05 juin 2012

Feynman

Un roman graphique particulier aujourd'hui puisque consacré à l'immense et génial Feynman.

Le petit Richard est intelligent, et diablement curieux ! Son père lui parle de dinosaures, de la nature, des règles qui sous-tendent le monde. Et Richard est insatiable. La chimie, les mathématiques, la physique, tout lui semble fascinant et merveilleux.
Bientôt, il sera diplômé du MIT. Plus tard, il obtiendra le prix Nobel.
Mais avant la consécration - et ses inconvénients - il y aura une formidable aventure, du projet Manhattan à la navette spatiale, en passant par l'électrodynamique quantique, mais aussi la samba, le dessin ou encore la calligraphie.
Cet homme exceptionnel, au charisme évident, à l'humour subtil, aura été également un professeur brillant et un vulgarisateur de talent.
C'est son histoire qui est contée ici.
C'est aussi une épopée qui parle du sens du monde, de ses rouages, de ce que l'on en sait et de ce que l'on est prêt à faire pour comprendre une équation ultime qui, peut-être, nous échappera à jamais.

Le titre de l'ouvrage semble bref, peut-être même peu inspiré, mais que peut-on vraiment accoler à Feynman qui ne soit pas déjà contenu dans ce nom et qui n'en ternisse pas l'éclat ? Pas grand-chose, à l'évidence. Il fait partie de ces rares êtres dont le nom seul est déjà en soi une promesse, porteuse de rêve et de découvertes. La lourde tâche de raconter Feynman incombe ici à Jim Ottaviani, pour le scénario, et Leland Myrick, au dessin.
Ce que l'homme a apporté à la science est bien entendu crucial, mais son parcours est tout aussi intéressant, tout comme d'ailleurs sa personnalité, attachante et finalement éloignée de l'idée que l'on pourrait en avoir a priori. Car Feynman est une sorte de génie facétieux, pensant en dehors des conventions. Il va ainsi prendre la défense du patron d'un bar topless, où il a ses habitudes, lorsque celui-ci aura des ennuis avec la justice et que les notables s'empresseront de s'éclipser. Il va également, à Los Alamos, mettre sur les dents la sécurité militaire en s'amusant à démontrer qu'il peut forcer les serrures de tous les coffres-forts (il apprend la serrurerie pour l'occasion), ou encore en demandant à son épouse de lui adresser des courriers codés, dont il ignore la clé. Il se "contente" de cracker le code à chaque lettre...

Oui, ce type n'est vraiment pas commun. A travers ses interrogations, sa réflexion, l'on aborde également la philosophie (qu'il déclare, comme beaucoup de matières littéraires, ne pas beaucoup apprécier, alors qu'il la manie avec une rare acuité), la déontologie, l'enseignement... et dans tous ces domaines, Feynman fait preuve d'une grande honnêteté intellectuelle et d'une intégrité basée sur le bon sens et la logique, intégrité qui le poussera d'ailleurs, au sein de la commission enquêtant sur l'accident de la navette spatiale Challenger, à produire ses propres conclusions, mettant en cause le management dangereux qui avait fait fi des avertissements des ingénieurs.
Une partie de l'ouvrage, vers la fin, s'attache à expliquer la QED (la fameuse électrodynamique quantique citée plus haut) de manière très visuelle, ce qui reste tout de même ardu (s'il suffisait d'une BD pour expliquer ça, les mecs se feraient pas chier à l'étudier pendant des années) mais permet de démontrer, notamment à certains enseignants, qu'il ne faut pas confondre l'importance de la matière et l'aridité des moyens de transmission du savoir. La vie personnelle de Feynman est évidemment abordée également, et le regard, lucide, voire touchant, qu'il pouvait avoir sur certains évènements est très bien rendu par les auteurs.

Ce livre est édité en français par La Librairie Vuibert, qui nous avait déjà gratifié, dans un genre très similaire, du très bon Logicomix. La traduction est globalement bonne si l'on excepte une manie, désagréable, d'utiliser d'étranges graphies pour "rendre" le ton du langage parlé, du genre "passsque" ou "quessa veudire ?". Difficile de comprendre un tel choix, d'autant que, phonétiquement, une forme plus classique ("qu'est-ce ça veut dire ?") se prononcerait exactement de la même manière. Pas besoin d'inventer quand on a déjà les bons outils sous la main. Signalons également une double négation qui fausse le sens d'une phrase ("Je ne m'attendais pas à ce que personne ne vienne avant des années."). Le reste est tout à fait correct, ce qui n'est pas si mal pour 250 pages.
Une bibliographie commentée, plutôt exhaustive, complète l'ouvrage.

Bien fichu et passionnant.
Très vivement conseillé.