23 juillet 2012

Folie, Batman et second amendement

La semaine dernière, à Denver, un homme armé a fait feu sur le public d'un cinéma dans lequel était diffusé le dernier Batman, causant 12 morts et de nombreux blessés.
Au-delà de l'horreur légitime que peut susciter un tel acte, voyons un peu comment les media le présentent en nous attardant sur deux aspects particuliers et lancinants.

Première source d'étonnement, chaque rappel des faits est systématiquement suivi d'une précision sur le film qui était projeté. Un peu comme si la violence, fictionnelle, de Batman avait attiré la violence véritable. Lorsque l'on apprend, en plus, que le tueur était déguisé, avait les cheveux teints en rouge et a proclamé être le Joker, évidemment le lien paraît évident. Seulement, un type qui se teint les cheveux, prend un flingue et se dit "tiens, aujourd'hui, je vais aller buter des gens au hasard dans un cinéma", il parait évident qu'il est complètement givré, pas qu'il a un rapport avec l'univers de Batman.
Ne nous méprenons pas, ce qui cause le passage à l'acte chez les fous, c'est leur folie. Pas un film ou une BD. De même, l'on peut adorer les polars sans pour autant être tenté par une carrière dans la mafia. L'on ne devient pas un criminel parce que l'on a lu un livre ou vu un film.
Mais nous reviendrons sur ce point un peu plus tard.

Le deuxième point, évidemment, c'est de nouveau le second amendement, donc le droit de posséder une arme, véritable serpent de mer de la polémique stérile et hors de propos.
Le fait de posséder une arme n'est évidemment pas, ici, le problème. Et ce pour plusieurs raisons.

1. La plupart des meurtres sont commis avec des armes ne provenant pas du circuit légal (gangs, mafia...), l'on ne peut donc pas, par nature, utiliser la loi contre les pratiques des hors-la-loi. 
Lorsque l'on augmente la restriction, seuls les honnêtes gens sont touchés. C'est le principe des limitations de vitesse. Si un type passe à 120 dans un village (limité à 50), l'on a beau baisser la limitation à 30, cela n'aura d'impact que sur les gens qui respectaient déjà la précédente.

2. Se défendre est un droit, c'est même parfois une nécessité. Dans 99% des cas, le seul fait de dévoiler une arme à feu met automatiquement fin à l'agression. Pour certaines personnes vulnérables, détenir une arme, et en comprendre le fonctionnement et les règles de sécurité y étant associées, peut s'avérer vital.

3. Interdire les armes du circuit légal ne rendra pas les fous moins dangereux.
Là encore, la focalisation sur le medium, qui permet le passage à l'acte, est absurde. Les abrutis en voiture tuent plus, en France, que les armes, et pourtant, personne ne songe à interdire les bagnoles.
Admettons qu'un type aussi dérangé que le responsable de la tuerie de Denver n'ait pas eu accès à des armes à feu légales, en aurait-il été rendu inoffensif pour autant ? L'on sait qu'il avait fabriqué des bombes artisanales, disposées chez lui, il aurait donc tout aussi bien pu en poser une dans le cinéma. Et ces bombes se conçoivent avec des produits que l'on trouve en grande surface.
Allons même plus loin dans la simplicité et l'ignominie : il suffit de bloquer les deux issues d'une salle après y avoir mis le feu pour tuer tout le monde. Et il va être très difficile d'interdire les allumettes et l'essence.

4. L'on donne des leçons (en bons franchouillards) à la terre entière, mais l'on oublie aisément notre propre législation sur les armes à feu. Ou plutôt, puisque les journalistes ne font pas leur travail, le citoyen lambda ne la connaît pas.
Or, en France aussi, il est possible et légal de détenir des armes. Avec un permis de chasse ou une licence de tir, mais même sans. Et les incohérences sont nombreuses.
Par exemple, pour acheter un simple gomm-cogne, qui tire des projectiles en caoutchouc (censés être sublétaux), il faut une pièce d'identité, un certificat médical et une déclaration en préfecture. Bon, très bien.
Mais, pour un revolver à poudre noire, donc un six coups, une arme de guerre utilisée pendant la guerre civile américaine, le législateur français n'exige... rien ! C'est en vente totalement libre.

5. Il est impossible d'interdire ou de contrôler toutes les armes, conçues comme telles ou détournées de leur utilisation première. Et une arme à feu, contrairement à toutes les idées reçues, est une arme assez chiante à utiliser. Elle s'enraye, est peu précise, doit être rechargée, nécessite des cibles évidentes et proches, etc.
Un briquet, dans un rapport victimes/moyens mis en oeuvre, est souvent bien plus efficace qu'une 22 LR ou même un .45 ou un fusil de chasse. Tout est question de contexte.
Les incendies, même involontaires, font très souvent plus de victimes que les tueries impliquant des armes à feu.
Une arme est un bon moyen de défense, elle n'est pas le choix évident pour celui qui décide de faire le plus de victimes possibles.

Un autre aspect du discours habituel relevé dans les media lors de ce genre d'affaires (atroces bien entendu), c'est le côté "on n'y pouvait rien" des intervenants. Les tueurs sont presque toujours présentés comme des gens normaux, paisibles, qu'il était impossible d'identifier, ou alors, à l'opposé, comme des monstres.
Or, ce n'est jamais le cas. Ils ne sont ni réellement "normaux" (dans le sens où ni vous ni moi ne nous mettons à buter des gens, même si ce n'est pas l'envie qui manque) ni monstrueux. Et le passage à l'acte violent est un long processus, qui implique de dévoiler des signes de dangerosité bien avant d'en arriver à un cinéma, les cheveux peints en rouge.
A ce sujet, je conseille notamment la lecture, très instructive, de l'ouvrage de Gavin de Becker, La peur qui vous sauve (The Gift of Fear en VO). Il s'agit d'un spécialiste de la sécurité (qui protège aussi bien les anonymes que les stars) et qui, dans ce livre, dévoile de nombreux éléments pré-incident qui permettent de prédire un passage à l'acte ou, dans le cas de courriers menaçants, de déterminer lesquels sont envoyés par des gens réellement dangereux.

Plutôt que de tenir compte d'éléments négligeables (Batman n'a rien à voir avec cette tuerie) ou de généraliser (les armes sont un moyen de tuer, pas le seul, et les armes illégales continueraient de circuler après une interdiction), il est donc important de se focaliser sur les signes pré-incident qui permettraient d'anticiper ou de minimiser de telles actions.
Il s'agit d'un travail, d'une vigilance, mobilisant tout un chacun.
James Holmes ne s'est pas levé ce jour-là en se disant "tiens, je vais me faire un carton ce soir". Il n'était déjà pas dans un état psychologique normal la veille. Ni la semaine d'avant. Ni sans doute l'année d'avant.
Tout comme l'on sait maintenant que Dylan Klebold ou Eric Harris n'étaient franchement pas "bien", psychologiquement, bien avant la tuerie de Columbine. Et pour prendre cet exemple, ils détenaient comme armes deux 9mm et deux calibre 12. Et n'avaient acheté personnellement et légalement aucune d'entre elles (elles ont été achetées par ou à des amis, sans aucun contrôle donc quant à la personnalité et l'identité du détenteur final, une loi, dans ce cas, resterait donc totalement inutile).

Batman et ses auteurs ne sont pour rien dans cette tragédie. Pas plus que la NRA ou les armes à feu. L'on peut interdire les comics, les films, les armes et les petites cuillères, il y aura toujours des crimes.
Ce qui aurait pu stopper James, Dylan, Eric ou celui qui, déjà, maintenant, à cette minute, est en train de voguer tranquillement vers le prochain crime dont les media se repaitront, ce n'est pas une loi leur enlevant des mains une arme, mais une attention leur rendant leur bon sens, leur humanité.
Les armes ne tuent pas. Les gens tuent. Et pour tuer, non par nécessité ou négligence, mais par volonté, il faut des raisons. Ces raisons, de notre point de vue, ne sont évidemment pas bonnes ou justifiables, mais pour des gens tels que Holmes, Klebold ou Harris, elles existent. Et bien souvent, en ne réagissant pas, ou mal, nous créons ou renforçons ces raisons. Le système éducatif américain (et le système français ne peut guère lui donner des leçons, vu son état actuel) a fait plus pour générer des tueurs en puissance que les armureries.
L'auteur de la tuerie de Virginia Tech se voyait en martyr, et de son point de vue, il était effectivement martyrisé. Ce n'est cependant pas une condition suffisante pour le passage à l'acte. Il faut en fait, dans ces rares cas, que les paramètres de l'acronyme JACC soient vérifiés.

Par JACC, l'on entend Justification/Alternatives/Conséquences/Capacités.
La justification intervient lorsqu'une personne a de bonnes raisons d'agir. Attention, de bonnes raisons pour ELLE, pas de votre point de vue.
Le passage à l'acte violent intervient lorsque plus aucunes alternatives ne sont perçues (là encore attention, ce n'est pas qu'elles ne sont pas possibles, elles ne sont simplement plus envisageables par la personne concernée). Par exemple, quelqu'un qui vous insulte ou vous menace, aussi bizarre que cela puisse paraître, perçoit des alternatives à la violence physique (puisqu'il est en train de vous insulter au lieu de vous foutre sur la gueule).
Les conséquences sont une affaire de contexte. Même avec une justification et pas d'alternatives, personne ne passe à l'acte s'il estime que les conséquences négatives de l'acte sont supérieures à celles subies par l'inaction. Une humiliation, unique, ayant peu de retentissement sur la vie de l'individu, ne suffit pas à justifier une action violente, mais des humiliations constantes le peuvent.
Enfin, en dernier lieu, il y a les capacités (l'arme à feu en est une, mais il en existe bien d'autres).

Pour "désarmer" un individu de type James Holmes, qu'est-ce qui vous semble le plus facile ?
Jouer sur les capacités en interdisant les armes (qui seront toujours disponibles illégalement, et en sachant que l'on peut être très violent sans arme à feu), ou, au contraire, intervenir en amont sur la justification, les conséquences et les alternatives ?
Pour justifier un tel passage à l'acte, de telles conséquences et ne plus voir les alternatives, il faut être désespéré. Ou mentalement dérangé. Or, l'on arrive très bien à reconnaître les déséquilibres mentaux. Reste le désespoir, plus discret, plus insidieux. Pour le briser, il suffirait d'un mot, parfois.
Je suis le premier à penser qu'il faut être extrêmement sévère avec les criminels. Mais le premier aussi à me dire qu'avant qu'ils le deviennent (surtout dans ces cas spécifiques dont on voudrait tirer des lois sur les armes), il y a certainement, dans beaucoup de cas, une étape cruciale que l'on a ratée. En tant que parent, professeur ou ami.

Laissons les auteurs et les armuriers tranquilles. Ils ne sont pas responsables de nos échecs.