31 mai 2012

Blue Ghost : French Comics et auto-édition

Coup d'oeil aujourd'hui sur les deux premiers tomes de Blue Ghost, un titre faisant partie de la mouvance "french comics".

Adrien, professeur en apparence banal, a découvert très jeune qu'il disposait de pouvoirs hors du commun, notamment une certaine invulnérabilité. Depuis, dans le plus grand secret, il est devenu Blue Ghost. Un justicier. En marge de la loi.
Un jour cependant, il livre le combat de trop, contre un adversaire trop puissant. Il s'en sort de justesse et rentre chez lui épuisé, en sang, couvert de blessures. C'est dans cet état que son épouse, Laura, le découvre et apprend, par la même occasion, la double vie de son mari.
Le choc est dur à encaisser. Cependant, elle peut pardonner. A une condition : qu'Adrien renonce à son alter ego. Devant ce choix impossible, Adrien va prendre une décision, terrible, qui bouleversera toute sa vie.

Voilà un moment que l'on n'avait plus abordé de petites productions françaises, et celle-ci mérite que l'on s'y attarde un instant. Blue Ghost est une oeuvre auto-éditée*, dont le scénario et les dessins sont signés Pierre Champion. Celle-ci s'inscrit dans le genre super-héroïque mais en évite la plupart des poncifs et écueils. En effet, plutôt que de nous servir une énième déclinaison inspirée d'un Spidey ou d'un Superman, l'auteur fait le choix de mettre en scène un personnage principal atypique, aux décisions discutables et au passé douloureux.
L'intrigue ne repose finalement pas tant sur d'improbables criminels au déguisement plus ou moins réussi, mais sur un questionnement moral, voire "pratique", qui tend vers un certain réalisme. L'on sent que le mythe super-héroïque a été compris, digéré et repensé dans une optique personnelle, ce qui est tout de même ce que l'on demande en premier lieu à un auteur. Même la manière dont le héros découvre ses pouvoirs est d'ailleurs assez peu politiquement correct.

Le deuxième tome, plus long, contient plus d'action classique et s'éloigne un peu de la première approche. Néanmoins, là encore, l'on retrouve une grande efficacité au niveau narratif. Les explications sur les pouvoirs du héros, par exemple, sont données lors d'une scène très habile, s'étalant sur plusieurs pages et qui permet au personnage principal de passer par une foule d'émotions, parfaitement retranscrites. Typique de ce que certains expédient parfois trop vite pour passer à une action qui n'a que peu d'intérêt tant que le héros n'a pas acquis un peu d'épaisseur et d'humanité. La manière de procéder est donc, à mon sens, exemplaire.
Le final se paie en plus le luxe d'être émouvant et inattendu.
Tout n'est cependant pas parfait. Les membres de l'équipe Last Hope sont assez peu exploités et font, pour certains, office de simples figurants. La super-vilaine du récit manque un peu de panache (encore que là, c'est peut-être aussi une histoire de goût personnel). Et, mais c'est presque une habitude, même chez les éditeurs professionnels, il reste des fautes au niveau du texte.
Une première oeuvre est de toute façon rarement sans défauts mais ceux-ci ne parviennent pas à masquer les qualités réelles du titre.

Au niveau graphique, l'ensemble est plutôt agréable, souvent cartoony avec l'ajout parfois de planches ou cases plus réalistes, jouant sur les contrastes et les ombres, ce qui permet à l'occasion d'appuyer une émotion particulière.
Techniquement, il s'agit de format A5, en noir & blanc, avec couverture souple en couleurs. Le premier tome contient divers bonus sur la genèse du récit et quelques informations sur certains personnages. Un troisième tome - le dernier - est d'ores et déjà prévu et contiendra également apparemment du matériel supplémentaire.
Les ouvrages sont disponibles essentiellement sur commande, directement auprès de l'auteur : cette page vous décrira la démarche à suivre et les prix.

Une série, fraîche et intelligente, qui n'est pas sans quelques maladresses mais qui laisse clairement voir le talent de conteur, incontestable, de l'auteur.



*Un mot sur l'auto-édition en général
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler qu'une oeuvre non éditée l'est en général pour de bonnes raisons et que le filtre des éditeurs (sérieux, s'entend) reste un mécanisme certes cruel mais indispensable. Néanmoins, il existe, comme dans tout domaine, des exceptions. Il arrive parfois que des professionnels se montrent frileux, peu attentifs, ou, tout simplement, qu'ils se trompent.
L'aventure de l'auto-édition (et le terme "aventure" n'est pas choisi au hasard tant la charge de travail est immense pour un résultat très aléatoire) a notamment permis à des comics comme Strangehaven, Cerebus ou encore le magistral Bone de voir le jour et d'attirer l'attention du public. Autant de raisons de se convaincre que l'auto-édition a aussi sa place dans le paysage éditorial, non seulement pour permettre à certains auteurs de se faire les dents et d'avoir la satisfaction d'être lus (ou pas), mais aussi parce que sans cela, un certain type de récits, peut-être plus audacieux, moins "commerciaux", ne verraient jamais le jour.

Mais l'auto-édition a aussi son revers. En se privant de l'apport d'un éditeur, il est toujours possible d'aller droit au désastre. Rares sont les auteurs capables d'avoir du recul sur leurs propres écrits et encore plus rares sont les oeuvres ne nécessitant pas un travail, en amont, avant publication. Cet aspect essentiel de l'édition, par manque de temps, de moyens, de savoir-faire, de volonté, tend à, sinon disparaître, se réduire parfois au minimum, voire à presque rien pour certaines structures opportunistes et brinquebalantes. Or, ceci n'est bon pour personne. Ni pour les auteurs, ni pour les lecteurs, ni pour les éditeurs.
L'auto-édition existe, c'est une bonne chose, il faut néanmoins garder à l'esprit qu'elle reste une exception, un chemin de traverse certes utile mais que peu d'auteurs sont destinés à emprunter, au risque de s'y perdre.

L'éditeur (encore une fois, qui assume pleinement son rôle) n'est pas un vague profiteur qui se gave de pognon sur le dos de l'artiste, c'est un partenaire essentiel qui, en se chargeant de tâches techniques spécifiques, lui permet, si le succès est au rendez-vous, de vivre de son travail et, quoi que l'on en pense, de conserver une certaine liberté ou, du moins, une tranquillité d'esprit. Attention donc à cette apparente facilité consistant, après quelques refus, à se passer d'un éditeur.
L'on peut traverser l'Atlantique seul, à la rame, c'est vrai. Certains êtres d'exception le font. Mais la plupart du temps, c'est quand même plus sympa et moins risqué sur un grand bateau, avec un bon équipage. ;o)