28 décembre 2012

Marvel Universe : Identity Wars

Le Marvel Universe #5 de ce mois propose Identity Wars, une saga sur laquelle nous allons nous pencher aujourd'hui.

Alors que Peter Parker travaille tard dans la nuit aux laboratoires Horizon, un groupe de malfaiteurs, aidé par Deadpool, fait irruption dans le bâtiment. Leur but est d'utiliser un translocateur pandimensionnel quantique, une machine permettant d'explorer d'autres dimensions, afin de trouver un monde plein de richesses et si possible sans super-héros pour les protéger.
L'opération tourne à la confrontation lorsque Spider-Man et Hulk (Banner étant présent sur les lieux) s'en mêlent. Suite à une surcharge, Deadpool, Spidey et Hulk sont projetés sur une terre parallèle qui recèle quelques surprises, dont l'Etonnante Araignée, alter ego surpuissant du Parker de ce monde.
Peter, après avoir fait la connaissance de ce dernier, découvre que Gwen Stacy est encore vivante dans cet univers, tout comme d'ailleurs son oncle Ben.
Malheureusement, il ne va pas tarder à se rendre compte que quelque chose cloche avec le gentil tonton...

Un numéro un peu spécial pour ce Marvel Universe puisqu'il est basé sur un récit complet, en trois parties, tiré des annuals 2011 de Amazing Spider-Man, Deadpool et Incredible Hulks. Le scénario est de John Layman (auteur de Tony Chu et ayant oeuvré sur quelques Marvel Zombies, et pas les plus mauvais). Les dessins sont de Lee Garbett, Juan Doe et Al Barrionuevo. Le résultat graphique tient bien la route et reste assez homogène.
Au niveau du récit, la Maison des Idées (qui n'en a finalement pas tant que ça) nous refait le coup de l'univers alternatif. Rien de neuf de ce côté mais reconnaissons que ce nouveau monde réserve quelques bonnes surprises, d'autant que les personnages qui y sont projetés sont tout de même ceux de la Terre 616, autrement dit les originaux.

Avec Deadpool, on se doute que l'on a de l'humour et des moments assez déjantés. Layman s'en sort très bien à ce niveau, dès la scène d'introduction de ce brave Wade Wilson d'ailleurs. Si Hulk a quant à lui droit à une version alternative de lui-même assez... infernale, c'est surtout le nouveau Spider-Man, ou plutôt l'Etonnante Araignée, qui se révèle être la grande réussite de l'histoire.
Outre un nouvel accoutrement (cf. cette rubrique), ce Parker flirte allègrement du côté de DC Comics puisqu'il a la force de Superman (il est si puissant que les Fantastic Four ont pris leur retraite, jugeant qu'ils étaient inutiles) et la plupart des attributs de Batman : spider-mobile, manoir, un repaire plein de gadgets et pas mal de pognon.
L'oncle Ben, et son amusante variation du célèbre adage concernant le pouvoir et les responsabilités, sont également aussi inattendus que bien pensés. Dommage finalement que le reste de cette "spider family" revisitée ne soit pas plus utilisée. 

Comme ce sont des annuals, il faut laisser la place à Deadpool et Hulk qui, sans démériter, auront droit à un traitement plus classique. Deadpool se trouve un copain à son image et Hulk un adversaire à sa taille, avec supplément cornes.
Le bimestriel se termine sur une courte histoire mettant en scène Wolverine et de nouveau Deadpool. Scénario de Stuart Moore (Wolverine Noir, Spider-Man : Fear Itself, X-Men Origins), dessin de Shawn Crystal. Logan doit buter un robot qui bouge tout le temps, du coup, il fait appel à Deadpool pour faire diversion... ça s'agite dans tous les sens, les planches ne sont pas terribles, bref, c'est sans intérêt. Du bon remplissage à la Panini. Bon, heureusement ils ne nous ont pas mis chaque annual dans un mensuel différent, c'est déjà ça.

Un numéro certes non indispensable mais qui offre une vision "batmanisée" assez réjouissante du Monte-en-l'air.

+ le monde de l'Etonnante Araignée
+ l'humour
+ les dessins
- certains aspects ou personnages sous-exploités 
- l'épisode Wolverine/Deadpool




23 décembre 2012

Avant-Première : Before Watchmen

Coup de projecteur aujourd'hui sur le premier numéro de la revue évènement de janvier 2013, qui accueillera les mini-séries Before Watchmen.

La fin du monde n'ayant finalement pas eu lieu comme prévu, nous allons avoir la joie de pouvoir lire Before Watchmen en français, sans même avoir besoin de déménager à Bugarach.
Petit rappel tout d'abord, en février dernier (cf. cet article), nous avions eu l'occasion de découvrir les différentes équipes créatives s'attachant à la lourde tâche de donner une suite - une préquelle en réalité - au chef-d'oeuvre qu'est Watchmen. Ce fut l'occasion à l'époque de discuter du bien-fondé d'un tel projet. Aujourd'hui cependant, l'on peut s'intéresser non au fond de cette idée mais à sa forme en abordant les premiers épisodes, bientôt disponibles en français.

Urban Comics va lancer le mois prochain une nouvelle revue kiosque qui contiendra le début de six des huit mini-séries thématiques regroupées sous le titre générique Before Watchmen.
Ce bimestriel comptera sept numéros en tout, le premier sortant le 25 janvier 2013 et accueillant les premiers chapitres de Minutemen, Spectre Soyeux, Le Comédien, Le Hibou, Ozymandias et La Malédiction du Corsaire Sanglant. Il faudra patienter un peu pour découvrir les deux séries restantes, Dr Manhattan et Rorschach (ce dernier fait déjà une apparition dans le récit dédié au Hibou mais sa propre série commencera au troisième numéro).

La série de Darwyn Cooke, qui ouvre la revue, présente les Minutemen, première équipe de justiciers costumés issue de l'univers Watchmen. De bien singuliers héros se trouvent ainsi regroupés à l'initiative du Capitaine Metropolis. Entre un sadique, une pub ambulante pour une banque, une starlette ou un alcoolique sociopathe, l'on est loin de l'image d'Epinal de l'encapé.
Cooke réussit là une excellente entrée en matière, avec des graphismes au style rétro très esthétique et convenant parfaitement à l'époque du récit (les années 40). L'auteur parvient en outre à installer et faire exister tous les personnages très rapidement, essentiellement par le biais de Hollis Mason, le premier Hibou, qui à l'époque est en train de rédiger son ouvrage Sous le Masque. Et déjà les bonnes idées et les révélations sont nombreuses.

L'on passe ensuite au Spectre Soyeux, avec toujours Cooke aux commandes, cette fois rejoint au scénario par Amanda Conner, qui signe aussi les dessins.
L'on découvre ici une Laurie Jupiter fort jeune, se débattant avec les désirs de sa mère et les moqueries qu'elle subit de la part de certains élèves de son école. Là encore c'est très bien fait, Conner usant même d'habiles (et assez drôles) trouvailles visuelles pour illustrer les pensées et l'état d'esprit de Laurie.
On enchaîne avec le Comédien, écrit par Brian Azzarello et dessiné par J.G. Jones. Les deux auteurs lèvent le voile sur un pan de son passé, sous la présidence JFK, et dévoilent des relations surprenantes. On plonge ici dans le monde de la politique et du showbiz, avec un cynisme propre au personnage.

C'est au tour de J.M. Straczynski, efficacement secondé au crayon par Andy Kubert, de faire parler la plume en s'emparant du destin du Hibou. Ou des Hiboux plutôt, puisqu'il s'agit ici de nous montrer la "passation" de pouvoirs entre les deux hommes ayant porté ce masque. Une occasion aussi de mettre en lumière l'enfance, pas toujours très heureuse, de Daniel Dreiberg. Straczynski met également en scène la rencontre entre ce second Hibou et Rorschach, ce dernier étant toujours aussi charismatique dans son genre.
Ozymandias n'est pas en reste, avec Len Wein au scénario et Jae Lee au dessin. Que dire si ce n'est que c'est beau, bien construit, et que cela respecte parfaitement la psychologie d'Adrian Veidt, tant dans sa froideur que sa mégalomanie.
On termine par la fameuse histoire de pirates qui ponctuait déjà la première saga. C'est déjà moins intéressant, non qu'elle soit mal réalisée, mais elle n'apporte pas grand-chose et paraît bien fade en comparaison des autres épisodes. 

Le bilan de cette première fournée est simplement... énorme. Les auteurs ont apporté un soin particulier à ce travail - franchement risqué à la base - et, sans rien profaner, permettent de donner un prolongement de qualité à ce qui reste la référence ultime du genre super-héroïque.
Pour ce qui est du rédactionnel, Urban, comme à son habitude, a placé en début de chapitre un petit texte explicatif qui resitue un peu les personnages.

A ne surtout pas louper.
sortie : 25 janvier 2013


+ c'est Watchmen !
+ des auteurs talentueux
+ un respect évident du matériel original
+ une entrée en matière qui se révèle déjà passionnante
- l'histoire de pirates, pas franchement nécessaire et cassant un peu l'ambiance 




22 décembre 2012

Tops et Flops de 2012

Petite sélection subjective de ce que l'on retiendra de l'année 2012 en ce qui concerne comics et pop culture.

Oui, chaque année, on est plus ou moins obligé de faire un petit bilan, histoire de mal résumer ce que l'on a égratigné ou encensé plus longuement mais sans forcément plus de réussite. Puisque les Mayas ont un service de prévision totalement défaillant (ils devaient avoir des consultants français...), on n'y coupera pas non plus en 2012.

Alors, on va commencer par les flops. Ce qui ne veut pas dire "les trucs que l'on n'aime pas", puisque l'un des premiers flops est sans doute celui de Milady, ayant largement réduit son activité, au point de faire naître des rumeurs insistantes sur la fin de la branche comics de Bragelonne.
Apparemment, non, fort heureusement.
Néanmoins, les plus grosses ventes de cet éditeur ne semblent pas celles que l'on aurait pu imaginer. Un point récent, sur elbakin.net, permet de constater que la meilleure vente de Milady est... Scott Pilgrim (?!), que Locke & Key, sans être une catastrophe, vient loin derrière, et que Le Dernier des Templiers est abandonné. 
Rappelons que Milady s'était illustré notamment par la grande qualité des adaptations proposées, avec par exemple du matériel supplémentaire uniquement présent en VF (cf. Grandville). Quand on voit que des merdes se vendent parfois comme des petits pains, et ce sans effort éditorial ou presque, il y a de quoi rager. Hein ? Mais non, je ne parle pas "que" de Avengers vs X-Men

Autre Flop, retentissant et pathétique, celui de la presse qui, d'une manière facile et abjecte, s'est servie d'un fait divers dramatique pour amalgamer un tas de conneries et faire de l'anti-américanisme à bon compte, comme si Batman pouvait contenir intrinsèquement une forme d'incitation à la violence, voire à la folie. On touche vraiment le fond.
Triste, triste presse...

Allez, comme je vante souvent le sérieux de Delcourt, il est de bonne guerre de mettre dans les flops l'épouvantable adaptation du guide des personnages de Walking Dead. S'ils avaient voulu ne pas le vendre, ils n'auraient pas pu mieux faire. Thierry Mornet s'est un peu expliqué sur ce sujet ici-même (cf. cet entretien). Je ne suis pas spécialement convaincu, ceci dit, il est tout à fait appréciable que des acteurs éditoriaux acceptent de répondre à ce genre de questions, pas toujours évidentes et rarement posées dans les magazines spécialisés qui, pourtant, auraient par nature vocation à le faire.
Paraît que c'est une ligne éditoriale la platitude de nos jours... pourquoi pas.

Mais finalement, quand on y regarde bien, il n'y a pas tant de ratages que ça cette année. Même Panini s'est amélioré. Sisi. Peut-être ont-ils laissé faire les stagiaires, on ne sait pas...

Dans les notes positives, plus nombreuses, il y a tout de même de quoi se réjouir.
En tout début d'année, je vous avais parlé de Boxer Boxer, une très bonne série qui est aujourd'hui disponible intégralement sur le net et qui mériterait de se retrouver diffusée au moins sur une chaîne de la TNT. Bon, pas NRJ 12, parce qu'il y a tout de même des limites à ne pas dépasser, et puis on ne va pas leur souhaiter le pire, mais sur n'importe quelle autre disons.

Il y a, évidemment dans les bonnes nouvelles, l'arrivée de Urban Comics. Avec une sérieuse reprise en main du DCU, des classiques très bien réédités et d'excellentes choses à venir pour l'année prochaine (dont Before Watchmen dont je vous parlerai très prochainement).

Il y a également pas mal de publications ou d'initiatives, qui sans être professionnelles, sont à noter, tant pour leurs qualités que la passion et le sérieux de ceux qui en sont à l'origine.
Je veux parler de Spermag par exemple, chez Phylactères. De MDCU, qui propose un mag gratuit et donne même dans l'émission TV maintenant. Ainsi que du festival Rayon Vert, dont la première édition fut une réussite. Et tout cela est, en plus, plus ou moins lorrain, voire mosellan, ce qui n'est pas pour me déplaire. Rajoutons dans le lot Fred Wetta, qui prépare sa propre série, ainsi que WEBellipses, et l'on verra que l'Est n'a pas à rougir en ce qui concerne les idées et le foisonnement créatif.

Dans les énormes tops, je tiens à mettre Que ma joie demeure !, d'Alexandre Astier. Ce type est un génie. Vraiment. Même quand il est interviewé, et qu'il parle de tout et de rien, on a l'impression d'apprendre quelque chose de lui. J'aurais adoré lui poser quelques questions sur ses BD Kaamelott, je n'ai jamais réussi à le contacter, malgré quelques pistes qui n'ont rien donné. Du coup, si son agent me lit, ou un ami de son agent... ;o)

Et puis, cette année, j'ai pu vous parler de Daytripper, de Feynman, de Nocturno, de Bêtes de Somme, des Seigneurs de Bagdad, de Scarlet et même d'Aquaman. Et j'ai pris un plaisir immense à le faire, parce qu'avec de telles oeuvres, aussi différentes, aussi riches, il n'y a aucun risque de tomber dans la routine.
Cette année, ma foi, je ne la trouve pas si mal. Et si 2013 nous réserve autant de bons moments, alors la huitième saison de ce blog s'annonce plutôt bien. 
J'espère très sincèrement que la nouvelle année, en plus de bonnes lectures, vous offrira des joies et des surprises dans tous les domaines. Et de la magie en toute chose. Au moins un peu...

Bonnes et heureuses fêtes de Noël à tous. ;o)


19 décembre 2012

Intégrale Don Rosa : La Jeunesse de Picsou

L'on plonge aujourd'hui dans le passé de la plus célèbre famille de canards, avec le premier tome de L'intégrale Don Rosa consacrée à La grande épopée de Picsou.

Après l'intégrale Carl Barks, qui commence à être bien fournie, Glénat consacre une nouvelle série de recueils à un autre grand nom des comics Disney : Keno Don Rosa.
Ce premier tome contient la maxi-série The Life and Times of Scrooge McDuck qui, en douze chapitres, revient sur les jeunes années de Picsou.

Contrairement à ce que le commun des mortels pourrait penser, Balthazar Picsou n'est pas né dans l'aisance, en héritant d'une grande fortune. Au contraire, alors qu'il n'est qu'un enfant, il apprend que le clan McPicsou est ruiné. Son propre père peine à nourrir ses deux soeurs, et Balthazar est obligé de commencer à travailler... comme cireur de chaussures. Son premier client lui refile une pièce américaine, qui n'a évidemment pas cours en Ecosse. C'est néanmoins son premier sou, celui qui sera la source d'une motivation sans faille. A 13 ans, le petit garçon, courageux et malin, s'embarque pour l'Amérique et ses promesses de richesse. Pendant des années, il va parcourir le monde, affronter des bandits, apprendre la vie à la dure, avant, enfin, de faire fortune dans le Klondike. Mais peu à peu, le jeune homme est devenu un être aigri, cynique, radin... et même sa famille se détourne de lui. 

Bien avant Spider-Man ou la Justice League, Donald, Picsou et leur famille sont sans doute les premiers ambassadeurs des comics dans le monde. Quel enfant n'a en effet jamais lu une de leurs nombreuses aventures ? Celle qui nous intéresse aujourd'hui constitue un fondement de cet univers. Ce récit est d'ailleurs très différent de ceux que l'on pourra découvrir dans l'intégrale Barks, puisque plus récent (il date du début des années 90) et constitué d'une trame générale et non de courtes histoires indépendantes.
Don Rosa fait montre ici d'un grand talent mais aussi d'une incroyable passion pour l'oeuvre de Barks, son maître, à qui il n'oublie jamais de rendre hommage grâce à un D.U.C.K. (Dedicated to Unca Carl from Keno) caché au milieu d'une case. Patiemment, Rosa a recueilli toutes les références au passé qui étaient disséminées dans les écrits de Barks, pour bâtir une saga aussi riche que respectueuse de la continuité (du moins, sauf cas de force majeure).

Chaque chapitre se termine sur un texte explicatif de Rosa, qui parle de ses références, ses recherches ou ses choix. L'on mesure alors, malgré l'apparente simplicité du trait, la somme de travail et de recherches que chaque épisode a nécessité. 
Mais plus qu'un exploit technique, Rosa parvient ici à toucher le lecteur en donnant une profondeur inégalée à Picsou. Sa lente transformation est magistrale et, bien que de nombreux gags parsèment la saga, l'émotion est bien présente. La scène où un Picsou adulte se recueille sur la tombe de sa mère, ou encore celle montrant son départ définitif pour les Etats-Unis, sont des moments d'une rare intensité et d'une grande subtilité. Bien que la mélancolie soit présente, tout passe en finesse, sans effets larmoyants et même avec une rare poésie. La seule case, sans aucun texte, où l'on entraperçoit la dépouille de Fergus, dans un lit éclairé par le clair de Lune, alors que son fantôme disparaît à travers un mur du château, est une pure merveille de maîtrise et de retenue. 

Bon, heureusement, l'on n'est pas tout le temps sur ce registre et l'on va assister à de nombreux évènements importants. Entre les personnages historiques qu'il croise, sa première rencontre avec les Rapetou ou son propre neveu Donald, la construction de sa tour/coffre-fort, dominant un Donaldville encore à l'état de petit village, ou l'achat de la célèbre redingote, tout ou presque ce qui constitue le personnage et sa légende est exposé et détaillé.
Le travail éditorial est à souligner, puisqu'en plus des textes de Don Rosa, une page, assez complète, permet de donner diverses informations sur chaque chapitre, notamment les dates des différentes publications et les titres des revues, américaines ou françaises, les ayant accueillies. Pour ceux qui ne voudraient pas les chercher, la solution des D.U.C.K. est fournie, avec illustrations à la clé. Et enfin, l'arbre généalogique des Duck est présent deux fois, dont une sous forme d'un grand poster.
La traduction est également plutôt propre, autrement dit, pour 29,50 € et près de 300 pages, l'on n'a pas l'impression d'être volé.

Peut-être que les histoires de canards n'intéresseront pas tous les lecteurs, mais il semble difficile de ne pas reconnaître la qualité de celle-ci. Après Barks et Rosa, espérons qu'un jour Glénat aura la bonne idée de rendre hommage à Guido Martina en sortant une intégrale Fantomiald. Non parce qu'il s'agit d'une approche super-héroïque du personnage, mais parce que Donald est écrit d'une manière totalement différente et bien plus positive (et oui, je suis un peu nostalgique de ces vieux épisodes).

Une "grande" épopée qui mérite bien son nom.

+ la minutie de Don Rosa
+ la profondeur prise par Picsou
+ les rares mais fantastiques moments d'émotion
+ les explications et petits bonus
- l'aspect enfantin de l'ensemble au premier abord, qui pourrait masquer les grandes qualités de l'oeuvre si l'on ne fait pas l'effort de passer outre

   

17 décembre 2012

De la Technique dans l'Ecriture

Petit essai sur un thème au centre de toute forme d'écriture et qui peut paraître surprenant puisqu'il s'agit d'affirmer, voire démontrer, que le moins important dans une histoire... c'est l'histoire.

Quoi que vous racontiez, quelle que soit l'originalité de l'idée qui peut vous venir à l'esprit, une histoire n'est, à la base, ni bonne ni mauvaise. Son thème peut être "à la mode" et intéresser plus ou moins de monde, mais ce n'est jamais cela qui fera d'une idée de départ un bon récit. Sauf dans le cas de rares exceptions, c'est la manière de raconter qui donnera de l'intérêt, de la force, du panache au propos.
Il est effarant de constater à quel point certains auteurs amateurs, ou même professionnels, ont parfois de larges lacunes techniques quant à la construction même de leur récit. Pourtant, la technique n'est pas un "gros mot" et ne s'oppose en rien à la créativité. Et la narration, comme tout art, repose en partie sur la technique. Ce qui parfois pose problème, c'est que cette technique n'est pas évidente au premier abord.

Imaginez un type qui se met à jouer du piano, sans réellement avoir une maîtrise technique de l'instrument. Même sans être musicien, vous vous en rendrez compte. Vous reconnaîtrez une fausse note, un cafouillage, bref, ça va "se voir". A ce stade, la réaction instinctive est de dire "c'est un mauvais pianiste". Non, en réalité, c'est une personne qui ne maîtrise pas le piano. Ce n'est pas un "mauvais" pianiste, ce n'est simplement pas un pianiste du tout. Un mauvais pianiste serait plutôt quelqu'un qui maîtrise l'instrument, mais qui ne compose pas forcément des morceaux jolis ou intéressants.
Pour les écrivains, scénaristes et autres conteurs en tout genre, c'est un peu identique. Mais les fausses notes s'entendent moins, pour plusieurs raisons d'ailleurs.

Deux de ces raisons sont purement technologiques. Avec l'arrivée des traitements de texte, beaucoup de gens se sont pensés écrivains. Et avec l'arrivée d'acteurs éditoriaux parfois peu scrupuleux, proposant certes des impressions à bas coûts mais aussi des contrats à la limite de la légalité, certains ont été "publiés".
Tout cela a contribué à engendrer une production massive, non filtrée, mais ayant un impact sur le lectorat, voire les auteurs en devenir.
Pour reprendre l'analogie employée plus haut, puisque l'outil (le traitement de texte) est maîtrisé, beaucoup pensent avoir là tout loisir d'utiliser cet instrument (comme s'ils maîtrisaient le piano), alors qu'en réalité, ils ignorent encore tout des véritables bases techniques.
Une autre raison qui contribue à la vision, parfois un peu trouble, de ce qu'est un écrivain tient sans doute dans un petit manque de la langue française, qui, lorsque l'on écrit un livre ou une liste de courses, renvoie au même verbe. Les significations sont pourtant différentes.
Lorsque l'on quitte l'école, l'on est censé savoir lire et écrire. Mais le "écrire", ici, signifie simplement que l'on peut écrire son nom, remplir des papiers, rédiger une lettre, etc. Certainement pas que l'on est capable de construire une nouvelle, un scénario ou un roman.
Vous me direz qu'il existe des auteurs ou éditeurs qui ne maîtrisent même pas la grammaire, mais il s'agit là d'hygiène élémentaire, non de technique d'écriture.

Il est impératif également de comprendre que tout ne relève pas du "goût", ou de l'inclination personnelle. Je me souviens notamment d'une discussion, frisant l'absurde, où un Eric Nolleau expliquait à une Annie Lemoine, totalement à la ramasse, que son "roman" frisait l'indigence (en lui expliquant patiemment pourquoi). Et elle de lui répondre "vous n'avez pas aimé", alors que lui ne parlait que de technique, dont elle ignorait tout.
Cette technique, il y a plusieurs façons de l'aborder et de la comprendre. On peut par exemple lire et travailler énormément, et parvenir à une écriture "instinctive" qui respecte et emploie des règles dont on ignore tout. L'on peut aussi passer par des ouvrages techniques sérieux, comme The Writer's Journey, de Christopher Vogler (mal traduit en "Le Guide du Scénariste" en français, mais bon, c'est introuvable en français actuellement de toute façon). Je dis "mal traduit" parce que ramener le propos à la seule scénarisation est très réducteur. Alexandre Astier lui-même avoue s'inspirer de cette méthode, même pour composer. C'est dire si son domaine d'application est vaste.
Les travaux de Vogler sont basés en partie sur ceux de Joseph Campbell, qui est lui à l'origine de la théorie du monomythe. En gros, Campbell s'est rendu compte que partout dans le monde, quelle que soit la culture, quelle que soit l'époque, un récit, connu, ayant résisté au temps, ou rencontré un engouement populaire, obéissait aux mêmes règles techniques.

Par honnêteté intellectuelle, il convient de préciser que même Campbell et Vogler ont leurs détracteurs. Le monomythe (qui repose tout de même sur de sérieuses bases concrètes) a par exemple été raillé en le simplifiant à l'excès par ce résumé : "le héros a des problèmes, le héros résout ses problèmes". Ce qui, comme toute caricature, n'est pas faux mais, bien entendu, est loin de la réalité puisqu'il existe bien d'autres phases qui permettent de "poser" un récit sur le papier.
Il s'agit là cependant d'un "aspect" technique, d'une manière d'aborder l'écrit, ce n'est pas la seule.

L'un des premiers pas vers la différenciation du fond et de la forme, c'est peut-être déjà de comprendre ce qu'ils ne sont pas. Prenons un exemple : Le Seigneur des Anneaux et Star Wars, c'est la même chose. On se fiche bien du genre (dans un cas l'heroic fantasy, dans l'autre la science-fiction), le fond et la forme sont identiques. Seul le décor change. Mais dans les deux cas, l'on a une quête, un affrontement entre le Bien et le Mal, et surtout, une initiation, des combats épiques, un dépassement de sa condition, bref, c'est le même schéma, ça raconte la même chose. Après, que l'on ait un sith ou un uruk-hai dans le rôle du méchant, c'est très secondaire.
C'est là que l'on se rend compte que l'histoire (les fioritures que l'on met autour de l'idée de départ) importe peu, puisque ça fonctionne aussi bien avec des Elfes que des X-Wing. 
Si l'on prend un exemple plus BD, Attaques Répertoriées et The Walking Dead sont deux comics parlant de zombies. L'on pourrait donc les penser "proches" alors qu'ils sont très éloignés sur la forme. Et puisqu'ils parlent du même sujet, leur différence tient donc au traitement, à la narration.

Continuons sur ce même exemple. Dans un cas, la forme privilégie une ambiance froide, scientifique, historique même, qui conduit à une certaine distance, une approche presque clinique du genre post-apocalyptique. Dans le second cas, il s'agit de mettre en avant les rapports entre des gens qui sont livrés à eux-mêmes, après l'effondrement de la civilisation et de toute forme d'autorité. C'est une étude sur la nature profonde de l'Homme.
L'une de ses approches n'est pas supérieure à l'autre, sauf à considérer là une inclination personnelle, mais les deux parviennent à ce résultat différent par la forme, autrement dit la narration.

Pour se convaincre de l'importance de la narration, prenons une idée parfaitement loufoque. Oublions les quêtes épiques et les grandes sagas, et imaginons l'histoire la plus pourrie possible. Le personnage principal ne sera pas un héros, plein de bons sentiments, mais plutôt un loser, sans emploi, mal fringué, porté sur l'alcool. Son activité principale serait... disons, un truc banal, je ne sais pas, le bowling par exemple. L'intrigue, l'élément déclencheur, devrait être aussi naze que possible. Par exemple, quelqu'un vient pisser sur son tapis, et le mec souhaite se le faire rembourser.
Est-ce que l'on peut faire une bonne histoire avec ça ?
Oui, ça a déjà été fait au cinéma, par les frères Coen, et ça s'appelle The Big Lebowski. Ce film est un pur chef-d'oeuvre, bien écrit, drôle, original, bien filmé... et pourtant, l'histoire, si on la résume, c'est un connard qui n'est pas content parce que des mecs louches pissent sur son tapis crasseux.

L'histoire, dans une histoire, n'a aucune importance, ou presque.
L'on peut faire frissonner ou rire à partir d'un type qui se brosse les dents.
Et l'on peut plonger tout le monde dans l'ennui même avec des armées, des monstres incroyables et des combats à n'en plus finir.
Parce qu'en réalité, la plupart des effets sont obtenus par une technique, qui n'est pas influencée par le cadre du récit. Et si la technique est absente, on peut mettre tous les ingrédients qu'on veut, ça donnera de la merde.
En cuisine par exemple, on peut avoir les mêmes ingrédients qu'un grand chef et rater un plat, par insuffisance technique. Et la technique, ce n'est pas toujours franchement compliqué, c'est simplement comprendre quelle cause produit un effet particulier.

Il existe un exemple extraordinaire, auquel tout conteur peut se frotter pour apprendre et progresser : Les Vacances de l'Amour. Attention, pas Hélène et les Garçons, ni les Mystères de l'Amour, mais bien les Vacances. C'est une série AB, merdique, avec un scénario à chier, des acteurs à chier, une réalisation à chier, bon, tout le monde le sait ça. Mais c'est bien plus encore. En fait, c'est typiquement la série où tout ce que l'on ne doit pas faire a été fait. Même des trucs qui ne demandaient ni pognon, ni talent, ont été totalement merdés. Ce qui peut devenir très drôle mais aussi très intéressant, dans le sens où cela montre le décalage entre l'effet voulu et le résultat obtenu.
Prenons, dans cette série, Nicolas, l'un des personnages principaux, qui est censé être sympathique, intelligent, mature, séduisant, etc. C'est en tout cas l'effet voulu. 
Par contre, il arrive très régulièrement que ce même personnage fasse montre de son intelligence ou de sa force d'une manière totalement maladroite d'un point de vue narratif. Les carences des scénaristes sont alors exposées de manière évidente. Par exemple, il va humilier, sans être aucunement menacé, un vague type qui draguait ses copines. En le malmenant même physiquement. Ce n'est ni drôle ni héroïque, en fait, il devient aussitôt, par un mécanisme évident, totalement antipathique. De la même façon, quand il engueule le chef de la police et lui démontre clairement sa supériorité (alors que l'autre a l'image d'un brave benêt), là encore, l'effet obtenu est désastreux et à mille lieues du résultat voulu.
Et des exemples comme ça, dans cette série, il n'y en a pas 10 ou 50, mais des centaines. Tout tape systématiquement à côté. Du coup, ça peut être aussi une manière d'apprendre, en réussissant à percevoir ce qui n'est pas bien fait et quelle conséquence cela a sur notre perception du récit.

Je prends ci-dessus un exemple volontairement hors pop culture, pour bien montrer que la technique n'a rien à voir avec le genre ou le fond. Les Vacances de l'Amour, perso, ça ne me branche pas trop, mais ça pourrait être bien écrit tout de même.
C'est ici l'exemple type d'une écriture dénuée de technique, qui tape à côté de l'effet désiré. Et ce n'est pas une question de goût. Je n'aime pas cette série, et elle est mal écrite. Elle pourrait être bien écrite qu'elle ne me passionnerait pas plus, mais elle serait "juste" techniquement.  
Il ne suffit pas de désigner le héros et son adversaire pour qu'ils soient automatiquement perçus comme Bon et Méchant.  
Un héros, cela ne se désigne pas, ça se construit. 
En architecture, il ne suffit pas de dire "tiens, ici je verrais bien la salle de bain, et là c'est une cheminée". A un moment, il faut s'occuper de fondations, mettre des briques... selon un plan.

Ecrire peut sembler aisé, parce qu'évidemment, tout le monde ou presque peut aligner des mots.
Mais écrire, au sens "maîtriser un récit, en obtenant l'effet voulu sur l'auditoire", c'est là bien autre chose.
Il existe un moment où seuls goût et subjectivité peuvent prendre le pas, mais avant cela, que d'étapes essentielles...
Un pilote est avant tout quelqu'un qui connaît des procédures et comprend les réactions de son avion. Tout comme un chirurgien se sert avant tout d'un savoir technique évident. L'on peut cependant trouver des pilotes ou médecins plus ou moins doués. Mais tous ont un bagage technique. Et cette technique ne dépend aucunement des préférences de chacun. C'est une somme de constantes et d'impératifs. L'on peut trouver une tour ou un pont plus ou moins jolis, mais le fait qu'ils résistent au vent et aux différentes contraintes physiques, c'est là de la pure technique.
En écriture aussi, pour que tout ne s'écroule pas au moindre courant d'air, il faut des bases solides. Cela ne nuit pas à la créativité, cela lui donne de quoi s'épanouir.

Pour s'écarter des séries relativement... pauvres, l'on peut même aller flirter du côté de Deleuze pour, déjà, trouver de la technique à travers son explication de l'action/réaction. Ou de l'opposition entre l'Habitude et le temps de la Réflexion. Ce qui peut se comprendre au cinéma, mais reste vrai dans n'importe quel récit construit, qui rompt avec certains codes. Là où l'on s'attarde, en décrivant ce qui n'est pas nécessaire par exemple, commence le temps de la réflexion. L'habitude (la réponse évidente) étant brisée, quelque chose survient. Autre que le simple enchaînement logique. Là encore, on se fiche bien de savoir qui ou quoi, c'est une technique et rien d'autre. Qui aura un effet bien précis, comme un bémol ou un dièse sur une portée.
Et c'est cet enchaînement de techniques qui, bout à bout, fait la "justesse" d'un récit. Non son intérêt intrinsèque, parce que l'on peut être juste et chiant, mais sa seule "justesse".  
Au moins, qu'un héros ait l'air d'un héros (même alcoolique, même clodo, là n'est pas la question) et qu'un évènement soit bien amené, avec l'effet voulu, etc. Le reste, c'est le domaine du talent, ou du subjectif, du goût, et là effectivement, tout est possible.
On a même donné un nom à cela. La licence poétique.
Mais bon... la licence poétique, ce n'est pas une absence de technique, c'est un dépassement de cette même technique.

Conter est un art qui existe depuis la nuit des temps. Parce qu'il répond à un besoin fondamental. Pas aussi fondamental que respirer ou se nourrir, mais même Maslow a émis l'hypothèse que, au bout du bout, venait le besoin de créativité. Comme si nous étions condamnés à imaginer un état divin que nous n'atteindrons jamais mais que nous pouvons compenser par l'art. Regardez bien cette pyramide ci-contre. Il existe, à certains niveaux, une forme d'instinct, mais chaque domaine s'appuie sur un minimum de technique, innée ou acquise.
L'écriture est un domaine magique, où tout est possible, mais ce n'est nullement un domaine plus facile d'accès que l'architecture, la cuisine, le sport ou le chant.
On se fout de votre idée de tour si l'immeuble que vous avez en tête ne tient pas debout. Et le plat que vous vouliez concevoir peut être original, il sera nul si vous ne maîtrisez pas sa cuisson.
Le fond, c'est l'idée, dont on se tape (parce que tout peut être bien ou nul).
La forme, c'est plus ou moins la technique, surtout quand on ne la comprend pas (à un certain niveau, ça devient aussi une signature).
Mais c'est toujours la manière dont on mène et malmène une idée qui en fait l'intérêt.

Voyons cela plus concrètement à l'aide d'un exemple simple. Imaginons que l'on cherche à raconter la mort de Spider-Man. L'idée peut susciter de l'intérêt chez les fans, mais elle n'est en soi ni bonne ni mauvaise. Tout va dépendre de la manière dont on va construire le récit. Dans un premier temps, utilisons une forme neutre, uniquement descriptive et dénuée de technique.
Cela pourrait donner :

Spider-Man est touché par deux balles, à la tête et au thorax, et s'écroule dans le caniveau. Il saigne abondamment mais garde les yeux ouverts sous son masque. Son assassin s'éloigne sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour tenter de l'arrêter. Quelques pensées fugaces accompagnent ses derniers instants. Il craint pour son identité qui ne manquera pas d'être divulguée et finit par songer à MJ et Gwen...  

Rien de bien palpitant ou émouvant dans ce style très "rapport de police". Ensuite, dans un second temps, employons une technique, connue et évidente, afin de mettre l'idée en forme.
Voici la deuxième version :

La rigole devant moi s'anime d'un rouge sang.
La tête sur le bitume, un œil encore ouvert,
Je peux voir s'écouler mes pleurs et mes tourments
Car dans ce caniveau, c'est ma vie qui se perd.

Ai-je été un héros ? Un bon fils, un brave type ?
Je ne m'en souviens plus et pense à ma cagoule…
M'arracheront-ils mon masque, comme une proie qu'on étripe
Et dont l'identité est jetée à la foule ?

Je voudrais bien sourire mais c'est un pâle rictus
Qui s'affiche sur mon âme pour mes derniers instants.
L'ennemi m'a vaincu, soutenant mordicus
Que ma foi était vaine et mes vœux malséants.

Pas de tunnel pour moi, ni anges ou chants ou fées…
Ce qui m'attend est autre, plus commun et moins beau.
Ma quête s'arrête ici, brutalement stoppée,
Par un destin sournois et un banal salaud.

Admettez au moins ça, les balles sont innocentes.
C'est celui qui décide, et qui s'enfuit déjà,
Qui est seul responsable, en pressant la détente.
Ses pas encore s'éloignent et mon corps devient froid.

Je revois tant de scènes, amours adolescentes,
Qui perturbent mon esprit et adoucissent la fin.
Cette rue, fade et laide, devient une noble sente.
Quant à mon agonie, bien doux est son parfum…

On remarquera que, même sans être Racine, se reposer sur la technique (en l'occurrence ici l'alexandrin) permet d'habiller l'idée, de lui donner une forme qui, déjà, suscite une réaction. Cela pourrait se travailler plus en détail, selon l'effet désiré, mais même un premier jet à l'arrache, peu pensé, donne quelque chose de "propre". La forme, mise en avant, donne une dimension lyrique à ce que l'on raconte. Or il s'agit toujours d'un type avec un masque en train de crever dans un caniveau, ça n'a rien de joli en soi. Mais ça peut le devenir.
La technique impose ici des contraintes évidentes. Il faut respecter un rythme (le nombre de pieds) et des rimes. L'on pourrait alors penser que le processus créatif en est perturbé, que la liberté de l'auteur est moins grande, or, il n'en est rien. On continue à raconter ce que l'on veut (j'ai même ajouté une petite allusion à la énième polémique sur les armes à feu) mais dans un cadre précis, ce qui permet de structurer le récit. Le propos n'est pas limité par la technique, il est soutenu par elle.
En prose, la technique ne saute pas aux yeux, elle est même normalement habilement dissimulée, mais elle n'en demeure pas moins présente et essentielle. 

Que l'on raconte l'ascension d'un héros, les affres d'une intelligence artificielle ou les pannes sexuelles d'un mafieux, la technique ne suffit pas. 
Mais elle est et sera toujours indispensable. Aucun art n'en permet l'économie. C'est elle qui ponctue, nuance, dégrade ou, une fois maîtrisée, permet de transcender le sujet abordé. Parce qu'elle ne permet rien d'autre qu'une appropriation totale du sujet, et donc une redéfinition de l'art à son image.
Ceux qui ont l'air de faire "simple" sont souvent ceux qui maîtrisent le mieux leur art. Le dépouillement de Miller par exemple, dans Sin City, est un summum de maîtrise. Ce n'est pas un trou du cul qui n'a pas envie de trop s'emmerder, c'est un type qui, par la suggestion, l'absence, le vide, va créer quelque chose d'encore plus fort, plus impactant, que si les planches étaient détaillées. Mais pour arriver à ce résultat, il faut être capable de tout dessiner. Et de savoir quoi enlever.
Ce sont ces ajouts, ces partis pris, ces restrictions, ces codes, ces variations, qui feront que le braquage d'une pharmacie sera passionnant et réussi alors qu'une épopée cosmique sera soporifique.
Ecrire n'est pas une question d'imagination.
C'est, d'abord, une question technique.
Une question de forme.
Si vous n'avez aucune connaissances techniques dans ces domaines, vous n'allez pas assurer vous-même l'installation électrique de votre maison, ni les travaux de plomberie. Et vous n'allez pas soigner la carrie de votre petit dernier non plus (encore que ça, ok, ça peut être marrant).
Conter est aussi complexe que piloter, soigner ou construire. La technique est moins visible, mais elle n'en est pas moins présente et nécessaire.

C'est seulement une fois maîtrisée qu'il est possible d'oublier cette technique, non parce qu'elle n'est plus nécessaire, mais parce qu'elle fait partie de soi. Une progression que l'on retrouve dans les arts martiaux japonais par exemple, avec les trois stades Shu, Ha et Li. Dans ce dernier état, il est possible de s'écarter du carcan technique sans perdre en efficacité. Parce que la base a été patiemment construite, parce que le socle est solide, il est possible de prendre des risques, de repenser des mouvements essentiels. De trouver "son" style.
Il existe aussi un Li littéraire, où l'auteur n'est plus seulement un technicien, habile et patient, mais aussi un magicien, capable d'enchanter les idées les plus saugrenues. Tout semble alors facile, naturel. Et seul le fond saute aux yeux des lecteurs. Mais que l'on manie la caméra ou la plume, cet accomplissement, cette maîtrise absolue de ce que l'on conte, n'est possible qu'avec la compréhension intime de la forme et des différentes manières de la travailler.

Ce n'est pas la Comté ou le Mordor qui font que les paysages décrits par Tolkien sont si fascinants (après tout, ce ne sont que des mots et une carte simpliste en début d'ouvrage). Et le bowling, les tapis et la pisse ne sont pas à l'origine du succès de The Big Lebowski. Ce qui compte, dans toute oeuvre aboutie, c'est l'habileté dont fera montre l'auteur en travaillant la forme (et ceci, contrairement au fond, peut se juger aussi aisément qu'un temps de cuisson ou un coup de pied circulaire).
Admettre cette constante, puis tenter de comprendre ce qui la sous-tend, c'est un pas essentiel vers la maîtrise des Mots et des Images. Cela ne permet pas de devenir à coup sûr un bon écrivain ou un bon réalisateur, mais cela permet de commencer à devenir un véritable auteur.

"Le génie est le hasard de la technique... et la technique de ce hasard."
Louis Gauthier 





16 décembre 2012

Entretien avec... Thierry Mornet (2)


Entretien aujourd'hui avec Thierry Mornet, qui nous parle notamment de son dernier ouvrage et des prochaines sorties chez Delcourt.

Neault : Thierry, c'est la deuxième fois que tu interviens sur ce blog, merci d'avoir accepté ce nouvel entretien, quatre ans après le premier (cf. cet article). Tu viens de sortir un ouvrage, chez Huggin & Muninn, sur les indispensables de la BD américaine. Etait-ce une commande ou une volonté de ta part ? 

Thierry Mornet : Quatre ans. Waoww ! Déjà?! En revanche, c'est moi qui te remercie. Disposer d'une opportunité de s'exprimer en s'adressant aux fans et aux lecteurs est une chance. Merci de me l'offrir. 
C'est particulièrement le cas lorsque l'on est auteur d'un ouvrage de la sorte.
"Comics, Les Indispensables de la BD Américaine" est né d'une envie de partager des centaines de titres découverts depuis des décennies. Les Comics ont pris une part plus importante dans l'offre BD aussi bien en kiosque qu'en librairie depuis quelques années. L'offre est même devenue pléthorique. Au milieu de tous ces titres publiés chaque année, je me suis dit qu'il n'était pas évident pour les nouveaux lecteurs de s'y retrouver. J'ai donc eu l'idée de ce "guide de lecture", qui pourrait également s'adresser aux lecteurs de plus longue date, avec des titres qui ne sont pas forcément connus de tous. 
En réalité, le projet d'origine remonte à quelques années. Je l'avais proposé chez Eyrolles, où il avait été accepté sur le principe. En revanche, nous ne nous sommes pas entendus à l'époque sur l'ampleur de ce qui devait être pris en charge dans le montage du projet par l'éditeur et par l'auteur. Bref, projet avorté.
L'année dernière, j'ai reparlé de cette idée à Rodolphe Lachat, éditeur chez Huginn & Munnin, qui a été immédiatement intéressé par l'idée. On s'est entendu sur les conditions et le délai de réalisation... Et voilà. :-)

- Alors, même avec un grand nombre de pages, il faut trier lorsque l'on se lance dans une telle sélection, quels ont été tes critères ?

- Choisir, c'est renoncer. :-)
Bâtir un tel ouvrage et compiler les infos qu'il renferme exige une bonne dose d'objectivité. Mais en l'occurrence, étant fan de comics depuis très longtemps, je me suis appuyé sur cette longue expérience, assez naturellement, sans me poser trop de questions. 
En réalité, la première "liste" comprenait de quoi faire un ouvrage qui aurait contenu pas moins de 400 pages. Il est donc évident qu'il a fallu faire des choix, écarter certains titres qui me tiennent pourtant à cœur, afin de disposer d'une sélection constituée d'incontournables. Mais il me semblait important également que l'ouvrage renferme quelques titres inattendus, et susceptibles d'étonner les lecteurs de comics les plus aguerris. :-)
Nous avons échangé avec l'éditeur afin que je travaille sur une liste "finalisée"... Qui a bougé quasiment jusqu'au dernier moment.
Mais au bout d'un moment, il faut arrêter de se poser la question de la présence de tel ou tel titre et avancer. On laisse la frustration de côté, et on se met à écrire. :-)
Les critères de sélection - associés à cette volonté de diversité et de pluralité, avec un soupçon d'originalité - se sont imposés assez aisément et naturellement. Il y avait les titres "naturels", on s'en doute (comment ne pas insérer Watchmen par exemple), et ceux aussi que l'actualité récente a mis sous les feux de la rampe, alors qu'ils existent depuis plusieurs décennies (Batman, Spider-Man, Avengers, Superman...). Dans la mesure où une seule personne écrit un tel ouvrage, il est inévitable qu'une part de subjectivité intervienne, mais je ne pense pas qu'elle nuise au plaisir que l'on a à découvrir les titres évoqués. 
J'ai cherché finalement à présenter une sorte de "bibliothèque" idéale des Comics. Et si cet ouvrage rencontre le succès, rien n'empêche d'en réaliser une suite, "Les AUTRES Indispensables de la BD Américaine". ;-)

- Il n'y a aucun titre Milady dans tes choix, je pense notamment à The Mice Templar, Rex Mundi, Grandville ou encore Locke & Key, qui semblent tout de même avoir certaines qualités leur permettant de figurer dans un best of. Aurais-tu fais, volontairement, l'impasse sur cet éditeur français, et si oui pourquoi ?

- C'est purement le jeu du hasard. Je n'ai aucune raison d'écarter un éditeur délibérément. Pourquoi l'aurais-je fait ? Se poser la question est proche du procès d'intention, et cela n'a pas lieu d'être. Où alors, il faudrait aussi me reprocher l'absence en ces pages du moindre titre issu de tout éditeur ayant un jour publié un jour une adaptation de BD Américaine. 
Même si je reconnais la qualité de ces titres, notamment Locke & Key que j'ai envisagé de publier, je continue à ne pas les retenir dans ma "première" liste. Tout simplement.

- Dans les Indispensables, tu parles notamment de Lost Girls, d'Alan Moore. L'auteur est déjà très connu, bien représenté dans l'ouvrage (avec Watchmen ou encore From Hell), l'ajout d'une œuvre aussi polémique et particulière peut surprendre. A propos de la polémique entourant ce comic, tu évacues un peu vite les réactions, outragées mais sincères, de gens qui s'étonnent de certaines scènes, flirtant avec la zoophilie ou la pédophilie. Bien entendu, l'art permet a priori tout, mais n'est-on pas là dans de l'expérimental (pour être sympa) et non de l'indispensable stricto sensu ?

- Tu t'accroches peut-être de trop près à la terminologie du titre. J'ai tendance à les considérer comme des incontournables. Quant à Filles Perdues, je persiste et signe, en pensant que cette œuvre - aussi polémique soit-elle aux yeux de certains - a totalement sa place dans mon ouvrage. 

- Pour élargir un peu le propos, penses-tu que l'on puisse faire réellement l'économie d'une culture comics, voire d'une culture tout court, lorsque l'on se lance dans certaines lectures ? Peut-on comprendre Macbeth sans Picsou ?

Je précise ma pensée (c'est nécessaire je crois vu le côté alambiqué de mon exemple). Watchmen est une œuvre extraordinaire, mais un lecteur qui ne connaît rien au genre super-héroïque en aura sans doute une vision incomplète. Tout comme un adolescent n'aura sans doute pas la même approche d'un Blankets qu'un adulte. Ne faut-il pas un cheminement, un parcours personnel, fait de belles allées mais aussi de chemins boueux, pour apprécier les plus grandes œuvres à leur juste valeur ? Autrement dit, même si l'époque cultive l'illusion de l'immédiateté, n'y a-t-il pas un risque à aller parfois "trop vite" vers le "meilleur" d'un art, sans en comprendre son évolution, ses défauts, ses particularités, ce qui forge donc son aboutissement ?

(oui, cette question est beaucoup trop longue, je me suis moi-même endormi deux fois en la rédigeant)

- Vouloir "réguler" la lecture de certains titres, en "accordant" le droit de lire telle ou telle œuvre seulement sous condition de disposer d'une soi-disant culture est une idée qui a quelque chose de très élitiste, de fermé, qui me dérange profondément. 
Je crois au contraire que la lecture reste l'une des dernières activités "libres", ouverte à tous pour peu qu'une personne veuille bien se donner la peine de tourner les pages.
Certes, certains ouvrages - tu évoquais Filles perdues - ne peuvent pas être mis entre les mains de minots, mais en l'occurrence, c'est pour une question d'âge, d'expérience, et non pour une question de culture.
Tout au plus, un ouvrage tel que "Comics..." se propose de donner des clefs de lecture à ceux qui les cherchent. C'est un carburant de la curiosité, en toute humilité.
Enfin, pour reprendre ton exemple cité - celui de Watchmen - un grand nombre de personnes a découvert l'œuvre à travers le film... Sans jamais sans doute avoir lu un récit de super-heros auparavant. Devrions-nous interdire l'entrée des cinémas à toute personne n'ayant jamais lu de comics ? Ça n'a pas de sens. Le libre-choix et la libre circulation des ouvrages reste - même si certains lecteurs n'ont pas "toutes les clefs" - la meilleure des options. 

(note de Neault : loin de moi l'idée de vouloir "réguler" ou "interdire" la lecture d'une oeuvre, cela n'aurait effectivement pas grand sens, j'évoquais seulement la possibilité de l'existence d'un parcours, presque initiatique, permettant d'acquérir une sorte de "socle" culturel  facilitant la compréhension de certaines oeuvres. Un peu comme le palais d'un enfant en bas âge qui doit être "éduqué" à certains goûts afin d'apprécier, plus tard, des saveurs subtiles qu'il dédaigne dans un premier temps. Il ne s'agissait pas, dans mon esprit, d'interdire l'accès mais plutôt d'accompagner, un peu à l'image de ce qui se fait, de manière très concrète, dans certains musées où des spécialistes éclairent les plus curieux sur les particularités - souvent non évidentes pour le profane - de différents tableaux ou sculptures.) 

- Depuis quelques années, la plupart des éditeurs s'intéressent aux comics, des spécialistes publient des essais pour analyser le genre super-héroïque ou quelques auteurs phare, certains titres se vendent très bien et figurent en belle place dans les librairies… penses-tu que la BD américaine a enfin réussi à acquérir ses lettres de noblesse en France et à dépasser, dans l'esprit du grand public, certains clichés ?

- Que les comics aient acquis leurs "lettres de noblesse" auprès du public des lecteurs de BD est une évidence. Cela s'est fait en l'espace de 10 ou 15 ans, avec l'arrivée massive des titres en librairie. En revanche, certains clichés ont la vie dure, comme celui qui consiste à considérer les comics comme se limitant aux simples super-héros. 

- Venons-en un peu à Delcourt, et notamment à un gros succès : The Walking Dead. Un guide des personnages a été publié en VF (cf. cette chronique et la photo comparative à la fin de l'article), il est disons… très différent esthétiquement de la VO. Il est même assez hideux en comparaison pour être franc. Pourquoi diable ne pas avoir conservé le papier glacé et la couleur qui faisaient tout le charme de la version originale ?

- Changement de casquette :-)
Dire que le Guide des personnages de Walking Dead est "hideux" n'engage que toi, et me semble exagéré. Le choix qui a été fait de présenter ce contenu à l'instar du reste de la série, répond avant tout à une logique de cohérence (N&B + papier identique aux autres albums). La couleur que tu évoques était un monochrome rougeâtre qui ne me semblait pas beaucoup mieux - quoi qu'il advienne - qu'un niveau de gris, identique à ce que l'on trouve sur les pages de la série.

- Un mot également sur la fin des Chroniques de Spawn. La revue kiosque était pourtant d'une grande qualité, avec un travail éditorial irréprochable, est-ce que tu t'expliques aujourd'hui son échec ?

- Merci pour les compliments, et c'est vrai que je prenais un réel plaisir à la réaliser. Mais il faut croire que peu de personnes pensaient comme toi. L'explication de son arrêt est extrêmement simple : lectorat insuffisant. 

- Delcourt a récemment lancé une série de polars (Fatale, Stumptown, Le Maître Voleur), bénéficiant de prestigieuses signatures (Brubaker, Rucka, Kirkman), peux-tu nous en dire un peu plus sur ces nouveaux titres ?

- J'aime effectivement beaucoup les polars. Ils sont un genre important dans les comics depuis de nombreuses décennies. Nous avions d'ores et déjà Criminal au catalogue qui rencontre un beau succès. Faire découvrir de nouveaux titres dans ce registre - toujours dans une logique de qualité, avec des auteurs de renom - fait sens. 
Nous avions également lancé une ligne Polar avec le label Dark Night, adaptant des titres issus du défunt Vertigo Noir, mais qui n'a pas rencontré son public, comme on dit pudiquement. :-)
Fatale mêle polar, pulps et fantastique. Brubaker et Phillips s'y renouvèlent magistralement.
Stumptown représente l'occasion d'ajouter la plume de Rucka au catalogue, avec une série centrée sur une héroïne forte.
Le Maître voleur était un "no brainer" en ce qui me concerne : Kirkman + Spencer + Martinbrough : juste énorme, avec une série qui prend le temps de se mettre en place, des personnages attrayants et de superbes dialogues. Miam !!

- Enfin, pour terminer, si tu devais choisir un comic à venir, chez Delcourt bien sûr, en 2013, lequel te semblerait justement particulièrement indispensable, et pourquoi ?

- Par pur esprit de contradiction, j'en choisirais plutôt deux ou trois. :-)
Je commencerais par Nightfall, qui est... une création Delcourt. Un récit de Fred Fordham, un jeune anglais qui s'inspire du Paradis perdu de Milton. Entre V pour Vendetta et Alice au Pays des merveilles, deux ados vont vivre une histoire d'amour... sans s'être jamais rencontrés. 
Il y a ensuite Happy! de Morrison & Robertson. ´Nuff said !
Enfin, la réédition de Midnight Nation de Straczynski & Frank, en intégrale en fin d'année.
Et aussi Scary GodMother de Jill Thompson... Oops, cela fait quatre !!
Sorry. ;-))

- Thierry, merci pour ta gentillesse et le temps passé à éclairer nos lanternes. ;o)

Again, le plaisir est pour moi.
Bonne lecture. :-)

12 décembre 2012

Fear Agent

Le premier tome de l'intégrale de Fear Agent vient de sortir chez Akileos, une bonne occasion de faire un petit point sur cette série.

Heath Huston est un exterminateur d'extraterrestres, plutôt porté sur la bouteille et un brin malchanceux. Alors qu'il est engagé pour liquider quelques Zlasfons, une espèce à l'intellect peu développé, il cause involontairement la mise à sac de la cité du maire qui l'avait engagé.
Après un départ précipité et une bonne cuite, le voilà cette fois chargé d'inspecter une station de commerce et de ravitaillement qui a coupé toutes ses communications.
Une fois sur place, il constate la présence de Mangeurs, une espèce aussi vorace que nocive. De rencontres imprévues en mésaventures, Heath va découvrir l'existence d'un énorme complot visant la Terre. 
Cela va l'amener à se fourrer dans de nouveaux ennuis mais aussi à se remémorer l'époque où il avait encore une famille, où la Terre a été envahie et où il est devenu un Fear Agent...

Fear Agent est écrit par Rick Remender (Punisher, Venom) et dessiné par Tony Moore et Jerome Opeña. La série est en fait un exercice de style assez singulier, s'attachant à ressusciter l'esprit des récits d'aventure, de guerre et de SF de EC Comics. Tout commence avec de l'action bien bourrine, très second degré, et évolue peu à peu vers quelque chose de plus profond et moins cliché.
Les choix, même graphiques, faits par les auteurs sont toutefois particuliers. Les extraterrestres sont par exemple fort peu crédibles et très caricaturaux. L'une des espèces fait d'ailleurs penser à Kang et Kodos, des Simpsons, ce qui est tout à fait normal puisque eux aussi sont inspirés des comics EC. C'est donc volontaire, mais très enfantin comme représentation, ce qui ne poserait pas de problème si la série était basée sur l'humour uniquement, alors que là, il s'agit de tout autre chose, avec un aspect dramatique prononcé.
En réalité, l'on retrouve dans ces épisodes une manière de procéder un peu bancale qui fait penser à The End League, du même Remender. Dans ce titre également le scénariste nageait entre deux eaux en n'étant ni complètement sérieux ni totalement parodique.
Attention, dans l'absolu, il est tout à fait possible de mélanger humour et drame, mais il faut pour cela que le cadre construit par l'auteur permette une telle cohabitation, sans que le comique vienne parasiter ou déconstruire la tragédie, et inversement.

Il est également légitime de s'interroger sur l'intérêt de reprendre le ton de comics passés de mode et à la narration désuète. Tout comme en musique, une reprise est toujours possible, mais l'on s'arrange alors pour moderniser l'orchestration, ce qui est loin d'être le cas ici.
Il y a bien des gros mots et quelques scènes gore, mais qui n'augurent en rien d'un réel renouvellement de l'écriture. A ce sujet, la quatrième de couverture contient une affirmation assez stupéfiante qui prétend que les lecteurs qui ont apprécié Preacher ou The Walking Dead devraient se délecter avec Fear Agent. Très honnêtement, je ne vois pas du tout le rapport.
En réalité, si, il y a une scène (sur Terre, dans les toilettes d'un bar, avec le père de Huston) qui se rapproche du ton de Preacher. C'est quasiment la seule scène bien écrite de ce gros pavé. Un peu court pour trouver un cousinage...
Quant à l'aspect Walking Dead, j'imagine qu'il est supposé prendre racine dans la partie "survivaliste" du récit. Seulement l'on est à des lieues de la narration de Kirkman. Remender survole tout, dans un déferlement d'action et d'explosions, sans prendre la peine de construire ses personnages, sans s'intéresser à une quelconque problématique plus de quelques cases.
Le résultat est évident : on se fout de ce qui peut bien arriver aux protagonistes, totalement artificiels. Il n'y a donc rien de plus à l'opposé d'un Walking Dead qui, justement, repose sur les relations entre les personnages bien avant d'être un récit de zombies. Et ce n'est pas tant des éléments de l'intrigue qui peuvent rapprocher deux séries que la manière de les mettre en scène.

Ce premier tome contient une longue intro bien déjantée de Remender ainsi qu'un carnet de croquis et covers, assez fourni.
Signalons quelques coquilles (présentes dès l'introduction), heureusement relativement rares au vu du nombre de planches.

Un truc pas très vieux mais vieillot quand même. Et mal fichu.

+ l'humour
+ le côté old school pour ceux qui aiment
- de l'action ennuyeuse au possible
- des personnages insipides, à l'exception du héros, et encore...
- un amateurisme étonnant en ce qui concerne la narration (énorme décalage entre l'effet voulu et le résultat obtenu)