09 novembre 2012

Comics - Les indispensables de la BD américaine

Pas de BD aujourd'hui au programme mais un livre qui a l'ambition de lister le meilleur de la production US. Voyons donc tout de suite dans le détail cet ouvrage, intitulé Comics, les indispensables de la BD américaine.

Ce livre, publié chez Huginn & Muninn, est écrit par Thierry Mornet, responsable éditorial de la branche comics de Delcourt et passionné de BD depuis toujours (cf. cet entretien, datant de quelques années). L'auteur nous livre ici une sélection d'oeuvres très diverses, qu'elles soient très populaires ou plus confidentielles.
Techniquement, il s'agit de fiches, en général d'une page, présentant un titre, le genre auquel il appartient, ses auteurs, sa date de création et les éditeurs américains et français (s'il y a lieu).
Viennent ensuite un petit résumé de l'intrigue et une brève présentation de la série ou du roman graphique en question. Le tout est accompagné d'une cover, parfois d'une illustration supplémentaire, ainsi que de quelques conseils de lecture et anecdotes.

Première constatation, c'est clair, pratique et bien mis en page. Les titres étant présentés par ordre alphabétique, il manque peut-être un index avec des entrées par auteur, mais bon, c'est un luxe qui n'est pas forcément indispensable.
Puisqu'il s'agit d'une sélection, il convient de se pencher un peu sur les comics présents ici, d'autant qu'ils sont présentés comme indispensables. Commençons par le genre qui domine le marché : les super-héros. L'on retrouve bien entendu des conseils de lecture concernant des personnages tels que Spider-Man, Batman ou Wolverine, mais des sagas spécifiques sont également évoquées, comme Civil War ou House of M pour Marvel, ou encore Identity Crisis ou Green Lantern : The Sinestro Corps War pour DC Comics. Des choix plutôt sensés et qui devraient aider les novices à s'y retrouver dans la masse de sagas disponibles. Notons que Thierry Mornet souligne également (à propos de Secret Invasion et des events ayant suivi), à juste titre, la volonté de statu quo des éditeurs et le côté décevant de certains retours en arrière. Une volonté, fort appréciable, de ne pas être que dans l'admiration béate.

Passons ensuite aux séries non "mainstream" mais clairement connues (et reconnues) par les lecteurs de comics. Bone, The Walking Dead, Preacher, Fables, Strangers in Paradise ou encore Scalped font partie du lot, tout comme Ruse, We3, Fell, Midnight Nation ou Torso. Difficile de ne pas être parfaitement en accord avec de tels choix, les titres en question étant tous d'une grande qualité. 
Du côté des oeuvres plus intimistes ou moins évidentes d'accès, là encore l'on retrouve des poids lourds comme Blankets, Asterios Polyp, Cerebus, Maus ou Black Hole. Toutes ne se valent pas, mais il aurait été difficile de faire l'impasse sur l'une d'entre elles.
Enfin, même un passionné de comics pourra sans doute dénicher dans le lot quelques titres qu'il ne connaissait pas, comme pour ma part Grendel ou Mage, qui me font maintenant clairement envie !

Mais voyons maintenant les petits points contestables, car il y en a forcément dans une sélection qui reste subjective. Tout d'abord, pour parler du fameux barbu renfrogné, si l'on comprend la présence d'un Watchmen ou d'un From Hell, la sélection d'un Lost Girls est infiniment plus discutable, d'autant que les propos employés pour présenter ce comic mettent un peu trop vite de côté l'inévitable polémique qui avait suivi sa parution. Tout n'est pas justifiable grâce à l'alibi artistique et un étron ne devient pas un tiramisu juste parce qu'il est signé Alan Moore. Et les gens qui s'émeuvent de scènes pédophiles et zoophiles ne sont pas uniquement des "âmes bien-pensantes", comme le prétend l'auteur d'une manière péremptoire et presque méprisante. De la même façon, la présentation qui est faite, dans la fiche sur V pour Vendetta, de Margaret Thatcher, est hallucinante. L'auteur parle d'une période où l'Angleterre était "aux mains" de Thatcher (pas de contre-pouvoirs dans cette monarchie parlementaire ?) et "soumise aux obsessions sécuritaires de ce très autoritaire premier ministre". Il est même question de "musellement des médias", ce qui apparaitra comme au minimum très caricatural pour ceux qui connaissent la période en question. 
Rappelons que Thatcher fut un premier ministre très populaire et que son surnom de "dame de fer" lui fut donné par... le très "démocrate" journal L'étoile rouge, organe de l'armée soviétique, et non par ses concitoyens. Evidemment le vieil Alan ne la porte pas dans son coeur, mais de là à en faire une Hitler en jupon...

Fermons cette parenthèse politique pour nous pencher sur les absences ou présences regrettées dans cette sélection. Tout d'abord, à mon grand étonnement, aucun titre Milady n'apparaît ici. Exit donc The Mice Templar, Crossed, le magnifique Grandville, Rex Mundi ou l'excellent Locke & Key. Des titres qui semblent tout de même bien plus intéressants que le pauvre Danger Girl, pourtant cité. 
Pas de trace non plus d'un Luther Arkwright, alors que Haunt figure, un peu généreusement, parmi les "indispensables" (ok Talbot est anglais, mais bon, Moore aussi).
Les frères Luna font également figure de grands absents, il n'est aucunement question de leur Girls et Ultra ne figure que dans une note de bas de page dans l'article sur Powers. De même, Loveless aurait été un choix judicieux pour illustrer le genre western.
Jusqu'ici, quelques choix malheureux peut-être, mais le plus douloureux, celui qui aura du mal à passer, c'est une absence dans la sélection de runs ou mini-séries concernant Daredevil (au passage, il ne s'agit pas d'un héros "dénué de super-pouvoirs", je ne sais pas où Thierry Mornet est allé chercher ça). Si Born Again ou le run de Bendis sont par exemple évoqués, pas un seul mot sur les épisodes, bouleversants, signés David Mack. Ceux-ci sont pourtant si exceptionnels, tant dans l'intelligence du propos que l'incroyable maîtrise graphique, qu'ils ont bénéficiés d'une édition spéciale, dans la collection Marvel Graphic Novels de Panini, sous le nom de Echo. L'on pourrait se dire qu'après tout, chacun ses choix, que la notion d'indispensable varie beaucoup d'une personne à l'autre, mais là, il ne s'agit pas d'une vague préférence, mais d'une possibilité de faire découvrir une autre facette (plus léchée, plus "artistique") des comics mainstream, et ainsi contribuer à en changer l'image, encore péjorative, véhiculée par les media grand public. L'occasion (en ce qui concerne Echo) est ratée, dommage.

Alors, au final, que vaut donc ce guide ?
Eh bien, malgré ma manie d'ergoter et de ne rien laisser passer, rassurez-vous, il est plus que bon. Les choix sont très souvent pertinents, l'on en apprend assez pour être ou non attiré par un titre, et les genres abordés sont très nombreux, permettant ainsi de faire découvrir aux novices l'immense richesse et variété de la BD américaine.
Evidemment, en une page, tout va très vite et il n'est pas toujours possible de faire ressortir les nombreuses qualités de certains comics, mais le but n'est de toute façon pas de faire là des analyses approfondies. Quant à l'érudition de l'auteur en matière de BD, elle n'est plus à démontrer.

Très utile pour les nouveaux lecteurs souhaitant partir à la découverte de séries de qualité, qu'elles soient ou non liées aux super-héros. Les fans ne seront, eux, pas à l'abri d'une petite pépite encore ignorée.

+ fait par quelqu'un qui sait de quoi il parle
+ une tonne d'ouvrages et séries clairement exceptionnels
+ clair, concis, efficace
+ pistes de lecture, parfois en dehors du pur domaine comics, mais qui se révèlent pertinentes
+ habile dosage entre le récent et l'ancien, le grand public et les oeuvres plus "ardues"
+ un guide à offrir à ceux qui pensent encore que les comics se résument à des types en pyjama qui se foutent sur la tronche
- quelques absences discutables
- un peu cher pour un "catalogue", surtout à l'époque du net, où les infos peuvent se trouver plus facilement