01 octobre 2012

Hommage à Milou

Non, je ne suis pas spécialement fan du chien de Tintin, le Milou évoqué ici est le pseudo du chroniqueur BD du mythique (et tant regretté) Hebdogiciel. Et il est grand temps de rendre hommage à son style décapant, son absence de concession et... sa mauvaise foi. ;o)

Remettons les choses dans leur contexte. Nous sommes dans les années 80. Internet n'existe pas. Je suis occupé à survivre au collège et à jouer sur Amstrad. Et à lire. Uniquement, évidemment, ce que les bibliothèques du coin (à portée de vélo disons) ont en stock. Amazon et ebay sont encore de la science-fiction...
Le samedi matin, je vais régulièrement au bureau de presse tout proche, car c'est le jour où sort Hebdogiciel. Il s'agit d'un journal destiné aux possesseurs d'Atari, Commodore et autres bécanes de l'époque, avec notamment de looongs listings de programmes mais aussi de nombreuses rubriques et un ton plus qu'incisif.

Il est nécessaire, avant de réellement aborder Milou et ses chroniques BD, d'évoquer un peu ce fameux "ton" Hebdogiciel. Il ne s'agissait pas de "casser" pour casser, encore moins de se montrer irrespectueux, mais bien de mettre les pieds dans le plat, en dénonçant certaines pratiques, en parlant avec honnêteté de certains produits, bref, d'allier vérité et humour (une ligne éditoriale dont peu peuvent se vanter et qui leur valut quelques procès !). 
Les mecs ne se prenaient pas au sérieux, loin de là, mais ils ne se foutaient pas de la gueule du lecteur qui en avait pour son argent. L'humour n'était pas partagé par tous (Carali, en général, on aime ou on déteste, perso, c'est le premier dessinateur à avoir réussi à me faire pleurer de rire, rien qu'avec la gueule et l'expression de ses personnages), mais là encore, il était plutôt libre et audacieux.
L'on peut toujours, aujourd'hui, leur reprocher une critique à la limite de l'insulte (et la limite est parfois franchie), mais c'était essentiellement perçu, à ce moment, comme une liberté de parole incroyable et jamais vue. Un quart de siècle après, je continue d'ailleurs de penser qu'Hebdogiciel est ce qui est arrivé de mieux à la presse française traitant de Pop Culture.

Dans ce journal donc, l'on n'abordait pas seulement l'informatique et les jeux vidéo. Il existait diverses rubriques couvrant les sorties cinéma, la musique, les programmes télé et la BD. La rubrique BD m'a toujours paru comme étant celle qui était la plus "violente", ou incisive. Les autres ne manquaient pourtant pas d'ardeur, c'est dire si Milou pouvait se lâcher et partager ses coups de coeur ou ses indignations avec une force exceptionnelle.
J'ai parfois cité Hebdogiciel en exemple (dans cette chronique notamment), mais je ne m'étais jamais interrogé réellement sur la filiation (c'est un bien grand mot) qui pouvait exister entre ce journal et mon blog. C'est en publiant sur facebook un vieil article qui m'a fait marrer que j'ai commencé à m'interroger. Notamment parce qu'une personne, dans les commentaires, m'a demandé si l'article était de moi. Non, évidemment, je ne connais aucun des pionniers ayant participé à l'ère Hebdogiciel (pas personnellement s'entend), et à l'époque, j'étais occupé à me mettre des profs à dos. Je suis passé aux auteurs et aux éditeurs bien plus tard.
Mais cette question bien innocente m'a amené à me rendre à l'évidence : le ton de ce blog, si tant est qu'il en ait un, doit beaucoup à Hebdogiciel et, d'une certaine façon, à Milou.

Milou, vous le constaterez dans les scans parsemant cet article, sanctionnait rapidement et ne brillait pas forcément par l'argumentation. Mais, et c'est un "mais" important, le format lui imposait d'évoquer, en peu de mots, de nombreux albums (comme on peut le voir dans la première illustration de cet article, la rubrique BD ne faisait qu'une page). Il fallait aller droit au but, faire passer un sentiment, quitte à ce que certains, par la suite, le jugent peu fondé.
C'est une manière de procéder qui peut se discuter mais qui était assumée et changeait de la fadeur habituelle (toujours en vogue aujourd'hui dans la plupart des publications). Et puis le type avait au moins une constance dans ses partis pris et une connaissance réelle de la plupart des auteurs (européens en tout cas).
C'était certes agressif, mais intelligent.
Un principe que je défendrai, bien plus tard, par un aphorisme résumé en "des couilles et des neurones". Un mélange détonnant, et essentiel selon moi lorsque l'on touche à l'art ou au journalisme. Pour être plus explicite et moins vulgaire : l'encre qui imprime durablement le papier (et surtout les esprits) vient souvent de la plume d'un type pas trop lâche ni trop bête.
Ce qui est trop facile se dissout rapidement.

L'on peut ne pas être d'accord avec Milou et ses avis de l'époque (je ne suis pas, moi-même, d'accord avec tout, loin de là), l'on peut ne pas apprécier son humour (là par contre, j'accroche assez bien), mais l'on ne peut pas lui reprocher de manquer d'intégrité ou de passion pour son sujet.
Reste le problème du pseudo. Parce qu'apparemment, c'est un problème. Même moi, à mon petit niveau, je me suis fait reprocher d'utiliser un pseudo pour mon blog par le boss d'un magazine assez connu (pour son manque total de sens critique notamment). Bon... moi quand j'ai eu internet, on m'a dit qu'il fallait prendre un pseudo, j'en ai pris un. Je ne me suis pas posé de questions existentielles. Par contre, tous mes écrits papier, ou pro, sont signés de mon vrai nom. Néanmoins, le pseudo de Milou ne me pose absolument aucun problème. D'une part parce qu'il s'agit d'un pseudo évident (combien de types se cachent sous de faux "vrai noms" ?). On le voit bien que c'est un pseudo. Ensuite, d'une certaine manière, lorsqu'un pseudo est utilisé régulièrement, que l'on n'en change pas tous les deux jours, et que l'on s'en sert pour défendre des principes personnels, il finit par se confondre avec votre identité première. 
Hergé est plus connu que Georges Remi. Et, dans un autre registre, Boulet n'utilise pas non plus un pseudo pour se cacher. Il montre même volontiers sa bouille dans de nombreuses vidéos et interviews. Et si un pseudo permet de parler plus librement, pourquoi pas ? A l'époque, la question se posait certainement.

J'ai choisi, comme exemple d'articles de Milou, essentiellement des chroniques "négatives", pour illustrer le propos et montrer l'acidité du bonhomme, mais évidemment, il en existe autant vantant les mérites de nombreuses BD (j'ai pris Jérôme K. Jérôme Bloche en exemple, un titre dont je garde un excellent souvenir).
Me replonger ainsi dans ces vieux numéros m'a fait plaisir, mais surtout je me suis rendu compte que j'étais loin d'être aussi hargneux et virulent, contrairement à ma "réputation". ;o)
Et puis, les gens ont tendance à oublier les tonnes d'articles où l'on dit du bien des oeuvres et de leurs auteurs (cf une petite sélection ici).
Pour ce qui est d'Hebdogiciel, et des chroniques BD, l'essentiel est disponible sur ce site. Les scans ne sont pas toujours de bonne qualité mais ça reste une source précieuse et très pratique.

Il est difficile de réellement faire la liste des auteurs ou publications ayant eu une influence sur ses propres écrits. D'une part parce que c'est parfois un processus totalement inconscient, d'autre part parce que certains noms prestigieux, à force de briller, en noient parfois d'autres dans leur lumière. J'ai souvent rendu hommage à Stephen King, mais Dean Koontz, Maurice Leblanc ou Georges Bayard ont sans doute fait encore plus pour me pousser dans le noble domaine des Livres.
En ce qui concerne les chroniques, l'écriture d'articles, que ce soit pour ce blog ou d'autres supports, Milou et Hebdogiciel ont sans doute leur part de responsabilité dans mon envie de ne pas épargner les trous du cul et de dénoncer les incapables. Ce que je défends, je tente de le faire avec une approche personnelle, mais c'est bien ce Milou, génial et sans bornes, qui m'a soufflé à l'oreille, il y a bien longtemps, que l'on pouvait critiquer, même vivement, à partir du moment où l'on y mettait suffisamment de sincérité et de conviction.
La Vérité absolue n'existant pas, c'est donc bien nos petites vérités quotidiennes, en minuscules, sans illusions mais sans contraintes, qui permettent encore de penser qu'il n'est pas vain de parler d'art, que toutes les oeuvres ne se valent pas, et que tous les excès sont possibles s'ils sont portés par cette saine démarche qui consiste à dire non LA vérité, mais notre vérité.

Merci Milou. Même si je fais partie de ces "cons" qui ont aimé Martin à travers Alix et Lefranc. Mieux vaut être parfois le con d'un type futé que l'idole d'un abruti. ;o)