27 septembre 2012

I want to be a Sith Lord (Sariah vs Stanford)


Un nouvel article issu de l'un des webzines de WEBellipses auquel j'ai eu la chance de participer. Il y est question d'études sur le comportement et de Seigneurs Sith. Une association improbable comme je les aime. ;o)
Quelques modifications mineures, rendues nécessaires par le changement de support, ont été apportées.

Avez-vous vu la vidéo de cette petite fille qui fait allégeance à Dark Vador, à Disneyland, lors d'un spectacle Star Wars ? C'est facilement trouvable sur youtube. Elle s'appelle Sariah Gallego, elle a huit ans (avait huit ans en tout cas au moment des faits), et elle est absolument géniale.

La première fois que j'ai vu cette vidéo, j'ai cru que la gamine était impressionnée, ce qui serait aisément compréhensible, étant donné le public, le décor, son jeune âge, l'aura de Vador, etc.
En réalité, il n'en est rien. Une interview, très douce et sympathique, a pu nous démontrer, quelque temps plus tard, que Sariah était non seulement une fan absolue de Star Wars (elle possède des centaines de figurines articulées !) mais qu'en plus, elle avait largement préparé son coup. Elle a tout simplement décidé d'être un Seigneur Sith, ce qui, à son âge, est un petit exploit.
Entendons-nous bien, basculer du côté obscur n'a rien de bien réjouissant, pas dans la vraie vie en tout cas, mais ici, il convient de décrypter un peu l'attitude de l'enfant.

Imaginez un peu. Vous avez huit ans. Vous êtes entourés d'adultes qui, pour vous, ressemblent à des géants, vous participez à un spectacle bien mis en scène, très calculé, dans lequel l'on attend que vous teniez un rôle précis et évident. Il faudra jouer au gentil, au Jedi, comme naguère l'on préférait tenir le rôle du cowboy plutôt que de l'indien, ou de l'américain plutôt que de l'allemand. Le tout sous le regard de la foule, complice.
Résister à ce genre de phénomène, de règle sociale tacite, est aussi peu évident que de proclamer tout à coup que la Terre est ronde alors que les autorités en place la pensent plate.
Et pourtant, dans l'esprit sans malice de cette petite fille, dégourdie et courageuse, une idée a germé. Puisque ce sont toujours les Jedi qui gagnent, pourquoi ne pas rejoindre le camp adverse ?

L'attitude peut s'expliquer. Il ne s'agit pas de politique (l'enfant n'a pas envie de faire le Mal au sens où l'on pourrait l'entendre) mais d'empathie. Prendre partie pour le perdant, le faible, celui qui est critiqué et montré du doigt, est finalement une attitude digne et respectable, aussi précieuse que rare. 
Et combien d'adultes peuvent s'enorgueillir de pouvoir le faire ?
Combien, quand tous choisissent un chemin facile, vont affronter la jungle et se frayer une voie à coups de machette ? Combien, alors qu'un individu est raillé, laissé de côté, montré du doigt, pourront faire fi de l'opinion des autres et lui tendre la main ?
S'agit-il vraiment ici d'un simulacre d'allégeance ou bien d'un pied de nez, extraordinaire, à un système de prêt-à-penser qui nie, aux individus, jusqu'au droit de raisonner en dehors de certains dogmes ?

C'est, à partir d'une petite bravade d'enfant, faire beaucoup d'extrapolations, sans doute.
Mais si l'on regarde, à travers l'Histoire ou les expériences scientifiques, la soumission des individus à l'autorité, réelle ou supposée, Sariah est non seulement une exception mais même une chance.
Attention, ne nous méprenons pas. Le respect de règles communes et d'une autorité est indispensable dans une société. Même Milgram, qui a mené à ce sujet des expériences faisant froid dans le dos (on peut notamment en voir un bref aperçu dans le film I comme Icare, dans lequel des cobayes pensent envoyer des décharges électriques, sous l'autorité d'un scientifique, à un pauvre bougre qui doit mémoriser des couples de mots), n'a jamais remis en cause cette nécessité. Revenons tout de même un instant sur le processus de l'obéissance (faire ce que l'on attend de nous). Le premier stade d'obéissance est appelé état agentique. L'individu cesse d'agir en tant qu'entité pensante et devient l'agent d'une autorité qu'il respecte (personne n'aura l'idée saugrenue d'obéir à une autorité jugée néfaste ou incapable). Plus les agissements exigés de l'autorité sont en décalage par rapport à la morale de l'individu, plus l'individu compense par un niveau élevé d'anxiété. Néanmoins, il ne peut pas, de but en blanc, cesser d'obéir, car cela serait alors admettre, même à un niveau inconscient, qu'il avait tort, dès le départ, de suivre certains ordres.
Pour marquer le désaccord sans pour autant désobéir et ne plus suivre la norme, les individus peuvent simplement ricaner, développer des mécanismes de négation de la réalité ou même aider, en secret, les "victimes" de leur soumission à l'autorité.
Lorsque la tension liée au conflit résultant de la confrontation entre la morale individuelle et l'obéissance à l'autorité ne peut plus être baissée artificiellement grâce à des "soupapes" improvisées, l'obéissance cesse.
Milgram insiste notamment sur le fait que de tels conflits, et de tels processus d'obéissance, ne sont pas forcément générés par des sociétés exclusivement dictatoriales mais peuvent l'être, bien également, par des sociétés dites démocratiques.

L'expérience de Stanford (du nom de l'université dans laquelle elle se déroula), si elle se limite au milieu carcéral, n'en est pas moins également édifiante. Il s'agissait de faire jouer le rôle, à 18 sujets, de prisonniers et de gardiens. Ils furent tous sélectionnés pour leur maturité et leur stabilité émotionnelle.
L'expérience devait durer deux semaines, elle s'arrêta au bout de seulement six jours. Tous les participants prirent rapidement leur rôle au sérieux. Un tiers des gardiens fit preuve de sadisme, deux prisonniers durent être retirés avant la fin de l'expérience en regard des traumatismes subis. Parmi les cinquante personnes qui encadraient ou avaient connaissance de l'expérience, une seule s'opposa, pour des raisons morales, à sa poursuite, ce qui permit d'y mettre fin alors que les conditions étaient déjà très fortement dégradées. 
Dès le deuxième jour, il y eut une révolte, suivie de contre-mesures des gardiens qui se servirent d'extincteurs pour contenir les prisonniers puis, très habilement, les divisèrent en petits groupes afin de leur laisser penser que certains collaboraient plus que d'autres.
Spontanément, les gardiens utilisèrent l'accès aux commodités, tout comme la privation de nourriture, comme moyens de contrainte.
Les gardiens allèrent si loin dans leur rôle que leur attitude a aujourd'hui un nom en science comportementale : l'effet Lucifer.
La jeune femme qui permit de mettre fin à l'expérience n'y était en rien liée... elle venait simplement interviewer les participants. Horrifiée par les conditions qu'elle découvrit, elle s'en ouvrit au professeur dirigeant l'étude qui, heureusement, y mit fin avant un quelconque drame.
Le film allemand Das Experiment, sorti en 2001, s'inspire de cette expérience de 1971 et en imagine les pires effets.

Milgram a démontré une capacité à obéir par rapport à une autorité reconnue. L'expérience de Stanford a démontré qu'une situation précise, avec des consignes vagues, pouvait également conduire un individu à se transformer en tortionnaire, et ce avec une rapidité extraordinaire, simplement parce qu'il pense se conformer au rôle que l'on attend de lui.
L'homme est ainsi fait.
Nous n'avons pour la plupart, contrairement à ce que nous croyons, que peu de réelles capacités à nous soustraire à notre environnement immédiat, à notre culture, à nos croyances, aux autorités que nous connaissons et reconnaissons. 
Il est difficile de dire "non".
Il est difficile de se montrer différent.
A l'inverse, se laisser porter par le courant a du bon. Cela demande moins d'efforts. Cela permet d'être "comme tout le monde". De ne pas se faire remarquer.
Et puis, après tout, arrêter une personne, ce n'est pas bien grave.
Conduire un train, ce n'est pas bien grave.
Signer un ordre, tenir un registre, rien que de bien normales occupations.
Compter des gens. Rien.
Poser des barbelés, bah...
Fermer une cellule, distribuer des pyjamas...
Faire des tatouages.
Rien, ou pas grand-chose, à l'évidence.
Ouvrir une valve, ce n'est rien non plus.

Dans ce monde terrifiant qui est le nôtre, une gamine de huit ans nous a donné une raison d'espérer. Sariah n'aurait jamais conduit un train, fermé une cellule, ou même ouvert un putain de robinet. Elle nage à contre-courant, elle se fout de ce qu'on attend d'elle, elle prend ses propres décisions.
Quand la plus terrible des autorités (celle des adultes à l'égard des enfants) l'exigeait, quand la plus terrible des situations (l'attente de la foule) l'exigeait, cette petite fille a dit :  Non ! Je me tape des Jedi. Je suis une Sith !
Beaucoup y voient une occasion de rire. Certains une raison de se morfondre. J'y vois moi l'inéluctabilité de la résilience. De l'opposition face aux dogmes. De la résistance face à la pression, voire à l'oppression.
Tant qu'il y aura ce genre de petites filles pour prendre d'autre Voies que celles adoubées par la bienséance, les états et la philosophie dominante, alors nul pays, nulle nation, nul groupe ne pourra imposer, de manière permanente, une domination néfaste quelconque. 
Les Jedi ont besoin des Sith, comme le yin a besoin du yang. Non pour trouver une justification à leur existence ou pour s'offrir, de temps en temps, quelques duels, mais pour maintenir l'équilibre. La mesure. Le juste milieu. 

Cette petite fille échappe à Milgram, elle échappe à Stanford, elle échappe à notre raisonnement courant. Non en agissant bêtement mais en nous montrant qu'après tout, tout ne dépend que de nous. Et de nous seuls.
En nous démontrant aussi que l'on peut être petit, que l'on peut même s'agenouiller, et paraître pourtant terriblement grand.