De la Technique dans l'Ecriture
Petit essai sur un thème au centre de toute forme d'écriture et qui peut paraître surprenant puisqu'il s'agit d'affirmer, voire démontrer, que le moins important dans une histoire... c'est l'histoire.
Quoi que vous racontiez, quelle que soit l'originalité de l'idée qui peut vous venir à l'esprit, une histoire n'est, à la base, ni bonne ni mauvaise. Son thème peut être "à la mode" et intéresser plus ou moins de monde, mais ce n'est jamais cela qui fera d'une idée de départ un bon récit. Sauf dans le cas de rares exceptions, c'est la manière de raconter qui donnera de l'intérêt, de la force, du panache au propos.
Il est effarant de constater à quel point certains auteurs amateurs, ou même professionnels, ont parfois de larges lacunes techniques quant à la construction même de leur récit. Pourtant, la technique n'est pas un "gros mot" et ne s'oppose en rien à la créativité. Et la narration, comme tout art, repose en partie sur la technique. Ce qui parfois pose problème, c'est que cette technique n'est pas évidente au premier abord.
Imaginez un type qui se met à jouer du piano, sans réellement avoir une maîtrise technique de l'instrument. Même sans être musicien, vous vous en rendrez compte. Vous reconnaîtrez une fausse note, un cafouillage, bref, ça va "se voir". A ce stade, la réaction instinctive est de dire "c'est un mauvais pianiste". Non, en réalité, c'est une personne qui ne maîtrise pas le piano. Ce n'est pas un "mauvais" pianiste, ce n'est simplement pas un pianiste du tout. Un mauvais pianiste serait plutôt quelqu'un qui maîtrise l'instrument, mais qui ne compose pas forcément des morceaux
jolis ou intéressants.
jolis ou intéressants.
Pour les écrivains, scénaristes et autres conteurs en tout genre, c'est un peu identique. Mais les fausses notes s'entendent moins, pour plusieurs raisons d'ailleurs.
Deux de ces raisons sont purement technologiques. Avec l'arrivée des traitements de texte, beaucoup de gens se sont pensés écrivains. Et avec l'arrivée d'acteurs éditoriaux parfois peu scrupuleux, proposant certes des impressions à bas coûts mais aussi des contrats à la limite de la légalité, certains ont été "publiés".
Tout cela a contribué à engendrer une production massive, non filtrée, mais ayant un impact sur le lectorat, voire les auteurs en devenir.
Pour reprendre l'analogie employée plus haut, puisque l'outil (le traitement de texte) est maîtrisé, beaucoup pensent avoir là tout loisir d'utiliser cet instrument (comme s'ils maîtrisaient le piano), alors qu'en réalité, ils ignorent encore tout des véritables bases techniques.
Une autre raison qui contribue à la vision, parfois un peu trouble, de ce qu'est un écrivain tient sans doute dans un petit manque de la langue française, qui, lorsque l'on écrit un livre ou une liste de courses, renvoie au même verbe. Les significations sont pourtant différentes.
Lorsque l'on quitte l'école, l'on est censé savoir lire et écrire. Mais le "écrire", ici, signifie simplement que l'on peut écrire son nom, remplir des papiers, rédiger une lettre, etc. Certainement pas que l'on est capable de construire une nouvelle, un scénario ou un roman.
Vous me direz qu'il existe des auteurs ou éditeurs qui ne maîtrisent même pas la grammaire, mais il s'agit là d'hygiène élémentaire, non de technique d'écriture.
Il est impératif également de comprendre que tout ne relève pas du "goût", ou de l'inclination personnelle. Je me souviens notamment d'une discussion, frisant l'absurde, où un Eric Nolleau expliquait à une Annie Lemoine, totalement à la ramasse, que son "roman" frisait l'indigence (en lui expliquant patiemment pourquoi). Et elle de lui répondre "vous n'avez pas aimé", alors que lui ne parlait que de technique, dont elle ignorait tout.
Cette technique,
il y a plusieurs façons de l'aborder et de la comprendre. On peut par exemple lire et travailler énormément, et parvenir à une écriture "instinctive" qui respecte et emploie des règles dont on ignore tout. L'on peut aussi passer par des ouvrages techniques sérieux, comme The Writer's Journey, de Christopher Vogler (mal traduit en "Le Guide du Scénariste" en français, mais bon, c'est introuvable en français actuellement de toute façon). Je dis "mal traduit" parce que ramener le propos à la seule scénarisation est très réducteur. Alexandre Astier lui-même avoue s'inspirer de cette méthode, même pour composer. C'est dire si son domaine d'application est vaste.
il y a plusieurs façons de l'aborder et de la comprendre. On peut par exemple lire et travailler énormément, et parvenir à une écriture "instinctive" qui respecte et emploie des règles dont on ignore tout. L'on peut aussi passer par des ouvrages techniques sérieux, comme The Writer's Journey, de Christopher Vogler (mal traduit en "Le Guide du Scénariste" en français, mais bon, c'est introuvable en français actuellement de toute façon). Je dis "mal traduit" parce que ramener le propos à la seule scénarisation est très réducteur. Alexandre Astier lui-même avoue s'inspirer de cette méthode, même pour composer. C'est dire si son domaine d'application est vaste.
Les travaux de Vogler sont basés en partie sur ceux de Joseph Campbell, qui est lui à l'origine de la théorie du monomythe. En gros, Campbell s'est rendu compte que partout dans le monde, quelle que soit la culture, quelle que soit l'époque, un récit, connu, ayant résisté au temps, ou rencontré un engouement populaire, obéissait aux mêmes règles techniques.
Par honnêteté intellectuelle, il convient de préciser que même Campbell et Vogler ont leurs détracteurs. Le monomythe (qui repose tout de même sur de sérieuses bases concrètes) a par exemple été raillé en le simplifiant à l'excès par ce résumé : "le héros a des problèmes, le héros résout ses problèmes". Ce qui, comme toute caricature, n'est pas faux mais, bien entendu, est loin de la réalité puisqu'il existe bien d'autres phases qui permettent de "poser" un récit sur le papier.
Il s'agit là cependant d'un "aspect" technique, d'une manière d'aborder l'écrit, ce n'est pas la seule.
L'un des premiers pas vers la différenciation du fond et de la forme, c'est peut-être déjà de comprendre ce qu'ils ne sont pas. Prenons un exemple : Le Seigneur des Anneaux et Star Wars, c'est la même chose. On se fiche bien du genre (dans un cas l'heroic fantasy, dans l'autre la science-fiction), le fond et la forme sont identiques. Seul le décor change. Mais dans les deux cas, l'on a une quête, un affrontement entre le Bien et le Mal, et surtout, une initiation, des combats épiques, un dépassement de sa condition, bref, c'est le même schéma, ça raconte la même chose. Après, que l'on ait un sith ou un uruk-hai dans le rôle du méchant, c'est très secondaire.
C'est là que l'on se rend compte que l'histoire (les fioritures que l'on met autour de l'idée de départ) importe peu, puisque ça fonctionne aussi bien avec des Elfes que des X-Wing.
Si l'on prend un exemple plus
BD, Attaques Répertoriées et The Walking Dead sont deux comics parlant de zombies. L'on pourrait donc les penser "proches" alors qu'ils sont très éloignés sur la forme. Et puisqu'ils parlent du même sujet, leur différence tient donc au traitement, à la narration.
BD, Attaques Répertoriées et The Walking Dead sont deux comics parlant de zombies. L'on pourrait donc les penser "proches" alors qu'ils sont très éloignés sur la forme. Et puisqu'ils parlent du même sujet, leur différence tient donc au traitement, à la narration.
Continuons sur ce même exemple. Dans un cas, la forme privilégie une ambiance froide, scientifique, historique même, qui conduit à une certaine distance, une approche presque clinique du genre post-apocalyptique. Dans le second cas, il s'agit de mettre en avant les rapports entre des gens qui sont livrés à eux-mêmes, après l'effondrement de la civilisation et de toute forme d'autorité. C'est une étude sur la nature profonde de l'Homme.
L'une de ses approches n'est pas supérieure à l'autre, sauf à considérer là une inclination personnelle, mais les deux parviennent à ce résultat différent par la forme, autrement dit la narration.
Pour se convaincre de l'importance de la narration, prenons une idée parfaitement loufoque. Oublions les quêtes épiques et les grandes sagas, et imaginons l'histoire la plus pourrie possible. Le personnage principal ne sera pas un héros, plein de bons sentiments, mais plutôt un loser, sans emploi, mal fringué, porté sur l'alcool. Son activité principale serait... disons, un truc banal, je ne sais pas, le bowling par exemple. L'intrigue, l'élément déclencheur, devrait être aussi naze que possible. Par exemple, quelqu'un vient pisser sur son tapis, et le mec souhaite se le faire rembourser.
Est-ce que l'on peut faire une bonne histoire avec ça ?
Oui, ça a déjà été fait au cinéma, par les frères Coen, et ça s'appelle
The Big Lebowski. Ce film est un pur chef-d'oeuvre, bien écrit, drôle, original, bien filmé... et pourtant, l'histoire, si on la résume, c'est un connard qui n'est pas content parce que des mecs louches pissent sur son tapis crasseux.
The Big Lebowski. Ce film est un pur chef-d'oeuvre, bien écrit, drôle, original, bien filmé... et pourtant, l'histoire, si on la résume, c'est un connard qui n'est pas content parce que des mecs louches pissent sur son tapis crasseux.
L'histoire, dans une histoire, n'a aucune importance, ou presque.
L'on peut faire frissonner ou rire à partir d'un type qui se brosse les dents.
Et l'on peut plonger tout le monde dans l'ennui même avec des armées, des monstres incroyables et des combats à n'en plus finir.
Parce qu'en réalité, la plupart des effets sont obtenus par une technique, qui n'est pas influencée par le cadre du récit. Et si la technique est absente, on peut mettre tous les ingrédients qu'on veut, ça donnera de la merde.
En cuisine par exemple, on peut avoir les mêmes ingrédients qu'un grand chef et rater un plat, par insuffisance technique. Et la technique, ce n'est pas toujours franchement compliqué, c'est simplement comprendre quelle cause produit un effet particulier.
Il existe un exemple extraordinaire, auquel tout conteur peut se frotter pour apprendre et progresser : Les Vacances de l'Amour. Attention, pas Hélène et les Garçons, ni les Mystères de l'Amour, mais bien les Vacances. C'est une série AB, merdique, avec un scénario à chier, des acteurs à chier, une réalisation à chier, bon, tout le monde le sait ça. Mais c'est bien plus encore. En fait, c'est typiquement la série où tout ce que l'on ne doit pas faire a été fait. Même des trucs qui ne demandaient ni pognon
, ni talent, ont été totalement merdés. Ce qui peut devenir très drôle mais aussi très intéressant, dans le sens où cela montre le décalage entre l'effet voulu et le résultat obtenu.
, ni talent, ont été totalement merdés. Ce qui peut devenir très drôle mais aussi très intéressant, dans le sens où cela montre le décalage entre l'effet voulu et le résultat obtenu.
Prenons, dans cette série, Nicolas, l'un des personnages principaux, qui est censé être sympathique, intelligent, mature, séduisant, etc. C'est en tout cas l'effet voulu.
Par contre, il arrive très régulièrement que ce même personnage fasse montre de son intelligence ou de sa force d'une manière totalement maladroite d'un point de vue narratif. Les carences des scénaristes sont alors exposées de manière évidente. Par exemple, il va humilier, sans être aucunement menacé, un vague type qui draguait ses copines. En le malmenant même physiquement. Ce n'est ni drôle ni héroïque, en fait, il devient aussitôt, par un mécanisme évident, totalement antipathique. De la même façon, quand il engueule le chef de la police et lui démontre clairement sa supériorité (alors que l'autre a l'image d'un brave benêt), là encore, l'effet obtenu est désastreux et à mille lieues du résultat voulu.
Et des exemples comme ça, dans cette série, il n'y en a pas 10 ou 50, mais des centaines. Tout tape systématiquement à côté. Du coup, ça peut être aussi une manière d'apprendre, en réussissant à percevoir ce qui n'est pas bien fait et quelle conséquence cela a sur notre perception du récit.
Je prends ci-dessus un exemple volontairement hors pop culture, pour bien montrer que la technique n'a rien à voir avec le genre ou le fond. Les Vacances de l'Amour, perso, ça ne me branche pas trop, mais ça pourrait être bien écrit tout de même.
C'est ici l'exemple type d'une écriture dénuée de technique, qui tape à côté de l'effet désiré. Et ce n'est pas une question de goût. Je n'aime pas cette série, et elle est mal écrite. Elle pourrait être bien écrite qu'elle ne me passionnerait pas plus, mais elle serait "juste" techniquement.
Il ne suffit pas de désigner le héros et son adversaire pour qu'ils soient automatiquement perçus comme Bon et Méchant.
Un héros, cela ne se désigne pas, ça se construit.
En architecture, il ne suffit pas de dire "tiens, ici je verrais bien la salle de bain, et là c'est une cheminée". A un moment, il faut s'occuper de fondations, mettre des briques... selon un plan.
Ecrire peut sembler aisé, parce qu'évidemment, tout le monde ou presque peut aligner des mots.
Mais écrire, au sens "maîtriser un récit, en obtenant l'effet voulu sur l'auditoire", c'est là bien autre chose.
Il existe un moment où seuls goût et subjectivité peuvent prendre le pas, mais avant cela, que d'étapes essentielles...
Un pilote est avant tout quelqu'un qui connaît des procédures et comprend les réactions de son avion. Tout comme un chirurgien se sert avant tout d'un savoir technique évident. L'on peut cependant trouver des pilotes ou médecins plus ou moins doués. Mais tous ont un bagage technique. Et cette technique ne dépend aucunement des préférences de chacun. C'est une somme de constantes et d'impératifs. L'on peut trouver une tour ou un pont plus ou moins jolis, mais le fait qu'ils résistent au vent et aux différentes contraintes physiques, c'est là de la pure technique.
En écriture aussi, pour que tout ne s'écroule pas au moindre courant d'air, il faut des bases solides. Cela ne nuit pas à la créativité, cela lui donne de quoi s'épanouir.
Pour s'écarter des séries relativement... pauvres, l'on peut même aller flirter du côté de Deleuze pour, déjà, trouver de la technique à travers son explication de l'action/réaction. Ou de l'opposition entre l'Habitude et le temps de la Réflexion. Ce qui peut se comprendre au cinéma
, mais reste vrai dans n'importe quel récit construit, qui rompt avec certains codes. Là où l'on s'attarde, en décrivant ce qui n'est pas nécessaire par exemple, commence le temps de la réflexion. L'habitude (la réponse évidente) étant brisée, quelque chose survient. Autre que le simple enchaînement logique. Là encore, on se fiche bien de savoir qui ou quoi, c'est une technique et rien d'autre. Qui aura un effet bien précis, comme un bémol ou un dièse sur une portée.
, mais reste vrai dans n'importe quel récit construit, qui rompt avec certains codes. Là où l'on s'attarde, en décrivant ce qui n'est pas nécessaire par exemple, commence le temps de la réflexion. L'habitude (la réponse évidente) étant brisée, quelque chose survient. Autre que le simple enchaînement logique. Là encore, on se fiche bien de savoir qui ou quoi, c'est une technique et rien d'autre. Qui aura un effet bien précis, comme un bémol ou un dièse sur une portée.
Et c'est cet enchaînement de techniques qui, bout à bout, fait la "justesse" d'un récit. Non son intérêt intrinsèque, parce que l'on peut être juste et chiant, mais sa seule "justesse".
Au moins, qu'un héros ait l'air d'un héros (même alcoolique, même clodo, là n'est pas la question) et qu'un évènement soit bien amené, avec l'effet voulu, etc. Le reste, c'est le domaine du talent, ou du subjectif, du goût, et là effectivement, tout est possible.
On a même donné un nom à cela. La licence poétique.
Mais bon... la licence poétique, ce n'est pas une absence de technique, c'est un dépassement de cette même technique.
Conter est un art qui existe depuis la nuit des temps. Parce qu'il répond à un besoin fondamental. Pas aussi fondamental que respirer ou se nourrir, mais même Maslow a émis l'hypothèse que, au bout du bout, venait le besoin de créativité. Comme si nous étions condamnés à imaginer un état divin que nous n'atteindrons jamais mais que nous pouvons compenser par l'art. Regardez bien cette pyramide ci-contre
. Il existe, à certains niveaux, une forme d'instinct, mais chaque domaine s'appuie sur un minimum de technique, innée ou acquise.
. Il existe, à certains niveaux, une forme d'instinct, mais chaque domaine s'appuie sur un minimum de technique, innée ou acquise.
L'écriture est un domaine magique, où tout est possible, mais ce n'est nullement un domaine plus facile d'accès que l'architecture, la cuisine, le sport ou le chant.
On se fout de votre idée de tour si l'immeuble que vous avez en tête ne tient pas debout. Et le plat que vous vouliez concevoir peut être original, il sera nul si vous ne maîtrisez pas sa cuisson.
Le fond, c'est l'idée, dont on se tape (parce que tout peut être bien ou nul).
La forme, c'est plus ou moins la technique, surtout quand on ne la comprend pas (à un certain niveau, ça devient aussi une signature).
Mais c'est toujours la manière dont on mène et malmène une idée qui en fait l'intérêt.
Voyons cela plus concrètement à l'aide d'un exemple simple. Imaginons que l'on cherche à raconter la mort de Spider-Man. L'idée peut susciter de l'intérêt chez les fans, mais elle n'est en soi ni bonne ni mauvaise. Tout va dépendre de la manière dont on va construire le récit. Dans un premier temps, utilisons une forme neutre, uniquement descriptive et dénuée de technique.
Cela pourrait donner :
Spider-Man est touché par deux balles, à la tête et au thorax, et s'écroule dans le caniveau. Il saigne abondamment mais garde les yeux ouverts sous son masque. Son assassin s'éloigne sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour tenter de l'arrêter. Quelques pensées fugaces accompagnent ses derniers instants. Il craint pour son identité qui ne manquera pas d'être divulguée et finit par songer à MJ et Gwen...
Rien de bien palpitant ou émouvant dans ce style très "rapport de police". Ensuite, dans un second temps, employons une technique, connue et évidente, afin de mettre l'idée en forme.
Voici la deuxième version :
On remarquera que, même sans être Racine, se reposer sur la technique (en l'occurrence ici l'alexandrin) permet d'habiller l'idée, de lui donner une forme qui, déjà, suscite une réaction. Cela pourrait se travailler plus en détail
, selon l'effet désiré, mais même un premier jet à l'arrache, peu pensé, donne quelque chose de "propre". La forme, mise en avant, donne une dimension lyrique à ce que l'on raconte. Or il s'agit toujours d'un type avec un masque en train de crever dans un caniveau, ça n'a rien de joli en soi. Mais ça peut le devenir.
La technique impose ici des contraintes évidentes. Il faut respecter un rythme (le nombre de pieds) et des rimes. L'on pourrait alors penser que le processus créatif en est perturbé, que la liberté de l'auteur est moins grande, or, il n'en est rien. On continue à raconter ce que l'on veut (j'ai même ajouté une petite allusion à la énième polémique sur les armes à feu) mais dans un cadre précis, ce qui permet de structurer le récit. Le propos n'est pas limité par la technique, il est soutenu par elle.
En prose, la technique ne saute pas aux yeux, elle est même normalement habilement dissimulée, mais elle n'en demeure pas moins présente et essentielle.
Voyons cela plus concrètement à l'aide d'un exemple simple. Imaginons que l'on cherche à raconter la mort de Spider-Man. L'idée peut susciter de l'intérêt chez les fans, mais elle n'est en soi ni bonne ni mauvaise. Tout va dépendre de la manière dont on va construire le récit. Dans un premier temps, utilisons une forme neutre, uniquement descriptive et dénuée de technique.
Cela pourrait donner :
Spider-Man est touché par deux balles, à la tête et au thorax, et s'écroule dans le caniveau. Il saigne abondamment mais garde les yeux ouverts sous son masque. Son assassin s'éloigne sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour tenter de l'arrêter. Quelques pensées fugaces accompagnent ses derniers instants. Il craint pour son identité qui ne manquera pas d'être divulguée et finit par songer à MJ et Gwen...
Rien de bien palpitant ou émouvant dans ce style très "rapport de police". Ensuite, dans un second temps, employons une technique, connue et évidente, afin de mettre l'idée en forme.
Voici la deuxième version :
La rigole devant moi s'anime d'un rouge sang.
La tête sur le bitume, un œil encore ouvert,
Je peux voir s'écouler mes pleurs et mes tourments
Car dans ce caniveau, c'est ma vie qui se perd.
Ai-je été un héros ? Un bon fils, un brave type ?
Je ne m'en souviens plus et pense à ma cagoule…
M'arracheront-ils mon masque, comme une proie qu'on étripe
Et dont l'identité est jetée à la foule ?
Je voudrais bien sourire mais c'est un pâle rictus
Qui s'affiche sur mon âme pour mes derniers instants.
L'ennemi m'a vaincu, soutenant mordicus
Que ma foi était vaine et mes vœux malséants.
Pas de tunnel pour moi, ni anges ou chants ou fées…
Ce qui m'attend est autre, plus commun et moins beau.
Ma quête s'arrête ici, brutalement stoppée,
Par un destin sournois et un banal salaud.
Admettez au moins ça, les balles sont innocentes.
C'est celui qui décide, et qui s'enfuit déjà,
Qui est seul responsable, en pressant la détente.
Ses pas encore s'éloignent et mon corps devient froid.
Je revois tant de scènes, amours adolescentes,
Qui perturbent mon esprit et adoucissent la fin.
Cette rue, fade et laide, devient une noble sente.
Quant à mon agonie, bien doux est son parfum…
La tête sur le bitume, un œil encore ouvert,
Je peux voir s'écouler mes pleurs et mes tourments
Car dans ce caniveau, c'est ma vie qui se perd.
Ai-je été un héros ? Un bon fils, un brave type ?
Je ne m'en souviens plus et pense à ma cagoule…
M'arracheront-ils mon masque, comme une proie qu'on étripe
Et dont l'identité est jetée à la foule ?
Je voudrais bien sourire mais c'est un pâle rictus
Qui s'affiche sur mon âme pour mes derniers instants.
L'ennemi m'a vaincu, soutenant mordicus
Que ma foi était vaine et mes vœux malséants.
Pas de tunnel pour moi, ni anges ou chants ou fées…
Ce qui m'attend est autre, plus commun et moins beau.
Ma quête s'arrête ici, brutalement stoppée,
Par un destin sournois et un banal salaud.
Admettez au moins ça, les balles sont innocentes.
C'est celui qui décide, et qui s'enfuit déjà,
Qui est seul responsable, en pressant la détente.
Ses pas encore s'éloignent et mon corps devient froid.
Je revois tant de scènes, amours adolescentes,
Qui perturbent mon esprit et adoucissent la fin.
Cette rue, fade et laide, devient une noble sente.
Quant à mon agonie, bien doux est son parfum…
On remarquera que, même sans être Racine, se reposer sur la technique (en l'occurrence ici l'alexandrin) permet d'habiller l'idée, de lui donner une forme qui, déjà, suscite une réaction. Cela pourrait se travailler plus en détail
, selon l'effet désiré, mais même un premier jet à l'arrache, peu pensé, donne quelque chose de "propre". La forme, mise en avant, donne une dimension lyrique à ce que l'on raconte. Or il s'agit toujours d'un type avec un masque en train de crever dans un caniveau, ça n'a rien de joli en soi. Mais ça peut le devenir.La technique impose ici des contraintes évidentes. Il faut respecter un rythme (le nombre de pieds) et des rimes. L'on pourrait alors penser que le processus créatif en est perturbé, que la liberté de l'auteur est moins grande, or, il n'en est rien. On continue à raconter ce que l'on veut (j'ai même ajouté une petite allusion à la énième polémique sur les armes à feu) mais dans un cadre précis, ce qui permet de structurer le récit. Le propos n'est pas limité par la technique, il est soutenu par elle.
En prose, la technique ne saute pas aux yeux, elle est même normalement habilement dissimulée, mais elle n'en demeure pas moins présente et essentielle.
Que l'on raconte l'ascension d'un héros, les affres d'une intelligence artificielle ou les pannes sexuelles d'un mafieux, la technique ne suffit pas.
Mais elle est et sera toujours indispensable. Aucun art n'en permet l'économie. C'est elle qui ponctue, nuance, dégrade ou, une fois maîtrisée, permet de transcender le sujet abordé. Parce qu'elle ne permet rien d'autre qu'une appropriation totale du sujet, et donc une redéfinition de l'art à son image.
Ceux qui ont l'air de faire "simple" sont souvent ceux qui maîtrisent le mieux leur art. Le dépouillement de Miller par exemple, dans Sin City, est un summum de maîtrise. Ce n'est pas un trou du cul qui n'a pas envie de trop s'emmerder, c'est un type qui, par la suggestion, l'absence, le vide, va créer quelque chose d'encore plus fort, plus impactant, que si les planches étaient détaillées. Mais pour arriver à ce résultat, il faut être capable de tout dessiner. Et de savoir quoi enlever.
Ce sont ces ajouts, ces partis pris, ces restrictions, ces codes, ces variations, qui feront que le braquage d'une pharmacie sera passionnant et réussi alors qu'une épopée cosmique sera soporifique.
Ecrire, n'est pas une question d'imagination.
C'est, d'abord, une question technique.
Une question de forme.
Si vous n'avez aucune connaissances techniques dans ces domaines, vous n'allez pas assurer vous-même l'installation électrique de votre maison, ni les travaux de plomberie. Et vous n'allez pas soigner la carrie de votre petit dernier non plus (encore que ça, ok, ça peut être marrant).
Conter est aussi complexe que piloter, soigner ou construire. La technique est moins visible, mais elle n'en est pas moins présente et nécessaire.
C'est seulement une fois maîtrisée qu'il est possible d'oublier cette technique, non parce qu'elle n'est plus nécessaire, mais parce qu'elle fait partie de soi. Une progression que l'on retrouve dans les arts martiaux japonais par exemple, avec les trois stades Shu, Ha et Li. Dans ce dernier état, il est possible de s'écarter du carcan technique sans perdre en efficacité. Parce que la base a été patiemment construite, parce que le socle est solide, il est possible de prendre des risques, de repenser des mouvements essentiels. De trouver "son" style.
Il existe aussi un Li littéraire, où l'auteur n'est plus seulement un technicien, habile et patient, mais aussi un magicien, capable d'enchanter les idées les plus saugrenues. Tout semble alors facile, naturel. Et seul le fond saute aux yeux des lecteurs. Mais que l'on manie la caméra ou la plume, cet accomplissement, cette maîtrise absolue de ce que l'on conte, n'est possible qu'avec la compréhension intime de la forme et des différentes manières de la travailler.
Ce n'est pas la Comté ou le Mordor qui font que les paysages décrits par Tolkien sont si fascinants (après tout, ce ne sont que des mots et une carte simpliste en début d'ouvrage). Et le bowling, les tapis et la pisse ne sont pas à l'origine du succès de The Big Lebowski. Ce qui compte, dans toute oeuvre aboutie, c'est l'habileté dont fera montre l'auteur en travaillant la forme (et ceci, contrairement au fond, peut se juger aussi aisément qu'un temps de cuisson ou un coup de pied circulaire).
Admettre cette constante, puis tenter de comprendre ce qui la sous-tend, c'est un pas essentiel vers la maîtrise des Mots et des Images. Cela ne permet pas de devenir à coup sûr un bon écrivain ou un bon réalisateur, mais cela permet de commencer à devenir un véritable auteur.
"Le génie est le hasard de la technique... et la technique de ce hasard."
Louis Gauthier
Ceux qui ont l'air de faire "simple" sont souvent ceux qui maîtrisent le mieux leur art. Le dépouillement de Miller par exemple, dans Sin City, est un summum de maîtrise. Ce n'est pas un trou du cul qui n'a pas envie de trop s'emmerder, c'est un type qui, par la suggestion, l'absence, le vide, va créer quelque chose d'encore plus fort, plus impactant, que si les planches étaient détaillées. Mais pour arriver à ce résultat, il faut être capable de tout dessiner. Et de savoir quoi enlever.
Ce sont ces ajouts, ces partis pris, ces restrictions, ces codes, ces variations, qui feront que le braquage d'une pharmacie sera passionnant et réussi alors qu'une épopée cosmique sera soporifique.
Ecrire, n'est pas une question d'imagination.
C'est, d'abord, une question technique.
Une question de forme.
Si vous n'avez aucune connaissances techniques dans ces domaines, vous n'allez pas assurer vous-même l'installation électrique de votre maison, ni les travaux de plomberie. Et vous n'allez pas soigner la carrie de votre petit dernier non plus (encore que ça, ok, ça peut être marrant).

Conter est aussi complexe que piloter, soigner ou construire. La technique est moins visible, mais elle n'en est pas moins présente et nécessaire.
C'est seulement une fois maîtrisée qu'il est possible d'oublier cette technique, non parce qu'elle n'est plus nécessaire, mais parce qu'elle fait partie de soi. Une progression que l'on retrouve dans les arts martiaux japonais par exemple, avec les trois stades Shu, Ha et Li. Dans ce dernier état, il est possible de s'écarter du carcan technique sans perdre en efficacité. Parce que la base a été patiemment construite, parce que le socle est solide, il est possible de prendre des risques, de repenser des mouvements essentiels. De trouver "son" style.
Il existe aussi un Li littéraire, où l'auteur n'est plus seulement un technicien, habile et patient, mais aussi un magicien, capable d'enchanter les idées les plus saugrenues. Tout semble alors facile, naturel. Et seul le fond saute aux yeux des lecteurs. Mais que l'on manie la caméra ou la plume, cet accomplissement, cette maîtrise absolue de ce que l'on conte, n'est possible qu'avec la compréhension intime de la forme et des différentes manières de la travailler.
Ce n'est pas la Comté ou le Mordor qui font que les paysages décrits par Tolkien sont si fascinants (après tout, ce ne sont que des mots et une carte simpliste en début d'ouvrage). Et le bowling, les tapis et la pisse ne sont pas à l'origine du succès de The Big Lebowski. Ce qui compte, dans toute oeuvre aboutie, c'est l'habileté dont fera montre l'auteur en travaillant la forme (et ceci, contrairement au fond, peut se juger aussi aisément qu'un temps de cuisson ou un coup de pied circulaire).
Admettre cette constante, puis tenter de comprendre ce qui la sous-tend, c'est un pas essentiel vers la maîtrise des Mots et des Images. Cela ne permet pas de devenir à coup sûr un bon écrivain ou un bon réalisateur, mais cela permet de commencer à devenir un véritable auteur.
"Le génie est le hasard de la technique... et la technique de ce hasard."
Louis Gauthier



19 commentaires:
Un billet très intéressant ! Merci
Très beau texte, je n'ose en dire plus de peur de me gourer.
Sans déc., je suis toujours avec plaisir tes textes intelligents, drôles (voir amusants) et correspondant à mes goûts.
Big Lebowsky et Sin City, c'était facile!
Bravo et à bientôt.
Ton billet est intéressant car il soulève une réflexion philosophique sur la notion de génie ou de prédisposition innée.
Kant a dit : "Le génie est le talent de produire ce dont ne saurait donner de règle déterminée ce n’est pas l’aptitude à ce qui peut être appris d’près une règle quelconque".
Ne crois tu pas que la technique narrative que tu encenses impose souvent des règles et de ce fait peut contraindre à la répétition ou à la stagnation d’un genre ?
On peut alors logiquement se demander si ces règles ne sont pas un frein à la créativité à l’improvisation ou pire, à l’évolution de l’art ?
Je conçois que la technique s’acquiert par l’enseignement et beaucoup de travail et qu’elle est essentielle à la maîtrise d’un art. Cependant je pense aussi qu’il existe des prédispositions innées.
Car de toute façon, au commencement, avant que toutes ces techniques existent, l’homme écrivait déjà, il dessinait, il jouait de la musique…
Ton exemple du type qui se met à jouer du piano, sans réellement avoir une maîtrise technique de l'instrument et qui va forcément cafouiller est vrai pour la plupart des individus. Mais il existe aussi des exceptions. De jeunes prodiges qui n’ont jamais suivi de cours de musique et qui auront la capacité, simplement à l’oreille, de jouer une mélodie à la perfection.
C’est vrai que c’est rare, mais cela existe.
Cette aptitude innée apparait généralement chez des individus très jeunes qui n’ont pas encore eu le temps d’étudier une technique.
Ils sont nés comme ça ! Ils ont cette capacité rare, exceptionnelle et inexplicable mais au fond, ne sont il pas eux les véritables génies ?
@Surfer : "Mais il existe aussi des exceptions. De jeunes prodiges qui n’ont jamais suivi de cours de musique et qui auront la capacité, simplement à l’oreille, de jouer une mélodie à la perfection.
Cette aptitude innée apparait généralement chez des individus très jeunes qui n’ont pas encore eu le temps d’étudier une technique."
--> Je ne fais pas d'opposition entre l'innée et l'acquis. Peu importe si la technique est apprise ou instinctive (je parle d'ailleurs de cet instinct dans l'article), elle reste identique.
Il y a des gens qui jouent juste sans savoir lire une portée, mais tout ce qu'ils font "naturellement" correspond tout de même à une technique.
S'en rendre compte ou non n'influe en rien sur sa présence.
"On peut alors logiquement se demander si ces règles ne sont pas un frein à la créativité à l’improvisation ou pire, à l’évolution de l’art ?"
Nullement. Parce que ce n'est pas la même chose, la technique sert simplement à être "juste", elle ne limite pas la créativité. Un Do reste un Do, mais avec on peut faire du jazz, du metal, de la country, de la techno…
Pour improviser à la guitare, il faut savoir jouer de la guitare. La technique est indispensable mais une fois acquise, elle ne limite rien, au contraire, c'est elle qui permet de jouer.
De même, un travelling ou un champ/contrechamp au cinéma, servent à produire des effets, c'est une technique, mais ça ne limite pas le propos. On peut dire ce que l'on veut.
Lorsqu'il y a stagnation ou répétition, c'est lié à un manque d'inspiration, ce n'est pas la technique qui conduit à cela.
Billet très intéressant comme d’habitude.
Je ne suis juste pas d’accord avec ton explication de la proximité entre le Seigneur des Anneaux et Star Wars qui n’a, selon moi, rien à voir avec la science-fiction. La science-fiction, sous-genre du fantastique, implique que l’élément fantastique soit introduit dans le récit comme un élément essentiel de l’intrigue. Dans la science-fiction en particulier, le récit repose sur un ou plusieurs concepts fantastiques, liés à un développement fantasmé de la science.
Alors que Star Wars, autant que les Seigneur des Anneaux, relève du merveilleux, où les éléments « fantastiques » ne sont que le cadre de l’histoire, pas son objet (lequel est « une quête, un affrontement entre le Bien et le Mal, et surtout, une initiation, des combats épiques, un dépassement de sa condition »)
En termes anglo-saxons, ces deux oeuvres sont communément classées comme relevant de la Fantasy (et Star Wars est d’ailleurs plus proche de l’Heroic Fantasy que le SDA). Mais ces classifications, dont l’intérêt est en finalement proche du néant, quand elles ne sont pas simplement réductrices, restent subjectives.
Sur le fond de ton article je rejoins Surfer dans les grandes lignes.
Je pense que son idée, que je partage, est que l’éloge de la technique, s’il n’est pas dénué d’intérêt en soi, est également dangereux pour l’art. J’ai bien compris que ton article ne se résume pas à un point de vue borné et élitiste sur la technique de l’écriture, mais je pense que raisonner ainsi ne peut conduire que vers un certain sectarisme artistique.
Certains exemples que tu utilises ne sont d’ailleurs pas anodins : le chirurgien et le pilote d’avion ne sont pas dans une démarche artistique. Leur action ici se situe sur un plan purement technique et ne se juge que sous cet angle, contrairement à l’œuvre d’un artiste. De même, l'architecture est peut-être l'art où les contraintes matérielles sont les plus grandes. Il est donc évident que la créativité de l'auteur s'en trouve extrêmement encadrée. Alors qu'en matière de musique, de gastronomie, d'arts plastiques ou de littérature, la perception du public autant que la subjectivité de l'auteur tiennent une place bien plus importante, et une étude historique et mondiale de l'art rend évident le fait que l'état de la technique est trop relatif pour être érigé, à un instant donné, en valeur absolue.
De mon point de vue, considérer l’art par le biais de la technique est forcément réducteur et donc, à terme, stérile. Car, si l’art suppose l’ouverture de l’esprit, la technique consiste au contraire en une somme de limites et de contraintes. Par suite, choisir de privilégier la technique revient à borner son esprit et devient donc à mon sens incompatible avec l’épanouissement de l’art lui-même.
Si ces limites étaient immuables et dictées par l'univers, je souscrirais à l'éloge de la technique dans l'art. Mais ce n'est pas le cas.
@Maneu : " Alors qu'en matière de musique, de gastronomie, d'arts plastiques ou de littérature, la perception du public autant que la subjectivité de l'auteur tiennent une place bien plus importante"
--> Oui, la subjectivité c'est ce qui fait que l'on préfère Sardou ou Lady Gaga plutôt que Mozart ou Iron Maiden, mais que l'on chante Le petit bonhomme en mouse ou Fly me to the Moon, il faut chanter juste.
La technique c'est uniquement la justesse, elle est obligatoire, ce n'est pas un choix, et elle ne limite rien du tout, sauf à penser que chanter faux soit un choix délibéré.
En quoi écrire "bien" un personnage pourrait-il le limiter ?
Je ne comprends pas cette opposition que vous faites entre technique et création, comme si l'un supposait de renoncer à l'autre.
"De mon point de vue, considérer l’art par le biais de la technique est forcément réducteur"
--> Mais il ne s'agit pas de le considérer uniquement par le biais de la technique, je pense également que ce serait réducteur. J'affirmais simplement que la technique était indispensable, même si elle semble parfois absente parce que peu visible.
Par contre, on peut apprécier une oeuvre sans se préoccuper de technique, je suis tout à fait d'accord.
"raisonner ainsi ne peut conduire que vers un certain sectarisme artistique"
--> Aucunement, j'ai même pris exprès des exemples très éloignés les uns des autres, comme Les vacances de l'amour par exemple.
La série est mal écrite d'un point de vue technique, parce que les scénaristes n'obtiennent pas l'effet voulu.
S'ils savaient "bien" écrire, ils continueraient à écrire la même daube, mais d'une manière "juste".
La technique ce n'est pas "tu dois faire cela et pas ceci", c'est "si tu veux faire cela, voilà ce qu'il faut faire".
Par exemple, pour écrire un héros et le rendre sympathique, on peut créer une certaine empathie chez le lecteur. Restons sur l'exemple de Spider-Man. Parker, ce n'est pas juste un super-héros surpuissant, qui met une trempe à tous les méchants. Ce qui fait son succès quand Stan Lee lance la série, c'est que Peter est aussi un gamin maladroit, rejeté, ayant des problèmes sentimentaux, de fric, etc.
Tout cela parle à tout le monde. Ce n'est pas la seule manière de décrire un héros, tu vois bien que des tas d'auteurs font autrement, mais c'est une manière "juste".
La technique, ce n'est jamais ce que l'on raconte, encore une fois, on s'en fout de l'histoire, donc ça ne peut pas limiter.
Ou alors, il faudrait me trouver un exemple dans lequel c'est le cas. Personnellement, je n'en vois aucun.
"le chirurgien et le pilote d’avion ne sont pas dans une démarche artistique"
--> Peu importe, j'ai pris aussi des exemples de musiciens par exemple. Ici, il s'agit simplement de montrer l'évidence de la technique, alors qu'en littérature, elle est cachée, sauf dans de rares cas comme la poésie en vers.
"une étude historique et mondiale de l'art rend évident le fait que l'état de la technique est trop relatif pour être érigé, à un instant donné, en valeur absolue"
--> Mais ce n'est pas une valeur, on peut faire de la merde en étant juste techniquement.
Par exemple, je n'aime pas Cali, je pense que c'est un abruti inculte avec des idées à deux balles, mais il chante juste.
Est-ce que chanter "juste" limite le chanteur ou relève de l'élitisme ? Non.
En gastronomie, si tu fais carboniser une viande, ce n'est pas un gain de liberté, tu as raté la cuisson, une étape technique, et tu as abouti à un résultat dégueulasse.
Pour l'écriture, c'est pareil.
"Je ne suis juste pas d’accord avec ton explication de la proximité entre le Seigneur des Anneaux et Star Wars qui n’a, selon moi, rien à voir avec la science-fiction."
--> Ce n'est pas le même genre, mais c'est la même histoire, les mêmes rouages, les mêmes principes. On pourrait aussi décliner ça en western par exemple. M'enfin, ce n'est pas très important.
@Neault: "Je ne comprends pas cette opposition que vous faites entre technique et création"
--> C’est une opposition légitime car pour créer quelque chose de nouveau bien souvent il faut utiliser des techniques nouvelles.
Si on prend l’exemple des comics, actuellement on ne procède plus comme avant.
Les encarts rectangulaires descriptifs n’existent plus de même que les phylactères de pensée en forme de nuage.
Miller est passé par là et il a fait évoluer le genre car il ne s’est pas résigné à utiliser les techniques académiques. Il a bouleversé les codes de la narration et maintenant on utilise ces techniques.
Pour la musique c’est pareil, les techniques utilisées pour composer une symphonie classique ne sont pas les mêmes que pour créer un morceau de techno. Si on avait gardé la manière de faire une symphonie, la techno n’existerait pas.
Tout cela pour dire que pour créer il faut aussi utiliser des techniques nouvelles et ne pas se cantonner à des techniques établies.
Dans ton exemple sur la mort de Spiderman tu donnes 2 manières de raconter la même histoire Pour la seconde version tu emploies la technique de l’alexandrin .C’est en effet émouvant et très beau (Bravo pour un premier jet à l'arrache ;-)). Pourtant tu n’as rien inventé et je ne suis pas sûr que l’on utilise l’alexandrin pour écrire un roman moderne.
Je me souviendrai toujours de ma prof de français de 1ère qui disait que pour avoir au minimum la moyenne à une dissertation il fallait l’organiser de la manière suivante :
Introduction, thèse, antithèse, synthèse le tout accompagné d’exemples pertinents.
Alors oui, j’ai toujours eu la moyenne, mais juste la moyenne.
Le jour du Bac j’ai pris un risque. Je ne me souviens plus exactement du sujet mais cela avait un rapport avec le livre et la liberté. Je n’ai pas articulé mon texte avec la technique ressassée a l’école j’ai simplement essayé de raconter une histoire. Résultat, j’ai eu 15.
@Surfer : "C’est une opposition légitime car pour créer quelque chose de nouveau bien souvent il faut utiliser des techniques nouvelles."
--> Mais nouvelles ou anciennes, ça reste une technique, je ne vois pas où se situe l'opposition. ;o)
Je crois tout simplement que l'on n'arrive pas à se comprendre. Maneu et toi prenez l'aspect technique comme quelque chose d'imposé qui vous limiterait, non, ce n'est pas ça, vous pouvez prendre la technique que vous souhaitez, mais ça restera une technique.
Je ne vois pas en quoi par exemple ne pas savoir jouer de la guitare serait une liberté. La liberté artistique commence au contraire après la maîtrise technique.
"Si on prend l’exemple des comics, actuellement on ne procède plus comme avant."
--> Les techniques évoluent, et il n'y en a pas qu'une. Je n'ai jamais prétendu qu'il n'existait qu'une façon de faire. Mais même s'il n'en existait qu'une, l'alexandrin par exemple, on voit bien que malgré les contraintes, les auteurs n'obtiennent pas les mêmes résultats.
Et évidemment, il existe bien d'autres techniques d'écriture, il n'y a pas de "passage obligé".
"Tout cela pour dire que pour créer il faut aussi utiliser des techniques nouvelles et ne pas se cantonner à des techniques établies."
--> C'est là où l'on ne se comprend pas. Je ne vois pas où j'ai pu dire qu'il existait UNE technique et qu'il fallait s'y tenir.
Mon propos consiste simplement à dire que dans toute oeuvre littéraire aboutie, il y a la présence d'une technique dont on ne peut se passer.
Elle peut être ancienne ou nouvelle, innée ou acquise, mais elle est là.
Je ne dis rien de plus.
"Pourtant tu n’as rien inventé et je ne suis pas sûr que l’on utilise l’alexandrin pour écrire un roman moderne."
--> Le but n'est pas d'inventer une technique à chaque fois que l'on écrit. A ce moment là, 99,99% des écrivains et scénaristes "n'inventent" jamais rien.
C'est pareil en musique, tu n'inventes pas les accords, mais quand tu composes, tu crées tout de même.
Et je ne vois pas le rapport avec l'écriture d'un roman moderne, je ne suis pas en train de dire qu'il faut utiliser des alexandrins partout, j'ai choisi cet exemple PARCE QUE LA TECHNIQUE SE VOIT. J'aurais pu faire passer de l'émotion en écrivant de la prose, mais je voulais quelque chose de simple et évident (c'est raté apparemment pour le coup).
"Je n’ai pas articulé mon texte avec la technique ressassée a l’école j’ai simplement essayé de raconter une histoire. "
--> Parce que ton histoire était cohérente et qu'elle correspondait à une technique, peut-être "instinctive" et moins évidente que le découpage proposée par ta prof, mais cela ne veut pas dire qu'il y a absence de technique.
De toute façon, je ne vois pas où vous voulez en venir. Si le truc c'est de dire que l'on peut écrire sans rien connaître de l'écriture, alors je ne suis pas d'accord, c'est totalement faux, cela revient à dire que l'on est plus libre à la guitare sans savoir en jouer, ça n'a pas de sens.
Ceci dit, votre incompréhension à tous les deux illustre bien le fait que la technique, dans l'écriture, est difficilement perceptible et qu'en plus, par méprise, elle fait peur car elle est considérée comme "limitante" alors qu'elle est le début de la liberté, puisque sans elle il n'y a pas de création. Elle ne bride rien, elle libère.
Votre raisonnement c'est un peu "si j'utilise une technique, je ne pourrai pas faire ce que je veux", alors qu'en réalité, c'est parce que l'on maîtrise la technique que l'on obtient ce que l'on veut.
Cela permet juste de bien viser, ça n'impose pas le choix de la cible.
@Neault: "Je crois tout simplement que l'on n'arrive pas à se comprendre"
Mais si, mais si on va y arriver et ce qui est génial avec ton blog c’est qu’il est fait pour ça. D’ailleurs, tu m’as déjà convaincu sur certains points.
Cependant j’ai d’autres arguments à soumettre mais, attention, je ne veux surtout pas te convaincre je veux simplement débattre sur des idées différentes. On est tout de même assez intelligents pour se comprendre ;-)
Donc, si j’ai bien compris, toute pratique artistique est inséparable d'une technique. Je suis d’accord avec ça et je n’ai jamais affirmé l’inverse.
Ce que je pense c’est que lorsqu’un artiste réalise une œuvre sans avoir utilisé de technique connue, il utilise certes une technique mais il l’a crée aussi. Et sa technique ne sera validée en tant que tel que si son ouvrage est reconnu.
Ce qui peut être dangereux c’est de dire que puisque il n’a pas utilisé le savoir faire habituel, son œuvre n’est pas réussie.
Par exemple, l’impressionnisme a été fortement critiqué à ses débuts ! Pourtant il a eu une grande influence sur l’art par la suite et mon dieu, heureusement que l’on a eu impression soleil levant de Claude Monet.
Notre autre sujet de mésentente c’est la notion même de technique. On s’en fait une idée différente.
Et nos désaccords peuvent tout à fait se comprendre car déjà dans l’antiquité on utilisait un même mot "techné" pour désigner tout ce qui résulte d’une production humaine que ce soit de l’artisanat ou une œuvre d’art.
Pourtant, moi je pense qu’il existe une différence entre un technicien et un artiste. Selon moi un artiste est un créateur quelque soit son domaine de prédilection ; l’écriture, la musique, la peinture….
A contrario, un technicien se limite à imiter ou à reproduire. Il peut être habile et même innover mais il répète des choses existantes donc il ne crée pas.
Si ce que j’affirme n’est pas vrai alors là oui, quasiment tout le monde peut se revendiquer écrivain, musicien ou peintre. Pour peu qu’il est appris une technique.
Car je suis convaincu que la maîtrise d’une technique s’acquière avec plus ou moins de travail ou de prédisposition.
Pour finir, je souhaiterai que l’on arrive à faire la distinction entre une production de série (des œuvres dénuées de tout intérêt artistique dont une équipe de techniciens peut facilement expliquer le processus de fabrication) et l’œuvre d’un artiste qui lui interprète avec une imagination créative.
@Surfer : "Ce que je pense c’est que lorsqu’un artiste réalise une œuvre sans avoir utilisé de technique connue, il utilise certes une technique mais il l’a crée aussi. Et sa technique ne sera validée en tant que tel que si son ouvrage est reconnu.
Ce qui peut être dangereux c’est de dire que puisque il n’a pas utilisé le savoir faire habituel, son œuvre n’est pas réussie."
--> Ah d'accord, effectivement, sur ce point-là, ok, je te rejoins.
C'est vrai que parfois, certains artistes font dans ce que j'appelle l'expérimental, ce qui peut être assez surprenant.
Mais là, c'est un cas extrême, et presque d'ailleurs un aboutissement (cela rejoint un peu ce que j'appelle le Li Littéraire).
Par contre, on ne juge pas une œuvre sur son seul aspect technique (et d'ailleurs la plupart des lecteurs en seraient incapables, tout comme je serais bien incapable de déchiffrer une portée).
Qu'une technique ne soit pas connue, ou reconnue, n'a pas d'importance puisque l'on peut tout de même percevoir la justesse de l'œuvre.
Si l'auteur veut par exemple émouvoir et qu'il y parvient, même par un moyen peu usité, alors il n'en demeure pas moins "juste" et ce qu'il écrit sera bien perçu.
Personne n'aura l'idée saugrenue de chercher à démonter le truc et, sans y parvenir, de conclure qu'il y a un "manque" ou une "maladresse".
Je crois que je viens aussi de comprendre que, peut-être, involontairement, j'ai pu laisser croire que l'intérêt d'une œuvre passait par la compréhension de sa technique. En fait non, en tant que lecteur ou spectateur, on se fiche bien de cette dimension technique.
Je parle vraiment dans le cas d'un auteur, qui doit maîtriser des évidences. Ce qui n'est pas toujours le cas.
Je reprends l'exemple, illustrant parfaitement l'idée, de la discussion Nolleau/Lemoine, où Lemoine pense que Nolleau n'a pas aimé son livre, alors que Nolleau, en gros, lui dit que ce qu'elle a pondu est tout sauf un livre.
C'est violent quand on se prend ça dans les dents (encore que là, elle n'a pas compris, donc elle n'a pas été blessée), mais c'est le risque lorsque l'on imagine qu'écrire est à la portée de tous et ne nécessite aucun savoir technique.
" Par exemple, l’impressionnisme a été fortement critiqué à ses débuts !"
--> Oui mais c'est le style qui a été critiqué, pas la justesse de la technique.
En gros, pour moi, tout ce qui relève du manque technique, c'est la maladresse. C'est ne pas obtenir l'effet voulu (comme dans les exemples dans les Vacances de l'Amour).
Chez Lemoine, quand Nolleau lui dit "vos personnages sont inexistants à part le principal", il ne juge pas son style, il émet une critique sur un manque technique qui fait que les personnages sont creux, ce qui est tout sauf l'effet désiré par Lemoine.
Alors que les impressionnistes, eux, font exprès de l'être.
C'est très différent.
" pour désigner tout ce qui résulte d’une production humaine que ce soit de l’artisanat ou une œuvre d’art"
--> Très bon exemple. Je suis personnellement assez attaché à la notion d'artisanat, même dans l'art. Donc de base technique. Je ne crois pas, je suis même sûr à vrai dire, que l'on puisse être "artiste" en faisant n'importe quoi.
Par contre, ne pas faire n'importe quoi, ça ne limite pas la liberté de création.
" Pourtant, moi je pense qu’il existe une différence entre un technicien et un artiste. Selon moi un artiste est un créateur quelque soit son domaine de prédilection ; l’écriture, la musique, la peinture…."
--> Oui, effectivement, un technicien n'est qu'un technicien. Je suis d'accord.
Un artiste, c'est plus. Mais c'est aussi un technicien.
C'est l'alliance de la technique et de ce que j'appelle la magie (mais l'on peut appeler ça licence poétique, talent, peu importe).
La technique, c'est tout ce qui peut se juger objectivement. Quelqu'un qui fait des fausses notes en chantant du Aznavour par exemple.
La magie, c'est ce qui fait appel au goût, à l'inclination personnelle. Ce qui fait que l'on préfère Les Velvet Underground au même Aznavour.
Il y a dans les deux exemples de la technique (indispensable) et de la création, une vraie liberté.
Par contre, on trouve normal qu'il n'y ait pas de fausse note, parce que ça s'entend. Alors que dans l'écriture, le "non-juste" n'est pas toujours évident à discerner. Beaucoup confondent ça avec le goût, en disant "tu n'aimes pas ce que je fais". Alors que la technique, c'est simplement être juste, obtenir l'effet désiré.
" A contrario, un technicien se limite à imiter ou à reproduire."
--> Non. Il y a là un côté péjoratif dans le terme qui n'a pas lieu d'être. Un technicien, c'est quelqu'un qui sait quoi faire pour obtenir un résultat voulu.
Libre à lui ensuite de créer ou pas.
Encore une fois, il n'y a pas d'opposition entre technique et créativité. Au contraire.
Quelqu'un qui sait jouer de la guitare a appris une technique, on est bien d'accord jusque-là ? C'est un technicien. Et tous les artistes qui composent des morceaux de guitare sont donc des techniciens à la base. Après, la technique ne suffit pas, on peut faire des trucs pourris, mais pour faire des trucs bien, elle est indispensable.
La technique, ce n'est pas se conformer, c'est apprendre à utiliser son outil. Dans le cas de l'écrivain, les mots et tout ce que cela comporte.
Il n'y a pas d'un côté les techniciens, sclérosés par la technique, et de l'autre les artistes, libres. Tous les artistes sont des techniciens (plus autre chose, mais des techniciens tout de même).
" Si ce que j’affirme n’est pas vrai alors là oui, quasiment tout le monde peut se revendiquer écrivain, musicien ou peintre. Pour peu qu’il est appris une technique.
Car je suis convaincu que la maîtrise d’une technique s’acquière avec plus ou moins de travail ou de prédisposition."
--> C'est là où, à mon sens, tu fais erreur.
La technique ne permet en rien de créer, encore moins de créer "bien". Tu peux connaître tous les accords à la guitare, cela ne te permet pas pour autant de composer une mélodie.
Je reviens à mon exemple de l'alexandrin. Tout le monde comprend cette technique, est-ce que tout le monde fait pour autant de jolis poèmes (ou pièces) pour autant ? Non.
La technique ne limite pas, mais elle ne permet pas non plus de se substituer au processus créatif, qui est d'un autre ordre (l'inspiration, le talent, l'imagination, peu importe le nom).
Encore une fois, tu prêtes à la technique des propriétés qu'elle n'a pas.
" Pour finir, je souhaiterai que l’on arrive à faire la distinction entre une production de série (des œuvres dénuées de tout intérêt artistique dont une équipe de techniciens peut facilement expliquer le processus de fabrication) et l’œuvre d’un artiste qui lui interprète avec une imagination créative."
--> Mais là encore, tu fais une distinction qui n'a pas lieu d'être, en supposant que la technique permet d'écrire en mode automatique, et qu'un artiste, sans faire appel à elle, pourrait faire quelque chose de plus original.
Prenons Plus Belle la Vie, c'est une série très mal écrite, avec un tas de défauts (les scénaristes ont même réussi à rendre sympathique et très populaire un personnage qu'ils voulaient écrire comme un salaud). C'est une production à la chaîne, pas terrible, mais ce n'est pas maîtrisé techniquement. Si c'était juste techniquement, ça ne serait pas mieux, simplement "juste" (l'effet obtenu correspondrait à l'effet voulu).
Je reviens à mes alexandrins. La technique, même assimilée, ne permet en rien de produire des vers à n'en plus finir. Il faut s'impliquer, chercher des nuances, avoir un but, faire passer des idées, etc.
La technique n'a aucune propriété autre que la justesse, la facilité à faire ce que l'on souhaite faire. Mais après, il faut tout inventer derrière. Quel que soit le genre d'ailleurs, que l'on écrive Guerre et Paix ou Les Tuniques Bleues. Tolstoï est un technicien, Cauvin aussi. Ils ne sont pas que ça, mais pour accéder à la dimension créative de leur art, ils sont passés par la technique.
"On est tout de même assez intelligents pour se comprendre ;-)"
--> Oui ! Allez, mince, pour une fois qu'on peut s'envoyer des fleurs. ;o)
« La technique ce n'est pas "tu dois faire cela et pas ceci", c'est "si tu veux faire cela, voilà ce qu'il faut faire". »
Certes ces deux phrases n’ont pas le même sens. Pour autant je n’adhère à aucune des deux. Car même la deuxième implique qu’il y a une "bonne technique". C’est faux, au-delà d’un minimum "vital". Ainsi, tout le problème réside dans le placement du curseur au delà duquel on peut considérer que la technique n’est plus un critère artistique valable.
J’aurais tendance à placer ce curseur le plus bas possible, par précaution, le risque de fermeture de l’esprit étant trop grand (la limitation contre-productive qu’évoque Surfer).
« je n'aime pas Cali, je pense que c'est un abruti inculte avec des idées à deux balles, mais il chante juste »
Là, désolé, je ne peux pas te suivre. Je vais faire montre d’une immense fermeture d’esprit, mais ce mec chante très mal et c’est une grosse merde. ;-)
« Est-ce que chanter "juste" limite le chanteur ou relève de l'élitisme ? Non. »
Oui, mais le fait de chanter juste, chez nous autres français, n’a jamais été un critère artistique (à mon grand dam). Sans quoi, ni Brel ni Renaud ni Gainsbourg ni plein d’autres mecs de leur trempe n’auraient pu avoir la reconnaissance légitime dont ils bénéficient. Ce constat même relativise grandement la portée de la technique, non ?
« En gastronomie, si tu fais carboniser une viande, ce n'est pas un gain de liberté, tu as raté la cuisson, une étape technique, et tu as abouti à un résultat dégueulasse. »
Carboniser un truc, c’est être en deçà du minimum que j’évoquais. Au-delà, y’a un tas de trucs infâmes pour nous autres européens que certains africains ou asiatiques kiffent à mort et inversement (je parle de cette façon pour faire simple, je suis pas un gros raciste non plus, hein ;-) ). Et je ne parle pas des ingrédients eux-mêmes, mais de la technique avec laquelle ils sont accommodés : pour la plupart des humains normaux, une viande saignante est simplement mal cuite et immangeable en l’état.
« Si le truc c'est de dire que l'on peut écrire sans rien connaître de l'écriture, alors je ne suis pas d'accord, c'est totalement faux, cela revient à dire que l'on est plus libre à la guitare sans savoir en jouer, ça n'a pas de sens. »
Non on est pas plus ou moins libre lorsque l’on est inculte. On est tout autant libre, mais pas dans la même direction. La technique conditionne et devient bloquante car elle impose à celui qui la maîtrise de s’y conformer. Et je pense que tu sous-estimes cet effet pervers. C’est comme demander à un maître de la langue française de se mettre à écrire en chinois. Je ne suis pas convaincu qu’il sera plus doué que quiconque, car ces systèmes linguistiques n’ont rien en commun. Même, je pense qu’un enfant, dont l’esprit n’aura pas été autant formaté par un système de langage en particulier aura de fait l’esprit bien plus ouvert et apprendra plus rapidement.
De même, va demander à un balaise de la guitare classique de jouer pour la première fois du funk ou du métal. Bien souvent, ce genre de type galère beaucoup plus longtemps qu’un néophyte. C’est juste que ça ne lui parle tellement pas. Son esprit est fermé à ce type d’expression. Pourtant, un Do reste un Do.
« Par contre, on ne juge pas une œuvre sur son seul aspect technique (et d'ailleurs la plupart des lecteurs en seraient incapables, tout comme je serais bien incapable de déchiffrer une portée). »
D’où à mon sens la "maladresse" dans ta référence à l’exemple avec Naulleau, qui a bien du mal à passer outre une certaine exigence technique, de mon point de vue bien trop élevée. J’aime beaucoup Naulleau, donc là n’est pas la question, mais l’objet de mon intervention était justement la mise en garde contre la tentation fréquente et facile de la surestimation de l’importance de la technique.
« En gros, pour moi, tout ce qui relève du manque technique, c'est la maladresse. C'est ne pas obtenir l'effet voulu (comme dans les exemples dans les Vacances de l'Amour). »
En fait c’est là toute la question. Il est extrêmement difficile de dinstiguer ce qui est de l’ordre de la pure maladresse de ce qui est volontaire, même lorsque cela manque cruellement de finesse. Je ne pense justement pas que les auteurs d’AB production soient maladroits. Je pense qu’ils savent ce qu’ils font (j’ai pas dit que c’était des génies non plus…). Les acteurs sont mauvais, mais peu importe, car le résultat obtenu est celui souhaité. C’est de la merde, mais ça fonctionne pour un certain public. Ce que toi tu perçois comme des ratés grotesques, un certain public le comprend parfaitement dans le sens souhaité par les auteurs.
« Alors que les impressionnistes, eux, font exprès de l'être. »
Je pense, mais c’est un avis très personnel, que c’est justement une erreur de penser cela. Beaucoup de mecs très reconnus (peintres impressionnistes ou musiciens etc…), ont choisi un domaine particulier simplement parce qu’il ne demande pas une technique trop exigeante. Après, si le mec se révèle bon là-dedans, c’est tout bénéf’. C’est sa sensibilité qui fait la différence. Mais la compétence technique n’est pas en cause.
J’en reviens à mon exemple de Renaud, Brel et consorts. Ils prouvent bien que la notion de technique est relative, puisque pour ceux-ci, elle ne se situe évidemment pas au niveau du chant mais de l’interprétation et de l’écriture (alors même qu’il s’agit là de musique et non de poésie ou de théâtre !!).
Je pense que cette définition de la technique est encore plus difficile à établir en littérature, d’où la petite "polémique" qui nous anime ici. Annie Lemoine écrit français que je sache (tout comme Marc Levy…). Le fait qu’elle utilise un style accessible, pour ne pas dire simpliste, est-il un critère déterminant de l’intérêt artistique de ses œuvres. Je ne le crois pas. Je sais bien qu’un tel exemple pique les yeux. Ce n’est franchement pas de la mauvaise foi, je pense simplement qu’en littérature plus qu’ailleurs, les snobs règnent, et s’appuient trop souvent sur l’argument de la technique.
Prenons Tolkien par exemple, puisque tu y fais référence toi-même. Tant à l’époque de la sortie de son "Hobbit", que de nos jours, nombre de critiques littéraires ont jugé (et à juste titre à mon sens) sa technique narrative très contestable. Pourtant, voilà un succès considérable qui doit bien trouver une partie de son explication ailleurs que dans ses qualités narratives. Ces qualités indéniables relèvent donc plus de l’intangible, du subjectif, et non de critères scientifiques, mesurables, tout le contraire de la simple technique.
Bon, c’est toujours relou ce genre de discussion au bout d’un moment, parce qu’en fait on est d’accord, mais comme on pense que l’autre nous comprend mal, on se sent obligé d’argumenter dans tous les sens… Bref, je pense que le débat se situe juste sur l’acception du mot "technique". Je ne pense pas me tromper en disant que Surfer et moi l’entendons plus dans le sens d’un ensemble de règles, Neault de pure compétence (distinguant ce qui est volontaire de ce qui ne l’est pas). Je pense que ça ne va pas plus loin. Personne ne peut soutenir qu’un manchot sera capable de jouer au ping pong comme n’importe qui. Mais personne en peut affirmer non plus que la meilleure façon de sauter en hauteur sera toujours celle de Fosbury.
En fait, c’est pas qu’on est « assez intelligents pour se comprendre », c’est juste qu’on est d’accord. ;-)
« Ce n'est pas le même genre, mais c'est la même histoire, les mêmes rouages, les mêmes principes. On pourrait aussi décliner ça en western par exemple. »
Ben si justement, c’est le même genre. Parce qu’un genre n’est pas forcément défini en fonction de critères basés sur le même plan (parfois c’est l’histoire, parfois c’est la forme, parfois c’est le décor…).
« M'enfin, ce n'est pas très important. »
C’est vrai, donc j’arrête le pinaillage. ;-)
"Car même la deuxième implique qu’il y a une "bonne technique". C’est faux"
--> Non, c'est au contraire indispensable.
"J’aurais tendance à placer ce curseur le plus bas possible, par précaution, le risque de fermeture de l’esprit étant trop grand"
--> Donc, selon toi, un guitariste doit en savoir le moins possible sur son instrument pour ne pas risquer de se fermer l'esprit. On voit bien avec cet exemple que ça n'a pas de sens.
En littérature, c'est identique. Mais bon, je ne vais pas répéter les mêmes arguments.
Je pense que c'est le terme "technique" qui te gêne, tu l'opposes à l'aspect artistique d'une œuvre, alors qu'ils ne sont fondamentalement pas en contradiction, au contraire, sans technique, l'art n'existe pas.
"mais de la technique avec laquelle ils sont accommodés : pour la plupart des humains normaux, une viande saignante est simplement mal cuite et immangeable en l’état"
--> Là c'est une histoire de goût, pas de technique. Cela revient à dire "je préfère Stephen King à Racine", mais les deux s'appuient sur la technique d'écriture. Je ne vois pas pourquoi le fait de raconter une histoire serait le seul domaine au monde qui peut se maîtriser sans aucune connaissance préalable. Si tel était le cas, tout le monde écrirait des chefs-d'œuvre, ou au moins des trucs lisibles, ce qui n'est absolument pas le cas (et je ne parle pas de préférences, mais bien de manques techniques).
"Non on est pas plus ou moins libre lorsque l’on est inculte. On est tout autant libre, mais pas dans la même direction."
--> Ah non, on n'est pas "tout autant libre" lorsque l'on est inculte. Au contraire, quelqu'un d'inculte est forcément limité dans son raisonnement, ses possibilités, ses analyses, etc. Il est plus difficile de se forger une opinion, de comprendre des faits, de convaincre, de voir les rapports logiques, etc. Le manque de culture est une prison, pas un espace de liberté.
"La technique conditionne et devient bloquante car elle impose à celui qui la maîtrise de s’y conformer."
--> Non, parce qu'il n'y en a pas qu'une. Tu bloques là-dessus parce que tu te dis que tu n'as plus de choix en te reposant sur la technique, alors que tu fais totalement ce que tu veux. Et il est faux de croire qu'il faut un minimum de technique mais pas trop. Toute technique est bonne à prendre. De toute façon, si elle était nocive, autant ne pas en avoir du tout.
Dans un roman, la technique c'est ce qui va te permettre de donner de la profondeur aux personnages, de bien amener les rebondissements, d'écrire des dialogues vraisemblables, de bien enchaîner les différentes parties du récit, bref, c'est ce qui permet de bien écrire. Mais à aucun moment on ne t'impose la manière de procéder. La liberté que tu as peur de perdre n'en est pas une, cette liberté-là, c'est la liberté d'être à côté de la plaque, d'être mauvais. Je n'en vois pas l'intérêt.
"Même, je pense qu’un enfant, dont l’esprit n’aura pas été autant formaté par un système de langage en particulier aura de fait l’esprit bien plus ouvert et apprendra plus rapidement."
--> Voilà un très bon exemple, car tu es en train de dire que quelqu'un qui ne possède pas les techniques de la langue françaises pourra apprendre plus facilement les… techniques d'une autre langue. Sans doute. La technique est donc indispensable, quelle qu'elle soit. Sans technique, tu ne parleras même pas. Ne pas parler n'est pas une liberté, et apprendre à "bien" parler ne limite en rien ton discours.
"J’en reviens à mon exemple de Renaud, Brel et consorts. Ils prouvent bien que la notion de technique est relative, puisque pour ceux-ci, elle ne se situe évidemment pas au niveau du chant mais de l’interprétation et de l’écriture (alors même qu’il s’agit là de musique et non de poésie ou de théâtre !!)"
--> Non, ils prouvent juste qu'il n'existe pas qu'une seule manière technique de bien faire. Mais même Renaud est un technicien avant tout. Brel et Gainsbourg l'étaient aussi. Et malgré cela, ils ont pu créer des œuvres très personnelles. La technique ne les as jamais limités.
"Annie Lemoine écrit français que je sache (tout comme Marc Levy…). Le fait qu’elle utilise un style accessible, pour ne pas dire simpliste, est-il un critère déterminant de l’intérêt artistique de ses œuvres."
--> Personne ne lui reproche d'avoir un style "simple". Dans ce que Nolleau lui reprochait, c'est notamment de ne pas réussir à faire exister ses personnages, de ne pas savoir comment leur donner une profondeur, un début d'existence. Ça ne relève pas du style ça. Et Marc Levy, lui, il sait le faire ça. Il est critiqué (par des gens qui souvent ne le lisent pas) à cause d'un style supposé simple, pas sur un manque technique.
Le fait que tu dises "Annie Lemoine écrit français", en supposant que c'est suffisant, est révélateur de ce que je dénonce dans l'article. Non, il ne suffit pas de savoir écrire français pour être un auteur. C'est une illusion. Et il ne suffit pas de savoir conduire pour être un pilote de rallye ou de F1. Un auteur ce n'est pas juste un type qui sait écrire correctement, c'est un technicien de l'écriture. Cette technique peut même être instinctive et innée, mais elle ne peut pas être absente.
"les snobs règnent, et s’appuient trop souvent sur l’argument de la technique."
--> Justement, loin de moi cette idée, au contraire, j'ai horreur de ce genre de snobisme littéraire qui produit des auteurs égocentrés, qui "se regardent écrire". Je n'aime pas que l'on puisse se couper d'un public en mettant volontairement des barrières ou en complexifiant inutilement un propos. Mais reconnaître le côté indispensable de la technique, ce n'est pas du tout être snob. Est-ce que tu trouves snob qu'un boulanger sache faire du pain ? Qu'un guitariste connaisse les accords ? Cela n'a rien de négatif la technique, encore une fois, plus on la maîtrise, plus on est libre de faire ce que l'on veut. C'est ce qui permet d'arriver au but que l'on s'est fixé, ça ne veut pas dire que l'on va avoir un propos ampoulé ou maniéré.
Pour ton exemple sur Tolkien, là encore je ne suis pas d'accord. Il écrit très bien et arrive sans problème au but désiré. Les personnages ont une épaisseur, la Comté "existe" pour de bon, on est inquiet aux bons moments, etc. Sans cette habileté technique, personne ne connaîtrait le SDA. Parce que l'on peut mettre tous les ingrédients que l'on veut dans une histoire, ce n'est pas ça qui la rend bonne.
Les gens pensent qu'ils aiment une histoire uniquement par goût (et ça intervient un peu, par rapport au genre, au thème, etc), mais c'est la technique qu'ils ne perçoivent pas qui est responsable de leur engouement.
"Bref, je pense que le débat se situe juste sur l’acception du mot "technique"
--> Ben je crois aussi. ;o)
Bon, ça nous aura tout de même permis de rendre hommage à Cali et Lemoine. ;o)
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