11 juillet 2012

Nocturno

Du bon vieux heavy metal, une insolite love story, des créatures étranges, tout cela est au menu de Nocturno, une magnifique histoire dont l'intégrale est sortie il y a peu de temps.

Seck, maltraité par son oncle depuis la mort de son père, trouve un jour le courage de s'enfuir. Il rejoint d'anciens amis et, pour la première fois, monte sur scène avec eux. Et Seck se révèle être un chanteur exceptionnel.
Karen est journaliste. Elle remplace un ami et se rend à un concert pour interviewer un groupe de rock dont le chanteur fait déjà parler de lui.
Entre Seck et Karen, c'est comme une évidence, la connexion se fait aussitôt et perdurera au-delà de la mort. Car un grand danger plane déjà sur le groupe. D'autres musiciens, moins talentueux, ont prévu de s'arranger pour ne plus avoir à subir la concurrence de Seck.
Que ce soit dans le domaine musical ou en amour...

Nocturno avait été publiée il y a quelques années en deux tomes. Les éditions Paquet ont la bonne idée de sortir maintenant une intégrale, dans la collection Calamar, contenant divers bonus. Scénario et dessins sont signés Tony Sandoval, un artiste mexicain vivant en France. Et il est peu de dire que le bonhomme est particulièrement talentueux. Son Nocturno s'inscrit dans la lignée de ces oeuvres poignantes et subtiles que sont Blankets ou Trois Ombres.
Si l'on se risquait à comparer toutes les BD existantes à une sorte de maison métaphysique, il y aurait des BD-fenêtres, qui permettent de découvrir divers domaines, des BD-paillassons, sur lesquelles certains aiment parfois s'essuyer les pieds sans pour autant parvenir à s'en passer, des BD-gouttières, qui utilisent tout ce qui leur tombe dans les pages, des BD-pots de fleurs, pas réellement indispensables mais qui embellissent tout de même la maison. Et puis il y aurait également les BD-fondations, ces solides dalles, ces murs porteurs sur lesquels l'on peut s'appuyer pour aller plus loin soi-même en tant qu'artiste ou même se construire en tant qu'individu, si tant est que l'art puisse servir à cela, au moins un peu. Nocturno fait partie de cette dernière catégorie, celle qui permet de, régulièrement, prouver à ses détracteurs que le Neuvième Art n'est pas un genre bâtard mais bien un domaine à part, possédant des qualités propres, inventant ses codes, emmenant le lecteur, grâce à cet étrange mariage du dessin et des mots, là où, seuls, ces deux media ne peuvent pénétrer.

Mais voyons de plus près ce récit. En apparence, une banale histoire d'amour et de jalousie. En réalité, une merveilleuse escapade onirique, pleine d'inventivité et de poésie. Difficile d'ailleurs de dissocier intrigue et technique, tant l'auteur parvient ici à exprimer parfois l'essentiel en basculant d'un style à un autre, ou en imaginant une représentation graphique originale pour ce qui, habituellement, ne peut se traduire par le seul dessin.
Ainsi, la musique - la puissance du chant de Seck notamment - est représentée par une sorte d'immense serpent de mer, sortant de la bouche du chanteur et plongeant dans le public pour l'emmener dans d'autres dimensions. Une belle et efficace manière de montrer ce que procure finalement un vrai bon titre vous percutant l'âme.
L'amour également, sentiment qui peut vite tourner à la caricature, voire à la niaiserie, touche ici au fantastique et est symbolisé par une sorte de ligne dorée, fine mais solide, reliant deux êtres. Une métaphore qui fait un peu penser au fameux (et hypothétique) cordon d'argent cher aux amateurs de voyage astral.

Graphiquement, les planches défilent et contribuent largement à l'enchantement. Pastel, à l'aquarelle, en crayonné, en monochrome ou dans une explosion de couleurs, chaque scène parvient à susciter l'émotion juste. Le lecteur est tour à tour ému, désemparé, intrigué, plongé dans l'inconnu ou au contraire confronté à l'horreur sous sa forme la plus vile, la plus humaine. Le tout dans un univers déroutant, qui convient parfaitement au propos.
Propos assez profond et complexe d'ailleurs, puisqu'il est question de la perte, du renoncement, de ces empreintes que certaines personnes laissent en nous, pour le meilleur et parfois le pire. Mieux encore, certains passages, et la fin en particulier, peuvent s'interpréter de plusieurs façons, manière élégante de ne rien imposer et de faire participer activement le lecteur à l'aventure.
Parmi les qualités de Sandoval, soulignons sa capacité à gérer le rythme de son récit, et donc à prendre parfois le temps d'installer une ambiance, en montrant les éléments qui se déchaînent, en nous entrainant dans les profondeurs océaniques, ou en limitant certaines planches à une seule case, isolée (pas une pleine page), qui retranscrit, avec pourtant peu d'effets apparents, toute la solitude et la désolation possible. L'on en viendrait même à sentir le vent d'automne soufflant sur ces pages...

Nocturno ne plaira sans doute pas à tout le monde (ce n'est clairement pas le but de toute façon), mais avec un peu de bonne volonté, chacun pourra y dénicher quelque chose ou même carrément s'y engouffrer sans aucune retenue. Et pour ceux dont ce sera le cas, ils en ressortiront certes peut-être un peu décontenancés, mais propres. Les yeux lavés par ces profondeurs abyssales dans lesquelles ils auront plongé, l'esprit nettoyé de toute poussière par ce vent, ce souffle constant, qui balaie chaque page.
De la flotte, du vent, cela ressemble à une bonne grosse tempête, rien de bien réjouissant vous dites-vous. Détrompez-vous, cette tempête-ci à l'avantage d'être bénéfique et de ne dévaster, en douceur, que ce que vous lui permettrez d'atteindre. Et puis, contrairement aux ouragans, qui détruisent sans raison, l'art nous secoue et nous malmène toujours dans un but. A nous de trouver lequel.

Un beau moment de lecture. Une oeuvre magnifique, très vivement conseillée.