31 juillet 2012

A Flingue et à Vapeur

Voici une chronique un peu particulière puisqu'il s'agit de l'un des articles que j'ai eu la chance de pouvoir rédiger pour le webzine de WEBellipses durant cette première saison. Quelques modifications mineures, rendues nécessaires par le changement de support, ont été apportées. 
Nous voilà donc parti pour un petit voyage, tout à fait subjectif, à travers le steampunk et le western. 

Le steampunk est un genre à part dont on peut retrouver les racines aux sources de la littérature populaire d'aventure et de science-fiction, que ce soit à travers La machine à explorer le temps, de H. G. Wells, ou Vingt mille lieues sous les mers, de Jules Verne. Ce type de récit s'est également décliné à la télévision ou au cinéma (Les Mystères de l'Ouest, repris il n'y a pas si longtemps sur grand écran sous le titre original Wild Wild West), mais en quoi consiste-t-il exactement ?

Tout simplement à explorer une voie technologique différente et son impact sur l'évolution du monde. Dans le steampunk, comme son nom l'indique, la vapeur est reine. En tant que source d'énergie s'entend. Les moteurs à combustion interne ne sont pas inventés et l'électronique (voire l'électricité) est absente, ce qui entraîne une évolution vers le gigantisme (et non la miniaturisation).
Le tout s'accompagne d'une esthétique victorienne, avec une dominante des boiseries et du laiton. Un look d'ailleurs utilisé de nos jours pour "recouvrir" des machines bien modernes mais au design rétro (téléphones ou pc). Après tout, cela a sans doute plus de charme que le plastique.
Mais intéressons-nous de plus près à la vapeur. Son usage intensif est-il réellement concevable ? Eh bien contre toute attente, l'idée n'est pas si folle et les performances parfois étonnantes. Son emploi remonte à l'antiquité où, déjà, Héron d'Alexandrie (un grec fort en maths et particulièrement imaginatif) invente l'éolipyle, une machine à vapeur et à réaction. Un simple gadget à l'époque, mais le principe étonne.
Si par la suite c'est surtout le bateau à vapeur qui restera dans les mémoires du grand public, peu de gens connaissent les performances de la vapeur appliquée aux débuts de l'aviation. Ainsi, le célèbre ingénieur Clément Ader inventera un moteur ultraléger à vapeur (destiné à la base aux dirigeables) qui s'avère remarquable au niveau des performances : 20 cv développés pour un poids total de 35 kg alors que, dans le même temps, le moteur à essence des frères Wright fournit seulement 12 cv pour 63 kg. A l'époque, la logique penchait donc vers l'emploi de la vapeur...

Citer Ader n'est pas innocent car ses prototypes (bien réels) d'avions ne dépareraient pas dans une uchronie steampunk, que ce soit l'Eole ou le Zéphyr, dont l'architecture des ailes était basée sur celles d'une... chauve-souris.
La fiction est donc largement inspirée par la réalité dans ce cas précis. Réalité qui, en retour, s'inspire ensuite de la fiction, comme pour la réalisation du téléctroscope reliant Londres à New York. Quel est donc cet étrange engin ? Une sorte de télescope, imaginé au XIXème siècle par Alexander Stanhope St George, qui devait permettre aux habitants des deux villes de pouvoir s'observer grâce à un tunnel passant sous l'Atlantique et utilisant un ingénieux système optique. Des travaux auraient même débuté pour creuser le fameux tunnel qui, évidemment, ne vit jamais le jour. Le téléctroscope existe pourtant bel et bien aujourd'hui. Si techniquement le tunnel a été remplacé par des caméras (ça coûte quand même moins cher), l'artiste qui a construit l'engin a par contre conservé son aspect rétrofuturiste, l'énorme appareil semblant plonger sous la terre pour parcourir les milliers de kilomètres qui séparent les deux villes. Un projet scientifique avorté est donc ici récupéré par l'art, preuve que rien ne se perd vraiment tout à fait. 

Dans Steam West, l'une des séries originales publiées par WEBellipses, il est question de cette évolution technologique si spéciale mais également d'un cadre particulier, celui des grandes étendues et de la violence de l'Ouest sauvage. Un peu comme si Jonah Hex rencontrait Grandville ou La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.
Nous avons bien des desperadoes, des six-coups et des saloons enfumés, mais le tout rehaussé par des diligences à vapeur, de gigantesques dirigeables et l'envoyé robotisé du président Lincoln ; un marshal d'un nouveau genre.
Finalement, deux univers qui étaient destinés à se rencontrer et dont le mariage s'avère des plus réussis. D'un côté un progrès inquiétant, fait de machines au potentiel destructeur parfois sidérant, de l'autre un Far West dans lequel cohabitent des pionniers à l'esprit aventureux et les pires canailles qui puissent exister. Un cocktail qui se devait d'être détonnant.

Voilà qui nous amène directement à l'autre aspect de cet article : les flingues. Et pas n'importe lesquels puisque ce sont ceux que manipulèrent Wild Bill Hickok, Wyatt Earp ou Billy the Kid. Des types dont le destin a sans doute été enjolivé par pas mal d'oeuvres de fiction (encore que la tendance actuelle tende vers plus de réalisme, comme dans la série TV Deadwood) mais qui ont tous existé, qu'ils aient été du bon ou du mauvais côté de la loi (un concept de toute façon fluctuant, surtout à l'époque).
Plus que toute autre épopée, la conquête de l'Ouest a généré des légendes empruntées au réel. Peut-être parce qu'elle a été menée par des hommes (et des femmes !) d'une autre trempe (je ne parle évidemment pas ici des conquêtes militaires menées par les armées anglaises, françaises ou espagnoles mais des aventures individuelles venues bien plus tard). 
Ne l'oublions pas, tous ces gens venaient d'Europe. Qu'ils soient irlandais, anglais, polonais, allemands, français, espagnols ou italiens, ils devaient quitter non seulement leur pays d'origine, mais aussi leur continent, pour se lancer dans une traversée en bateau, longue et hasardeuse. Arrivés sur place, il fallait en plus pour certains entamer un voyage de plusieurs milliers de kilomètres, en quête de terres cultivables ou de filons d'or. Il fallait affronter les bandits, les indiens, les déserts et les montagnes, la sécheresse ou la dureté de l'hiver, le tout sans forcément les vêtements appropriés et avec des soins médicaux qui tenaient souvent plus du charlatanisme que du simple bon sens. Et une fois un petit lopin de terre déniché, que ce soit dans les Black Hills, sur les plaines du golfe du Mexique ou à l'ouest des Rocheuses, si l'on avait survécu aux flèches, aux abrutis avinés, aux maladies et à la fatigue harassante, il fallait encore construire une maison de ses mains !
Mais qui, quelle bête de somme, quel fou pourrait envisager un tel périple de nos jours ?
  
Bien entendu, certains, si ce n'est la plupart, étaient plus poussés par le désespoir que l'appât du gain ou le goût du risque. Beaucoup fuyaient la famine, la pauvreté et, même si cela peut paraître paradoxal, la violence (éternel mythe du ciel "plus bleu" ailleurs). N'oublions pas également les asiatiques, surexploités, notamment lors de la construction du premier chemin de fer transcontinental, un projet pharaonique mais vital pour l'économie et le développement du pays. Et bien entendu les Noirs, déracinés, qui vont connaître l'esclavage (qui, contrairement à une idée reçue, ne débuta pas avec les européens et américains mais ne les disculpent pas pour autant de cette honteuse pratique). Et ajoutons au lot les premiers concernés, les amérindiens, un peuple multiculturel, sans doute pas parfait comme l'on tente parfois de nous le faire croire en ressassant le mythe du "bon sauvage", mais bien plus riche et évolué (socialement et humainement) que ce que l'image d'Epinal classique en fera pendant longtemps.
Dans un tel contexte, comment ne pas aboutir à des hommes d'exception ? Avec un tel niveau de souffrance, de peur, de violence, de totale incertitude quant à l'avenir, comment ne pas admirer, et finir par considérer comme des héros, certains des acteurs de cette époque ? Surtout lorsqu'ils se distinguent et dépassent leur condition d'êtres malmenés par la vie pour devenir des légendes.

Ce qui fait l'héroïsme véritable, les amateurs de comics le savent bien, ce n'est pas un grand pouvoir mais un sacrifice. Une douleur primaire. Une perte. Et l'éternelle lutte contre le désespoir. Voilà sans doute pourquoi, en partie, ces hommes furent - et continuent - d'être adulés ou, au moins, de fasciner, alors qu'ils étaient plus souvent imbibés de whisky qu'en train de sauver la veuve et l'orphelin.
Cowboys, indiens, esclaves, shérifs et hors-la-loi fascinent parce que, inconsciemment parfois, nous sommes impressionnés par ce qu'ils ont affronté.
Et, même si le mélange de la vapeur et de la fumée des colts brûlants nous masque un temps la vue, nous savons que derrière, il existe une réalité qui dépasse les poncifs, la technologie ou le regard trop tendre des poètes. Derrière se déroulent des drames totalement humains. A base de gestes maladroits, de regards troublés, d'esprits échauffés... et, pour gérer tout cela, faute de mieux, un putain d'auteur !
Ouep.
Le sacré totem qui dirige les balles et permet aux pires piliers de comptoirs de marcher plus ou moins droit.
Et aux immenses machines à vapeur de s'envoler vers l'azur d'un ciel synonyme de liberté et de progrès.

Et qui permet aussi, ne l'oublions pas, de rendre crédibles les hommes et femmes qui actionnent les machines, pressent les détentes, s'écroulent dans la poussière ou disparaissent dans le soleil couchant, une fois leur forfait ou leur acte héroïque accompli.
Ces gens-là s'en vont toujours vers l'Ouest. Ils pensent y trouver le repos ou la richesse, ils savent en tout cas qu'il n'y a rien de bon pour eux ici. Un peu comme s'ils étaient des parias, condamnés à courir le monde sans jamais y trouver leur place.
Quoi de plus moderne en somme que cette sensation, fugace mais terrible, de n'être pas tout à fait au bon endroit ? D'être dépassé par la technologie ? De vivre dans un monde violent, sauvage, dont on ne comprend plus les règles ?
Steampunk et Western, loin d'être des genres appartenant simplement à l'Imaginaire ou à l'Histoire, sont peut-être les vecteurs d'une souffrance éternelle qu'il est plus facile de transposer ailleurs. Pour des causes purement romanesques, sans doute.
Par pudeur, probablement aussi.

Merci à Guillaume Matthias pour son aimable autorisation de reproduction.


Les BD WEBellipses disponibles sur Android via bdBuzz


Les publications WEBellipses, dont je vous ai déjà parlé ici à plusieurs reprises (cf quelques planches dans cet article) et qui n'étaient jusqu'à présent disponibles que sur les iPod, iPhone et iPad, sont maintenant accessibles sur les tablettes Android !

Les heureux possesseurs de tablettes tactiles tournant sous Android vont donc pouvoir enfin avoir accès à des séries comme VHB, Bertrand Keufterian, Jeanne Dark, Steam West ou encore Rage, Fléau des Démons.
Pour cela, il suffira de passer par bdBuzz et leur propre application.

A cette occasion, la pagination des épisodes des séries concernées sera revue à la hausse, un changement de format dû à l'évolution de l'offre WEBellipses pour la saison prochaine et à l'abandon, un peu forcé, du rendez-vous hebdomadaire (plus d'informations ici).

Que vous ayez une Nexus, une Archos ou une Galaxy (la liste n'est nullement exhaustive), vous voilà paré pour faire le plein de comics "french touch" et vous détendre sur la route des vacances ou à la plage. Ou confortablement installé chez vous si vous avez horreur des voyages. ;o)

29 juillet 2012

Du dialogue et de sa retranscription

Petite réflexion sur l'une des difficultés rencontrées en BD : faire cohabiter les particularités du langage parlé tout en respectant les impératifs de l'écrit.

L'essentiel du texte d'une bande dessinée, la plupart du temps, est composé de dialogues, élégamment placés dans ces si pratiques bulles, aussi appelées phylactères. Or, mine de rien, ces textes posent un problème relativement complexe puisqu'ils sont censés retranscrire un langage parlé alors que, bien évidemment, par nature, ils appartiennent tout de même au monde de l'écrit.
Comme la narration, les dessins ou même la colorisation, les dialogues, ou du moins la manière de les retranscrire, ont évolué dans le temps, s'adaptant aux mœurs, à l'évolution de la société et aux nouvelles habitudes linguistiques.
Ainsi, par exemple, bien que le style ait son charme, il est rare de nos jours de trouver encore des dialogues "à la Hergé". Des choses du style "Allons Capitaine, nous ne pouvons agir ainsi." ou "Eh bien mon vieux Milou, nous l'avons échappé belle !" ont un côté trop lisse, trop policé pour faire jeu égal avec les formes modernes les plus couramment rencontrées. 

La tendance est en effet à un réalisme cru, ne cherchant plus à masquer les imperfections de l'échange oral. Les méthodes pour parvenir au résultat souhaité peuvent cependant être discutées. L'une d'entre elles, souvent employée chez certains éditeurs, consiste en fait à se débarrasser de l'adverbe de négation "ne".
"Je ne sais pas" devient ainsi "je sais pas".
Une autre technique, là encore courante, s'appuie sur une forme d'élision "sauvage", non nécessaire.
Le "je sais pas" précédent se transformant alors en "j'sais pas" (ou pire encore, "chais pas", que l'on rencontre trop souvent).
L'on peut également éliminer carrément un mot ("Faut que j'y aille" --> exit le pauvre "il") ou le charcuter ("m'man" à la place de "maman").
Comme on peut le voir, la tentation ultra-réaliste dans la retranscription conduit toujours à une dégradation volontaire du texte. Et c'est à ce moment que surviennent les effets pernicieux.

Tout d'abord, il ne faut pas confondre vraisemblance et réalisme. Un récit doit toujours être vraisemblable, mais le réalisme est une autre exigence, souvent superflue, voire néfaste lorsqu'elle va se nicher dans des détails très secondaires.
Ensuite, la nature même de l'écrit, même sous forme de dialogue, impose des règles. Celles-ci ne sont pas faites uniquement pour emmerder les enfants à l'école et remplir les poches des correcteurs. Elles permettent notamment de conserver un certain confort au niveau de la lecture. En effet, il n'est rien de plus désagréable que de lire, voire de déchiffrer, un texte exagérément dégradé. Tout simplement parce que nous sommes habitués à lire une forme codifiée et "propre". Dans les romans par exemple, domaine résistant où un dialogue est encore rarement dégradé inutilement.
L'erreur qui peut être faite est de confondre ce que l'on entend à l'oral et ce que l'on s'attend à lire à l'écrit. Même si certaines personnes optent oralement pour un "j'sais pas" (c'est loin d'être une généralité), elles ont l'habitude de lire "je ne sais pas". Et la première idée qui vient à la lecture d'un texte exagérément dégradé, ce n'est pas que le personnage parle d'une manière réaliste, mais que le texte est mal écrit.

Prenons tout de même l'hypothèse du réalisme recherché à tout prix. Toute règle ayant ses exceptions, la grammaire peut en accepter également. Il est évident par exemple que les hillbillies arriérés de Deliverance, vivant en cercle fermé dans leur trou paumé, ne vont pas s'exprimer comme un avocat new-yorkais. Mais justement, c'est bien parce qu'il existe des exceptions, d'ailleurs utiles et efficaces, qu'elles ne peuvent devenir la règle.
Car, si l'on impose à l'avocat un langage déjà dégradé, que nous restera-t-il comme option pour notre brave joueur de banjo amateur de cris de cochon ? 
Un autre effet pervers d'une généralisation de la dégradation tient dans ce que j'appelle la "dégradation par association". Comme dit précédemment, l'on perçoit souvent une dégradation du texte comme ce qu'elle est (une dégradation du texte) et non un dialogue réaliste, parfaitement retranscrit. Mais, inconsciemment, cela a tout de même un effet sur la perception que l'on a du personnage concerné. Plus le texte sera dégradé, plus le personnage apparaîtra comme peu cultivé, grossier, gauche, bref, des sensations que l'auteur était loin de vouloir faire passer. Si pour un jeune enfant, un "j'sais pas" passera fort bien, pour un adulte censé être instruit, cela n'apporte rien, au contraire, cela contribue à le crétiniser.

Et l'on en vient au meilleur, la capacité du cerveau à adapter ce que l'on lit.
Rgerazde, vuos aellz ters bein cmoenprde cttee prhsae.
Vous n'avez pas mis deux heures, ni deux minutes, pour déchiffrer la phrase ci-dessus. En réalité, vous l'avez lue correctement instantanément. Cela vient du fait que votre cerveau (et ses nombreuses routines inconscientes) est habitué à remettre de l'ordre dans l'anarchie ambiante, en se basant sur les formes précédemment rencontrées.
De la même manière, il n'y a aucun risque à "sur-écrire" un dialogue, tout simplement parce que "je ne sais pas" n'est pas perçu par le cerveau comme une forme soutenue du langage oral mais comme une forme normale du langage écrit. 
Il vaudra toujours mieux, dans un dialogue, privilégier la forme correcte de la phrase plutôt que l'éventuel respect d'une très aléatoire habitude orale. A plus forte raison si l'on ne souhaite rien faire passer de particulier en dégradant la forme, car celle-ci, par association, dévalue le "niveau" du personnage également.

Imaginez que vous lisiez cet extrait de dialogue :
"Je ne sais pas où tu as été pécher cette idée, mais je t'assure que tu te plantes complètement."
Cette phrase est-elle facile à lire ? Je serais tenté de répondre oui. Vous renseigne-t-elle sur le personnage ? Aucunement. Impossible de dire s'il s'agit d'un psychopathe, d'un professeur de tennis neurasthénique ou d'un gentil grand-père.
Voyons maintenant celle-ci :
"J'sais pas où t'as été pécher c't'idée, mais j't'assure que tu t'plantes complètement."
La phrase n'est déjà plus si agréable à lire, mais surtout, elle induit une dégradation de l'image du personnage, quel qu'il soit. L'on ne se dit pas que c'est la manière correcte de retranscrire l'oral, mais simplement que le personnage parle bizarrement. Ici, le procédé est volontairement exagéré, mais la simple disparition répétée de l'adverbe "ne" peut, à terme, générer la même impression.

Bien entendu, rien de tout cela n'est gravé dans le marbre. Il s'agit d'une réflexion menée en tant que lecteur, auteur et correcteur et, de toute façon, la licence poétique permet presque tout. Cependant, un récit se doit d'être cohérent et, pour cela, il est nécessaire de comprendre et maîtriser certaines techniques. Le dialogue est l'une d'entre-elles, qui s'avère d'ailleurs cruciale en BD. 
Dégrader un texte est une possibilité, qui convient parfaitement à de nombreuses situations (personnage inculte, très jeune, bourré, soumis à un stress intense, ayant un accent particulier, etc.), mais il n'est pas possible, pour des raisons de confort de lecture et de "faux" message envoyé au lecteur, de faire de ces exceptions une pratique constante.
Tout comme un roman lu à la télévision reste... une émission de télévision, un dialogue retranscrit dans une BD reste de l'écrit. Et les conventions qui régissent ce domaine sont, pour la plupart, aussi logiques qu'indispensables. Les contourner est toujours possible, mais il faut alors se demander si l'incartade est nécessaire, si elle sera bien comprise et, surtout, si elle n'induira pas d'effets négatifs dont il est inutile de s'encombrer.
Car un bon dialogue écrit n'est pas une bonne retranscription phonétique mais... simplement un bon dialogue. Et, sans verser dans l'emphase ou la rigidité, il se doit de servir le propos au mieux, sans paraître daté ou excessivement grossier.
Dans le doute, il sera toujours préférable de trop "bien" écrire, cela ne nuira nullement au personnage. Opter pour une dégradation qui ne s'impose pas et n'apporte rien aura par contre d'éventuelles conséquences désastreuses, en plus d'un aspect mal dégrossi qui nuira de toute façon à la lecture.

Lorsque l'on souhaite donner du cachet à une maison, l'on n'endommage pas ses murs à coups de masse. Les gens n'y verraient que des murs endommagés et non l'allusion à une époque, même lointaine et agitée. 
La langue est identique. Elle peut exprimer bien des nuances, mais les nuances s'obtiennent rarement à coups de marteau ou de hache. Elles proviennent des recherches, de l'expérience, d'un certain savoir-faire et, parfois aussi un peu, du talent qui consiste à faire croire qu'entre les mots, il se passe réellement quelque chose.

"Le bistrot est utile à un dialoguiste, mais il y a un risque : l'alcoolisme."
Michel Audiard




25 juillet 2012

Libé ? Non merci...

Pour une fois, voilà un article basé presque entièrement sur une image. Une réponse à une "Une" abjecte (que vous pourrez trouver dans les kiosques) d'un torchon épouvantable, qui, avec d'autres, distribue bons points et condamnations, sans enquêtes, sans travail véritable, sans le plus petit début d'un commencement de réflexion.

Ce pseudo-journalisme, écœurant jusqu'à la nausée, attire l'œil, frappe vite, mais n'atteint pas le but qui devrait être le sien : éclairer, faire la chasse aux amalgames faciles, donner à réfléchir, sur le long terme, et non à condamner, dans l'urgence.

Comment peut-on avoir une carte de presse, pire, travailler dans un journal important, et faire écho aux pires idioties et aux rapprochements qui, dans un autre contexte, seraient taxés de "propos de bistrot" ?

Comment un medium, connu et reconnu (avec ses opinions, bien entendu, là n'est pas la question), peut-il en venir à un tel niveau de bassesse, de racolage et de "petit coup" à la Morandini ?

Je ne sais pas si le cinéma américain, ou nos BD, sont catastrophiques, mais j'ai une idée, assez juste je pense, sur l'état navrant d'une bonne partie de la presse française...


Quelques liens donnant matière à réflexion sur les idées véhiculées par la presse :




Pour se moquer un peu de la manière dont les media voient la pop culture :


Pour se rendre compte de la diversité proposée par les auteurs de comics :


Comme quoi on n'en veut pas forcément aux journalistes, même de gauche :

Thor : Mythes et Mystères

Le point sur les séries contenues dans Thor #1, l'une des nombreuses nouvelles revues de Panini.

Après Spider-Man #1 et Avengers #1, titres faisant partie du relaunch général lancé par Panini, nous nous intéressons aujourd'hui au sommaire de Thor.
C'est bien entendu en toute logique que The Mighty Thor ouvre le bal. Matt Fraction est au scénario, Pasqual Ferry aux crayons. Après les évènements de Fear Itself, Thor est de nouveau considéré comme mort (rappelons-nous son précédent retour "inattendu", dans Marvel Heroes #7) mais, surtout, les habitants des neuf mondes sont condamnés à vivre ensemble à Asgardia.
Belles planches et une idée assez originale puisque Freya, Gaïa et Idunn, triumvirat au profit duquel Odin a abdiqué, décident de tenter de bâtir une république. Un peu de politique chez les dieux, pourquoi pas ?

On poursuit avec The Defenders #1, réunissant le Silver Surfer, Hulk, le Dr Strange, Namor, mais aussi d'autres héros se joignant au quatuor classique. Pour le moment, Matt Fraction, que l'on retrouve au scénario, appuyé ici par Terry Dodson au dessin, s'attache surtout à présenter les personnages et à constituer l'équipe. Un bon choix de série, accessible, et dont la thématique mélangeant magie et mystères convient bien à la revue.

Loki s'invite également dans ces pages avec Journey into Mystery, un titre qui, lui aussi, fait la part belle au cosmique et à la mythologie. La scène d'ouverture, très réussie, présente d'ailleurs, dans l'Ambassade de l'Infini, une belle brochette de Seigneurs de la Peur.
Entre possessions démoniaques, rêves prémonitoires et symboles ésotériques, l'on reste dans les domaines chers aux Asgardiens ou à ce bon Dr Strange. Reste que Loki, enfant, a sans doute moins de charisme que sa version adulte et il n'est donc pas étonnant qu'il se fasse un peu voler la vedette par Daimon Hellstrom.
Le scénario est de Kieron Gillen, les dessins de Richard Elson.

Enfin, l'on termine par deux épisodes de Avengers Academy (cf, entre autres, cette chronique). Là, il y a déjà moins de rapport avec les séries précédentes, mais AA étant sans doute l'un des meilleurs titres Avengers (voire même plus largement Heroes) du moment, il sera difficile de s'en plaindre.
Les professeurs de l'académie décident de faire appel aux mutants de Cyclope, et plus précisément aux talents de Magneto, afin de mener une enquête sur la mort (ou la "panne", question de point de vue) de Jocaste. Inutile de dire que Quicksilver ne voit pas cela d'un bon oeil.
Le scénario est l'oeuvre de Christos Gage, les dessins sont de Sean Chen et Tom Raney.
Toujours du très bon niveau, avec une intrigue solide et une grande importance accordée à la psychologie des personnages et à leurs relations. Notons ici l'arrivée (et la très drôle présentation) de X-23.

Au final, voilà une revue à la composition cohérente qui, contrairement à la plupart des autres, mérite son numéro #1 en offrant plusieurs véritables débuts d'histoires. La VF est en plus de bonne qualité. Pour peu que l'on soit sensible à la mythologie et au surnaturel, l'achat vaut véritablement le coup, surtout avec la valeur ajoutée apportée par la fraîcheur de Avengers Academy.

De toute la ribambelle de nouvelles revues Panini, celle-ci se place largement en tête, tant dans la conception que la qualité du contenu.



23 juillet 2012

Folie, Batman et second amendement

La semaine dernière, à Denver, un homme armé a fait feu sur le public d'un cinéma dans lequel était diffusé le dernier Batman, causant 12 morts et de nombreux blessés.
Au-delà de l'horreur légitime que peut susciter un tel acte, voyons un peu comment les media le présentent en nous attardant sur deux aspects particuliers et lancinants.

Première source d'étonnement, chaque rappel des faits est systématiquement suivi d'une précision sur le film qui était projeté. Un peu comme si la violence, fictionnelle, de Batman avait attiré la violence véritable. Lorsque l'on apprend, en plus, que le tueur était déguisé, avait les cheveux teints en rouge et a proclamé être le Joker, évidemment le lien paraît évident. Seulement, un type qui se teint les cheveux, prend un flingue et se dit "tiens, aujourd'hui, je vais aller buter des gens au hasard dans un cinéma", il parait évident qu'il est complètement givré, pas qu'il a un rapport avec l'univers de Batman.
Ne nous méprenons pas, ce qui cause le passage à l'acte chez les fous, c'est leur folie. Pas un film ou une BD. De même, l'on peut adorer les polars sans pour autant être tenté par une carrière dans la mafia. L'on ne devient pas un criminel parce que l'on a lu un livre ou vu un film.
Mais nous reviendrons sur ce point un peu plus tard.

Le deuxième point, évidemment, c'est de nouveau le second amendement, donc le droit de posséder une arme, véritable serpent de mer de la polémique stérile et hors de propos.
Le fait de posséder une arme n'est évidemment pas, ici, le problème. Et ce pour plusieurs raisons.

1. La plupart des meurtres sont commis avec des armes ne provenant pas du circuit légal (gangs, mafia...), l'on ne peut donc pas, par nature, utiliser la loi contre les pratiques des hors-la-loi. 
Lorsque l'on augmente la restriction, seuls les honnêtes gens sont touchés. C'est le principe des limitations de vitesse. Si un type passe à 120 dans un village (limité à 50), l'on a beau baisser la limitation à 30, cela n'aura d'impact que sur les gens qui respectaient déjà la précédente.

2. Se défendre est un droit, c'est même parfois une nécessité. Dans 99% des cas, le seul fait de dévoiler une arme à feu met automatiquement fin à l'agression. Pour certaines personnes vulnérables, détenir une arme, et en comprendre le fonctionnement et les règles de sécurité y étant associées, peut s'avérer vital.

3. Interdire les armes du circuit légal ne rendra pas les fous moins dangereux.
Là encore, la focalisation sur le medium, qui permet le passage à l'acte, est absurde. Les abrutis en voiture tuent plus, en France, que les armes, et pourtant, personne ne songe à interdire les bagnoles.
Admettons qu'un type aussi dérangé que le responsable de la tuerie de Denver n'ait pas eu accès à des armes à feu légales, en aurait-il été rendu inoffensif pour autant ? L'on sait qu'il avait fabriqué des bombes artisanales, disposées chez lui, il aurait donc tout aussi bien pu en poser une dans le cinéma. Et ces bombes se conçoivent avec des produits que l'on trouve en grande surface.
Allons même plus loin dans la simplicité et l'ignominie : il suffit de bloquer les deux issues d'une salle après y avoir mis le feu pour tuer tout le monde. Et il va être très difficile d'interdire les allumettes et l'essence.

4. L'on donne des leçons (en bons franchouillards) à la terre entière, mais l'on oublie aisément notre propre législation sur les armes à feu. Ou plutôt, puisque les journalistes ne font pas leur travail, le citoyen lambda ne la connaît pas.
Or, en France aussi, il est possible et légal de détenir des armes. Avec un permis de chasse ou une licence de tir, mais même sans. Et les incohérences sont nombreuses.
Par exemple, pour acheter un simple gomm-cogne, qui tire des projectiles en caoutchouc (censés être sublétaux), il faut une pièce d'identité, un certificat médical et une déclaration en préfecture. Bon, très bien.
Mais, pour un revolver à poudre noire, donc un six coups, une arme de guerre utilisée pendant la guerre civile américaine, le législateur français n'exige... rien ! C'est en vente totalement libre.

5. Il est impossible d'interdire ou de contrôler toutes les armes, conçues comme telles ou détournées de leur utilisation première. Et une arme à feu, contrairement à toutes les idées reçues, est une arme assez chiante à utiliser. Elle s'enraye, est peu précise, doit être rechargée, nécessite des cibles évidentes et proches, etc.
Un briquet, dans un rapport victimes/moyens mis en oeuvre, est souvent bien plus efficace qu'une 22 LR ou même un .45 ou un fusil de chasse. Tout est question de contexte.
Les incendies, même involontaires, font très souvent plus de victimes que les tueries impliquant des armes à feu.
Une arme est un bon moyen de défense, elle n'est pas le choix évident pour celui qui décide de faire le plus de victimes possibles.

Un autre aspect du discours habituel relevé dans les media lors de ce genre d'affaires (atroces bien entendu), c'est le côté "on n'y pouvait rien" des intervenants. Les tueurs sont presque toujours présentés comme des gens normaux, paisibles, qu'il était impossible d'identifier, ou alors, à l'opposé, comme des monstres.
Or, ce n'est jamais le cas. Ils ne sont ni réellement "normaux" (dans le sens où ni vous ni moi ne nous mettons à buter des gens, même si ce n'est pas l'envie qui manque) ni monstrueux. Et le passage à l'acte violent est un long processus, qui implique de dévoiler des signes de dangerosité bien avant d'en arriver à un cinéma, les cheveux peints en rouge.
A ce sujet, je conseille notamment la lecture, très instructive, de l'ouvrage de Gavin de Becker, La peur qui vous sauve (The Gift of Fear en VO). Il s'agit d'un spécialiste de la sécurité (qui protège aussi bien les anonymes que les stars) et qui, dans ce livre, dévoile de nombreux éléments pré-incident qui permettent de prédire un passage à l'acte ou, dans le cas de courriers menaçants, de déterminer lesquels sont envoyés par des gens réellement dangereux.

Plutôt que de tenir compte d'éléments négligeables (Batman n'a rien à voir avec cette tuerie) ou de généraliser (les armes sont un moyen de tuer, pas le seul, et les armes illégales continueraient de circuler après une interdiction), il est donc important de se focaliser sur les signes pré-incident qui permettraient d'anticiper ou de minimiser de telles actions.
Il s'agit d'un travail, d'une vigilance, mobilisant tout un chacun.
James Holmes ne s'est pas levé ce jour-là en se disant "tiens, je vais me faire un carton ce soir". Il n'était déjà pas dans un état psychologique normal la veille. Ni la semaine d'avant. Ni sans doute l'année d'avant.
Tout comme l'on sait maintenant que Dylan Klebold ou Eric Harris n'étaient franchement pas "bien", psychologiquement, bien avant la tuerie de Columbine. Et pour prendre cet exemple, ils détenaient comme armes deux 9mm et deux calibre 12. Et n'avaient acheté personnellement et légalement aucune d'entre elles (elles ont été achetées par ou à des amis, sans aucun contrôle donc quant à la personnalité et l'identité du détenteur final, une loi, dans ce cas, resterait donc totalement inutile).

Batman et ses auteurs ne sont pour rien dans cette tragédie. Pas plus que la NRA ou les armes à feu. L'on peut interdire les comics, les films, les armes et les petites cuillères, il y aura toujours des crimes.
Ce qui aurait pu stopper James, Dylan, Eric ou celui qui, déjà, maintenant, à cette minute, est en train de voguer tranquillement vers le prochain crime dont les media se repaitront, ce n'est pas une loi leur enlevant des mains une arme, mais une attention leur rendant leur bon sens, leur humanité.
Les armes ne tuent pas. Les gens tuent. Et pour tuer, non par nécessité ou négligence, mais par volonté, il faut des raisons. Ces raisons, de notre point de vue, ne sont évidemment pas bonnes ou justifiables, mais pour des gens tels que Holmes, Klebold ou Harris, elles existent. Et bien souvent, en ne réagissant pas, ou mal, nous créons ou renforçons ces raisons. Le système éducatif américain (et le système français ne peut guère lui donner des leçons, vu son état actuel) a fait plus pour générer des tueurs en puissance que les armureries.
L'auteur de la tuerie de Virginia Tech se voyait en martyr, et de son point de vue, il était effectivement martyrisé. Ce n'est cependant pas une condition suffisante pour le passage à l'acte. Il faut en fait, dans ces rares cas, que les paramètres de l'acronyme JACC soient vérifiés.

Par JACC, l'on entend Justification/Alternatives/Conséquences/Capacités.
La justification intervient lorsqu'une personne a de bonnes raisons d'agir. Attention, de bonnes raisons pour ELLE, pas de votre point de vue.
Le passage à l'acte violent intervient lorsque plus aucunes alternatives ne sont perçues (là encore attention, ce n'est pas qu'elles ne sont pas possibles, elles ne sont simplement plus envisageables par la personne concernée). Par exemple, quelqu'un qui vous insulte ou vous menace, aussi bizarre que cela puisse paraître, perçoit des alternatives à la violence physique (puisqu'il est en train de vous insulter au lieu de vous foutre sur la gueule).
Les conséquences sont une affaire de contexte. Même avec une justification et pas d'alternatives, personne ne passe à l'acte s'il estime que les conséquences négatives de l'acte sont supérieures à celles subies par l'inaction. Une humiliation, unique, ayant peu de retentissement sur la vie de l'individu, ne suffit pas à justifier une action violente, mais des humiliations constantes le peuvent.
Enfin, en dernier lieu, il y a les capacités (l'arme à feu en est une, mais il en existe bien d'autres).

Pour "désarmer" un individu de type James Holmes, qu'est-ce qui vous semble le plus facile ?
Jouer sur les capacités en interdisant les armes (qui seront toujours disponibles illégalement, et en sachant que l'on peut être très violent sans arme à feu), ou, au contraire, intervenir en amont sur la justification, les conséquences et les alternatives ?
Pour justifier un tel passage à l'acte, de telles conséquences et ne plus voir les alternatives, il faut être désespéré. Ou mentalement dérangé. Or, l'on arrive très bien à reconnaître les déséquilibres mentaux. Reste le désespoir, plus discret, plus insidieux. Pour le briser, il suffirait d'un mot, parfois.
Je suis le premier à penser qu'il faut être extrêmement sévère avec les criminels. Mais le premier aussi à me dire qu'avant qu'ils le deviennent (surtout dans ces cas spécifiques dont on voudrait tirer des lois sur les armes), il y a certainement, dans beaucoup de cas, une étape cruciale que l'on a ratée. En tant que parent, professeur ou ami.

Laissons les auteurs et les armuriers tranquilles. Ils ne sont pas responsables de nos échecs.

DC Saga #1 & #2

Une offre spéciale chez Urban nous permet de nous pencher sur les deux premiers numéros de la revue DC Saga.

Urban Comics a divisé son offre kiosque en trois parties assez logiques : Batman Saga, consacré à l'univers du Dark Knight, Green Lantern Saga (précédé de Green Lantern Showcase), centré sur les épopées cosmiques, et enfin DC Saga, bâti autour de Superman et de la Justice League.
Si vous n'aviez pas encore jeté un oeil sur ces titres, une opération spéciale ce mois permet de vous mettre dans le bain à bas prix puisque les deux premiers numéros de chaque revue sont disponibles pour 8,90 euros (au lieu de 11,20).
Rappelons également que toutes ces séries font partie de DC Renaissance, la gamme française qui fait écho au relaunch général de l'univers DC.

DC Saga s'ouvre sur Justice League avec une petite particularité, l'arc se déroule il y a cinq ans (des années DCU, pas les nôtres), lors de l'apparition des premiers surhumains. Batman, Green Lantern ou Superman ne se connaissent donc pas.
Le scénario est de Geoff Johns, les dessins de Jim Lee. Visuellement très réussis, ces deux épisodes tombent malheureusement, en ce qui concerne le récit, dans une recette (trop) classique et convenue : le fameux schéma "je rencontre un encapé/par principe je lui cogne dessus/on finit par faire alliance". D'un autre côté, le gros avantage du procédé vient du fait qu'il permet d'installer les personnages (encore que Supes me semble un poil agressif) et de faire étalage de leurs capacités. Un nouveau lecteur aura donc tout de suite un topo général sur chacun, d'autant qu'Urban accompagne chaque épisode d'un texte d'introduction fournissant les éventuelles informations supplémentaires nécessaires.

L'on passe ensuite à Superman, avec George Perez au scénario et Jesus Merino au dessin. L'ambiance est très différente, notamment grâce (ou à cause) de la narration, s'affranchissant du modèle standard moderne, avec des planches très chargées en petites cases et relativement denses au niveau du texte.
L'histoire se déroule sur deux axes principaux ; une intrigue assez classique, dans laquelle Superman affronte une menace d'origine extraterrestre, et de nombreux changements au niveau professionnel pour Clark Kent, avec notamment un Daily Planet racheté par un grand groupe de media et une Lois Lane qui travaille désormais pour la télévision.
Plutôt sympa à suivre pour le moment.

On passe ensuite à Flash, dont scénario et dessins sont signés Francis Manapul et Brian Buccellato.
Barry Allen va découvrir ici les nombreuses possibilités, notamment mentales, qu'offre la Force Véloce. Parallèlement, il devra enquêter sur l'un de ses anciens amis, membre d'un étrange commando.
Là encore, un début agréable et accessible, avec de superbes effets graphiques, notamment au niveau des flashbacks ou encore lorsqu'il s'agit de montrer les capacités de perception, très inhabituelles, de Flash.

Enfin, l'on termine par Supergirl, avec aux commandes Michael Green & Mike Johnson pour ce qui est du scénario, et Mahmud Asrar en ce qui concerne les dessins.
Tout comme dans Justice League, l'on assiste ici à un "vrai" début puisque Supergirl débarque en catastrophe de Krypton et qu'elle est accueillie par son cousin, qu'elle a quitté alors qu'il n'était qu'un bébé.
Difficile de juger de la qualité du récit puisque, malgré les deux épisodes, il ne se passe pas énormément de choses (et l'on retombe encore dans l'agaçant réflexe "je cogne, on discutera après").
On attend en tout cas des auteurs une approche différente, à la hauteur des nouveaux titres féminins de DC, comme Batwoman par exemple, qui pourrait amener un peu de fraîcheur.

Plus généralement, soulignons encore une fois les efforts de l'éditeur au niveau rédactionnel, puisqu'en plus des textes introductifs, l'on a droit, dans le numéro #2, à deux petits dossiers de deux pages, l'un consacré au Daily Planet, l'autre à la Renaissance DC. De petits compléments utiles.
En ce qui concerne la qualité intrinsèque des séries, les poids lourds semblent toutefois un peu en deçà des titres plus secondaires issus des New 52 (comme Catwoman ou Aquaman), ce qui est finalement un phénomène que l'on retrouve souvent chez Marvel également. Une évolution à suivre donc sur le long terme...

Une revue cohérente et accessible, permettant de découvrir les pointures du DC Universe.

19 juillet 2012

Lecture Estivale #1 : L'Univers élégant de Brian Greene

C'est l'été, il fait b... heu, il pleut sans discontinuer, l'on remplace donc randonnées et séances de bronzage sur la plage par quelques activités de substitution. Comme le jogging sous la pluie ou la lecture. Aujourd'hui, l'on s'intéresse aux atomes et aux galaxies avec L'Univers Elégant.

Rassurez-vous, il est question ici de vulgarisation, autrement dit de concepts qui sont rendus accessibles aux gens qui, comme moi, ont suivi une filière littéraire. C'est d'ailleurs tout le talent de Brian Greene que de parvenir à expliquer, patiemment, par diverses métaphores, la profonde magie de l'univers.
Car, si vous pensiez que l'on avait atteint les limites de l'imagination avec les oeuvres de fiction et les délires de certains auteurs, pourtant imaginatifs, détrompez-vous ! Notre monde est infiniment plus déroutant, incroyable et spectaculaire que la meilleure des fictions.
En pratique, il est ici question de la théorie des supercordes, et même de la théorie M, qui unit en réalité les cinq "variantes" de cette même théorie des cordes. Mais pour en arriver là, Greene passe par l'essentiel de la physique, de la relativité restreinte et générale à la physique quantique, en parvenant à faire passer un nombre incroyable d'informations essentielles.

C'est bien simple, il est ahurissant que cet ouvrage, très bien écrit et fondamental, ne soit pas étudié dans nos écoles tant il parvient à montrer la magie qui se cache derrière ces saletés d'équations, aussi opaques que complexes, que l'on nous force à étudier sans que l'on comprenne bien pourquoi.
Tout d'abord, pour comprendre l'importance des cordes, il faut saisir à quel point l'incompatibilité entre relativité, qui fonctionne très bien à l'échelle macroscopique, et mécanique quantique, très à son aise à l'échelle subatomique, est fondamentale. Evidemment, un même univers ne peut être régi par des lois incompatibles entre elles. Pire encore, dans certains cas, il est nécessaire d'appliquer les deux théories. Par exemple dans l'étude des trous noirs, qui sont en fait une masse immense (relativité) concentrée dans un point minuscule (quantique). 

L'élégance de la solution proposée par les cordes paraît ici évidente. En gros, plutôt que de parler de particules ponctuelles, il s'agit de faire intervenir des cordes, sortes de filaments unidimensionnels, vibrant de différentes manières afin de générer les fameuses particules élémentaires.
Mais, ne nous égarons pas dans la théorie en elle-même (il faut un livre pour l'expliquer !) et voyons en quoi l'approche de Greene est aussi didactique qu'agréable.
Tout d'abord, l'auteur nous permet (enfin ! serais-je tenté de dire) de comprendre des notions (indispensables pour saisir l'apport des cordes) dont on avait entendu parler (enfin, moi en tout cas) mais dont on ne saisissait pas tout à fait le sens. Prenons un exemple simple : la vitesse de la lumière et, surtout, sa constance.
Pour moi, la constance de la vitesse de la lumière signifiait, tout bonnement, qu'elle se déplaçait toujours à la même vitesse, soit environ 300 000 km/s à quelques crottes de mouche près. Or, non, derrière ce terme, "constance", se cache quelque chose de bien plus surprenant, qui va à l'encontre de notre instinct et de ce que l'on suppose être le bon sens.

Imaginez que vous soyez sur l'autoroute, à 100 km/h. Un véhicule est en rapprochement et arrive à 120 km/h. Vous allez le voir passer relativement lentement, comme si vous étiez à l'arrêt et qu'il se déplaçait à 20 km/h. C'est purement logique. 
Imaginons maintenant que nous puissions nous déplacer à 150 000 km/s, soit approximativement la moitié de la vitesse de la lumière. Les photons de lumière devraient donc arriver vers nous plus lentement, tout comme la voiture qui nous dépasse sur l'autoroute. Or, non. Quelle que soit la vitesse de l'observateur, la vitesse de la lumière est constante. L'on pourrait bien atteindre les 300 000 km/s que l'on verrait tout de même les photons s'éloigner ou se rapprocher à 300 000 km/s.
Rien que cela, lorsque l'on a bien compris ce que cela implique, ça demande un moment pour le digérer quand même !

Pour prendre un autre exemple, la relativité du temps - principe admis depuis longtemps dans la communauté scientifique mais difficile à appréhender pour le commun des mortels - est également très bien décrite, notamment à l'aide d'une montre (totalement hypothétique mais très efficace) à photon.
On a tous plus ou moins compris, même à travers des oeuvres de fiction, que si l'on voyageait, suffisamment vite, suffisamment longtemps, un retour sur Terre impliquerait de faire face à un bond dans le temps. L'expérience de la montre à photon permet d'appréhender physiquement cette réalité. Une montre à photon n'est rien d'autre que deux miroirs, face à face, sur lesquels se réfléchit un seul photon. Un aller-retour correspond à un "tic" de la montre (un milliardième de seconde avec des miroirs distants de 15 centimètres, mais cela a peu d'importance au final). Imaginons maintenant deux montres. L'une immobile, à la terrasse d'un café, l'autre en mouvement, sur un véhicule passant devant ce même café.  
De notre point de vue, notre photon suit une trajectoire courte, verticale, de 15 cm. Par contre, toujours de notre point de vue, le photon de la montre sur le véhicule suit une trajectoire longue, oblique (et inversement d'ailleurs, du point de vue de celui qui se déplace, c'est le photon de la montre immobile qui parait parcourir plus de distance). Dans cette expérience simple, il y a toute la complexité de la relativité. Les photons ont une vitesse constante, celle de la lumière, mais l'un doit parcourir une distance plus longue que l'autre. Donc, nécessairement, les "tics" de la montre seront moins fréquents. Le temps en est donc ralenti.


Là encore, les implications, les "sensations" même, sont ahurissantes.
Et, dans ce livre, avec le même genre d'exemples limpides, il y a encore des tas de choses, complexes, cruciales, enfin à portée de main, ou, plus exactement, de représentation.
Je pourrais encore évoquer la "distribution" de la vitesse dans différentes dimensions (là encore très bien expliquée), ou les déchirures de l'espace-temps, mais vous aurez certainement déjà compris que ce livre de poche à bas prix, chez folio essais, est indispensable pour tous ceux qui rêvent, se questionnent, sont déçus par leur première approche de la science et de la physique, et, surtout, pour tous ceux qui inventent et imaginent la SF ou la Fantasy, histoire de leur donner des bases cruciales et même des ponts vers ce que l'on n'aurait jamais osé imaginer...

Un livre passionnant, facile d'accès, qui devrait vous laisser songeur et vous réconcilier avec la recherche fondamentale. 
Aussi bon qu'un Stephen King, sauf que tout est vrai.


Attention : les illustrations de cet article se sont pas tirées de l'ouvrage dont il est question ici. Ce dernier contient néanmoins un grand nombre de schémas et figures, en noir et blanc, propres à illustrer, souvent de manière limpide, les propos de l'auteur.

16 juillet 2012

Spider-Man : Season One

Avec Spider-Man : Season One, nous avons de nouveau droit à une énième variation sur les origines du Tisseur.

Difficile de croire qu'il y a encore des lecteurs qui ne connaissent pas les premiers pas de Spidey tant l'histoire du pauvre Peter, timide et maltraité par ses camarades, a été rappelée et déclinée depuis des décennies, avec plus ou moins de réussite d'ailleurs. L'on notera au passage la version Ultimate, pour le coup inspirée et bien fichue, ou encore une curiosité, With Great Power, qui s'attache à développer la période où le jeune Parker embrasse une carrière de catcheur.
La gamme Season One nous est ici présentée comme une collection visant à moderniser les origines des personnages les plus importants du marvelverse. En ce qui concerne Spider-Man, la tache a été confiée à Cullen Bunn pour ce qui est du scénario, et à Neil Edwards pour les dessins.

Sans surprise l'on retrouve les grandes étapes classiques, de la morsure de l'araignée à la mort de l'oncle Ben, en passant par la confection du costume et la découverte des pouvoirs. Niveau modernisation, pas grand-chose de bouleversant, si ce n'est que la séquence "catch" est quasiment passée à la trappe et remplacée par une émission de TV. Ah, et les élèves ont des smartphones. Bref, des détails dont on aurait pu se passer, mais là où cette mini-série s'avère ratée, et c'est le comble, c'est bien dans son aspect plus traditionnel.
La relation Peter/oncle Ben est à peine esquissée, le côté souffre-douleur de Peter est survolé également, tout comme la découverte de ses pouvoirs, un peu comme si cela allait de soi. Même le meurtre de Ben ne suscite aucune émotion et est traité comme un passage obligé.

En fait de modernisation, Season One reprend exactement les défauts de l'histoire originelle, et encore, à l'époque, il s'agissait plus d'un style narratif que de véritables défauts en soi. Il fallait vite expédier ce qui était considéré comme "barbant" pour passer à l'action pure et dure. Ici, bien que les scènes soient un peu plus longues, elles s'enchaînent mollement, sans permettre d'insuffler un peu de vie aux personnages, Parker en tête.
Le combat contre le Vautour est aussi insipide que le reste (la version publiée en Marvel Kid était largement plus agréable), et ne parlons même pas des dialogues, qui feraient passer les scénaristes d'AB Production pour des génies. Reste le style graphique, effectivement plus moderne que celui de 62/63 (encore heureux !), mais qui n'a rien d'extraordinaire non plus.

Au final, ce Season One rate complètement son objectif principal et parvient même à rendre soporifiques les meilleurs moments de la saga originale.
Comme quoi, l'art de la réécriture n'est pas si aisé que l'on pourrait le penser, et il ne suffit pas de prendre un scénariste ayant (physiquement) de faux airs de Bendis pour retrouver la qualité de la plume de ce dernier.

Des ingrédients bien connus mais mal cuisinés et agrémentés d'une sauce fadasse dont on se demande ce qu'elle a de "moderne".


13 juillet 2012

Spermag, deuxième éjac !

Sortie du deuxième opus de Spermag, la BD parodique la plus déjantée du moment.

Spermag #2 est disponible et rejoint le catalogue de la maintenant réputée association Phylactères (VHB, Bertrand Keufterian, Non?Si!). L'on va donc retrouver le Correctionneur, traquant les fautes de syntaxe et les jeunes amateurs de fast food, la Vessie Verte, dont les pouvoirs s'activent après quelques bonnes pintes de bière, et le célèbre Piqûre Parter, alias Dare Deville.
A la réalisation de ce numéro, et dans un ordre tout à fait chaotique, l'on peut citer Fonichon, Asid, Tiib, Logicfun, Deyd, Jim'Haï, Berto, Genguiz, GreenCat et Florent Baudry. Tout ce petit monde a livré 25 planches de pur délire, vendues, sur papier glacé, pour la somme de 3,80 euros.

Mais alors, Spermag, de quoi ça parle exactement ? vous demandez-vous avec candeur et cette curiosité légitime qui, dans la salle d'attente du médecin, vous fait essayer de deviner la maladie des gens par rapport à la tronche qu'ils tirent. Eh bien, rassure-toi, ami lecteur, car ta soif de connaissance va être assouvie jusqu'à la moelle.
Les improbables héros précités doivent faire face à une tentative de conquête du monde dans laquelle trempent de drôles de créatures à un oeil ainsi que la secte des éoliennes, dirigée par le terrible Brael. En vrac, l'on trouve également dans ces pages une discothèque vosgienne appelée le Sphincter, une bien polluante fabrique de sucettes, un lapin, Dorothée et même un coulis piégé (sans coquille à l'intérieur du coulis) !
Et si ça a l'air de partir dans tous les sens, rassurez-vous, c'est normal.

Soulignons tout de suite la qualité des dessins et de la colorisation, qui sont pour beaucoup dans l'ambiance générale. L'humour, quant à lui, est complètement barré mais... souvent efficace. Jeux de mots, allusions sexuelles, références musicales ou cinématographiques, running gags et situations absurdes s'enchaînent à un rythme soutenu pour donner trois épisodes fun, atypiques, qui s'éloignent finalement un peu de l'univers super-héroïque pur tant les auteurs se sont appropriés ce pastiche pour laisser libre cours à leur imagination et gentiment malmener personnages fictifs ou réels.
Et si l'intrigue n'est pas évidente à suivre, la plupart se laisseront sans doute porter par le vent de folie qui souffle sur ces pages.

Vannes en tout genre et mauvais goût assumé pour un moment de détente et d'hallucination.
A consommer sans modération, entre les repas ou à table si vous êtes mal élevés.


Pour commander en ligne : la boutique Phylactères

11 juillet 2012

Nocturno

Du bon vieux heavy metal, une insolite love story, des créatures étranges, tout cela est au menu de Nocturno, une magnifique histoire dont l'intégrale est sortie il y a peu de temps.

Seck, maltraité par son oncle depuis la mort de son père, trouve un jour le courage de s'enfuir. Il rejoint d'anciens amis et, pour la première fois, monte sur scène avec eux. Et Seck se révèle être un chanteur exceptionnel.
Karen est journaliste. Elle remplace un ami et se rend à un concert pour interviewer un groupe de rock dont le chanteur fait déjà parler de lui.
Entre Seck et Karen, c'est comme une évidence, la connexion se fait aussitôt et perdurera au-delà de la mort. Car un grand danger plane déjà sur le groupe. D'autres musiciens, moins talentueux, ont prévu de s'arranger pour ne plus avoir à subir la concurrence de Seck.
Que ce soit dans le domaine musical ou en amour...

Nocturno avait été publiée il y a quelques années en deux tomes. Les éditions Paquet ont la bonne idée de sortir maintenant une intégrale, dans la collection Calamar, contenant divers bonus. Scénario et dessins sont signés Tony Sandoval, un artiste mexicain vivant en France. Et il est peu de dire que le bonhomme est particulièrement talentueux. Son Nocturno s'inscrit dans la lignée de ces oeuvres poignantes et subtiles que sont Blankets ou Trois Ombres.
Si l'on se risquait à comparer toutes les BD existantes à une sorte de maison métaphysique, il y aurait des BD-fenêtres, qui permettent de découvrir divers domaines, des BD-paillassons, sur lesquelles certains aiment parfois s'essuyer les pieds sans pour autant parvenir à s'en passer, des BD-gouttières, qui utilisent tout ce qui leur tombe dans les pages, des BD-pots de fleurs, pas réellement indispensables mais qui embellissent tout de même la maison. Et puis il y aurait également les BD-fondations, ces solides dalles, ces murs porteurs sur lesquels l'on peut s'appuyer pour aller plus loin soi-même en tant qu'artiste ou même se construire en tant qu'individu, si tant est que l'art puisse servir à cela, au moins un peu. Nocturno fait partie de cette dernière catégorie, celle qui permet de, régulièrement, prouver à ses détracteurs que le Neuvième Art n'est pas un genre bâtard mais bien un domaine à part, possédant des qualités propres, inventant ses codes, emmenant le lecteur, grâce à cet étrange mariage du dessin et des mots, là où, seuls, ces deux media ne peuvent pénétrer.

Mais voyons de plus près ce récit. En apparence, une banale histoire d'amour et de jalousie. En réalité, une merveilleuse escapade onirique, pleine d'inventivité et de poésie. Difficile d'ailleurs de dissocier intrigue et technique, tant l'auteur parvient ici à exprimer parfois l'essentiel en basculant d'un style à un autre, ou en imaginant une représentation graphique originale pour ce qui, habituellement, ne peut se traduire par le seul dessin.
Ainsi, la musique - la puissance du chant de Seck notamment - est représentée par une sorte d'immense serpent de mer, sortant de la bouche du chanteur et plongeant dans le public pour l'emmener dans d'autres dimensions. Une belle et efficace manière de montrer ce que procure finalement un vrai bon titre vous percutant l'âme.
L'amour également, sentiment qui peut vite tourner à la caricature, voire à la niaiserie, touche ici au fantastique et est symbolisé par une sorte de ligne dorée, fine mais solide, reliant deux êtres. Une métaphore qui fait un peu penser au fameux (et hypothétique) cordon d'argent cher aux amateurs de voyage astral.

Graphiquement, les planches défilent et contribuent largement à l'enchantement. Pastel, à l'aquarelle, en crayonné, en monochrome ou dans une explosion de couleurs, chaque scène parvient à susciter l'émotion juste. Le lecteur est tour à tour ému, désemparé, intrigué, plongé dans l'inconnu ou au contraire confronté à l'horreur sous sa forme la plus vile, la plus humaine. Le tout dans un univers déroutant, qui convient parfaitement au propos.
Propos assez profond et complexe d'ailleurs, puisqu'il est question de la perte, du renoncement, de ces empreintes que certaines personnes laissent en nous, pour le meilleur et parfois le pire. Mieux encore, certains passages, et la fin en particulier, peuvent s'interpréter de plusieurs façons, manière élégante de ne rien imposer et de faire participer activement le lecteur à l'aventure.
Parmi les qualités de Sandoval, soulignons sa capacité à gérer le rythme de son récit, et donc à prendre parfois le temps d'installer une ambiance, en montrant les éléments qui se déchaînent, en nous entrainant dans les profondeurs océaniques, ou en limitant certaines planches à une seule case, isolée (pas une pleine page), qui retranscrit, avec pourtant peu d'effets apparents, toute la solitude et la désolation possible. L'on en viendrait même à sentir le vent d'automne soufflant sur ces pages...

Nocturno ne plaira sans doute pas à tout le monde (ce n'est clairement pas le but de toute façon), mais avec un peu de bonne volonté, chacun pourra y dénicher quelque chose ou même carrément s'y engouffrer sans aucune retenue. Et pour ceux dont ce sera le cas, ils en ressortiront certes peut-être un peu décontenancés, mais propres. Les yeux lavés par ces profondeurs abyssales dans lesquelles ils auront plongé, l'esprit nettoyé de toute poussière par ce vent, ce souffle constant, qui balaie chaque page.
De la flotte, du vent, cela ressemble à une bonne grosse tempête, rien de bien réjouissant vous dites-vous. Détrompez-vous, cette tempête-ci à l'avantage d'être bénéfique et de ne dévaster, en douceur, que ce que vous lui permettrez d'atteindre. Et puis, contrairement aux ouragans, qui détruisent sans raison, l'art nous secoue et nous malmène toujours dans un but. A nous de trouver lequel.

Un beau moment de lecture. Une oeuvre magnifique, très vivement conseillée.

09 juillet 2012

Nouvelle revue Spider-Man et début de Spider-Island

Un traitement tout paninien pour ce Spider-Man #1 qui marque le début de la saga Spider-Island.

On y avait échappé à l'occasion de Brand New Day (alors que le moment aurait été plus approprié) mais cette fois, ça y est, Panini applique la recette des numéros #1 à la revue du Tisseur. Pas mal de choses à dire sur les bourdes et choix étranges de la sandwicherie, mais commençons par nous intéresser à l'évènement principal du mois pour l'ami Spidey, à savoir Spider-Island.

La saga, qui débute dans Amazing Spider-Man, est écrite par Dan Slott et dessinée par Humberto Ramos et Stefano Caselli.
Alors que la nouvelle madame Web, incarnée par Julia Carpenter (ex Arachne, ex Spider-Woman), s'arrange pour que Peter apprenne les arts martiaux avec Shang-Chi, en prévision d'un avenir qu'elle prévoit sombre et mouvementé, la ville de New York connaît une catastrophe de plus. En effet, de nombreux habitants, dont Carlie Cooper, la propre petite amie de Parker, ont acquis des pouvoirs semblables à ceux de Spider-Man.
Cette étrange épidémie est orchestrée par le professeur Warren, alias le Chacal (à l'origine de la Saga du Clone, cf l'Intégrale 1975 et, surtout, les Omnibus consacrés au sujet), qui compte évidemment sur le fait que la plupart des nouveaux surhumains ne se reposeront pas sur une morale aussi rigide que celle de Peter Parker.

Pour l'instant, l'introduction se laisse lire, mais il est difficile de ne pas aborder ce nouvel event avec méfiance, non seulement parce que, depuis One More Day, la série du Monte-en-l'air évolue en dents de scie, mais surtout parce que les derniers "gros coups" de la Maison des Idées se sont révélés plutôt décevants, Fear Itself en tête (malgré pourtant un bon début).
Un point positif, la vioque (à savoir l'insubmersible tante May) met les voiles et part s'installer à Boston ! C'est toujours ça de gagné. Niveau guests, l'on peut signaler la présence des Vengeurs et une courte apparition de la nouvelle Spider-Girl (ex Araña).
Voyons maintenant le plus drôle (ou triste, tout dépend de votre état d'esprit), à savoir comment Panini a articulé son sommaire autour de ces deux épisodes.

L'éditeur continue d'utiliser les épisodes gratuits du Free Comic Book Day comme s'il s'agissait de matériel payant, puisqu'il se sert de celui qui fut consacré à Spidey en 2011. Bon, admettons que cela soit à peu près justifié puisque le récit est en relation directe avec les évènements de Spider-Island. Pas très élégant donc, mais logique.
Passons au beaucoup moins logique. Tout d'abord, la revue débute par Avenging Spider-Man, une sorte de Marvel Team-Up, dont le premier épisode, ici présent, se déroule... après Spider-Island. L'on y apprend notamment que le Tisseur a retrouvé son sens d'araignée. Grasse estime, avec son bon sens habituel, que Panini ne brise pas un énorme suspens en agissant ainsi. Heu, oui, on se doutait bien que Peter allait un jour retrouver son sixième sens, mais est-ce une raison pour nous dévoiler cela à l'avance ? Déjà que les séries mainstream ne sont pas caractérisées par leur énorme suspens (on sait bien que les héros morts ne le restent pas longtemps, que les personnages qui perdent leurs pouvoirs les retrouvent un jour...), si en plus l'ordre de parution spoile les rares (et maigres) "coups de théâtre", l'intérêt de la lecture s'en trouve d'autant réduit.

Vous vous dites que c'est stupide de dévoiler un évènement à venir et que l'on ne peut pas faire pire ? Eh bien Panini va vous prouver le contraire grâce au choix du cinquième épisode de la revue. Il s'agit en fait (tenez-vous bien hein !) d'un court récit décrivant les centres de recherche d'emploi new-yorkais (Workforce 1) et leurs domaines de compétence. Avec Bloomberg qui vante les bienfaits de son administration. C'est un peu, chez nous, comme si Delanoë faisait un topo sur le Pôle Emploi en compagnie de Ric Hochet...
Mais, au nom du ciel, qu'est-ce qu'on en a à battre des agences de recherche d'emploi new-yorkaises ?!
On a déjà eu des épisodes de remplissage, avec des séries secondaires à l'intérêt limité, mais alors là, ça dépasse tout. Ce qui est dingue c'est qu'il n'y en a pas un dans la bande qui se dit "on va passer pour des cons si on publie ça". Non, tout va bien, on s'en fout, on met ce qui vient ! Incroyable...

Bon, pour le reste, on retrouve la Panini touch habituelle. Grasse nous parle de ces fameux cinéphiles qui vont arriver en nombre acheter sa... "revue" si bien pensée (effet "sortie ciné" jamais prouvé et qui n'endigue même pas l'hémorragie de lecteurs aux Etats-Unis). Les vagues infos comprimées en une page sont les mêmes que pour le Avengers (v2) #1 (elles font même doublon avec la bafouille de Grasse qui se croit obligé de reprendre quasiment le même topo), et il y a des coquilles aussi bien dans l'édito que dans les épisodes.
Ben, j'ai envie de dire que c'est plus ou moins un sans faute dans tous les compartiments du jeu. ;o)

Pour ce qui est de l'histoire principale, ça reste correct.
Le traitement éditorial, en revanche, est hallucinant.
Porter l'incompétence et le foutage de gueule à un tel niveau, ça en devient presque beau.