. En général, l'on sait que l'on va se trouver devant un bon vieux polar noir, mais également devant un récit subtil, souvent émouvant, où les flingues et les coups de poing ne font pas tout. C'est cette fois encore, fort heureusement, le cas.
Un Hiver de Glace est l'adaptation de Winter's Bone, du romancier Daniel Woodrell. La transposition sur papier est assurée par Romain Renard, qui fait montre ici d'un talent exceptionnel. Il est peu de dire que ses dessins sont magnifiques, envoutants et parfaitement maîtrisés. Les teintes sépia rendent parfaitement l'atmosphère sinistre dans laquelle baigne ces familles, au destin aussi violent que dramatique. Mais bien loin de ne se préoccuper que de l'aspect sombre, Renard montre également la beauté brute du paysage, les incroyables étendues neigeuses, décors dans lesquels évoluent des personnages aux visages marqués et expressifs. L'artiste utilise parfaitement le medium BD, notamment en faisant parfois l'économie du texte lorsque l'image seule évoque déjà l'essentiel. Et que dire notamment de l'utilisation - sublime - de la pluie, dans laquelle se dévoile les ombres du passé ? Comme si les habitants ne faisaient plus qu'un avec le lieu, comme si leurs coeurs s'étaient peu à peu habitués à la roche, aux coups, à l'indicible. C'est tout simplement magistral.

L'histoire en elle-même est d'une grande subtilité. Il y a bien quelques coups (de poing, de pied, de feu), un vrai suspens, de bons gros méchants, mais l'on échappe à toutes les idées reçues du genre pour finalement plonger dans le véritable enfer, celui qui ne permet pas de séparer le Bien du Mal, celui que l'on ne peut dénoncer tellement il est proche, celui qui met le feu à nos vies sans que l'on puisse compter sur une aide extérieure pour éteindre l'incendie.
Sur cet échiquier particulier, où l'on perd dès que l'on joue, Ree apparaît comme un simple pion. Malmenée, effrayée, poussée à bout, elle a contre elle la justice, le poids des traditions, le destin et les connards du coin. Beaucoup pour une jeune fille. Woodrell a cependant évité d'en faire une Rambo au féminin. Ce sont les coups qu'elle encaisse qui la rendent admirable. Non parce qu'elle souffre, mais parce qu'elle se relève malgré la souffrance. 
Le silence qu'elle doit briser, comme un horrible cocon de glace, se matérialisera d'une bien répugnante façon. Quant au final, il est à l'image du reste, magnifique et bien amené, notamment par les non-dits, à la puissance évocatrice incroyable.

Plus qu'un polar, une belle histoire qui tape autant à l'oeil qu'au bide.

La mort de Captain Marvel

Réédition ce mois du premier Graphic Novel de Marvel : La mort de Captain Marvel. L'agonie vaut-elle encore le coup d'être vécue ?

En 1982, la Maison des Idées sort son premier roman graphique, consacré en fait à la fin de Captain Marvel, bien connu des amateurs de sagas cosmiques. L'on aura par la suite l'occasion de suivre les aventures de son fils, Genis-Vell, et même de le revoir pendant Secret Invasion (cf Marvel Universe #13). Sa fin, scénarisée et dessinée par Jim Starlin, restera néanmoins dans les mémoires comme un évènement important, notamment parce qu'il ne succombe pas à un combat contre un ennemi de plus mais parce qu'il tombe gravement malade, comme le premier civil venu.
Voyons déjà ce que Panini a réuni dans ce Best Of. Outre le Graphic Novel en question, l'on retrouve les Captain Marvel #29 et #34, ainsi que les Marvel Spotlight #1 et #2.
Là, deux façons de considérer le truc. Soit on se penche sur ces épisodes en les considérant comme des reliques vintage intouchables, auquel cas il n'y a pas vraiment besoin de les chroniquer, autant aller faire une messe à l'église du coin, soit on porte un regard actuel sur l'ouvrage et on fait le bilan de ce qui a tenu le choc après presque trente ans. Ici, l'on va opter pour la deuxième solution.

Le matériel a vieilli, et pas toujours bien, c'est évident. Narration, dessins, colorisation, tout est terriblement vieillot, le pire étant sans doute la colorisation dont les teintes criardes donnent envie de gerber au bout de quatre pages. Les deux Spotlight n'ont pas beaucoup d'intérêt, les deux épisodes de la série Captain Marvel permettent par contre d'introduire efficacement le personnage. Le premier nous montre la manière dont il obtient sa fameuse conscience cosmique, dans un gros trip métaphysique mâtiné de mythologie et d'une morale aussi simpliste que désarmante.
Le second nous dévoile une ancienne confrontation entre Mar-Vell et Nitro. Rappelez-vous, il s'agit du fameux type capable de faire exploser tout ou partie de son corps. Un sympathique personnage qui sera d'ailleurs bien plus tard à l'origine des évènements de Stamford qui mèneront à la guerre civile entre les héros.
Voilà pour la partie introduction, l'on attaque maintenant le plat principal.

Mar-Vell revient sur son passé, ses proches se lamentent ou tentent de lui venir en aide, bref, du prévisible, souvent maladroit, mais Starlin parvient tout de même à plusieurs reprises à faire naître une émotion véritable, souvent d'ailleurs lors de planches ou cases silencieuses. Voir Eros verser sa petite larme ou Elysius étreindre Mar-Vell conserve un potentiel émotionnel indéniable, sans doute parce que la souffrance et les larmes, malheureusement, ne prennent jamais de rides.
Le final est assez bouleversant également, et très bien pensé, puisqu'il offre tout de même une vision optimiste de la mort, qui devient un passage plus qu'une fin en soi. Thanos tient d'ailleurs dans cette partie un rôle ambigu des plus intéressants.
Le bilan est donc contrasté. Si du point de vue de l'écriture, l'ensemble est très daté, Starlin impose une vision particulièrement adulte du personnage et parvient encore à avoir un impact sur le lecteur lors de certaines scènes poignantes. Contrairement à ce que Panini prétend sur la quatrième de couverture, nous sommes loin d'une "saga fondamentale jamais égalée à ce jour", mais le coup d'oeil reste instructif et agréablement nostalgique.
Notons que la traduction comporte quelques fautes et maladresses.

Une mort à la réputation quelque peu surfaite.

13 juillet 2011

Daredevil : Shadowland

Le 22ème numéro de Daredevil en 100% Marvel est un peu particulier, l'on se penche tout de suite sur cet arc intitulé Shadowland.

Daredevil, plus que jamais, tente d'imposer sa loi dans Hell's Kitchen. Avec l'aide de la Main, organisation dont il a pris la tête, il traque les gangs et criminels qui ont l'imprudence d'opérer sur son territoire.
Matt va cependant très loin. Après un nouveau combat contre Bullseye, il a en effet franchi une limite en tuant ce dernier. Ses amis s'interrogent sur ses méthodes tandis que la police, impuissante, ne peut que constater la peur qui contamine les rues de Hell's Kitchen.
Dans ce contexte, il suffit d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres.
Quant à Daredevil, quelque chose de noir et puissant grandit en lui et renforce son emprise. Peu à peu, le héros bascule vers les ténèbres, combattant ses anciens alliés, mettant en danger ses plus proches amis...
Pour Matt Murdock, c'est peut-être tout simplement la fin.

Si vous êtes un habitué de la série Daredevil, publiée en 100% Marvel, première surprise, Shadowland est en fait un crossover et, pour une fois, les évènements principaux qui touchent Daredevil sont en fait contés en kiosque (dans le Marvel Heroes Extra #7). Pour bien faire et respecter l'ordre chronologique, il faudrait même lire alternativement les épisodes contenus dans le 100% Marvel et le MH Extra. Pas très pratique.
Voyons un peu le contenu. Le scénario est signé Andy Diggle et Antony Johnston, les dessins sont de Marco Checchetto et Roberto de la Torre. D'un point de vue graphique, tout va bien, les artistes ayant opté pour l'ambiance sombre et urbaine qui caractérise la série. Les décors sont même assez jolis.
Pour le récit, c'est tout autre chose.

On a pu lire ici et là que Shadowland allait révéler un visage jusqu'alors inconnu de Daredevil. Là on peut déjà se dire que ceux qui rédigent de telles accroches ont la mémoire bien courte. Le trip "dépression & descente aux enfers" est tout de même récurrent chez Murdock (cf Born Again, une saga tout de même culte). De plus,  sous l'ère Bendis, Daredevil avait déjà joué avec les frontières de la légalité et les codes moraux habituels des Masques (cf ce Deluxe et le Combat d'Anthologie #11). Il n'y a donc rien de nouveau sous le soleil. Pire, faire moins bien ce que certains ont déjà fait (Diggle n'étant tout de même pas du niveau de Bendis), surtout lorsque l'encre des prédécesseurs est à peine sèche, cela revient à prendre un bien gros risque : celui de la comparaison.
Et à ce petit jeu là, Shadowland perd sur tous les plans.

On l'a vu, la thématique n'est pas nouvelle. Mais la manière de la mettre en oeuvre est ici bien maladroite, voire peu vraisemblable. Autant reprendre en main les affaires du Caïd était un retournement de situation crédible, autant bâtir une forteresse pleine de ninja au milieu de Manhattan, sans que les autorités fédérales ne s'en émeuvent, frise le grotesque (et rompt avec un certain réalisme qui faisait le charme de la série).
Il y a bien le meurtre de Bullseye, dont les conséquences psychologiques et morales pourraient être intéressantes, mais non seulement le débat philosophique est évité mais, en plus, Murdock n'étant pas réellement lui-même, ses actes ont une portée symbolique bien moins grande (exit donc la remise en cause du principe du "no kill").
Enfin, et c'est peut-être là le pire, l'on a du mal à se prendre d'affection pour les personnages (voire même à les reconnaître pour certains). Dakota North (qui a pourtant un potentiel à la Jessica Jones) ne sert qu'à jouer du flingue, White Tiger (tout comme Cage ou Iron Fist) fait de la figuration, quant à ce pauvre Foggy, il se retrouve à escalader la fameuse forteresse à mains nues... comme ça, sur un coup de tête. Alors, les encapés, ok, ils ont des pouvoirs, ils s'entraînent, c'est un postulat de départ qu'il faut accepter. Mais Foggy !! Il est avocat, pas alpiniste ! Ben ça fait rien, hop : "y'a des fissures entre les pierres, c'est bien suffisant ! je tombe même pas la veste et je m'en vais t'escalader ça fissa !"
Ben non, merde ! Un type normal, ça sonne à la porte et ça prend l'ascenceur, ça fait pas un remake de Vertical Limit

Bref, si Shadowland marque bien la fin d'une époque pour le Diable Rouge, on ne peut pas dire que ce soit franchement inspiré ou même maîtrisé. Et si en plus vous ne prenez que ce seul ouvrage, vous ratez l'essentiel de l'action. D'un point de vue éditorial, s'arranger pour publier la série phare en librairie (là où les lecteurs ont l'habitude de retrouver l'essentiel des aventures de Daredevil) aurait sans doute été plus logique.
Ceci dit, vu le manque d'inspiration et la platitude des situations et personnages, faire carrément l'impasse sur cet event ne serait pas forcément une mauvaise idée.

Difficile de ne pas avoir un petit pincement au coeur en regardant l'Homme sans Peur devenir l'Homme sans Intérêt.

   

11 juillet 2011

Icons : l'univers DC de Jim Lee

Petit coup d'oeil sur Icons, un artbook s'intéressant aux travaux de Jim Lee chez DC Comics.

Akileos nous avait gratifié, voici quelques temps, d'un très bel ouvrage consacré à Tim Sale. Cette fois, en ce début d'été, l'éditeur se penche sur un autre artiste, en l'occurrence Jim Lee (Batman : Hush, X-Men). Originaire de Corée du Sud, Lee a passé son enfance dans le Missouri. Alors qu'il était destiné à devenir médecin, il abandonne ses études pour se lancer dans le dessin. Bien lui en prend car, après être passé par Marvel, il fonde Wildstorm, un label qui sera plus tard racheté par DC Comics. C'est donc essentiellement sur l'univers de la Distinguée Concurrence qu'est basé ce livre.

Les premières parties, assez imposantes, sont consacrées à la fameuse Trinité, autrement dit Batman, Superman et Wonder Woman. Extraits de comics, crayonnés, dessins ayant servi pour l'élaboration de figurines, storyboard destinés à des adaptations cinématographiques, le matériel s'avère varié et entrecoupé d'explications succinctes mais suffisantes.
Les chapitres suivants s'intéressent à des séries moins connues du grand public, comme WildC.A.T.S., Deathblow, The Intimates ou encore GEN13. Là encore, de petits résumés permettent de savoir de quoi il retourne et de replacer la création des différents titres dans leur contexte. 
On continue avec un peu de Vertigo, Lee ayant souvent réalisé des illustrations pour des variants ou des numéros anniversaire. L'on retrouve ainsi les univers de Preacher, 100 Bullets, American Vampire ou DMZ, réinterprétés par l'artiste. 
L'ouvrage se termine par une très courte histoire (10 planches) de la Légion des Super-Héros, un récit en forme de clin d'oeil dans lequel Jim Lee se met lui-même en scène.

A moins d'être totalement allergique à Lee, voilà un bel objet qui devrait en tenter plus d'un. Le prix (35 euros) semble tout à fait raisonnable si l'on prend en compte le soin apporté à cette édition : grand format (23 x 31 cm environ), hardcover et papier glacé, le tout pour un contenu qui fait près de 300 pages.
Les dessins, variés et souvent fort beaux, parsemés de petites anecdotes ou d'explications techniques, constituent évidemment le coeur de ce recueil, à savourer pour le plaisir des yeux avant tout.
Dommage finalement que l'exploration du travail de ce dessinateur s'arrête aux portes de Marvel, la Maison des Idées étant exclue de ce tour d'horizon.

Un beau livre qui ravira les fans de Lee et DC.



Galerie







06 juillet 2011

Quand sonne l'heure du Midnighter

Sortie ce jour d'un comic consacré exclusivement au Midnighter. Le point sur l'ouvrage et ce héros Wildstorm très particulier.

Si vous pouviez remonter le temps et buter Hitler, le feriez-vous ? Voilà une question souvent posée et débattue. Un certain Midnighter, lui, se voit imposer d'aller tuer Hitler. Alors qu'il n'est qu'un caporal, dans l'enfer des tranchées de la "der des ders".
Mais pour quelles raisons peut-on souhaiter la mort du futur Führer ? Des tas sans doute... empêcher les atrocités de la solution finale, épargner la vie des civils allemands pris dans l'horreur des bombardements alliés, rendre à l'Allemagne son honneur ou... ou peut-être faire pire encore que le sinistre Adolf.
Pour l'ami Midnighter, de toute façon, même si on lui a implanté une bombe dans le corps, il va la jouer à sa manière.
Cogner, taper, défoncer, et si ça résiste, augmenter les coups !

Voilà de nouveau Garth Ennis dans ses oeuvres. Après un ouvrage plus qu'intéressant sur divers épisodes de la seconde guerre mondiale (cf cet article), le bougre revient en mettant en scène un personnage qu'il connait bien et avec lequel il s'était déjà amusé dans The Authority : Kev et sa suite The Authority : Kevin le Magnifique.
Pour ceux qui ne connaitraient pas le fameux Midnighter, il s'agit d'un membre de l'équipe The Authority (cf les premiers épisodes réédités par les champions de Panini). Le type est connu pour être plutôt expéditif, ce qui le rapproche du Punisher, pour être assez peu aimable et vêtu de noir, ce qui le rapproche de Batman, et pour être gay, ce qui le rapproche de Peter Park... heu... non, enfin, de pas mal de gens quoi.
Alors, très honnêtement, ce n'est - et de loin - pas le meilleur Ennis. L'histoire est relativement naze (et implique une ridicule police temporelle), la fin est téléphonée et, surtout, pendant les cinq épisodes de cet arc principal, le Midnighter n'est ni sympathique, ni touchant, ni drôle, ni vraiment effrayant. 
Cela n'arrive pas souvent mais là, il faut reconnaître qu'Ennis tape un coup dans l'eau. Seule scène qui sort du lot : le moment où Midnighter est confronté à des gamins fanatisés. Et encore, la rencontre reste finalement fade et bien trop gentillette en comparaison de l'utilisation que certains ont fait (et font encore) des enfants au combat.

Reste pourtant le petit one-shot final qui, sans rattraper le tout, permet de terminer sur une note beaucoup plus positive. Les planches sont l'oeuvre de Glenn Fabry et dévoilent en fait un Midnighter et un Apollo vivant dans le Japon féodal. Outre l'aspect à la fois sage et sentencieux qui se dégage du récit, les auteurs mettent en fait en scène, au coeur d'un déluge de violence, une... simple histoire d'amour.
Une histoire certes contrariée, par l'ambition, par les petits jugements faciles, mais magnifiée également par un Midnighter loin de sa culture et de son époque "originelles" et symbolisant plus que jamais l'amour impossible des ténèbres pour la lumière, de la lune pour le soleil et... d'un homme pour un homme.
Il convient certainement d'y voir un peu plus qu'une acceptation de l'homosexualité. Il faut y voir, sinon la dualité de l'Homme, du moins, à l'évidence, la grande richesse de la philosophie orientale qui, aussi étrange que cela puisse paraître, peut voir dans l'inaction un mouvement, dans le combat la paix et dans la différence un partage immense.

Un ouvrage pas tout à fait à la hauteur du personnage. Le dernier épisode permet néanmoins d'insuffler une poésie, teintée de violence et d'intelligence, qui ne laisse pas indifférent et permet aux sabres de briller vraiment.

WEBellipses : éditeur numérique de BD indépendantes

Une maison d'édition numérique, orientée comics indépendants, voilà une manière de définir WEBellipses. Mais voyons plutôt ce qui fait sa particularité.

Au coeur du projet, l'on retrouve Guillaume Matthias, auteur lui-même. Ce dernier, avec l'explosion récente des ventes de tablettes tactiles, a décidé de lancer un projet qui viserait particulièrement les utilisateurs de supports numériques en tout genre. Surtout, cela semble également une solution intéressante pour diffuser des séries de qualité mais qui, du fait de leur faible tirage et du coût de distribution, ne sont que très peu connues à l'heure actuelle. 
Ceux qui lisent ce blog depuis ses débuts doivent savoir, à force, à quel point je suis attaché au papier et au livre en tant qu'objet. Néanmoins, le support numérique me semble un bon moyen de justement pallier les difficultés structurelles liées à l'édition classique. Il n'est donc pas question de remplacer le livre mais d'offrir un mode de diffusion parallèle, voire un tremplin vers le support papier et les maisons d'édition traditionnelles.

Voyons déjà l'essentiel, c'est à dire l'offre en terme de séries et le prix proposé.
Bien qu'il soit possible d'acheter des épisodes au coup par coup, WEBellipses propose un abonnement qui, pour 3 euros par mois, vous permettra d'avoir accès à quatre séries différentes. Un nouvel épisode sera disponible tous les lundis, et ce pendant une saison de 10 mois (de septembre à juin).
Dans le lot, vous trouverez notamment Bertrand Keufterian ou VHB, titres dont j'ai déjà eu l'occasion de vanter ici-même les mérites. Bien entendu, d'autres séries seront disponibles (il y aura même des offres gratuites), mais j'aurai l'occasion d'y revenir en temps et en heure.

Outre le soin apporté à l'application qui permettra de lire vos comics (différents modes de lecture et options seront disponibles, et, bien entendu, chaque épisode, une fois téléchargé, pourra être lu et relu, même hors ligne, puisqu'il vous appartiendra, cf cette petite vidéo dans laquelle on peut déjà voir un peu ce que donne l'application), Guillaume a tenu à accompagner les séries d'un webzine, gratuit, qui permettra non seulement de tester l'application mais aussi de créer un véritable lien entre l'éditeur, les auteurs et les lecteurs.

J'en viens à mon propre rôle dans cette histoire puisque j'aurai le plaisir de vous proposer, chaque mois, un article de fond sur des sujets liés aux séries éditées mais s'élargissant également à de nombreux domaines culturels (les premiers thèmes iront du steampunk à la télé-réalité, en passant par l'uchronie par exemple), ainsi que des interviews permettant de découvrir un peu l'envers du décor ou d'apporter un petit éclairage sur un aspect particulier des différentes BD.
Ce webzine sera également complété par des previews, des articles plus didactiques abordant le dessin sous un aspect technique, des works in progress, bien entendu un édito, etc.
La démarche, vous l'aurez compris, consiste à tenter d'apporter un vrai plus rédactionnel et à réellement accompagner les oeuvres diffusées. Il ne s'agit pas de "fourguer" un contenu mais bien de faire vivre un univers éditorial, cohérent et pensé sur le long terme.

Bien sûr, étant partie prenante, je ne puis être juge de la qualité du travail que nous fournirons, mais je puis vous assurer que tout le monde, chacun à son poste, fait le maximum depuis maintenant presque un an afin de vous offrir le meilleur de la BD indépendante, et ce dans les meilleures conditions possibles de lecture.
Je tenais notamment à saluer le travail de Thierry Marx, concepteur de l'application et grand architecte de toute la partie technique. Quant à Guillaume, entre les obligations légales, les différentes démarches administratives, la communication, la gestion des auteurs et des oeuvres (sans parler de son travail sur sa propre série et de mille petites choses encore), il a, à mes yeux en tout cas, d'ores et déjà réussi à démontrer que l'intelligence, la motivation et l'intégrité pouvaient déplacer des montagnes. ;o)

Voilà pour cette première présentation de WEBellipses, je vous donne rendez-vous en septembre pour le lancement officiel, et dès ce week-end pour un webzine #0 (disponible en pdf) qui présentera les titres de la première saison dans le détail, avec notamment plusieurs planches de chaque série.
Et si vous avez des questions sur un aspect pratique ou si quelque chose ne vous semble pas très clair, n'hésitez pas, en attendant que le guide d'utilisation soit en ligne, à réagir dans les commentaires de cet article.
A bientôt ! 

WEBellipses : le site - le blog - la page facebook

 

04 juillet 2011

C'est l'histoire d'un mec...

On quitte momentanément les comics aujourd'hui pour plonger dans le monde du sport mécanique avec un Dossier Michel Vaillant consacré à Coluche.

Tout le monde ou presque a déjà au moins entendu parler de la série Michel Vaillant, créée par Jean Graton et reprise depuis 1994 par son fils, Philippe Graton. En parallèle des aventures du fameux pilote, des dossiers spéciaux sur les grands noms du sport automobile sont régulièrement publiés. Celui sur Coluche, épuisé depuis un moment, vient d'être réédité le mois dernier. Une bonne occasion pour évoquer cet homme extraordinaire sous un angle peu connu du grand public.

Le livre débute par un retour aux sources, lorsque la première passion de Michel Colucci commence à naître alors qu'il n'est encore qu'un gamin. Il rêve d'une Triumph mais c'est une 50 Suzuki qui sera son premier deux-roues. Ce véhicule utilitaire est censé lui permettre d'aider sa mère, fleuriste, pour les livraisons. En réalité, avec son ami René Metge, ils vont rapidement l'étrenner sur le circuit de Montlhéry, dont ils sont, déjà, des habitués.
Anecdotes et nombreuses photos permettent de découvrir l'univers d'un motard, un vrai, passionné de mécanique, fasciné par les pilotes et conquis par le côté "bande de potes" des motards. Coluche va d'ailleurs prendre l'habitude d'offrir régulièrement des motos à ses amis. Pas pour frimer mais pour faire plaisir. Il est comme ça le mec, pas nouveau riche mais ancien pauvre, prêt à donner sa chemise ou, comble de l'élégance, à recommander à des potes des "voitures d'occasion" dont il a préalablement (et secrètement, avec la complicité du garagiste) réglé la moitié du prix, leur évitant ainsi des remerciements qu'il juge inutiles.

On en arrive à la première BD qui retrace en fait l'histoire des records de vitesse, que ce soit sur des motos classiques ou des engins expérimentaux qui n'ont plus grand rapport parfois avec un deux-roues.
Il s'agit surtout d'une succession de dates et de modèles, le tout présenté par un Michel Vaillant qui joue les historiens.
La troisième grande partie de l'ouvrage s'intéresse plus précisément au record décroché par Coluche en 1985. Erick Courly, pilote, journaliste et ami du comédien, évoque quelques souvenirs et présente la BD suivante, racontant l'aventure, partie d'une simple discussion (une de plus) sur la moto. Le précédent record date de 1972. Il est détenu par un anglais, Hobbs, qui s'est d'ailleurs tué en tentant de l'améliorer. Coluche décide de s'y attaquer. Pour cela, il choisit le circuit de Nardo, en Italie. La première tentative relève de l'improvisation totale, Coluche et ses amis arrivent ("comme des manouches" dira Pierre Boudon) à bord d'une DS break dans laquelle ils ont chargé une Yamaha OW 31, même pas préparée. La deuxième tentative est cependant la bonne. Cette fois, les choses sont faites plus sérieusement, Coluche pouvant compter sur le savoir-faire de Gérard Le Coq, mécanicien du champion du monde Christian Sarron.
Le 29 septembre 1985, il bat le record du monde du kilomètre lancé en 750 cc avec une moyenne de 252,087 km/h. 
Tout cela est tout de même rapidement expédié (9 planches) et très informatif, mettant de côté l'aspect humain de l'histoire et les émotions qui auraient pu en découler.

Le dossier contient encore une galerie consacrée aux motos célèbres mais aussi à celles que possédaient Coluche et à quelques véhicules de sa collection. Surtout, l'on termine par un chapitre sur l'accident qui coûta la vie au fondateur des Restos du Coeur, ce qui est loin d'être inutile tant tout et n'importe quoi a pu être raconté sur ce triste jour. 
Nous sommes le jeudi 19 juin 1986. L'histoire se termine ici. Elle a bien une chute, mais personne ne la trouvera drôle.  Coluche, qui s'est établi dans le Sud pour écrire son prochain spectacle, est sur la D3, entre Grasse et Nice. Il roule, en compagnie de deux amis (Ludovic Paris et Didier Lavergne), vers Opio. Ils ne portent pas de casque mais, contrairement à ce que vont prétendre les media, ils ne roulent pas vite. Ils se baladent tranquillement. D'ailleurs, quel besoin un recordman de vitesse aurait-il de frimer sur une route de campagne ? L'expertise estimera la vitesse de Coluche à 60km/h (sur une portion de route limitée à 90). Une vitesse confirmée par ses deux amis, des témoins se trouvant dans une station-service et, surtout, l'état de la moto, presque intacte.
L'accident n'a pas non plus lieu à la sortie d'un virage mais en pleine ligne droite. Et le camion ne manoeuvre pas, il avance sur sa file, dans le sens opposé, presque au pas. De manière totalement insensée, il s'engage brusquement dans un virage à gauche alors que Coluche n'est plus qu'à quelques mètres de lui. C'est un véritable mur qui se dresse maintenant devant lui. Il est trop tard pour réagir. Michel vient percuter le camion et meurt sur le coup. Ses amis, à quelques mètres à peine derrière, ont le temps de s'arrêter sans même laisser de traces de freinage sur le sol, encore une preuve de leur allure modérée.
Le chauffeur, qui avait déclaré à la presse que Coluche roulait beaucoup trop vite, avouera plus tard aux gendarmes qu'il ne l'avait même pas vu.

Voilà un ouvrage qui aurait pu être plus poignant (les parties dessinées manquant finalement un peu d'âme), mais qui rend compte de l'essentiel au travers des témoignages des proches de Coluche : la profonde gentillesse et la générosité d'un homme hors du commun qui aura réussi à mettre sur pied une organisation caritative apportant des repas aux plus démunis (un minimum dans un pays comme la France, mais il fallut attendre qu'un bouffon le fasse) et fut à l'origine de la loi qui porte son nom et permet de faire profiter les particuliers de déductions fiscales lorsqu'ils font des dons. Après la bouffe, il souhaitait s'attaquer, à la rentrée 86, au problème de l'emploi. Nous ne saurons jamais quelle idée il avait en tête...

Une BD particulière, qui est surtout un reportage et dont l'intérêt repose sur le charisme exceptionnel de Michel Colucci.
L'ouvrage consacré à Coluche reste à ce jour la meilleure vente des dossiers Michel Vaillant.

"Le problème des rêves, c'est que c'est fait pour être rêvé."
Michel Colucci.