29 juillet 2012

Du dialogue et de sa retranscription

Petite réflexion sur l'une des difficultés rencontrées en BD : faire cohabiter les particularités du langage parlé tout en respectant les impératifs de l'écrit.

L'essentiel du texte d'une bande dessinée, la plupart du temps, est composé de dialogues, élégamment placés dans ces si pratiques bulles, aussi appelées phylactères. Or, mine de rien, ces textes posent un problème relativement complexe puisqu'ils sont censés retranscrire un langage parlé alors que, bien évidemment, par nature, ils appartiennent tout de même au monde de l'écrit.
Comme la narration, les dessins ou même la colorisation, les dialogues, ou du moins la manière de les retranscrire, ont évolué dans le temps, s'adaptant aux mœurs, à l'évolution de la société et aux nouvelles habitudes linguistiques.
Ainsi, par exemple, bien que le style ait son charme, il est rare de nos jours de trouver encore des dialogues "à la Hergé". Des choses du style "Allons Capitaine, nous ne pouvons agir ainsi." ou "Eh bien mon vieux Milou, nous l'avons échappé belle !" ont un côté trop lisse, trop policé pour faire jeu égal avec les formes modernes les plus couramment rencontrées. 

La tendance est en effet à un réalisme cru, ne cherchant plus à masquer les imperfections de l'échange oral. Les méthodes pour parvenir au résultat souhaité peuvent cependant être discutées. L'une d'entre elles, souvent employée chez certains éditeurs, consiste en fait à se débarrasser de l'adverbe de négation "ne".
"Je ne sais pas" devient ainsi "je sais pas".
Une autre technique, là encore courante, s'appuie sur une forme d'élision "sauvage", non nécessaire.
Le "je sais pas" précédent se transformant alors en "j'sais pas" (ou pire encore, "chais pas", que l'on rencontre trop souvent).
L'on peut également éliminer carrément un mot ("Faut que j'y aille" --> exit le pauvre "il") ou le charcuter ("m'man" à la place de "maman").
Comme on peut le voir, la tentation ultra-réaliste dans la retranscription conduit toujours à une dégradation volontaire du texte. Et c'est à ce moment que surviennent les effets pernicieux.

Tout d'abord, il ne faut pas confondre vraisemblance et réalisme. Un récit doit toujours être vraisemblable, mais le réalisme est une autre exigence, souvent superflue, voire néfaste lorsqu'elle va se nicher dans des détails très secondaires.
Ensuite, la nature même de l'écrit, même sous forme de dialogue, impose des règles. Celles-ci ne sont pas faites uniquement pour emmerder les enfants à l'école et remplir les poches des correcteurs. Elles permettent notamment de conserver un certain confort au niveau de la lecture. En effet, il n'est rien de plus désagréable que de lire, voire de déchiffrer, un texte exagérément dégradé. Tout simplement parce que nous sommes habitués à lire une forme codifiée et "propre". Dans les romans par exemple, domaine résistant où un dialogue est encore rarement dégradé inutilement.
L'erreur qui peut être faite est de confondre ce que l'on entend à l'oral et ce que l'on s'attend à lire à l'écrit. Même si certaines personnes optent oralement pour un "j'sais pas" (c'est loin d'être une généralité), elles ont l'habitude de lire "je ne sais pas". Et la première idée qui vient à la lecture d'un texte exagérément dégradé, ce n'est pas que le personnage parle d'une manière réaliste, mais que le texte est mal écrit.

Prenons tout de même l'hypothèse du réalisme recherché à tout prix. Toute règle ayant ses exceptions, la grammaire peut en accepter également. Il est évident par exemple que les hillbillies arriérés de Deliverance, vivant en cercle fermé dans leur trou paumé, ne vont pas s'exprimer comme un avocat new-yorkais. Mais justement, c'est bien parce qu'il existe des exceptions, d'ailleurs utiles et efficaces, qu'elles ne peuvent devenir la règle.
Car, si l'on impose à l'avocat un langage déjà dégradé, que nous restera-t-il comme option pour notre brave joueur de banjo amateur de cris de cochon ? 
Un autre effet pervers d'une généralisation de la dégradation tient dans ce que j'appelle la "dégradation par association". Comme dit précédemment, l'on perçoit souvent une dégradation du texte comme ce qu'elle est (une dégradation du texte) et non un dialogue réaliste, parfaitement retranscrit. Mais, inconsciemment, cela a tout de même un effet sur la perception que l'on a du personnage concerné. Plus le texte sera dégradé, plus le personnage apparaîtra comme peu cultivé, grossier, gauche, bref, des sensations que l'auteur était loin de vouloir faire passer. Si pour un jeune enfant, un "j'sais pas" passera fort bien, pour un adulte censé être instruit, cela n'apporte rien, au contraire, cela contribue à le crétiniser.

Et l'on en vient au meilleur, la capacité du cerveau à adapter ce que l'on lit.
Rgerazde, vuos aellz ters bein cmoenprde cttee prhsae.
Vous n'avez pas mis deux heures, ni deux minutes, pour déchiffrer la phrase ci-dessus. En réalité, vous l'avez lue correctement instantanément. Cela vient du fait que votre cerveau (et ses nombreuses routines inconscientes) est habitué à remettre de l'ordre dans l'anarchie ambiante, en se basant sur les formes précédemment rencontrées.
De la même manière, il n'y a aucun risque à "sur-écrire" un dialogue, tout simplement parce que "je ne sais pas" n'est pas perçu par le cerveau comme une forme soutenue du langage oral mais comme une forme normale du langage écrit. 
Il vaudra toujours mieux, dans un dialogue, privilégier la forme correcte de la phrase plutôt que l'éventuel respect d'une très aléatoire habitude orale. A plus forte raison si l'on ne souhaite rien faire passer de particulier en dégradant la forme, car celle-ci, par association, dévalue le "niveau" du personnage également.

Imaginez que vous lisiez cet extrait de dialogue :
"Je ne sais pas où tu as été pécher cette idée, mais je t'assure que tu te plantes complètement."
Cette phrase est-elle facile à lire ? Je serais tenté de répondre oui. Vous renseigne-t-elle sur le personnage ? Aucunement. Impossible de dire s'il s'agit d'un psychopathe, d'un professeur de tennis neurasthénique ou d'un gentil grand-père.
Voyons maintenant celle-ci :
"J'sais pas où t'as été pécher c't'idée, mais j't'assure que tu t'plantes complètement."
La phrase n'est déjà plus si agréable à lire, mais surtout, elle induit une dégradation de l'image du personnage, quel qu'il soit. L'on ne se dit pas que c'est la manière correcte de retranscrire l'oral, mais simplement que le personnage parle bizarrement. Ici, le procédé est volontairement exagéré, mais la simple disparition répétée de l'adverbe "ne" peut, à terme, générer la même impression.

Bien entendu, rien de tout cela n'est gravé dans le marbre. Il s'agit d'une réflexion menée en tant que lecteur, auteur et correcteur et, de toute façon, la licence poétique permet presque tout. Cependant, un récit se doit d'être cohérent et, pour cela, il est nécessaire de comprendre et maîtriser certaines techniques. Le dialogue est l'une d'entre-elles, qui s'avère d'ailleurs cruciale en BD. 
Dégrader un texte est une possibilité, qui convient parfaitement à de nombreuses situations (personnage inculte, très jeune, bourré, soumis à un stress intense, ayant un accent particulier, etc.), mais il n'est pas possible, pour des raisons de confort de lecture et de "faux" message envoyé au lecteur, de faire de ces exceptions une pratique constante.
Tout comme un roman lu à la télévision reste... une émission de télévision, un dialogue retranscrit dans une BD reste de l'écrit. Et les conventions qui régissent ce domaine sont, pour la plupart, aussi logiques qu'indispensables. Les contourner est toujours possible, mais il faut alors se demander si l'incartade est nécessaire, si elle sera bien comprise et, surtout, si elle n'induira pas d'effets négatifs dont il est inutile de s'encombrer.
Car un bon dialogue écrit n'est pas une bonne retranscription phonétique mais... simplement un bon dialogue. Et, sans verser dans l'emphase ou la rigidité, il se doit de servir le propos au mieux, sans paraître daté ou excessivement grossier.
Dans le doute, il sera toujours préférable de trop "bien" écrire, cela ne nuira nullement au personnage. Opter pour une dégradation qui ne s'impose pas et n'apporte rien aura par contre d'éventuelles conséquences désastreuses, en plus d'un aspect mal dégrossi qui nuira de toute façon à la lecture.

Lorsque l'on souhaite donner du cachet à une maison, l'on n'endommage pas ses murs à coups de masse. Les gens n'y verraient que des murs endommagés et non l'allusion à une époque, même lointaine et agitée. 
La langue est identique. Elle peut exprimer bien des nuances, mais les nuances s'obtiennent rarement à coups de marteau ou de hache. Elles proviennent des recherches, de l'expérience, d'un certain savoir-faire et, parfois aussi un peu, du talent qui consiste à faire croire qu'entre les mots, il se passe réellement quelque chose.

"Le bistrot est utile à un dialoguiste, mais il y a un risque : l'alcoolisme."
Michel Audiard