27 juin 2012

Powers : Légendes

La série Powers revient sur le devant de la scène ce mois avec un huitième tome, intitulé Légendes.

L'utilisation de pouvoirs est maintenant interdite par la loi. Dans ce contexte, très logiquement, les héros ont abandonné capes et masques, laissant le champ libre aux pires criminels.
La police, dépassée, se retrouve presque impuissante et obligée de compter les points dans l'affrontement qui oppose les diverses familles mafieuses.
C'est le retour, surprenant, d'une célèbre héroïne qui va faire basculer les choses, permettant une prise de conscience chez les surhumains qui s'interdisaient d'intervenir à nouveau en tant que justiciers.
Surtout, cette héroïne est liée au passé de Walker qui va devoir veiller sur elle mais aussi sur sa coéquipière, Deena Pilgrim, cette dernière enquêtant sur une sombre affaire qui va gravement la mettre en danger.
Décidemment, ce n'est pas une loi qui va mettre les flics à l'abri des pouvoirs...

Powers fait partie de ces séries "réalistes" qui tentent régulièrement de montrer l'impact, social, économique ou culturel, qu'auraient des surhumains sur notre monde. Dans cette optique, Brian Michael Bendis (cf cette chronique sur l'auteur), au scénario, mélange donc ici deux genres qui lui sont chers ; polar et super-héros. A ses côtés, Michael Avon Oeming réalise, dans un style cartoony, des planches exemplaires d'inventivité et d'expressivité. Les différents plans, jeux de lumière ou idées narratives servent parfaitement le propos et plongent le lecteur dans un récit âpre, tendu et violent.
Ce nouveau tome, le huitième, est particulier puisqu'il s'agit d'une nouvelle époque pour la série, la précédente s'étant clôturée, d'une manière magistrale, par l'arc Eternels (Forever en VO), qui présentait les origines de Walker, voire même celles de tout surhumain. Alors que jusqu'ici, nous n'avions que peu d'éléments sur le passé de Walker (le tome #4 de la série n'en laissait entrevoir que quelques bribes), les auteurs nous avaient concocté un retour dans le passé brillant et original, remontant jusqu'aux origines de l'humanité et donnant à Walker une épaisseur, tragique, supplémentaire (et expliquant par la même occasion la perte de ses pouvoirs).

Difficile du coup de s'imaginer continuer sur la même voie, en maintenant ce niveau de qualité, et pourtant, les deux bougres y parviennent encore. Ce nouvel opus, aussi brutal que subtil, s'attache à développer encore plus la relation Walker/Pilgrim, par petites touches, parfois par des non-dits, un simple regard ou une petite vanne, partagée entre deux êtres qui savent qu'ils sont revenus de si loin que même les mots, parfois, ne suffisent pas à tout exprimer.
Les deux flics sont constamment malmenés, et guère aidés en plus par le gouvernement ou leur patron direct. Dans un monde devenu dingue, où des tarés s'imposent parmi les malfrats en bouffant - au sens propre - un concurrent, ils font leur job. Ils traquent, questionnent, tabassent, s'en prennent plein la tronche, et se relèvent, encore et encore, comptant l'un sur l'autre, mais ne pouvant entièrement se livrer, de peur de peut-être totalement s'effondrer.
Car c'est un peu le thème général de cette histoire : la distance, la séparation. Que ce soit la mince frontière de la loi, régulièrement franchie (et pas seulement par les criminels), la distance pudique qui existe entre Walker et Pilgrim (transformée par la suite en distance physique pour un temps), l'abandon déchirant de Calista aux services sociaux, ce qui sépare les flics des surhumains (même Walker fera la distinction "eux et nous"), et même ce qui sépare maintenant Walker de lui-même, terrible Gora, dont le passé reviendra le torturer, tout semble évoquer les barrières, réelles ou psychologiques, qui isolent et cloisonnent, que ce soit la morale séparant les héros/flics des hors-la-loi (certes dans un noble but) ou la simple mais terrible conséquence de la condition humaine, qui condamne à l'individualisme et au repli.

Et tout cela, sous la plume de Bendis, semble couler de source. C'est bien fichu, c'est même élégant, car au final, nous n'avons pas devant les yeux un récit pompeux ou prenant les lecteurs pour des idiots, mais un vrai bon polar, construit, haletant, et enrichi par des personnages aussi riches que "justes". L'on peut rester à la surface des planches, et déjà profiter pleinement d'une bonne histoire, ou, entraîné par le style de Oeming, se perdre dans un drame qui n'a rien d'invraisemblable, car les Masques ne sont là que pour le fun, le reste, c'est de l'humain, cette matière bizarre que nous connaissons sans toujours vraiment la maîtriser dans la vie et qui, en fiction, s'ordonne si bien, si logiquement, sans heurts non désirés...

Enorme série mais qui nécessite d'être lue depuis le début pour dévoiler toutes ses (nombreuses) qualités.

25 juin 2012

Entretien avec... Fred Wetta !

Wetta, c'est un éditeur à part. Avec une ligne éditoriale bien distincte et une approche originale que peu ont compris mais qui était bien pensée et qui a fonctionné. Wetta, c'est aussi le nom d'un type, surdoué, qui, seul, a réussi à démontrer qu'avec de la passion, beaucoup de travail et un brin de prédispositions, il était possible de sortir des produits léchés, intéressants et destinés à un public exigeant.
Aujourd'hui donc, je reçois Fred Wetta.
C'est un grand plaisir et même, avouons-le, un petit évènement tant cet entretien aura été instructif et sans langue de bois. ;o)

Neault : Fred, merci tout d'abord d'avoir accepté de répondre à ces quelques questions. Pour commencer : où en sont les éditions Wetta à l'heure actuelle ? Est-ce que tu t'es définitivement rangé ou bien as-tu encore quelques projets sous le coude ?

Fred : Wetta, dans sa forme originelle, n'existe plus. Je suis arrivé au bon moment mais aujourd'hui il serait impossible de continuer ou de redémarrer en suivant le même modèle (indépendance totale, travail en solo, expérimentation de formats...), le marché est bien trop différent et conflictuel. Si Wetta devait revenir en librairie, une alliance avec un groupe serait obligatoire pour assurer sa pérennité et ça, c'est hors sujet pour moi. J'ai lancé ma maison d'édition par passion, animé par l'envie de faire des bouquins plutôt que par l'envie de faire du blé, parce que j'aimais ça et que ça m'éclatait. Lorsque le fun a commencé à  laisser la place aux contraintes et à la routine, je me suis posé face à moi-même et j'ai réalisé qu'il était temps d'écrire « fin » en bas de page. J'ai lancé Cuult pour en finir avec mes licences sans avoir à me faire bouffer par le système inhérent au marché. En plus de ça, la présence de squales autour de mon modeste voilier devenait de plus en plus importante et portait préjudice à mon aventure, entre les attaques frontales et les sabotages en douce, l'éditeur s'effaçait derrière le gérant et en me levant le matin, j'étais plus préoccupé par la nécessité de « sauver ma peau » que par l'envie de  faire mon boulot. Avec Cuult, le travail est devenu plus difficile, mais au moins je pouvais échapper aux dangers externes et me recentrer sur l'édition de comics. A présent, j'attaque une nouvelle étape, Cuult est en fin de vie sous sa forme actuelle et va se transformer, je vais me consacrer à autre chose, toujours dans le même domaine mais sous une autre forme.

- Je parlais, dans ma petite introduction, de public exigeant. On sent en tout cas que tu as réussi à produire des ouvrages que tu souhaitais lire, on a l'impression que c'est avant tout la passion qui t'a portée, plus que les études de marché en tout cas. Et pourtant, ça fonctionne, grâce à une approche assez insolite mais finalement logique, puisque tu as été chercher les lecteurs de Hard Rock Magazine (pour le coffret Kiss) ou ceux de L'Ecran Fantastique (pour les licences Alien par exemple). Contrairement à une grosse maison bien connue, tu sais donc à qui s'adressent tes livres ?

- Oui, l'avantage de publier ce que tu aimes (et j'aime vraiment ça) et non ce qui est imposé par un marché ou des associés, c'est que tu sais naturellement comment t'y prendre pour y arriver, tu fais partie du public, tu sais à l'instinct où communiquer, à qui le proposer. Les deals avec Mad Movies ou L'Ecran Fantastique se sont montés en une journée, on s'est contacté, ça nous paraissait évident, pas de réunions bidons ou de dossiers argumentatifs, pas besoin d'études de marché ou de courbettes, pas besoin de convaincre puisque c'était absolument limpide. La seule question qui a pu se poser c'est « bon dieu, pourquoi personne n'y avait pensé avant ? » .
J'ai lancé une collection Mad Movies (Mad Movies avait déjà été partenaire sur El Zombo, au tout début), L'Ecran Fantastique a prépublié quelques planches de Se7en et Destination Finale, j'ai arrangé les interviews de Gene Simmons et Paul Stanley pour Hard Rock Magazine qui a eu droit à une édition spéciale de Kiss 1977...  Ouvrir mes comics à un public différent était à la fois irréfléchi et parfaitement sensé. Irréfléchi car lorsque la question de la communication s'est posée, je n'ai absolument pas envisagé de passer par les magazines BD (par la suite Comic Box a été cool - époque pré-Panini - et m'a proposé de m'adresser à ses lecteurs) tout simplement parce que je n'en lisais pas, pas besoin, je savais ce que j'avais envie de savoir sur le sujet et je connaissais mes goûts. Mon truc c'était le ciné. Et le rock. Je suis arrivé aux comics par les films, et c'est le cinéma qui m'intéressait à la base : lorsque je suis tombé, gamin, sur des comics Batman, j'avais le film de Burton en tête. Bien sûr je savais que la BD avait débuté 50 ans plus tôt, mais c'est bien par le film que j'y suis arrivé, donc pour moi le « détonateur », ça a été le ciné et c'est vers les magazines ciné que je me suis tourné avec l'idée de  proposer aux cinéphiles un « produit dérivé ». Si j'évite de raisonner comme un passionné de comics et que je reste fidèle à mes premières amours, je ne suis absolument pas au courant de ce qui se passe sur la planète comics, je ne sais pas que Daredevil a débuté avec un costume jaune, que Batman avait été remplacé par Azrael et Chris Claremont est pour moi un sinistre inconnu. Alors, si les comics viennent vers moi et qu'on me propose un fight entre Alien, Predator et Terminator, ça me parle. C'était sensé puisqu'on ne s'adresse pas à des lecteurs de Naruto, de Lucky Luke ou d'Aquaman pour leur proposer du Kiss. Ils s'en cognent complètement. Tu prends ton truc et tu l'étales dans Hard Rock Magazine, là il y a une logique. Premièrement parce que tu interpelles les bonnes personnes, deuxièmement parce que tu évites de prendre les gens pour des cons en leur jetant tout et n'importe quoi en pâture pourvu que ce soit « des  images avec des bulles ». Les « plans de communication » qu'ont certains éditeurs sur leurs titres me font crever de rire. Tu peux faire un parallèle avec le monde du Métal, tu balances pas du Nashville Pussy à un amateur de 69 eyes ou du Meshuggah à un fan de Mötley, ils te le jettent à la face en te pourrissant d'insultes : tous les quatre groupes sont rangés dans la catégorie Métal mais ils font partie de courants totalement différents, qui ne se mélangent pas. Tu peux goûter à des registres différents par toi-même, à petites doses, mais si un annonceur se pointe avec ses gros sabots en criant « hé les djeunz, trop top le nouvel album de Papa Roach » à un concert de Gorgoroth, non seulement il traduit une méconnaissance totale de l'oeuvre qu'il veut promouvoir mais aussi un mépris absolu du public.     

- Tu es un adepte des crossovers "à l'ancienne" (par opposition aux events, internes et propres à certains éditeurs). Tu sembles y trouver un plaisir de gosse... de lecteur en fait. D'ou vient cette préférence pour les rencontres improbables ?

- C'est ça, un plaisir de gosse ! Le crossover est un exercice si périlleux que tu l'appréhendes comme un gros numéro de cirque : « Le grand Ramirez va se bander les yeux, monter sur la corde, faire un triple salto costal et traverser un cerceau enflammé avant de retomber dans cet étroit bac d'eau, posé au milieu de la cage aux lions, le tout avec les mains liées dans le dos ». Si le type réussit son coup, c'est fabuleux, mais s'il ne maitrise pas son truc, il se plante férocement et ça va être dramatique. En abordant un crossover, en tant que lecteur, j'ai la même sensation. L'idée est souvent farfelue, c'est tout l'intérêt de la démarche, tu avances vers l'inconnu. Batman fait son malin avec la faune de Gotham mais comment il va s'en sortir face au Predator ? Ce que je veux dire c'est qu'au bout de 40 albums « classiques », tu connais l'univers, les personnages, la fin de l'histoire, mais tu t'y plonges pour connaître son cheminement. Avec un crossover, tu es dans l'interrogation dès le début, comment va débuter la rencontre ? Qu'est-ce qui va pousser le héros à affronter ou s'allier avec l'invité ?
On réduit souvent un crossover à une opération marketing où l'idée tient dans le titre. C'est faux, je pense que les éditeurs se passeraient volontiers de ce genre de coups « marketing », c'est au contraire risqué, inutile et peu rémunérateur. Je crois que les crossovers sont, à l'opposé, des envies d'auteurs et non des besoins de trésoriers. Tu peux y trouver des avantages financiers mais ça tient plus du résultat positif surprise après coup qu'un calcul réfléchit en amont. Ça te sort d'une sorte de torpeur, ça t'ouvre de nouveaux horizons, le must c'est lorsque les auteurs réussissent à vraiment étendre l'univers des séries ou créent de nouveaux concepts, comme le Predalien ou l'hybride Terminator/Alien d'AVPVT (le meilleur crossover à mes yeux, avec Batman vs Lobo et Lobo vs Mask, où l'équipe a vraiment pu se lâcher). Cracher sur un crossover parce que c'est foiré, OK, ça reste une mauvaise BD sans qualité intrinsèque et c'est marre, mais cracher sur un crossover parce que c'est un crossover, c'est du pur conservatisme, une logique de cul serré. Je n'arrive pas à concevoir cette réaction de la part d'un lecteur de comics de super-héros ou SF où l'imaginaire domine, ça me dépasse. D'où me vient ce goût prononcé pour les crossovers, je ne sais pas vraiment... mais je pense que je peux rapprocher ça de mon expérience de vie. Je vis dans un crossover, je n'ai jamais été à ma place, mon univers propre a toujours été confronté à un univers extérieur dans lequel je ne me reconnais pas. J'étais un enfant précoce, je savais lire et compter en seconde année de maternelle, mais je n'ai jamais été pris en main correctement, puisque je ne rentrais pas dans le moule, je me suis mis à l'écart, pas par défiance mais par instinct. J'ai développé une logique et une façon de vivre différente des autres. Une fois que j'en avais terminé avec cette torture inhumaine qu'on appelle l'école, j'ai pu commencer à vivre selon mes règles et mes envies. J'ai commencé par me désintoxiquer de toutes les immondices qu'on a pu me déverser 8 à 9 heures quotidiennes, 6 jours sur 7 (en plus, j'ai été servi !) pendant toutes ces années et enfin m'instruire sur le monde et ce qui m'intéressait vraiment.  

- A l'époque, tu as réussi à trouver le moyen de t'offrir des comics avec Batman ou Superman à l'affiche, en passant sous le nez de Panini. Ton premier distributeur était d'ailleurs assez frileux apparemment à ce niveau. Pourtant, pour avoir peur de Panini, faut vraiment pas les connaître. Cela fait partie néanmoins des obstacles qu'il faut franchir, quitte à tenir tête à tout le monde et aux "spécialistes". Pas vraiment évident je suppose ?

- Pouah ! Une horreur... Bon, pour la « faille » du contrat DC/Panini, c'était simple. Ce contrat c'était le début de la fin pour les indépendants. Avant, on vivait une époque joyeuse aussi bien pour les lecteurs que pour les éditeurs qui pouvaient piocher ce qui leur paraissait sympa ou rentable et tout le monde y trouvait son compte. Mais Panini qui s'était déjà goinfré Marvel et picorait dans le catalogue des autres s'était mis en tête de dominer le marché. La donne a changé, plus jamais on ne pourrait négocier au titre par titre avec DC qui allait forcément y prendre goût et ça fermait la porte aux petites et moyennes structures comme la mienne à une foultitude de licences, d'autant que les « gros » ne pourraient de toute façon pas assumer l'intégralité des titres, ce qui blouserait aussi les lecteurs. Je me suis juré, rien que pour « faire chier », de trouver un moyen de casser le manège qui était en train de se monter. J'en suis assez fier. J'attends toujours un chèque de Soleil pour le fric que je leur ai fait économiser en honoraires d'avocats pour monter une parade, ils ont bien profité de la brèche que j'ai ouverte.
Après, franchement, dealer avec des diffuseurs, des distributeurs et certains libraires... voilà pourquoi j'ai monté Cuult, pour me passer de leurs « services ». Il n'y avait que moi et les lecteurs (et La Poste, mais c'est une autre histoire...).

- Venons-en au travail éditorial en lui-même. Pour éclairer certaines lanternes, pourrais-tu nous faire une sorte de résumé du parcours du combattant qu'il faut accomplir pour sortir un titre ? (de la négociation à la distribution, avec toutes les galères que cela implique)

- D'abord, tu repères le titre. C'est bête, mais c'est essentiel, personne ne va venir te poser sa bonne idée sous le nez. Tu lis beaucoup et quand quelque chose te plait vraiment, au point d'envisager les galères et les risques financiers à suivre, tu fonces. Tu dois connaître le milieu et les relations entre boites, savoir qui a déjà un deal avec qui pour ne pas passer pour un clown et trouver l'agent avec qui négocier les droits. Tu payes une avance, tu garantis un montant à terme et tu peux commencer à bûcher sur ta VF. Parfois tu as une étape assez marrante où l'éditeur US se rend compte qu'il n'a pas de fichiers pour assurer une réimpression. Ça arrivait souvent sur les titres sortis avant le début des années 2000, où les planches étaient tirées sur films, alors tu te débrouilles avec d'autres éditeurs européens qui ont pu récupérer ou nettoyer des scans, ou bien tu le fais toi-même comme je l'ai fait pour Salvation ou AVPVT... Ensuite, tu adaptes la bête, je ne dis pas traduire parce que c'est vraiment différent. Tu peux être un bon traducteur anglais/français mais si tu n'es pas capable de réécrire un texte en tenant compte des subtilités de langage, du ton, du style, du contexte de la série ou de la taille des bulles, autant passer par « Google translator » (ou engager Geneviève Coulomb). Et ensuite, tu lettres. Je faisais les deux en même temps... mauvaise idée, mais le manque de temps (je publiais jusqu'à 3 titres par mois) m'obligeait à bosser de la sorte.
Tu as ton album adapté et lettré en français, super, tu t'occupes de l'éditorial (introduction, interviews, matériel supplémentaire comme des pin-ups que tu dégotes à gauche à droite avec l'aval de l'éditeur US et/ou des artistes) maintenant tu passes à la maquette : mise en page, couverture avec les illustrations, les logos, le code-barre avec les annotations usuelles (crédits, copyright, ISBN...) et tu rédiges une 4ème de couv' avec un résumé accrocheur, un argumentaire vendeur, tu calibres le tout et tu prépares les fichiers pour l'imprimeur. Faut d'abord trouver l'imprimeur. 
Avant de lancer mon premier titre j'avais fait le tour des imprimeurs... mec, si tu veux te faire dessus ou t'arracher les cheveux, j'ai quelques noms dans mon carnet d'adresses. Le noir, celui qu'il ne faut PAS utiliser si tu veux monter un projet comme celui-là. Le manque de compétences et de professionnalisme de certains te font te demander comment ils peuvent tourner. Je ne te parle pas des imprimeurs locaux (ceux-là, oublie, entre leurs prix au sextuple de ce que tu peux trouver - véridique - et leurs complaintes...) mais d'imprimeurs confortablement établis dans le business. A l'époque, la Chine était la seule solution. Ça ne s'est pas fait du jour au lendemain, mais j'ai réussi à trouver une entreprise fiable. Le chauvin de base va s'insurger et crier son indignation face à la désertion des entreprises françâââises mais il faut comprendre que bosser avec ces entreprises était tout bonnement impossible. D'abord, les prix étaient abusifs. Je déteste cette façon de faire qu'avaient les commerciaux de sortir des prix exorbitants et de pousser à la négociation par derrière. Pas le temps de négocier, de faire des courbettes sur 3 ou 4 rendez-vous pour diviser le prix et se donner l'impression d'être « partenaires ». Rien à foutre. Donnez-moi du concret, de vrais prix et au boulot ! Ensuite, les chinois accueillent ton projet avec enthousiasme, ils t'aiment, te couvrent de fleurs, chaque affaire est une bénédiction parce qu'ils veulent ton argent et ils donneront le meilleur d'eux-mêmes pour que tu passes un deal. Ça change du type à qui tu as l'impression d'arracher un poil du derrière lorsque l'entreprise que tu as monté envisage de passer commande dans l'entreprise où il est employé. Il faut surtout comprendre qu'en vérité, ces imprimeurs n'ont pas besoin de toi, bien au contraire. Ils font partie des patrimoines sociaux de ces grands éditeurs dont tu connais le nom, voilà pourquoi ils te traitent comme du linge sale et que leurs clients peuvent faire imprimer leurs ouvrages chez eux, à des prix qui feraient kiffer cinq générations de chinois, l'argent qui part de la poche gauche de l'éditeur atterrit dans celle de droite. Se faire accuser de mondialiste parce qu'on cherche à l'étranger un moyen de produire ce qu'on t'empêche de concrétiser en France, c'est quand même la cerise sur le pudding. 
J'en reviens au parcours du bouquin. On attaque la phase critique, celle où tu dois le lancer sur le marché, tu te débrouilles pour la communication, tu charges le diffuseur d'argumentaires que tu as mis en forme, tu pries pour que le boulot se fasse bien (au tout début je m'occupais aussi de démarcher les libraires et les centrales d'achat, de prendre les commandes et d'expédier les livres. Beaucoup de café et ça marche tout seul). Là c'est l'abandon, tu laisses le distributeur gérer la logistique, après avoir fait acheminer les livres venus de Chine dans ses entrepôts (ça implique un boulot avec la Douane à l'arrivée en France, le port, trouver un transporteur pour aller du port au distributeur...). Tu t'occupes des dernières formalités (dépôt légal, référencement...), une pause cigarette et tu attaques le suivant. :) 

- Tu as un recul peu commun sur ton travail, tu avoues notamment volontiers avoir parfois sorti des comics avec des traductions contenant quelques coquilles. C'est également le cas de certains gros éditeurs qui, eux, ont surtout tendance à se trouver des excuses sans pour autant modifier leurs futures publications. Juste pour rire et pour faire comprendre à certains l'implication que demande un travail sérieux, peux-tu nous dire combien de temps tu pouvais consacrer à une traduction et à ses corrections ?

- Je passais en moyenne deux semaines par album, entrecoupant mes journées de prises de tête administratives ou logistiques. Mais c'était le plus intéressant dans le parcours du livre, c'est là  que tu « vis » le projet. Si tu foires cette étape, tu plantes toute la machine. Bon, il m'est aussi arrivé de traduire et lettrer un album en une seule nuit. Je sais c'est pas bien. C'est comme ça qu'on commet des erreurs, mais le manque de temps, le manque de temps, le manque de temps... j'enrageais, je m'en voulais à moi-même d'avoir pu laisser passer autant de coquilles... Les adaptations étaient toujours bonnes, je trouve, mais les fautes de frappe ou de grammaire ça craint tellement qu'au lieu de s'inventer des excuses bidons, autant assumer. J'assume mes conneries, c'est pour ça que je peux me permettre sans remords de déchirer un type qui déconne et esquive ou rejette la faute sur un autre. Pour une VF clean et irréprochable, il faudrait traduire, puis adapter, en te plongeant dans l'univers de l'oeuvre, t'immerger, puis laisser reposer, puis relire, puis corriger, puis faire corriger par un relecteur, lettrer et relire le lettrage. Ça peut se faire, sérieux, par exemple en payant les traducteurs, les relecteurs et les lettreurs au lance-pierre, si déjà tu as pu te payer les catalogues Marvel ET DC, ça ne devrait pas poser de problème. Mais réimprimer la même coquille sur plusieurs tirages, faut vraiment le vouloir. Ou s'en contrefoutre. 

- Tu dis t'être lancé dans l'aventure éditoriale sans rien y connaître. L'aveu est un peu dangereux car, finalement, tu es quand même un sacré spécimen d'autodidacte ! Très peu de gens auraient pu prétendre partir de rien et arriver au même résultat. Or, de nos jours, les publications ou microstructures se multiplient, qu'elles proviennent du domaine amateur, associatif ou pseudo-pro. Avec des résultats extrêmes (de VHB au niveau des oeuvres prometteuses, à Merluche, une "maison" fondée par un incompétent qui, pourtant, a été embauché par Glénat). Ton avis sur cet état des lieux ?

- On comprend aisément les avantages qu'il a eu à « sacrifier » Merluche pour son poste chez Glénat, le véritable mystère est quelle est la raison qui a poussée Glénat à aller le chercher ?! Je n'arrive pas à comprendre, mais ça a bien soulagé les concurrents. Son problème, c'est que tout ceux qui l'ont côtoyé de près ou de loin savent parfaitement à quoi s'en tenir et en parlent, il devrait faire gaffe. Après, il fait ce qu'il veut, mais qu'il ne s'attende pas à être reconnu et apprécié. Quand j'ai eu vent de la nouvelle, j'ai envoyé ma candidature à Glénat, je ne pouvais pas les laisser se gaufrer comme ça. Mais ils doivent être un peu masochistes, aimer les défis. Qu'ils aillent chercher Jim Lainé ou d'autres types de sa trempe, parfait, c'est Glénat les mecs, merde ! Mais on avait besoin ni de Jim, ni de Fred, leurs idées ne sont pas intéressantes... même si l'un des premiers titres visé était Hack/Slash. Mais je reconnais que c'était un pari ultra-audacieux d'avoir misé sur Stephen King ou Robert Kirkman, il fallait oser, être un sacré visionnaire ! Pour le reste, il a fallu piocher dans ce que Milady avait laissé de côté chez Avatar... hé oui, c'est super dur de monter un catalogue. Allez, j'arrête de déconner... mais pour l'instant, Glénat Comics, ça ressemble plus à du sous-Panini sans le gros poisson (Marvel en l'occurrence) qu'à l'entrée d'un poids lourd sur le ring. J'attends la cohérence, j'attends l'intérêt. 
J'ai croisé beaucoup de gens en exerçant mon métier, des types en or comme Luke Kenoufi, il n'en a peut-être pas conscience mais c'est l'un de mes meilleurs amis. Ed et les gars de Makma ont été cool avec moi, Thierry Mornet est un mec très sympa (qui ne l'aime pas ?), tu peux faire la foire sans problème avec le staff de Dark Horse, j'ai aussi croisé sur mon chemin Rick Veitch, Igor Kordey et d'autres types créatifs, sérieux, adorables... mais le nombre de tocards dans le milieu reste impressionnant ! Des créatures à l'égo surgonflé, infectes, arrogantes, dénuées de talent ou de réflexion, des gens... bêtes, tout simplement. Je meurs d'envie de ne pas les revoir. Oui, je suis autodidacte, je débutais, et c'était risqué de l'afficher mais j'ai toujours considéré les diplômes comme d'inutiles bouts de papier qui ne traduisent pas forcément de réelles compétences. Tu peux être bardé de diplômes, bombardé responsable et te débrouiller comme une crotte. L'expérience peut être représentative, mais là aussi tu as beau avoir passé cinq ans dans une boîte prestigieuse, si tu es ce type qui se débrouille comme une crotte, ton expérience a autant de valeur que ton diplôme. Je savais que j'étais capable d'assurer un minimum dans les tâches dont je me chargeais, pas besoin de se tortiller, l'expérience et la valeur naîtraient de l'activité. Ce qui est bien lorsque tu es un inconnu, c'est que personne n'attend rien de toi, tu n'as pas à prouver quoi que ce soit avant qu'on t'autorise à faire ton entrée, la confiance tu la gagnes par l'action. Pas au bout d'un ou deux bouquins, mais en construisant sur le temps quelque chose de reconnaissable. Aujourd'hui, comme je le disais plus haut, c'est beaucoup plus dur de refaire le même coup, je prédis de douloureuses déceptions à ceux qui s'engagent dans cette voie en s'imaginant cartonner. C'est pas le moment, préparez-vous à vous faire dépouiller. Par contre, pour les associations ou les auteurs, ça n'a jamais été aussi « open ». Il faut juste prendre les choses de la bonne façon.   


- Il y a quelques années, dans une précédente interview (de Biaze), tu parlais de l'implication du lecteur dans la lecture d'une oeuvre. C'est un peu, en tant qu'auteur et lecteur, l'une des théories que j'aime développer, en soutenant que l'idéal, pour que la magie fonctionne, c'est déjà d'être réceptif à cette même magie (si elle est de bonne qualité).
Est-ce que tu pourrais nous en dire plus sur ta vision des choses à ce sujet ?

- Bon, je vais essayer de ne pas « Vandammiser » l'interview, avec tout le respect que je dois à JCVD. Allez, je dois faire partie des 5% de la population qui réussit à décoder ce qu'il veut dire, car il exprime avec difficulté ses pensées. L'auteur donne naissance à une oeuvre, il a fait son boulot, il la laisse tranquille. C'est ensuite au lecteur de lui donner vie, la lecture demande une implication du lecteur, elle se nourrit de son interprétation, de son imagination, elle reflète la projection de sa personnalité, de son vécu, de ses expériences. Au-delà du critique qui habite en chacun de nous, qui jauge, malgré notre volonté, la qualité de la forme de l'oeuvre non pas en fonction de nos goûts propres mais par rapport à ce que le reste du monde pourrait en penser en tenant compte des règles que le genre ou le média s'est imposé par son existence, la psyché de l'individu ressent le fond et s'y projette pour ensuite reconstituer l'oeuvre dans l'esprit. Sans cette implication, inconsciente, le texte n'est qu'une suite de mots ou d'images qui s'effacent pour ne laisser apparaître qu'une page blanche, dénuée de sens et d'intérêt. La magie fonctionne à partir du moment où tu mets ton esprit en condition pour être en phase avec l'intention de l'auteur, pour accepter son oeuvre. Ça commence simplement par l'envie de la lire, faire la démarche de choisir le bouquin. Quand tu subis une oeuvre imposée par un prof, par exemple, c'est pas la peine. Tu n'es pas prêt, tu n'as pas choisi, tu n'as probablement aucune envie de créer ce lien et les pages défilent sous tes yeux comme un épisode de Camping Paradis sous ceux d'un ado gothique. Pour la BD, c'est pareil, même s'il y a de belles images, le principe est le même qu'avec juste des mots. Tu peux t'ennuyer ferme et avoir l'impression de fixer une page blanche en lisant un Spider-Man, si tu n'as pas envie de te lier à l'oeuvre... donne Watchmen à lire à un type qui avait envie d'un Gaston Lagaffe, l'oeuvre peut être réputée excellente, mais si le lecteur n'est pas réceptif, autant lui proposer un Télé Star.
Après, il existe différentes classes d'oeuvres, un 1984 ne se lit pas comme un Twilight, certaines oeuvres ne sont pas là pour te distraire ou te faire rêver mais bien pour te parler.
Le choix des mots est très important, peu de gens maîtrisent les mots car on ne leur apprend pas vraiment à le faire ou même à comprendre la vérité qu'ils recèlent, chaque mot a un sens propre, l'idée de synonymes est une aberration, les vrais « grands » auteurs connaissent le sens réel des mots comme on l'enseigne à l'élite, et je ne parle pas d'étymologie. Derrière les mots, il y a la vérité et on cherche tous la vérité, principalement parce qu'on sent qu'on nous enfonce dans le mensonge et l'imbécilité à tous les niveaux. Regarde la violence avec laquelle on agit entre nous : lorsqu'elle n'est pas sciemment voulue, provoquée et dirigée, elle s'insinue dans nos comportements, pas parce qu'on est des bêtes, mais parce qu'on a conscience que le monde déconne et que la seule issue qu'on nous laisse ressemble plus aux portes d'un abattoir qu'autre chose. 

- Tu as également évoqué parfois le côté un peu sectaire du public comics. Il est vrai qu'à une époque, l'on a eu droit à la dictature absurde de certains ayatollahs du bon goût qui, sur quelques fora, attribuaient indifféremment bons points et malédictions, et ce sans réellement argumenter. Mais, au final, le "public comics" existe-t-il réellement en soi ? Ne devrait-on pas être attiré par un récit, un thème, un auteur, plutôt que par une provenance ou un format ?

- Si, on devrait. Mais même en le sachant, c'est dur de faire la démarche car on la sent inutile (voir question précédente). J'ai vraiment du mal à me plonger dans un manga ou une BD franco-belge, quand bien même l'oeuvre est réputée grande et bonne. Dernièrement, j'ai lu Myrkvun de Comte Gusoyn car le thème m'intéressait, mais c'est un livre sur le millier dans ma bibliothèque « illustrée », le reste c'est du comic, parce que c'est la forme de BD qui me parle le plus. Ce qui me fend le coeur, c'est la ségrégation, tu trouves encore des types semblables au vendeur de comics des Simpson, qui se réclament détenteurs de science et se raillent des profanes au lieu de conseiller, guider ou argumenter. Ces types se sont réfugiés dans ce recoin de culture pour affirmer un pouvoir qu'ils n'avaient pas à l'extérieur et adorent écraser ceux qu'ils jugent étrangers à leur petit monde. J'ai du mal à accepter qu'un ignare prenne la parole, en particulier quelqu'un dont la profession est d'informer ou juger, et j'en ai autant à voir des gens dégoûter les autres de ce qu'ils ont envie d'aimer par égoïsme et sectarisme. Pour ce qui est de la dictature du goût, au lecteur de donner le pouvoir au tyran ou d'affirmer sa liberté. Ça vaut pour les livres comme pour tout le reste. Lisez ce que vous avez envie de lire, jugez selon vos goûts et ne laissez personne parasiter vos opinions car si vous le permettez dans des domaines comme la culture ou les loisirs, rendez-vous compte de l'influence des dictats sur votre vie dans sa globalité, les conséquences sont lourdes quant aux choix de mode de vie, de profession, de religion ou d'engagement politique, vous finirez totalement vampirisé et manipulé.      

- On a évoqué les crossovers, le coffret Kiss, mais j'aimerais revenir un instant sur un comic que j'avais particulièrement apprécié : Se7en, la suite du film éponyme. J'ai l'impression que l'on a peu parlé de ce titre (mea culpa, bien que l'ayant acheté, lu et apprécié, je n'en ai pas parlé non plus à l'époque). Pourtant, il s'agit d'une exploitation assez réussie de l'univers du film. Est-ce que les ventes ont été finalement à la hauteur de tes espérances et, dans le cas contraire, comment expliques-tu cela ?

- Se7en était très intéressant car il constituait un prolongement direct du film, qui présentait les scènes de crimes mais ne faisait que suggérer les éléments passés. D'un autre côté, c'est un récit très dur, qui te met dans la tête du tueur, donne une légitimité aux tableaux. Mais veux-tu vraiment leur donner une légitimité, peux-tu te résoudre à donner raison à John Doe ? Le film se plaçait du côté des flics, l'histoire qui s'y déroule est injuste et révoltante justement parce que les actes du tueur sont ignobles et tu ne peux pas adhérer à son fonctionnement, tu n'es pas un psychopathe meurtrier, tu es quelqu'un de bon. Les ventes de la BD ont été confidentielles, je pense tout d'abord parce que peu de monde se souvient encore de Se7en et parmi ceux-là, peu étaient enclins à se replonger dans son univers, en particulier sous cet angle malveillant. 

- La tradition veut que je pose à tous les gens qui passent par les entretiens de ce blog une question précise qui clôt l'interview : si tu pouvais avoir un super-pouvoir, lequel serait-ce et pourquoi ?

- Maîtriser le temps, pouvoir le suspendre, le remonter, ce serait le kiff ultime. Retourner faire la foire dans les 70's, rouler une Chevy 57 neuve, voir ce qui s'est vraiment passé dans l'Histoire ou simplement faire "pause", comme dans le film Click et péter dans la figure des types qui te débectent. ;)

20 juin 2012

Bêtes de Somme : Mal de Chiens

Nos animaux de compagnie sont à l'honneur ce mois avec le premier tome de Bêtes de Somme.

Tout commence lorsqu'un sympathique Beagle se retrouve confronté à une... niche hantée ! Chaque nuit, transi de froid, il entend des hurlements et des lamentations. Pour lui venir en aide, les autres chiens du quartier décident de faire appel au Sage Berger, un spécialiste de l'ésotérisme dans la communauté canine.
Ce n'est là que le début d'aventures étranges que vont vivre Cador, le Husky, Dobey, le Doberman, Terry, le Jack Russel, Carlton, le Carlin, Bégueule, le Beagle et le chat Sans-Famille.
Les mystères vont s'enchaîner pour la petite troupe qui devra affronter les égouts et leurs hordes de rats, une pluie de grenouilles et même de pauvres chiens écrasés, revenus d'entre les morts.
Loin des regards humains, le monde animal cache bien des surprises...

A la base, Evan Dorkin, au scénario, et Jill Thompson, au dessin, ne pensent réaliser qu'un bref récit destiné à un recueil de Dark Horse basé sur les histoires d'épouvante. Mais après un accueil enthousiaste des lecteurs, les deux artistes vont rapidement étoffer l'univers de ce qui deviendra Beasts of Burden, avec de nouveaux épisodes de plus en plus longs et même une mini-série. Ce sont ces premiers comics (couronnés par plusieurs Eisner Awards) qui sont rassemblés ici, dans un très bel ouvrage publié par Delcourt.
Les aquarelles de Thompson sont tout simplement somptueuses. Inspirées d'illustrations à l'ancienne, du genre Club des Cinq, elles gardent tout de même une dimension moderne indéniable (les scènes de nuit, dans la neige, sont magnifiques) et permettent de donner à tous les animaux une personnalité bien définie qui les rend vite attachants.

Au niveau de l'intrigue, l'on peut être quelque peu étonné dans un premier temps, puisqu'il s'agit de fantastique tendance gentilles bestioles. Il ne s'agit nullement d'anthropomorphisme à la Grandville par exemple, ni d'épopées héroïques du genre Légendes de la Garde, mais bien d'animaux normaux, devant faire avec les contraintes imposées par leurs maîtres humains et dotés d'un langage propre. Chacun possède un caractère bien particulier (le râleur, l'intrépide, le peureux...) et leurs relations sont aussi émouvantes que parfois drôles.
A la rigueur, les auteurs auraient même pu se passer de l'intrusion du surnaturel tant la petite bande est charismatique et le monde réel déjà plein de dangers pour les quatre-pattes. Néanmoins, l'aspect paranormal est toujours plutôt bien amené et n'empêche nullement une dimension dramatique (les petits chiots perdus, le jeune garçon recueilli par la troupe) ou même amoureuse (Sans-Famille et Dymphna).

Pas moins de quatorze pages de bonus complètent l'ouvrage, avec une postface, un carnet de croquis, souvent commentés, et de jolies illustrations. Le tout est présenté avec une hardcover, elle-même illustrée malgré la présence d'une jaquette. La traduction est quasiment parfaite malgré une petite faute ("sympa" est invariable et ne prend jamais de "s") et la toujours aussi déraisonnable graphie 'y a (cf la fin de cet article).

Une excellente BD qui devrait convenir à tous les publics et en particulier aux lecteurs qui nourrissent une tendresse particulière pour nos amis poilus.

   

18 juin 2012

MDCU : Le Magazine

Un article un peu particulier sur un magazine numérique, certes perfectible, mais fort intéressant : celui de MDCU.

Vous l'aurez peut-être remarqué, il existe de plus en plus de blogs, sites ou podcasts consacrés aux comics. L'on peut y voir un regain d'intérêt plutôt positif mais aussi se perdre parfois dans une offre inégale et, il faut bien l'avouer, qualitativement très disparate.
En simplifiant, l'on peut séparer les sources d'informations en deux catégories : les chroniques, en général longues, si possibles documentées, rédigées par un seul auteur (Mystery Comics par exemple), et les news, de petits articles (ou souvent de simples reprises de quatrième de couverture ou de pubs), très nombreux, à l'intérêt discutable (sur un tas de sites). Ajoutons encore à cela des podcasts présentant, parfois, l'avis de gens qui n'ont même pas lus ce dont ils parlent (et d'autres heureusement plus honorables), et l'on aura un aperçu de la diversité de ce qui se fait sur le net autour des comics.

Le magazine de MDCU présente l'avantage, à mes yeux en tout cas, de jongler avec ces deux aspects (news et articles de fond), tout en leur donnant une forme agréable. Voilà un moment que des amis me conseillaient d'y jeter un oeil, c'est aujourd'hui chose faite et j'avoue que le bilan est plutôt positif et l'effort - consistant à sélectionner et agencer ce qui reste, sur un site, plus fouillis et aléatoire - louable.
Voyons cela plus précisément (en se basant sur le numéro #7).

Le magazine est disponible en trois versions : en .cbr (pour iPad et Android), en .pdf (pour PC) et en .pdf HD (pour bénéficier de liens dynamiques).
Il est divisé en cinq grosses parties comprenant :
- les comics dans l'Hexagone
- les comics aux USA
- la "culture" comics
- les adaptations
- le coin du fan

Dans tout cela, il y a forcément du bon et du moins bon.
En vrac, pour les "couacs", l'on peut citer un manque d'argumentation dans certaines parties (pourquoi les épisodes du Best Comics X-Men sont-ils "mauvais" ? pourquoi le "mauvais plan" du mois est-il sans intérêt ?), des erreurs flagrantes (The Boys n'est pas édité, malheureusement, par Urban), et des coquilles encore nombreuses (ce qui est dommage, surtout vu la qualité et la pertinence de certains articles, notamment celui, par exemple, sur l'arrivée en France des nouvelles séries DC).

Mais, et c'est bien là tout l'intérêt, il y a dans ce magazine de vraies bonnes choses, à la valeur ajoutée indéniable.
Je vous passe la motivation des intervenants, c'est un minimum. Toutefois, connaissant le temps nécessaire à la rédaction d'un article cohérent, dont on peut être satisfait, il m'apparait que l'équipe fournit un travail conséquent, encore complexifié par la mise en page nécessaire ou les différents formats à proposer.
Plus précisément, certains articles apportent un éclairage intéressant mais aussi un ton particulier, ce qui est l'essentiel dans ce genre de projet, où la manière de dire compte peut-être plus encore que ce qui est dit. Peut-être à la rigueur cela manque-t-il (et encore) d'explications parfois pour les novices.

Certaines approches et idées apportent par contre un réel plus, avec entre autres :
- le rapport de marché, qui permet de plonger dans la réalité économique, souvent méconnue, et, surtout, ne se contente pas de balancer des chiffres et des classements, mais prend le parti de pointer du doigt des éléments précis (pires ventes des grosses maisons, top des indépendants...),
- la Dream Team du mois, une sorte de confrontation entre vilains et héros, suite à une petite composition, totalement subjective, d'équipes imaginaires (un pur plaisir de gamin, mais aussi une occasion de découvrir ou se remémorer certains personnages secondaires) : fun et instructif,
- les MDCU Awards, qui constituent en fait une rubrique news étendue, dans laquelle l'on va retrouver des rumeurs, des parodies, des gens qui s'engueulent ou des infos un peu décalées...

On notera aussi dans ce numéro, parmi de nombreux articles, un gros plan sur Roger Stern (avec une foule d'infos à la clé) ou encore une tentative d'explication du domaine, complexe, des univers partagés et de la si crainte continuité.

Ma foi, pour un mag, gratuit, d'une trentaine de pages, on aurait tendance à penser par chez nous que ça vaut le coup de le télécharger. Légalement en plus. ;o)

Kick-Ass : la suite

La suite de Kick-Ass est disponible en librairie depuis quelques jours. Petit retour sur le "réalisme" façon Millar.

Dave Lizewski, adolescent fan de comics et peu populaire dans son école, continue d'endosser le costume de Kick-Ass, premier super-héros du monde réel. Alors qu'il est encore sous le coup de sa récente victoire contre deux boss mafieux, son entrainement se poursuit avec l'aide de la déjà expérimentée Hit-Girl.
Bientôt, le jeune homme fait des émules et est rejoint par de nouveaux apprentis héros, de tous âges.
La première équipe de super-héros, Justice Eternelle, naît alors.
De son côté, Red Mist, pour venger son père, décide de fédérer un maximum d'aspirant criminels. A la tête d'une petite armée, il pourra passer à l'action et s'en prendre aux proches de Dave...

Le même tandem est à l'origine de cette suite, l'on retrouve donc Mark Millar (Trouble, Superior, Superman, Wolverine, Nemesis, Wanted) au scénario et John Romita Jr au dessin.
La première partie de cette trilogie (cf cette chronique) avait fort bien démarré avant de s'écarter du postulat de départ - les déboires d'un "vrai" héros, sans pouvoirs - et de tourner à la farce, avec notamment l'intervention d'une petite fille peu crédible, sorte de Punisher version Ninja. Ce qui aurait pu être une habile réflexion sur l'héroïsme devenait alors un simple divertissement.
Cet aspect se retrouve bien entendu dans ce deuxième opus. Du réalisme revendiqué, il ne reste plus rien, ou en tout cas pas grand-chose. Entre le gamin commandant une horde de malfaiteurs, dont une ex garde du corps de Poutine (?!) et les improbables justiciers rejoignant Kick-Ass, difficile de voir autre chose qu'un simple pastiche des séries mainstream les plus connues, Avengers ou Justice League of America en tête.

Malgré tout, si l'on fait abstraction de cette vraie-fausse réalité et d'une certaine violence à la limite de la gratuité, ces quatre épisodes ne sont pas si désagréables, notamment le final, dramatique et mettant en cause tous les porteurs de masque, qu'ils soient ou non du bon côté de la loi.
Malheureusement, l'on sait maintenant que si Millar a souvent de bonnes idées, il ne parvient - ou ne souhaite - pas, en général, les exploiter sérieusement et se contente bien souvent de livrer de l'entertainment sans fond, un peu comme s'il ne voyait dans ses récits qu'une farce et dans ses lecteurs que de braves benêts, avides d'action sanglante et de quelques scènes osées. Un peu court en somme, même si l'auteur, en s'auto-complimentant et abusant de superlatifs sur les covers, tente désespérément de se convaincre qu'il écrit une pure merveille. Ou peut-être est-ce encore là le signe de son étrange humour et de cette vision si second degré qu'elle en devient parfois méprisante.

C'est du Millar.
Certains aiment.

+ action (& fun ?)
+/- pastiche
- Millar
- une idée de départ gâchée au-delà du raisonnable

   

12 juin 2012

Moon Knight : nouveau faux départ ?

Sortie demain de la nouvelle série consacrée à Moon Knight, un personnage qui a décidément du mal à se faire sa place dans le marvelverse.

Marc Spector s'est établi à Los Angeles. Là-bas, il produit une série télévisée basée sur... sa propre vie. Bien entendu, il continue à oeuvrer en tant que justicier sous le pseudonyme de Moon Knight. Et, justement, certains criminels, lassés par la surpopulation surhumaine de New York, viennent de débarquer sur la côte Ouest.
Le voilà donc obligé d'agir, inspiré par son récent statut de Vengeur et par la belle Maya, avec qui il rêve de faire équipe, voire plus...
Mais lorsque, comme Spector, l'on souffre de problèmes psychologiques importants, il n'est pas évident d'agir au mieux. Que ce soit avec les criminels ou les belles demoiselles.

Il arrive que Moon Knight soit comparé au Batman de DC, sans doute quelque peu à tort. En effet, même si Spector, comme Wayne, use et abuse de gadgets plutôt que de pouvoirs, il est évident que ce qui le caractérise le plus reste sa psyché, instable. Certes moins frappadingue qu'un Deadpool, et moins puissant qu'un Sentry, eux aussi rendus vulnérables (et comique pour le premier) par des soucis psychologiques non négligeables, il n'en reste pas moins le "cinglé" de service le plus "réaliste". Là encore, dans cette nouvelle version, écrite par Brian Michael Bendis (cf cette chronique revenant sur l'oeuvre de ce scénariste) et dessinée par Alex Maleev, l'on va s'attacher à nous décrire sa folie. Mais de manière trop superficielle.

Moon Knight n'a pas tellement de chance jusqu'ici au niveau de ses apparitions modernes. Après un excellent début par Huston et Finch, voici quelques années, la série avait peu à peu perdu de son intérêt. Pire encore, plus récemment, Hurwitz et Opeña avaient livré, pendant le Dark Reign, une histoire aussi ennuyeuse que conventionnelle sur bien des points.
Lorsque l'on annonce le duo Bendis/Maleev, du coup, l'on se surprend à rêver. Même si le tandem n'a pas forcément toujours été brillant (l'on se souvient de l'insipide Halo, ou du très fade Spider-Woman tendance semi-animation), il reste quand même auréolé d'un run légendaire sur Daredevil et d'un récent et très bon Scarlet. Et puis c'est Bendis, merde !
Donc on s'attend à un coup de génie, ou à une sombre connerie, expédiée à la va-vite par un type surchargé de boulot et à court d'inspiration. Et en réalité... le résultat est en fait mitigé.

Il faut savoir que la série a été arrêtée aux Etats-Unis après le douzième épisode. L'opus dont il est question ici en contenant sept, l'on a déjà donc fait plus de la moitié du chemin.
Mais voyons tout d'abord les points positifs, car ils existent.
Le vague vrai-faux rappel des origines de Moon Knight est plus qu'excellent et réserve la première bonne surprise du comic. Le personnage reste bien entendu ancré dans la continuité, avec des allusions au groupe des Secret Avengers (sans que cela soit gênant si l'on n'a pas lu la série). Et, joie, bonheur et crise d'apoplexie, Echo est de la partie ! Rappelons que la fascinante Maya est l'héroïne de ce qui reste, à mon sens, comme le plus beau et le plus intelligent arc jamais écrit (par l'immense David Mack) pour une série mainstream (cf cet article).
Et notons qu'il y a une ou deux répliques fort drôles. Sur autant de pages, ce n'est pas le bout du monde, m'enfin...

Dans le moins bon, il y a tout le reste, et ça fait beaucoup.
Tout d'abord, le personnage de Spector est, si l'on fait exception de sa folie et de quelques trop rares vannes, totalement lisse. Or, c'est, je le crains, le pire moyen de traiter, narrativement, une maladie, fusse-t-elle mentale : ne garder, du personnage, que cette (mauvaise) particularité. On en vient même à se demander comment Maya arrive à le trouver ne serait-ce que sympa.
La dimension purement psychologique, très importante donc ici, semble également relativement mal traitée, voire carrément maltraitée, ce qui est tout de même étonnant pour du Bendis. La folie de Spector est très aseptisée (les Vengeurs imaginaires, qui lui donnent des conseils) et finalement mal retranscrite, sans presque aucune angoisse réelle qui en ressort. Or, il ne s'agit pas d'un Wade Wilson, mais d'un type en souffrance, dont il aurait été intéressant de retranscrire les affres.
Même Maya, pourtant porteuse d'infinies possibilités, fait office de rôle secondaire.
De ce qu'il était permis d'attendre de cette rencontre entre deux êtres aussi forts que fragiles, dépassant leur handicap pour démontrer qu'ils peuvent agir, malgré lui, au mieux, il ne reste rien. Et, même d'autres développements, plus légers, comme les moeurs hollywoodiennes et les aléas de la conception d'une série TV, sont complètement inexploités.

Au final, difficile de s'enthousiasmer pour un titre qui aurait pu faire date et qui, malgré tous les atouts dont il disposait, n'a pas su convaincre en les mettant en avant.
Et si même les personnages secondaires, sous la plume de bons auteurs, ne peuvent insuffler un peu de nouveauté, alors, à quoi bon les utiliser ?

Décevant.

Les personnages féminins tiennent le haut du pavé de la scène comics

De très bonnes choses actuellement, ou en prévision, en ce qui concerne les comics mettant en scène des héroïnes, cela valait bien un petit rappel  de ce qu'il est vivement recommandé de ne pas rater.

On commence par la réédition, chez Akileos, du premier tome de Courtney Crumrin : Les Choses de la Nuit (cf cette chronique). L'éditeur nous propose cette fois un petit format, plus pratique, mais surtout une fort belle version colorisée.
Une bonne occasion de découvrir, si ce n'est déjà fait, l'excellente série de Ted Naifeh, mettant en scène une petite fille très particulière, franchement misanthrope même, et un univers fantasy séduisant.

C'est le moment de signaler également que le premier tome, période "renaissance", de Catwoman, dont je vous ai parlé le mois dernier en avant-première, est maintenant disponible. Un ouvrage idéal pour faire connaissance avec Selina Kyle et qui fait partie des très bons titres des New 52 de DC Comics.

Toujours chez DC, et donc Urban Comics, un petit mot sur Batwoman, qui sera à l'honneur au mois d'août avec deux tomes librairie. Le tome #0 sera une réédition, plus complète, de Batwoman : Elegy, et le tome #1 sera sa suite directe ; Batwoman : Hydrology.
Dans les deux cas, un récit accessible, bien fichu et appuyé par de superbes planches. Et question charisme, la jolie Kate Kane, assez différente de l'archétype féminin habituel, n'a rien à envier à un Batman !

Et puis comment ne pas terminer avec Jeanne Dark, une jeune magicienne que vous avez peut-être eu l'occasion de découvrir, en numérique, chez WEBellipses. L'auteur, Gregory Lê, livre dans cette série des scènes oniriques ainsi qu'une représentation graphique de la magie qui sont pour le moins fort agréables à l'oeil. Signalons, en plus, qu'une version papier des premiers épisodes a vu le jour récemment.

Loin des potiches gentiment sexy censées contenter, par leur seul physique, le lecteur avide de formes généreuses, les sorties actuelles nous offrent une vraie bouffée d'air frais, avec des personnages féminins bien écrits, dont la caractéristique principale n'est pas simplement leur sexe. Ce n'est pas forcément nouveau (Terry Moore et son Strangers in Paradise avait déjà brisé bien des tabous et mis la barre très haut qualitativement), mais il est peut-être bon de rappeler de temps en temps que de vraies belles pépites se cachent dans les séries mainstream "secondaires" ou les publications plus confidentielles, et qu'un personnage, pour être fort, n'a pas - ou plus - besoin d'être une mâle montagne de muscles.

05 juin 2012

Feynman

Un roman graphique particulier aujourd'hui puisque consacré à l'immense et génial Feynman.

Le petit Richard est intelligent, et diablement curieux ! Son père lui parle de dinosaures, de la nature, des règles qui sous-tendent le monde. Et Richard est insatiable. La chimie, les mathématiques, la physique, tout lui semble fascinant et merveilleux.
Bientôt, il sera diplômé du MIT. Plus tard, il obtiendra le prix Nobel.
Mais avant la consécration - et ses inconvénients - il y aura une formidable aventure, du projet Manhattan à la navette spatiale, en passant par l'électrodynamique quantique, mais aussi la samba, le dessin ou encore la calligraphie.
Cet homme exceptionnel, au charisme évident, à l'humour subtil, aura été également un professeur brillant et un vulgarisateur de talent.
C'est son histoire qui est contée ici.
C'est aussi une épopée qui parle du sens du monde, de ses rouages, de ce que l'on en sait et de ce que l'on est prêt à faire pour comprendre une équation ultime qui, peut-être, nous échappera à jamais.

Le titre de l'ouvrage semble bref, peut-être même peu inspiré, mais que peut-on vraiment accoler à Feynman qui ne soit pas déjà contenu dans ce nom et qui n'en ternisse pas l'éclat ? Pas grand-chose, à l'évidence. Il fait partie de ces rares êtres dont le nom seul est déjà en soi une promesse, porteuse de rêve et de découvertes. La lourde tâche de raconter Feynman incombe ici à Jim Ottaviani, pour le scénario, et Leland Myrick, au dessin.
Ce que l'homme a apporté à la science est bien entendu crucial, mais son parcours est tout aussi intéressant, tout comme d'ailleurs sa personnalité, attachante et finalement éloignée de l'idée que l'on pourrait en avoir a priori. Car Feynman est une sorte de génie facétieux, pensant en dehors des conventions. Il va ainsi prendre la défense du patron d'un bar topless, où il a ses habitudes, lorsque celui-ci aura des ennuis avec la justice et que les notables s'empresseront de s'éclipser. Il va également, à Los Alamos, mettre sur les dents la sécurité militaire en s'amusant à démontrer qu'il peut forcer les serrures de tous les coffres-forts (il apprend la serrurerie pour l'occasion), ou encore en demandant à son épouse de lui adresser des courriers codés, dont il ignore la clé. Il se "contente" de cracker le code à chaque lettre...

Oui, ce type n'est vraiment pas commun. A travers ses interrogations, sa réflexion, l'on aborde également la philosophie (qu'il déclare, comme beaucoup de matières littéraires, ne pas beaucoup apprécier, alors qu'il la manie avec une rare acuité), la déontologie, l'enseignement... et dans tous ces domaines, Feynman fait preuve d'une grande honnêteté intellectuelle et d'une intégrité basée sur le bon sens et la logique, intégrité qui le poussera d'ailleurs, au sein de la commission enquêtant sur l'accident de la navette spatiale Challenger, à produire ses propres conclusions, mettant en cause le management dangereux qui avait fait fi des avertissements des ingénieurs.
Une partie de l'ouvrage, vers la fin, s'attache à expliquer la QED (la fameuse électrodynamique quantique citée plus haut) de manière très visuelle, ce qui reste tout de même ardu (s'il suffisait d'une BD pour expliquer ça, les mecs se feraient pas chier à l'étudier pendant des années) mais permet de démontrer, notamment à certains enseignants, qu'il ne faut pas confondre l'importance de la matière et l'aridité des moyens de transmission du savoir. La vie personnelle de Feynman est évidemment abordée également, et le regard, lucide, voire touchant, qu'il pouvait avoir sur certains évènements est très bien rendu par les auteurs.

Ce livre est édité en français par La Librairie Vuibert, qui nous avait déjà gratifié, dans un genre très similaire, du très bon Logicomix. La traduction est globalement bonne si l'on excepte une manie, désagréable, d'utiliser d'étranges graphies pour "rendre" le ton du langage parlé, du genre "passsque" ou "quessa veudire ?". Difficile de comprendre un tel choix, d'autant que, phonétiquement, une forme plus classique ("qu'est-ce ça veut dire ?") se prononcerait exactement de la même manière. Pas besoin d'inventer quand on a déjà les bons outils sous la main. Signalons également une double négation qui fausse le sens d'une phrase ("Je ne m'attendais pas à ce que personne ne vienne avant des années."). Le reste est tout à fait correct, ce qui n'est pas si mal pour 250 pages.
Une bibliographie commentée, plutôt exhaustive, complète l'ouvrage.

Bien fichu et passionnant.
Très vivement conseillé.